CHAPITRE LVIII
Voici le moment de traiter de la Passion du Seigneur, que tout Chrétien devrait sept fois le jour rappeler à sa mémoire. L'étude continuelle du pieux fidèle, dit saint Bernard ( serm. de Passione ), doit être de se rappeler la Passion du Sauveur; car rien n'est propre à ranimer dans le cœur de l'homme le feu sacré de l'amour divin comme la méditation assidue des souffrances que Jésus-Christ a supportées pour notre amour. Voulez-vous, à l'exemple du grand Apôtre, ne vous glorifier que dans la croix du Rédempteur, mettez-la souvent devant vos yeux, gravez-la profondément dans vos cœurs. Comme Jésus-Christ conserve pour toujours dans son corps les cicatrices de ses plaies, nous devons aussi les tenir imprimées dans notre âme par un constant souvenir, sans les oublier jamais. Si les circonstances mystérieuses de cette Passion salutaire étaient l'objet de nos considérations les plus attentives, nous entrerions assurément dans une voie nouvelle. Les aperçus nouveaux que nous rencontrerions à chaque pas produiraient en nous des sentiments de plus en plus vifs de compassion et de charité ; nous y trouverions des consolations inespérées, nous y goûterions des douceurs ineffables qui seraient comme un avant-goût et un gage assuré de la gloire éternelle. C'est ce qu'avait expérimenté une sainte religieuse, si fortement touchée de la Passion du Sauveur qu'elle ne pou- . vait jamais regarder un crucifix sans tomber à terre comme ravie en extase.
Celui qui veut méditer utilement la Passion du Seigneur doit s'en représenter avec soin toutes les circonstances comme s'il en était lui-même spectateur, et pour y appliquer toutes ses pensées et ses affections, bannir les sollicitudes et préoccupations étrangères. Désirez-vous avancer dans cette science qui surpasse toutes les autres, abstenezvous de recherclie excessive et bornez-vous au simple nécessaire dans le boire et le manger ; il faut éviter, autant que possible, les repas prolongés dans la nuit, parce qu'ils sont très-opposés à l'oraison et à la contemplation. Fuyez aussi la délicatesse et la mollesse soit pour le coucher soit pour le vêtement ; contentez-vous des choses les plus communes et les plus modestes dans les habits comme dans la nourriture. Gardez-vous également des paroles inutiles et des joies folâtres; conviendrait-il en effet que celui qui veut participer aux douleurs et aux humiliations de Jésus-Christ, s'abandonnât à des conversations oiseuses, à des rires immodérés? En un mot, il faut vous sevrer de toutes les délectations sensibles ; il faut que les choses dures et amères à la nature nous deviennent douces et suaves, pour trouver des consolations spirituelles dans les souffrances salutaires de l'Homme-Dieu, et dans*sa Passion une manne délicieuse pour notre âme. En effet, la chair et l'esprit ne peuvent être satisfaits en même temps, puisqu'ils sont ennemis l'un de Vautre, comme saint Paul l'assure (Galat. v. 17).
SaintBernardditàcesujet(serm. GinQuadrag.): «La croix de Jésus-Christ est essentiellement contraire à la volupté, de même que la volupté l'est à la croix. Gomment donc les amateurs des plaisirs peuvent-ils s'excuser en disant qu'ils ne sont pas les persécuteurs du Christ? Ils sont vraiment coupables de sa mort, parce qu'ils la rendent inutile pour leur salut, à cause du mépris qu'ils font d'un si grand sa-
orifice. Bien différents étaient les sentiments du grand Apôtre, lorsqu'il s'écriait : Dieu me garde de me glorifier en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme je suis crucifié pour lui (Gàlat. vi, 14). Il ne dit pas simplement qu'il est mort au monde, mais qu'il est crucifié ; ce qui est le genre de mort le plus ignominieux. En d'autres termes : Tout ce qu'aime le monde est une croix pour moi, comme sont les plaisirs, les richesses, les honneurs et les louanges des hommes ; mais tout ce que le monde abhorre comme une croix, je l'accepte, je l'embrasse, je m'y attache de tout cœur. Ces paroles de l'Apôtre peuvent bien s'entendre aussi en ce sens que, d'après son appréciation, le monde lui paraissait crucifié, et que,'par sa compassion, lui-même semblait crucifié pour le monde ; car il voyait le monde déchiré par les vices, et lui-même se sentait tourmenté par la douleur qu'il en éprouvait. » Ainsi parle saint Bernard.
D'après saint Grégoire (Moral., 1. 18, c. 6), l'âme, ne pouvant rester sans quelques jouissances, les recherche ou dans les biens terrestres ou dans les biens célestes ; voilà pourquoi, hélas ! beaucoup de ceux qui sont privés des consolations divines se tournent aussitôt vers les consolations humaines et se rendent ainsi tout à fait indignes des premières. Si, au contraire, dédaignant et méprisant toutes les autres, ils ne cessaient point de désirer et de solliciter cellesci, ils ne manqueraient point de les obtenir et de les recevoir ; les portes de la miséricorde finiraient par s'ouvrir aux coups réitérés de la prière. « Mais, comme le dit saint Bernard (loc. cit.), la consolation divine est si jalouse qu'elle ne souff're point de partage ; elle n'entre point dans un cœur qui en admet d'étrangères. Il ne mérite pas les ■ bénédictions célestes, celui qui les cherche avec une affec"
tion équivoque et les demande avec une intention double, en se préparant un autre appui pour le cas où elles ne lui seraient point accordées. » — La manne fit défaut aux enfants d'Israël, quand ils eurent mangé des fruits de la terre. Cette manne, qui renfermait en elle-même tous les goûts, toutes les saveurs les plus agréables, nous représente la douceur qui se trouve en Jésus; cette douceur fait défaut aux personnes religieuses, dès qu'elles soupirent après les satisfactions mondaines. Selon saint Augustin (Serm. 17 de Verbis Apost.), l'âme ne peut jouir en même temps des consolations intérieures et extérieures. L'homme vraiment spirituel doit donc dire avec le Prophète (Ps. lxxvi,4):¥o71 âme a refusé d'être consolée par les créatures, aussi je me suis souvenu de Dieu et j'ai été rempli de joie. Suivant Richard de saint Victor (lib. 2 de Statu interior. hom.), l'esprit ne peut être parfaitement attiré à la contemplation des biens célestes, à moins que la chair ne soit courageusement réduite à l'usage des choses nécessaires. Si nous renonçons aux délectations de la chair, dit saint Grégoire (loc. cit.)^ nous ne tarderons pas à goûter les joies de l'esprit.
