‹ La grande vie de Jésus-Christ (volume 5)Chapitre 25 sur 48 · CHAPITRE LXIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIl

•HÉPÉaENCE DONNÉE A BARABBAS. JÉSUS EST FLAGELLÉ, COURONNÉ D'ÉPraKÇ, ET CONDAMNÉ A MORT ; IL PORTE SA CROIX.

Matth. XXVII — Marc, xv ~ Luc. xxiii — Jean xviii.

La joie que causa l'harmonie rétablie entre Hérode et Pilate ne fit que rendre les ennemis de Jésus plus acharnés et plus audacieux. En vain le gouverneur romain commença par leur faire une remontrance publique, lorsqu'il eut convoqué les princes des prêtres, les magistrats et le peuple (Luc. xxiii, 13). « Ecoutez, Juifs aveugles. Gentils cruels, dit le Vénérable Bède (in cap, 23 Luc), comme pour confondre votre dureté, Pilate déclare qu'après avoir soigneusement interrogé le Christ, il n'a découvert en lui aucun sujet de condamnation, et qu'Hérode non plus n'a trouvé en lui aucune cause de mort. Ainsi le juge qui avait constaté l'innocence de Jésus proclama d'abord qu'il était absous, et cependant il ordonna bientôt qu'il fût crucifié ; mais en finissant par le livrer à d'indignes supplices, il ne fit qu'obéir à des clameurs sanguinaires, comme il l'avoua lui-même. :d Avant d'en venir à cette extrémité, le gouverneur désirait vivement mettre le prisonnier en liberté ; mais plus il tenta de moyens pour y parvenir et plus il rencontra d'obstacles, en sorte qu'il se crut forcé de sacrifier Celui qu'il aurait voulu sauver.

Tandis que les princes des prêtres et les sénateurs Vaccu-' saient faussement, Jésus ne répondit rien, ni pour s'excuser, ni pour réfuter les accusations, ni pour flétrir le»

accusateurs ; mais il supportait courageusement la calomnie en silence (Matth. xxvn, 12). Pilate cependant lui dit alors: N'entendez-vous pas combien de témoignages ils apportent contre vous (Ibid. 13) ? Selon saint Chrysostôme (Hom. 87 in Matth.), il parlait ainsi pour délivrer l'accusé en l'amenant à se justifier. Mais Celui-ci ne répliqua à aucune incrimination, de sorte que le gouverneur fut tout étonné d'une telle patience vraiment héroïque (Ibid. 14) ; car il savait que l'accusé, très-habile dans la Loi, était aussi très-capable de répondre à toutes les allégations. Ce qui paraissait surtout admirable, c'était la constance inébranlable d'un homme menacé d'une sentence et d'une mort que tous les autres redoutent comme le plus grand malheur. Ainsi le spectacle de leur patience beaucoup plus que l'apologie de leur conduite fait ressortir la vertu des Saints, et spécialement des Martyrs. « Si Notre-Seigneur, bien qu'accusé se tait, dit saint Ambroise (in cap. 23 Luc), c'est qu'il n'a pas besoin de se disculper ; et en se taisant il ne confirme pas l'accusation, mais il la méprise en ne la réfutant point. Ils brûlent au contraire de s'excuser, ceux qui craignent de succomber, La meilleure cause néanmoins est celle dont la justice éclate sans être défendue. Ainsi Suzanne s'est tue et a triomphé. ^

Quatre raisons portèrent Notre-Seigneur à garder le silence devant le tribunal de Pilate. 1° Il se tut justement, parce que ses accusateurs à cause de leur fausseté, et ses juges à cause de leur perversité, n'étaient pas dignes de l'entendre. 2° Il se tut miséricordieusement, de peur que les témoins, après sa réponse, ne devinssent plus coupables qu'auparavant par leur obstination à lui refuser la foi et l'obéissance. 3» Il se tut sagement, de peur que s'il se justifiait on ne le relâchât et qu'ainsi les précieux avantages