Compatissez donc aux souflrances du Sauveur et ne perdez pointtle souvenir de ses plaies, certains que si vous participez dans ce monde à ses douleurs, vous participerez dans l'autre à ses récompenses. Ce bon Maître qui daigna manifester sa résurrection à Madeleine affligée de sa mort, pourrait-il ne pas communiquer sa gloire aux pieux fidèles qui pleurent sur sa Passion ? N'est-ce pas ce qu'a voulu faire entendre le Psalmisteen disant : Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans Vallégresse (Ps. cxxv, 5). C'est pourquoi saint Paul déclare que si nous souffrons avec Jésus-Christ, nous régnerons avec lui (Rom. viii, 17). Toutefois cette participation aux souffrances du Sauveur ne
doit pas avoir lieu seulement dans notre cœur, mais aussi dans notre corps. D'après saint Ambroise, celui qui veut compatir véritablement aux tribulations du Christ doit les ressentir en sa propre chair, à l'exemple de saint Paul (Colos. I. 24). C'est ce que signifient les paroles mystérieuses de l'Époux des Cantiques (viii, 6) : Placez-moi comme un sceau sur votre cœur et aussi sur votre bras ; c'est-àdire aimez-moi d'une manière non seulement affective mais encore effective, en vous rendant conforme- à moi par les sentiments et aussi par les actions ; ainsi le sceau imprime son image à l'objet sur lequel il est apposé. Il est juste qu'à mon exemple vous m'aimiez de ces deux manières, parce que l'amour est fort comme la mort et le zèle inflexible com,mel'enfer\ en efTet, j'ai poussé l'amour jusqu'à subir pour vous la mort, et tous les efïorts des démons ne m'ont point empêché d'accompbr l'œuvre de votre salut. C'est donc 'par la voie des tribulations que nous devons parvenir au royaume des deux ( Act. xiv, 21 ), comme l'indique la place qu'occupe la croix dans l'église. Elle est placée entre le chœur et la nef, de façon que, pour pénétrer dans le sanctuaire, il faut passer sous la croix ; de même ce n'est que par la croix que nous pouvons passer de l'Église militante à l'Église triomphante.
On raconte qu'un saint ermite avait supplié instamment le Seigneur de lui montrer ce qui dans son service pouvait lui plaire davantage. 11 aperçut alors un personnage nu, transi de froid, les épaules chargées d'une croix énorme. Lui ayant demandé qui il était, il reçut cette réponse : Je suis Jésus-Christ. Tu m'as prié de te manifester ce qui dans mon service pouvait m'être le plus agréable ; je viens te l'apprendre : c'est que l'homme m'aide à porter ma croix. En parlant ainsi il disparut. Pour plaire à Jésus-Christ,
nous devons donc porter avec lui sa croix, et cela de plusieurs manières : dans notre cœur, par le souvenir et le sentiment de ce qu'il a enduré ; dans notre bouche, par de continuelles et ferventes actions de grâces ; dans notre corps, par la mortification et la souffrance ; c'est ainsi que nous témoignerons notre sincère reconnaissance au divin Sauveur par nos pensées, nos paroles et nos œuvres. — On raconte encore qu'une sainte dame recluse, désirant savoir combien de blessures Notre- Seigneur avait reçues dans sa Passion, priait Dieu avec larmes de le lui découvrir. Elle entendit une voix du ciel qui lui dit : Mon corps a été couvert de cinq mille quatre cent quatre-vingt-dix plaies. Pour les vénérer, récitez chaque jour en mémoire de ma Passion quinze fois l'Oraison Dominicale et la Salutation Angélique ; par ce moyen vous honorerez convenablement chacune de mes blessures dans le courant de l'année. Cette prière est en effet très-agréable à Dieu, comme il fut révélé dans la suite à un pieux solitaire. Nous connaissons ainsi le nombre vraiment prodigieux des plaies du Sauveur, en comptant chaque meurtrissure de la flagellation et chaque piqûre d'épine pour autant de blessures.
Quiconque médite sérieusement et assidûment la Passion du Sauveur en retire d'immenses et nombreux avantages. En effet, si vous désirez arriver à connaître la Divinité, vous devez commencer par considérer l'humanité sainte du Christ souffrant, afin de vous élever peu à peu par cette voie royale à une plus sublime contemplation ; car nul ne peut parvenir à trouver dans le service de Dieu des lumières et des douceurs extraordinaires, s'il n'y est attiré par les vifs sentiments de foi et d'amour qu'excite la méditation des douleurs de Jésus-Christ. Plus une âme s'élèverait sans celte méditation, plus elle s'exposerait à une chute pro-
POURQUOI ET COMMENT IL FAUT MÉDITER LA PASSION DU SAUVEUR l-U
fonde. Telle est la voie qu'il faut suivre, telle est la porte par où il faut passer pour atteindre le but tant désiré. Cette adorable et salutaire Passion du Rédempteur est la source véritable de tous les dons spirituels qui nous sont largement accordés. En eflefc, où placer ici-bas notre gloire, notre espérance, notre joie, notre consolation, sinon en Jésus-Christ qui est le souverain bien, et en sa Passion qui est le plus précieux trésor ? Aimons donc à conserver dans notre cœur ce trésor inestimable, ne nous lassons point d'y penser et d'en parler ; ne cessons de nous occuper de lui intérieurement et extérieurement ; plaise à Dieu qu'il ne s'épuise et ne se flétrisse jamais dans notre âme, mais qu'il y renaisse et croisse toujours ! Heureux Apôtre, glorieux docteur des nations! pénétrant les secrets de la Divinité, vous aviez aperçu des clartés célestes, vous aviez entendu des choses merveilleuses que nulle bouche ne saurait rapporter (If Cor. XII, 4), et néanmoins, appréciant à sa juste valeur la Passion de votre divin Maître, vous n'avez ^as craint de vous abaisser lorsque vous disiez aux fidèles convertis par vos soins : Parmi vous je n'ai 'point fait profession de savoir autre chose que Jésus-Christ, celui-là même qui a été crucifié (1 Cor. II, 2). 0 douces paroles, que devraient savourer continuellement les pieux Chrétiens ! car il en découle une suave onction qui fait goûter par avance les joies de la patrie aux malheureux habitants de l'exil. Voulez-vous obtenir le salut éternel avec les magnifiques récompenses qui l'accompagnent, voulez-vous pratiquer les plus excellentes vertus, acquérir la science et la sagesse véritables, recevoir avec égalité d'âme les adversités et les prospérités, participer au calice amer des souffrances du Sauveur comme aussi à la coupe délicieuse de ses consolations, portez sans cesse dans votre cœur Jésus-Christ, cet lîomme-Dieu cru-
cifié. Le souvenir fréquent de sa Passion transforme les ignorants en docteurs habiles et les hommes simples en sages, remplis non de la science qui enfle, mais de la charité qui édifie (I Cor. viii). La Passion est comme un hvre de vie où l'on trouve tout ce qui importe au salut, et ce livre, qui renferme toutes les instructions nécessaires, procure aussi toutes les douceurs spirituelles. Heureux celui qui s'applique sérieusement à l'étudier ! il y apjjrendra de plus en plus à mépriser le monde et à aimer Dieu, il ne cessera de progresser en grâces et en vertus.
La méditation des souffrances du Sauveur ne doit point se faire par manière d'acquit, à la hâte et comme en courant, surtout lorsqu'on peut disposer d'un temps favorable, mais bien plutôt avec une grande application d'esprit et de cœur, avec. une tendre compassion. C'est un bois solide et dur, qu'il faut triturer et broyer longtemps sous les dents, avant de pouvoir en sentir le goût et la saveur ineffables. Si vous ne pouvez encore pleurer et gémir avec Jésus- Christ, vous dev3Z au moins avec une sincère affection le louer et le remercier pour tant de bienfaits dont il vous a comblé gratuitement par sa Passion. Que si vous ne pouvez même exciter en vous aucun sentiment soit de compassion, soit de reconnaissance, ne vous rebutez point, malgré l'insensibilité et la dureté de votre cœur, et pour la gloire du Seigneur, n'abandonnez point le souvenir de sa Passion salutaire, mais remettez à sa volonté sainte le soin de vous accorder ce que vous ne pouvez avoir de vous-même. Frapper deux fois le rocher, c'est-à-dire aux exercices de l'esprit joignez les exercices du corps pour vous exciter à la componction ; étendez vos mains et tournez vos regards vers le crucifix, jetez-vous à genoux et prosternez-vous à terre, frapper votre poitrine, flagellez votre corps, continuez
de semblables pratiques de piété et de pénitence jusqu'à ce que jaillisse de vos yeux une source abondante de larmes ; ainsi l'esprit pourra se désaltérer aux eaux fécondes de la dévotion, tandis que le corps touché par cette heureuse expérience deviendra plus propre à recevoir l'impression de la grâce.