294 LA GRANEE VIE DK JÉSUS-CHRIST

de la croix ne fussent différés, à savoir notre salut et notre rédemption. 4° Il se tut très-utilement pour nous donner l'exemple de la patience, selon l'oracle du Prophète qui avait dit de lui : // demeura muet sans même ouvrir la bouche, comme l'agneau sous les ciseaux du tondeur (Is. LUI, 7). — Considérez attentivement l'attitude de Jésus en présence du gouverneur romain, dit saint Anselme (in Spécule) ; il comparaît avec un visage calme, la tête inclinée et les yeux modestement baissés ; il est sobre de paroles, prêt à endurer les opprobres et disposé à recevoir les coups ; quelquefois il répond, le plus souvent il ne répond rien. Quand il parle, c'est en qualité de bon Pasteur, soit pour diriger, soit pour défendre les brebis qui sont confiées à ses soins et menacées des loups et des voleurs ; quand il se tait, c'est pour montrer une parfaite patience comme le doux Agneau qui doit être immolé pour le troupeau tout entier. Plût à Dieu qu'à son école chaque Chrétien eût appris quand il faut être agneau et quand il faut être pasteur, afin de savoir parler et se taire à propos. Si notre divin Modèle ne voulut pas répondre à certaines questions, ainsi qu'il le fit à d'antres, ce n'est point asurément qu'il se reconnût coupable des fautes qu'on lui imputait, mais c'est qu'il s'offrait comme victime des péchés que nous avons commis, Il est donc très-convenablement comparé à un paisible agneau ; car son silence rempli de mansuétude n'était point un aveu de culpabilité, mais un signe d'innocence et une preuve de vertu.

Or, en la solennité pascale , le gouverneur avait coutume d'accorder au peuple le prisonnier qu'il lui demandait^ sans autre égard à ses qualités ou mérites (Matth. xxvii, 15). Cette coutume avait été établie pour rappeler la délivrance des Juifs qui, au jour même de cette fête, avaient

été soustraits à la servitude de Pharaon. En cette nuit de la Pâque l'Ange du Seigneur avait épargné les enfants des Hébreux, tandis qu'il avait exterminé tous les premiers nés des Égyptiens oppresseurs. Les Juifs avaient alors traversé sains et saufs la Mer-Rouge, au lieu que leurs ennemis y avaient péri submergés. En mémoire de ces miracles insignes, chaque année, à pareille époque, les Israélites rendaient à la liberté quelque détenu, tandis qu'ils mettaient à mort plusieurs autres condamnés. Ils avaient obtenu de l'empereur romain qu'un tel usage ancien leur fût conservé. Pilate, sachant qu'ils tenaient beaucoup à garder ce privilège, essaya d'en tirer parti. Gomme il avait fait arrêter un scélérat nommé Barabbas que le peuple exécrait spécialement, il proposa l'alternative suivante : Lequel voulez-vous que je vous délivre de Barabbas ou de Jésus appelé Christ (Ibid. 17)? En ne leur laissant pas d'autre choix, il espérait amener adroitement les Juifs à son but ; car regardant Jésus comme un homme juste livré par la haine des prêtres dont il censurait les vices, le gouverneur ne supposait pas qu'à ce personnage vertueux et bienfaisant la foule pût jamais préférer un voleur, un assassin qui s'était rendu fameux et redoutable par son audace et son brigandage. Pilate assurément montra beaucoup de diligence pour élargir le Sauveur. D'abord il lit ressortir l'innocence de l'accusé contre lequel Hérode n'avait pas voulu porter de sentence ; puis il essaya d'invoquer la coutume en faveur du prisonnier qui devait naturellement exciter davantage la bienveillance. « Remarquez avec attention, dit saint Chry-sostôme (Hom. 83 in Joan.), comment ce juge païen réclame pour Jésus le bénéfice de l'usage institué à l'occasion de la Pâque ; après avoir mis son jugement hors de cause en le déclarant justifié, il demande par surabondance de droit

que, si on ne veut pas le renvoyer comme innocent, on consente du moins, en considération de la solennité, à le relâcher comme s'il était réellement coupable. »

Pendant que Pilate siégeait encore sur son tribunal, sa femme, nommée Procula, lui envoya dire : Ne vous compromettez point vis-à-vis de ce Juste, ou en d'autres termes : Gardez-vous de condamner à mort cet homme ; car aujourd'hui même fai été étrangement tourmentée par ce que j'ai vu en songe à so7i sujet (Matt. xxvii, 19). Ainsi ce que les Juifs pleinement éveillés n'avaient voulu ni croire ni comprendre, l'épouse d'un païen l'avait reconnu et senti pendant son sommeil. Le démon, en effet, lui avait apparu pour la porter, au moyen de visions effrayantes à délivrer Jésus qu'il se repentait d'avoir fait prendre ; car il craignait vivement que ce divin Rédempteur ne vînt bientôt lui ravir ses antiques dépouilles sur la terre et dans l'enfer. Aussi, comme jadis il s'était servi d'une femme pour introduire la mort dans le monde, il tâchait encore d'employer le ministère d'une femme pour empêcher la mort du Christ, afin de ne point perdre lui-même l'empire de la mort. Mais comment Satan était-il parvenu à découvrir le mystère de la croix qu'il commençait enfin à traverser ? Dieu avait pu permettre qu'il le soupçonnât en voyant les Saints tressaillir d'une allégresse extraordinaire dans les limbes ; car ainsi que le remarque saint Augustin (Serm. 52 de Verbis Apost.), la récente résurrection de Lazare leur avait fait pressentir la visite prochaine du Sauveur qui devait les emmener au ciel. D'ailleurs le diable avait pu le conclure également en observant que toutes les prophéties s'accomplissaient en Notre-Seigneur, mais il en fut surtout convaincu lorsqu'il entendit le cri formidable du Sauveur expirant. Voilà pourquoi plusieurs pensent que les efforts

tentés par Pilate et Procula dans le but d'élargir le Christ leur furent suggérés par l'esprit infernal ; cet ancien ennemi du genre humain essayait ainsi d'empêcher notre rédemption, en s'aidant d'un homme et d'une femme, comme il s'était aidé efficacement d'Adam et d'Eve pour opérer notre damnation.

Le gouverneur demanda donc aux Juifs lequel des deux sujets proposés ils voulaient qu'on leur accordât en l'honneur de la solennité, et à cet eiTet il eut soin de mettre en avant Celui qu'il Lommait leur Roi. Mais eux, toujours poussés par la haine et plus obstinés dans le mal, n'eurent point horreur de préférer Barabbas à Jésus ; ils exigèrent à grands cris que le scélérat fût exempté du supplice, remis en liberté, tandis que l'innocent serait attaché à la croix et mis à mort. Ils s'imaginaient montrer par là, dit saint Chrysostôme (Hom. 87 in Matth.), que Jésus était pire qu'un larron et si détestable qu'il ne méritait pas la moindre indulgence en considération de la fête. Par leur conduite en cette circonstance ils préludaient au mystère d'infidélité qui s'accomplira dans les derniers temps où l'Antéchrist sera mis au-dessus de Jésus-Christ. Ici déjà nous voyons des brigands réclamer un brigand et refuser leurs sufîrages au Rédempteur pour les donner à un malfaiteur. C'est ce que le Prince des Apôtres ne tarda pas à leur reprocher en disant (Act. ni, 14): Vous avez rejeté le Saint, le Juste \ à sa place vous avez fait élargir un meurtrier^ tandis que vous avez fait périr l'Auteur de la vie. On ne saurait jamais assez abhorrer la malice et l'iniquité des malheureux Juifs qui n'ont pas craint de sacrifier l'intérêt public et la justice commune, en sollicitant la libération d'un scélérat très-dangeureux.pour obtenir la condamnation de Jésus-Christ, ensortequ'aTCC non moins de folie que d'im-