Parmi les innombrables avantages que procure la méditation assidue des soufîrances du Sauveur, voici les quatre principales : elle nous aide à triompher des trois grands vices qui régnent dans le monde, elle adoucit la tribulation et la pénitence, elle chasse la tristesse désordonnée, elle diminue les peines que nous devrions subir dans le purgatoire. — Le Seigneur lui-même nous indique le premier avantage, quandil dit par la bouche du Prophète: Souvenezvous de ma pauvreté, de mon abaissement, de l'absinthe et du fiel dont j'ai été abreuvé (Thren. m, 19). La convoitise de la chair sera réprimée par la considération des douleurs amères de Jésus crucifié, la concupiscence des yeux par la vue de son extrême misère, et l'orgueil de la vie par le spectacle de ses profondes humiliations. Aussi la croix du Sauveur trouve des adversaires dans les voluptueux, les ambitieux et les avares, parce qu'il y fut rassasié d'amertume, couvert d'opprobres et réduit à la dernière indigence. — Le second avantage n'est pas moins certain que le premier ; car de même qu'un aliment fade devient savoureux si on y joint du sel ou quelque autre condiment; ainsi la tribulation et la pénitence, qui sont d'elles-mêmes insipides, deviennent douces et agréables quand elles sont assaisonnées avec le sel de la Passion si amère de Jésus- Christ. — Le troisième avantage ressortira mieux par un exemple que par des explications. Un reli<^ieux récemment converti du monde tomba dans une mélancolie si profonde
qu'il ne pouvait ni lire, ni prier, ni rien faire de bien. Un jour que, retiré dans sa cellule, il était accablé d'ennui et tourmenté de chagrin, il entendit une voix d'en-haut qui lui disait intérieurement: Pourquoi rester ainsi dans l'oisiveté, et te consumer vainement de souci? Lève-toi ; médite dévotement sur ma Passion, et la compassion te fera surmonter ton désespoir. Docile à cet avis, le religieux se mit aussitôt à considérer les douleurs et les ignominies du divin Maître ; il y trouva un remède efTicace contre sa dangereuse tentation; et goûtant toujours de nouvelles consolations dans cette sainte méditation, il y persévéra toute sa vie, en sorte qu'il n'éprouva plus jamais aucune atteinte de tristesse déréglée. — En quatrième lieu, montrons que les peines du Purgatoire peuvent être diminuées par le même moyen. Comme la divine Providence ne laisse rien de désordonné dans la nature, la justice divine ne laisse aussi rien d'impuni, m^ais elle inflige en ce monde ou dans l'autre le châtiment que chaque faute mérite. Le pécheur, qui, après s'être souillé de mille crimes, n'aurait pas satisfait sufQsamment pour la millième partie de la dette qu'il a contractée envers le Seigneur, serait donc obligé de payer après sa mort jusqu'à la dernière obole dans le purgatoire. Mais combien de temps devrait-il rester dans ce lieu d'expiation avant d'entrer au ciel ? 0 quelle serait longue l'attente de cette pauvre âme! 0 quelles seraient la durée et la continuité, la rigueur et l'intensité de ses tourments et de ses douleurs, puisque tous les maux et les supplices de la terre ne pourraient leur être comparés ! Eh bien ! il pourrait néanmoins facilement échanger ces peines si terribles et si prolongées contre une satisfaction trèslégère et très-courte, celui qui s'empresserait de recourir au trésor de la Passion ; car ce trésor est d'un prix infini,
à cause de la dignité souveraine, de la charité extrême, des souffrances, des mérites immenses de l'Agneau sans tache qui a satisfait abondamment et surabondamment pour tous les péchés du monde. L'homme donc, qui saurait puiser avec dévotion à cette source intarissable de biens spirituels, serait promptement libéré de toutes ses dettes, quand bien même il aurait dû souffrir mille ans dans les flammes du purgatoire. Pour y parvenir voici ce qne vous avez à faire.
Premièrement, le cœur brisé par une vive componction , pesez et comptez en gémissant vos énormes iniquités ; confessez devant le Seigneur leur multitude et leur gravité ; considérez avec une douleur profonde les fautes que vous avez commises, les châtiments que vous avez mérités, la grandeur et la bonté de Celui que vous avez offensé ; dites alors avec amertume : Mes péchés. Seigneur, ont surpassé en nombre les grains de sable de la mer. — En second lieu, profondément abaissé en présence du Juge suprême, vous devez être tellement convaincu de votre misère et de votre néant que vous n'osiez pas même lever vers le ciel vos yeux impurs, ni prononcer avec vos lèvres souillées le nom très-saint du Seigneur ; mais vous devez vous regarder comme un ver immonde dont toutes les œuvres satisfactoires ne sont absolument d'aucune valeur. Ainsi pauvre et misérable, implorez la miséricorde de Dieu par vos larmes et vos sanglots, en répétant les paroles de l'enfant prodigue: 0 mon Père, f ai péché contre le ciel et en votre présence, je ne suis plus cligne d'être appelé voire fils; daignez du moins me traiter comme l'un de vos mercenaires (Luc, xv, 18 et 19). — Vous vous relèverez ensuite et vous glorifierez avec , une grande affection les mérites de la Passion du Sauveur, en pensant àla surabondance de la Rédemption. Car la plus pe-
l'(6 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST
tite goutte de son sang précieux, qui sortit à flots par toutes les parties de son corp? déchiré de plaies, eût suffi pour racheter et délivrer le monde entier ; mais il voulut le répandre sur la croix jusqu'à la dernière goutte, afin de montrer son amour extrême et son immense libéralité, comme aussi pour servir de soulagement efficace à tous les affligés. — Enfin, avec humilité sans doute, mais avec ferveur aussi, conjurez le divin Sauveur de vous tendre une main secourable et de vous communiquer quelque parcelle de ses mérites infinis ; recourez avec confiance et sans crainte à cette fontaine de grâces toujours jaillissante, car il est lui-même plus disposé à vous exaucer que vous n'êtes prompt à l'invoquer. Ce qui doit remplir d'espérance et de joie les malheureux pécheurs, c'est de savoir que, dans la Passion du Rédempteur, nous trouvons à notre portée les secours nécessaires pour obtenir le pardon de tous les péchés et la rémission des peines temporelles, pour acquérir la grâce sanctifiante et mériter la gloire éternelle. — Ayez donc toujours présente à l'esprit cette Passion salutaire ; rapportez-y toutes les angoises et les tribulations que vous endurez ; tâchez de la reproduire en vous autant que possible. Lorsque, par une secrète disposition delà Providence, vous êtes abandonné à une sécheresse désolante et privé de consolation intérieure, vous devez, comme un homme vraiment crucifié, n'en point chercher ailleurs maisattendi-e patiemment, élever vos regards vers le Père céleste et vous jeter entre ses bras miséricordieux avec une entière confiance. Plus vous serez dépourvu de soulagement spirituel et soumis à la volonté divine, plus alors certainement vous serez semblable au Sauveur crucifié et agréable à votre bon Maître ; car ce degré d'épreuve est la marque assurée à laquelle le Seigneur reconnaît les plus vaillants soldats de
POURQUOI ET COMMENT li. FAUT MÉDITER LA PASSION DU SAUVEUR 147
l'armée chrétienne. Vous abandonnant ainsi à la clémence de Dieu pour toutes les adversités qui peuvent vous survenir, tenez-vous toujours dans une complète liberté d'esprit comme un homme qui est tout prêt à partir de ce monde. Semblable à la colombe qui cherche un asile dans les trous de la pierre, réfugiez-vous aussi dans les plaies sacrées de Jésus- Christ et surtout dans la blessure profonde de son cœur si aimant ; c'est là que vous trouverez toujours une protection infaillible contre tous les dangers et une source inépuisable de grâces excellentes.