piété ils ont préféré la mort à la vie, les ténèbres à la lumière, un fils de Satan au Fils unique du Père étemel. « 0 funeste aveuglement ! s'écrie saint Augustin (Tract. 115 in Joan), ô fureur insensée I Débarrassez-nous de Celuici, et conservez-nous Barabbas. Qu'est -ce à dire, sinon : Mettez à mort Celui qui ressuscitait les morts, et mettez en liberté cet assassin, de manière qu'il puisse encore tuer les vivants. » Seigneur, ajoute saint Anselme ( in Speculoc. 9), ils ont jeté votre vie en pâture à ce juge païen qu'ils regardaient comme un chien; car, après vous avoir chargé de chaînes, ils vous ont traîné devant Pilate,en demandant avec de grands cris qu'il leur accordât la grâce d'un homicide et qu'il vous réservât le supplice de la croix, à vous l'Innocence même. C'est ainsi qu'ils estimèrent le loup plus que l'agneau, la boue plus que l'or pur. 0 indigne et fatal échange ! »

« Jusqu'à présent, dit le Vénérable Bède (in cap. 23 Luc), la requête que les Juifs eurent tant de peine à faire accepter ne cesse de produire son effet en eux-mêmes. D'après le choix qui leur était laissé, puisqu'ils ont sacrifié Jésus pour Barabbas, le Sauveur pour un voleur, l'Auteur de la vie pour un homme de sang, c'est à bon droit qu'ils ont perdu le salut et la vie. Par une suite prolongée de révoltes et de brigandages, ils en sont venus justement à perdre leur patrie et leur royaume, après les avoir aimés plus que le Clirist. et plus que Dieu même. Jusqu'à ce jour ils n'ont pas mérité de recouvrer la liberté, soit de l'âme, soit du corps, qu'ils n'ont pas craint de vendre autrefois; et s'ils n'ont pu retrouver la paix depuis longtemps, c'est qu'ils ont renoncé le Seigneur pour servir le démon, ce prince séditieux qui continue de régner sur eux. »

Aujourd'hui encore parmi les Chrétiens eux-mêmes,

beaucoup s'efforcent de sauver ou de favoriser des méchants plutôt que des bons. Souvent dans les élections et dans les nominations on préfère Barabbas à Jésus ; on écarte l'homme digne et vertueux, l'ami de Dieu qui vondrait être utile aux autres comme à lui-même ; et on choisit au contraire l'homme indigne et vicieux, l'ennemi du Christ qui perd les autresen se perdant lui-même. Mais ceuxqui prennent une part directe ou indirecte à de telles promotions deviennent en quelque sorte complices des Juifs déicides ; car par leur coopération ou par leur connivence ils semblent répéter avec eux : Nous ne voulons point celui-ci, il nous faut Barabbas.

Pendant que ses ennemis ameutés aboient contre lai comme des chiens furieux, Jésus continue toujours de garderie silence, de façon qu'il nous arme de courage par sa patience. Son cœur si sensible dut néanmoins être profondément blessé de voir odieusement comparer et préférer un vil scélérat à lui l'Homme-Dieu, de voir que pour celuilà on réclamait la vie, tandis que pour lui-même on demandait la mort. En exigeant ainsi la grâce du coupable en même temps que la condamnation de l'Innocent, les misérables Juifs se rendirent doublement criminels ; car, selon la maxime des Proverbes (xvir, 15), Celui qui absout l'impie et celui qui réprouve le juste sont également abominables devant Dieu.

D'après cet article de la P.ission, apprenons 1" à souffrir avec égalité d'âme qu'on nous préfère des personnes inférieures ou de moindre condition, puisque Noire-Seigneur a été mis au-dessous d'un insigne larron. Apprenons 2° à ne pas préférer Barabbas à Jésus, comme beaucoup le font en- ■ core aujourd'hui. « En 'effet, comme le dit Origène (Tract. 35 in Matth.), tous ceuxqui ressemblent aux Juifs, soit pour

la doctrine, soit pour la conduite, désirent comme eux qu'on leur délivre Barabbas et qu'on les débarrasse de Jésus; car de quiconque agit mal on peut dire qu'en sa personne Barabbas est libre et Jésus prisonnier; tout l'opposé a lieu en celui qui agit bien. De même donc qu'après le choix fatal d'un malMteur et d'un séditieux les Juifs ont trouvé leur ruine totale dans les méfaits et les séditions, ainsi toute âme qui donne la préférence au Barabbas infernal finit par devenir victime des déprédations diaboliques ; car où Jésus n'est pas, il n'y a que troubles, désordres et combats ; mais là où Jésus règne, tout est paix, calme et bonheur. »

Dans le sens mystique, l'iiomme est enchaîné parle péché qui retient en prison le corps et l'âme. L'âme cependant peut recouvrer sa liberté, de manière à être exempte de faute et de peine, pourvu que le corps soit assujéti à la pénitence et à la mortification ; mais si le corps en est afî'ranchi, l'âme restera chargée des liens du péché et exposée à des supplices sans fin. Pour délivrer l'âme de cette condamnation éternelle, il vaut bien mieux crucifier le corps par la pénitence temporelle ; car, comme le remarque saint Grégoire (Tract. 35 in Matth.), si c'est une œuvre très-méritoire de conserver la vie terrestre à une chair périssable, de quelle récompense n'est pas digne celui qui procure la vie céleste à une âme immortelle ?

Pour tirer la conséquence pratique du sujet qui nous occupe, examinons si nous n'avons jamais accordé la préférence sur Jésus-Christ à Barabbas ou à Satan qu'il représente ; gémissons alors et prions en disant : 0 Sauveur miséricordieux, qui avez laissé les Juifs insensés vous sacrifier à Barabbas, quand ils réclamèrent instamment la liberté pour un meurtrier et le supplice de la croix pour

VOUS l'Auteur de la vie, accordez-moi de vous estimer toujours au-dessus de tout comme mou Créateur et de ne jamais vous renoncer pour aucune cliose créée.

Pilate, qui désirait toujours sauver Jésus, leur dit encore : Que voulez-vous que je fasse au Roi des Juifs ? Quel mal at-il fait ? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Mais tous se mirent à crier : qu'il soit crucifié. Plus ils remarquaient que Pilate faisait d'eflort pour délivrer Jésus, plus ils redoublaient leurs vociférations, en répétant : Crucifiezle, crucifiez-le. Détestable était sans doute la préférence accordée à l'infâme Barabbas, plus détestable encore était cette sentence prononcée contre son divin rival. Comme le tumulte allait croissant, le gouverneur demeura persuadé qu'il ne pouvait relâcher le Sauveur sans perdre la faveur populaire ; car la foule était séduite par les prêtres qui espéraient extorquer au moyen de clameurs confuses ce qu'ils ne pouvaient obtenir par de fausses raisons. Afin donc de contenter le peuple, Pilate remit Barabbas à ceux qui le lui demandaient, malgré les réclamations de sa conscience qui plaidait pour Jésus. Voilà donc le Juste condamné et le criminel libéré. Horrible renversement de l'équité que l'on voit trop souvent se renouveler dans les tribunaux ; il n'est pas rare d'y voir flétrir les innocents et absoudre les coupables, châtier de petites fautes et dissimuler de grands crimes, punir sévèrement les transgresseurs des lois humaines et disculper les violateurs des lois divines.