Abordons par conséquent le récit tragique que nous avons entrepris. Si vous avez prêté une grande attention à la vie antérieure de Jésus-Christ, redoublez maintenant de pieuse application ; car ici surtout brille sa charité qui devrait consumer entièrement nos cœurs. Ce qui doit exciter en nous les plus vifs sentiments de compassion et d'amertume, ce n'est pas seulement ce douloureux crucifiement dans lequel il expira, mais encore les tortures multipliées qui ont préparé ce dénoûment terrible. Combien il est touchant, en effet, de penser que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce Dieu digne d'être béni par-dessus tout, a été en butte à de continuelles douleurs, rassassié d'opprobres et de souffrances,depuis le moment oii ses ennemis, munis de torches et d'armes, le cherchèrent et l'arrêtèrent comme un larron durant la nuit, jusqu'à la sixième heure du jour où il fut mis en croix. Pendant tout ce temps on ne lui laissa pas un seul instant de repos ; écoutez et voyez vous-même cette suite de vexations et d'outrages. Celui-ci le trahit et celui-là le saisit ; on l'enchaîne, on l'entraîne, on le pousse avec imprécations et menaces ; il est chargé de coups et d'injures. On suscite contre lui de faux témoins, on dépose contre lui d'injustes accusations, on vomit contre lui mille
blasphèmes. On le couvre de crachats, on lui voile les yeux, on le frappe au visage, on lui donne des soafQets. Méprisé et insulté de diverses manières, il est revêtu d'une robe blanche comme un insensé et conduit au prétoire comme un criminel. Ceux-ci l'accablent de mauvais traitements durant le trajet, ceux-là poussent des cris de rage ; les uns et les autres se précipitent sur lui avec violence, lui arrachent ses vêtements et le lient à la colonne. Il est battu de verges, affublé d'un manteau de pourpre et couronné d'épines. L'un lui met à la main, en guise de sceptre, un roseau qu'un autre reprend avec fureur pour en frapper sa tête couronnée d'épines ; celui-ci fléchit ironiquement le genou devant lui et celui-là le salue par dérision roi des Juifs ; il sert ainsi de jouet non pas seulement à quelques soldats mais à une cohorte tout entière. On le mène et ramène de tribunaux en tribunaux, on ajoute outrages sur outrages, supplices à supplices ; on le bafoue, on le condamne, on le tourne et retourne de droite et de gauche comme un imbécile et un fou, et même comme un voleur et un insigne malfaiteur. On le conduit d'Anne à Caïphe, de Gaïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, d'Hérode à Pilate, et dans la cour de ce dernier, que d'allées et de venues on le contraint de faire dedans et dehors ! 0 mon Dieu, qu'est-ce donc que tout cela ? N'estce pas, ô âme chrétienne, le combat le plus pénible, le plus amer et le plus opiniâtre ? Mais attendez un peu et vous verrez pis encore. Les princes des prêtres, les Scribes, les Pharisiens et la multitude du peuple s'élèvent contre lui avec acharnement ; tous crient à l'envi : Qu'il soit crucifié. Sur ses épaules ensanglantées on place une croix pesante. Une foule immense, composée de citoyens et d'étrangers, de petits et de grands, accourt de toutes parts, non pour compatir mais pour insulter à ses douleurs ; personne ne
lui témoigne de sympathie, beaucoup au contraire le couvrent de boue et d'ordures. Tandis qu'il porte Tinstrument d'ignominie, il devient un objet de railleries ; ceux qui étaient assis aux portes de la ville parlaient contre lui et ceux qui buvaient du vin faisaient sur lui des chansons. (Ps. Lxviir, 13). Ses bourreaux ne cessent de le tourmenter et de le harceler. 11 est tout brisé et meurtri, poursuivi par les sarcasmes, épuisé de fatigues ; on ne lui donne pas un instant pour respirer jusqu'à ce qu'il soit arrivé sur le sommet du Calvaire. C'est donc là qu'il va trouver enfin le terme à tant de soulïrances et d'humiliations, oui, mais sur le bois infâme de la croix, sur ce lit affreux de la mort. Il a pu dire en vérité par la bouche du Roi-Prophète : les eaux des tribulations ont pénétré jusqu'au plus profond de mon âme ; j'ai été assailli par une multitude de chiens féroces qui m'ont déchiré de leurs dents cruelles. (Ps. xxi et Lxviii).
Trois sortes de souffrances furent portées à leurs dernières limites dans la Passion du Sauveur, de manière à montrer en sa personne divine le plus parfait modèle de la véritable patience. Ces souffrances extrêmes qui résument tous les exercices de la pénitence lapins complète, furent d'abord le dénûment et la nudité, ensuite les mépris et les dérisions, enfin les supplices et les tourments divers qu'endura Jésus- Christ. Les bourreaux le dépouillèrent entièrement sans lui laisser le moindre vêtement, ce que nous ne lisons point avoir été pratiqué même à l'égard des larrons ; mais on peut croire que son corps fut couvert de quelques pauvres lambeaux par les soins de Marie. En prenant son sépulcre pour la terre qui est la mère commune de tous les corps, on peut bien lui appliquer à la lettre ces paroles du saint homme Job (I, 21) ; Je suis sorti nu du sein de ma mère clj y ren-
trerai nu. « Considérons, dit saint Ambroise (in cap. 23 Luc), en quel état Notre-Seigneur est monté sur la croix ; il y était dépouillé de tout. Ainsi doit y monter quiconque veut triompher du monde; il ne doit attendre aucun secours delà part du siècle. Adam vaincu cherchait à se couvrir; le Christ se laissa dépouiller pour devenir vainqueur, il monta sur la croix tel que le Créateur nous a fait naître eu ce monde. Le premier homme était nu dans le paradis terrestre, et le nouvel Adam est entré nu dans le ciel. » Ainsi parle saint Ambroise.
Mais, hélas ! qui pourrait raconter les humiliations et les douleurs que Jésus-Christ a souffertes dans le cours de sa Passion ? Voulez-vous en avoir une idée ? Considérez-les en elles-mêmes, puis dans celui qui en fut l'objet et dans ceux qui en furent les instruments. — Pour connaître ce qu'il endura d'opprobres , voyez-le, comme nous l'avons déjà montré, continuellement exposé à de nouveaux affronts, depuis le jardin des Olives, où il fut saisi comme un brigand, jusqu'au sommet du Calvaire, où il fut crucifié comme un scélérat ; il s'est ainsi soumis à toutes sortes d'ignominies pour donner à l'homme uu exemple accompli d'humilité. Qui pourra comprendre combien il supporta d'outrages ? car, pour abréger leur récit, les Evangélistes n'en ont point exprimé la quantité innombrable , mais seulement la variété effrayante. Qui peut, en effet, savoir par combien de personnes et combien de fois il fut insulté au milieu de la multitude extraordinaire alors assemblée? Remarquons comment le lieu et le temps de sa Passion contribuèrent à augmenter sa honte et sa confusion. Où a-t-il soufîert ? Parmi ses parents et ses connaissances ; à Jérusalem, capitale célèbre et populeuse; hors des murs, sur le Culvaire, endroit infect et immonde où l'on exécutait les
POURQUOI ET COÎIMENT IL FAUT MÉDITER LA PASSION DU vSAUVEUR 151
homicides et les autres criminels ; c'est là qu'il fut élevé sur une croix entre deux \oleurs comme pour être donné en spectacle à ses amis consternés et à ses ennemis triomphants, Quand a-t-il souflert ? Le jour même de la solennité principale des Juifs, qui attirait dans leur ville u"e foule nombreuse, venue non-seulement des contrées voisines, mais aussi des nations étrangères ; c'est alors que Notre- Seigneur fut abandonné à toutes les moqueries de la populace accourue pour être témoin du grand événement. — Que dire maintenant des douleurs dont son corps fut affligé? Plus la chair immaculée du Christ était exempte de tache, plus elle devait être sensible aux tourments. Aussi fait-il entendre cette plainte par la bouche du prophète Jérémie (Thren. I, 12) : 0 vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il y aune douleur semblable à la mienne. Non assurément, semble-t-il dire. Il est vrai que plusieurs Martyrs ont subi des tourments multipliés et affreux ; aucun cependant n'a souffert en ^on corps autant que Jésus-Christ, parce que leur chair, ayant été souillée par le péché, était moins sensible à la douleur. D'ailleurs le Sauveur lui-même non-seulement soutenait et fortifiait ses courageux athlètes, mais encore il adoucissait et tempérait leurs souffrances, souvent même il les changeait en rafraîchissements et en délices. Mais quoique, par sa puissance divine, Jésus-Christ ait secouru, consolé si généreusement ses Martyrs, nous croyons pieusement et nous afQrmons hardi men qu'il n'en usa pas de même envers son humanité sainte ; mais il livra cette chair si pure à toute la violence des supplices qu'elle pouvait naturellement supporter jusqu'à ce que son âme fût séparée de son corps, et pour résister à tant de maux excessifs il ne s'arma que d'une patience invincible.
Considérons maintenant la dignité de Celui qui a souffert de telles indignités. N'est-ce pas l'innocence, la pureté même, Celui qui n'a jamais commis d'actions coupables, ni proféré de paroles trompeuses, Celui qui est, par excellence, doux et humble de cœur ? N'est-ce pas Celui qui a créé le ciel, la terre, la mer et toutes les choses qui y sont contenues, Celui qui, dans ses mains, porte l'univers, le soutient, le gouverne et le dirige à son gré ? N'est-ce pas Celui à qui rien n'est caché en ce monde, Celui dont les regards pénètrent les abîmes et qui connaît les choses futures comme si elles étaient présentes? N'est-ce pas Celui qui voit les pensées des Anges et des Saints, comme aussi celles des méchants et des démons, Celui qui veut le salut de tous les hommes, et désire que tous parviennent à la connaissance de la vérité ? Oui, c'est le Fils bien-aimé du Très-Haut, c'est vraiment Dieu lui-même, dont la puissance, la sagesse et la bonté sont sans bornes.
Considérons enfin de la part de qui il souffre tant d'ignominies. Pour comble de douleur et de honte, ce ne sont pas des étrangers, ce sont ses concitoyens qui le tourmentent; non pas des voisins ou des proches quelconques, mais ses fils et ses frères dont il a dit lui-même (Matth. xv, 26) : // n'est pas bon d'arracher le pain aux enfants jjour le jeter aux chiens. Les enfants dont il parle ici, ce sont les Juifs, tandis que les chiens ce sont les Gentils. Il a dit aussi à son Père par la bouche de David (Ps. xxi, 23) : Je ferai connaître votre nom à mes frères, c'est-à-dire aux Juifs dont il est le frère selon la chair. Mais il montre ce qu'étaient à son égard ces fils et ces frères, lorsqu'il dit par son Prophète (Is. I, 2) : J'ai nourri des enfants^ je les ai élevés, et ils m'ont méprisé. Il ajoute dans le Cantique des Cantiques (I, 5) : Les enfants de ma mère ont combattu contre moi. Aussi, dans l'Evau-
gile, il se déchaîne souvent contre eux, en les menaçant de la damnation éternelle, parce qu'ils ont résisté à la vérité. Voilà comment le souverain Seigneur a souffert d'être méconnu et maltraité par des fils ingrats et rebelles. Ces diverses circonstances de la Passion nous font bien comprendre tout ce que chaque Chrétien doit à cet aimable Sauveur qui a bien voulu subir tant d'outrages horribles pour nous, esclaves révoltés. Celui qui ne serait pas attendri par de telles considérations, serait réduit à une insensibilité mortelle ; il aurait un cœur plus froid que la glace et plus dur que le bronze, Mais pour prendre goût à méditer la Passion du Sauveur, efïorcez-vous d'abord, autant que vous le pourrez, de vous unir par un ardent amour à un Dieu qui nous a tant aimés lui-même le premier. Car, plus vous l'aimerez avec ferveur et plus vous compatirez à ses soufîrances, comme aussi plus vous participerez à ses douleurs et plus vous vous remplirez de ses sentiments ; l'amour et la compassion s'aideront ainsi à croître mutuellement dans votre cœur, jusqu'à ce que vous arriviez à la perfection, à moins que vous n'y mettiez obstacle par quelque défaut. Appliquez-vous spécialement à rejeter toute présomption , toute défiance et toute néghgence ; car l'homme doit entreprendre un si grand ouvrage avec humilité, confiance et ferveur en y joignant une très-grande pureté de cœur. Son indignité même ne doit point le décourager, puisque le divin Rédempteur a daigné mourir sur la croix pour les pécheurs. Attachez-vous donc d'abord intimement à lui par la charité, de telle sorte que votre cœur se perde tout entier en lui ; que tout ce qui est hors de lui ne soit rien à vos yeux, et n'ayez pas plus souci de vousmême sans lui que d'un vil néant. Occupez-vous uniquement du Sauveur qui a souffert pour vous, et ne réservez
point pour un autre quelque partie de vous-même, car vous lui appartenez tout entier. Ainsi parfaitement transformé en lui, vous serez, à coup sûr, frappé de ses blessures et de ses douleurs, profondément affecté de ses ignominies et de ses opprobres. A l'amour joignez la prière, et conjurez le Seigneur Jésus de graver lui-même ses plaies sacrées dans votre âme attendrie, dirigez vers elles toutes vos affections ; ne craignez point de l'importuner par vos instances, continuez de le solliciter jusqu'à ce que vous ayez obtenu de sa miséricorde la grâce désirée.
Quant aux divers exercices que nous pouvons pratiquer relativement à la Passion du Sauveur, on peut en distinguer six principaux. Nous devons en effet considérer Jésus souffrant pour retracer ses vertus ou compatir à ses douleurs, pour exciter soit notre admiration, soit notrejoie, pour nous transformer ou nous reposer en lui, 1" Nous devons retracer ses vertus, parce que dans son imitation consiste la véritable perfection chrétienne. Que la Passion du Sauveur soit donc la règle de notre conduite; car plus nous nous éloignons de ce modèle, moins nous approchons de notre fin. Ainsi, autant que nous le pouvons, aimons à être humiliés, méprisés, vilipendés, foulés en quelque sorte aux pieds de tous ; aimons à souffrir les persécutions, les outrages et les opprobres pour le service de Dieu. Soyons nus et dépouillés de tout avec Jésus-Christ ; lb désirons rien en ce inonde, et si nous y possédoiis quelque chose, éprouvons-en un vif regret. Fuyons également les douceurs et les satisfactions sensuelles ; contentons-nous d'une nourriture vile et grossière ; Notre-Seigneur n'a-t-il pas été abreuvé de fiel et de vinaigre ? En un mot, considérons tout ce que Jésus a souffert pour nous ei comment il a souffert, puis efforçonsnous de reproduire ses divins exemples.
2° Nous devons compatir à ses douleurs. Pour cela, représentons-nous les peines, les tourments, les ignominies et les outrages que Jésus supporta dans son âme et dans son corps pour nos péchés. Quel sujet de larmes et de gémissements pour nous, si nous réfléchissons que, par nos crimes, nous avons causé la mort du Fils de Dieu et qu'ainsi nous nous sommes rendus coupables de lèse-majesté divine 1 Comprenons de quelle amertume fut alors rempli le cœur de Celui qui fait le bonheur des anges ; combien il fut accablé non- seulement par la violence des supplices et par la vue de nos ingratitudes, mais encore par l'affliction de sa Mère chérie qu'il voyait absordée dans un abîme de désolation au pied de la croix. En face d'un spectacle aussi lamentable, aussi déchirant, pourrions-nous ne pas être émus d'une tendre pitié, et touchés d'une compassion profonde ?
3° Nous serons saisis d'admiration, si nous considérons quel est Celui qui soufîre, ce qu'il soulfre, pour qui et de la part de qui il souffre. Celui qui souffre, c'est le Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même, dont la puissance est immense, la sagesse souveraine et la bonté infinie. Que soufl're4-il ? La fuite et l'abandon, la faim et la soif, le froid et la chaleur, les persécutions et les calomnies, les chahies et les fouets, les outrages et les tourments les plus afî"ieux. Celui qui est la gloire et la justice par excellence est conspué, méprisé ; le Juge suprême des vivants et des morts est jucé et condamné ; la douceur, l'innocence même est dilïimce, maltraitée ; Dieu est blasphémé, le Christ est foulé aux pieds, l'Auteur de la vie est mis à mort, le vrai Soleil est obscurci. Mais pour qui soufl"re-til ? Pour ses cruels ennemis, pour de vils esclaves, pour les contempteurs audacieux de la majesté divine, pour des créatures ingrates envers
leur bienfaiteur universel. Mais encore de la part de qui soufire-t-il ? De la part de ses amis qu'il a comblés de faveurs ; ce sont des hommes vils, insensés et impies qui insultent à sa sagesse et à sa bonté sans bornes. Quel sujet pour nous d'étonnement et de surprise !
4° La Passion du Sauveur doit être aussi pour nous un sujet de joie et d'allégresse. Qui pourrait rester froid et insensible, en voyant que les souffrances de Jésus-Christ ont produit la rédemption des hommes, ont réparé la ruine des Anges et manifesté la clémence de notre Dieu ? Félicitonsnous de ce que, par la mort de notre aimable Rédempteur, nous avons été délivrés de la damnation éternelle, de la honte de nos^péchés et de la tyrannie des démons. Applaudissons aussi à la glorieuse restauration qui a été opérée par le même moyen dans les hiérarchies célestes ; car ne devons-nous pas regarder comme un insigne honneur d'être appelés à remplir les places vacantes parmi les esprits bienheureux, en sorte que nous formions tous ensemble un seul troupeau sous un seul pasteur et que nous soyons également ses brebis chéries? Réjouissons-nous surtout de ce que, dans sa Passion, le Seigneur a prouvé spécialement sa bonté; car pouvait-il faire éclater davantage sa miséricorde qu'en daignant supporter tant de maux pour élever à la gloire céleste ses propres ennemis, dignes uniquement de la mort éternelle?
5° Considérons sans cesse la Passion du Seigneur afin de nous transformer et fondre, pour ainsi dire, en lui. Cette transformation s'opère quand l'homme, non content d'avoir fait de Jésus crucifié l'objet de son imitation, de sa compassion, de son admiration et de sa joie, s'identifie avec lui de manière à en faire l'objet de ses pensées et de ses affections à toute heure et en tout lieu. Détaché alors de lui-même et
de toute créature, il est uni si intimement à son Rédempteur que son esprit et son cœur sont continuellement appliqués à le contempler et à l'aimer ; car il ne veut plus vivre qu'en Celui qui a voulu souffrir et mourir pour nous.
6° Considérons enfin cette bienheureuse Passion pour y trouverun doux repos. L'homme transformé en Jésus-Christ, comme nous venons de le dire, ne se lasse point de méditer les souffrances salutaires de son divin Maître, en s'efîorçant de pénétrer dans ce riche trésor de tous les biens spirituels avec humilité et piété ; il se liquéfie par l'ardeur de son amour, par la ferveur de sa dévotion, et se renonce luimême jusqu'à ce qu'étant mort à tout il soit entièrement consumé dans la Passion du Sauveur, comme dans une fournaise de charité. L'âme alors ravie hors d'elle-même se repose dans les embrassements de l'Époux céleste, qui redit à ses compagnes : Je vous conjure^ 6 filles de Jérusalem, de ne point réveille?^ ma bien-aiméey jusqu'à ce qu'ellemême le veuille (Gant, ii, 7).
Ainsi, en méditant la Passion du Sauveur, nous devons imiter ses vertus afin de régler notre conduite, et compatir à ses soufîrances pour accroître notre charité ; nous devons aussi nous livrer à l'admiration afin d'élever notre esprit, et à la joie pour dilater notre cœur ; nous devons enfin nous transformer et nous reposer en Jésus crucifié pour lui devenir entièrement semblables et parfaitement dévoués.
Dans la Passion de Noire-Seigneur nous trouvons encore trois grands enseignements ; nous y apprenons combien les péchés sont abominables aux yeux de Dieu, combien sont affreux les supplices de l'enfer et combien sont immenses les joies du paradis. Jésus-Christ en effet a soufîert afin d'effacer tous nos crimes, nous délivrer des châtiments éternels
et nous mériter les récompenses célestes. Ce que nous venons de rappeler en général, nous allons maintenant l'examiner en détail ; car serait-il convenable que nous nous lassions de méditer les peines que notre aimable Rédempteur ne s'est point lassé de supporter? Bien plus, ce qu'il a soufîert une fois pour le monde entier, il était disposé à le souflrir de nouveau pour chaque pécheur en particuUer, s'il l'eût fallu, 0 miséricorde infinie de mon Dieu ! Pourquoi tant d'amour? Qui ne serait surpris de tant de bonté ? A ce propos voici le fait remarquable que saint Denis raconte (Epist. ad Demophilum). Un saint homme nommé Carpus était transporté d'indignation en apprenant qu'un infidèle avait entraîné un Chrétien dans l'apostasie. Le serviteur de Dieu, s'étant mis en prière, conjurait instamment le Seigneur de faire descendre le feu du ciel pour consumer sans miséricorde les deux coupables. Jésus-Christ lui apparut tout à coup revêtu de son humanité et entouré de ses Anges dans les cieux. Carpus, Carpus, lui dit-il, je suis prêt à mourir encore pour sauver les hommes.
Prière.
0 très-doux Jésus, je vous supplie de me remplir, moi pauvre pécheur, de votre immense charité, afin que je ne désire plus rien de terrestre ou de charnel. Que vous aimant par-dessus tout, mon âme ne trouve de consolation qu'en vous seul, ô Seigneur plein de bonté! Tracez de votre doi;~t divin, sur les tablettes de mon cœur, le souvenir de vos douleurs, afin que je les aie toujours devant les yeux ; qu'il me soit doux non-seulement de les méditer, mais encore de les supporter, s'il est nécessaire, selon mon faible pouvoir. Faites que non-seulement je vous serve de toutes mes
forces, mais qu'en outre je sois disposé à subir pour vous toutes sortes d'outrages et même à souffrir la mort la plus ignominieuse. Ainsi soit-il.