Cependant, pour montrer que la mort de Jésus devait être imputée aux Juifs plutôt qu'à lui-même, Pilate se fit apporter de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il dit : Je suis innocent du sang de ce Juste que j'ai voulu • délivrer ; quant à vous qui avez voulu le sacrifier, vous verrez le châtiment qui pourra vous atteindre ; car si son

sang crie vengeance, c'est contre vous qui en avez exigé l'effusion (Matth. xxvii, 24). C'était un usage dans l'antiquité de se laver publiquement les mains, afin de montrer qu'on n'était pas coupable de quelque crime. Par cette cérémonie, Pilate essaya donc de frapper les esprits qu'il n'avait pu convaincre par ses paroles. Il prétendait ainsi faire peser sur les Juifs toute la responsabilité du déicide dont ils étaient les auteurs; mais c'est en vain qu'il se flattait d'être excusable lui-même, et l'eau ne suffisait pas pour effacer son crime. Il mentait, lorsqu'il se disait innocent ; car sachant bien que ce Juste lui avait été livré par envie, il devait le remettre en liberté, puisqu'il en avait le pouvoir, comme il le déclara lui-même. Ce lâche gouverneur se fit donc le complice des Juifs déicides, sans être toutefois aussi coupable qu'eux. D'après saint Léon ( Serm. 8 de Passione ), quoique les Juifs aient contribué principalement à la mort du Sauveur, Pilate est loin d'en être innocent ; car il abandonna son propre jugement pour satisfaire leur haine criminelle. On peut comparer à ce juge prévaricateur ceux qui s'excusent de consentir à un crime, lorsqu'ils pourraient l'empêcher s'ils osaient réclamer.

Et tous répondirent: Que son sang retombe surnous et sur nos enfants (Matth. xxvn, 25); en d'autres termes : Nous assumons sur notre tête comme aussi sur notre postérité soit la faute, soit la punition de ce sang répandu. Dieu entendit cette horrible imprécation qu'il réalisa. Jusqu'à présent, leurs fils ont recueilli comme en héritage la malédiction que leurs pères avaient appelée ; car ils ont été constamment dispersés par toute la terre et asservis à toutes les nations, et aussi longtemps qu'ils n'auront point lavé par le baptême la tâche de ce sang, ils subiront sans relâche le châtiment de leur crime. Néanmoins, comme le

fait observer saint Jérôme (in caç. 27 Matth.), les Juifs avaient prononcé, une parole excellente et très-sakUaire par elle-même, mais avec une intention détestable et très-mauvaise. Quant. à nous, mieux inspirés, désirons que ce sang divin découle sur nous, mais pour nous purifier de toutes souillures, suivant cet oracle de l'Apocalypse (1,5): Il nous a lavés de nos péchés en son sang.

Pilate cherchait donc à délivrer Jésus, dans lequel il ne trouvait aucune cause de mort. La cause de sa mort n'était point effectivement en lui, mais bien en nous ; car c'est pour nous et non pas pour lui qu'il a souffert ; sans avoir commis le péché, il en a porté la peine pour nous affranchir de l'un et de l'autre. 0 très-doux Jésus ! s'écrie saint Bernard (serm. de Passione), quel rapport y a-t-il entre vous et la mort? C'est nous qui avons péché et c'est vous qui êtes puni ; c'est nous qui avons contracté la dette et c'est vous qui en acquittez l'obligation .

Comme je ne trouve en lui rien qui le rende digne de mort, ajouta Pilate, je le ferai donc châtier avant de le relâcher (Luc. xxiii, 22) ; car s'il a manqué à vos cérémonies ou failli en quelque point, la correction que je lui ferai infliger pourra suffire sans aller jusqu'à une condamnation à mort ; avec cette réserve, je suis tout disposé à le livrer aux coups et aux moqueries, tant que vous l'exigerez. Jugeant, d'après les clameurs réitérées de la populace mutinée, qu'il ne pouvait renvoyer Jésus sain et sauf sans exciter une émeute ou sans encourir quelque disgrâce, le faible gouverneur eut recours à ce triste expédient pour ne point iaire périr un homme innocent II espérait qu'en voyant Jeur victime déchirée par les verges, et chargée d'opprobres bien au-delà de ses mérites, les Juifs y trouveraient la satisfaction de leur cruauté et n'auraient plus soif

304 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHP.tST

de son sang. « Ainsi, dit saint Augustin (Tract. 11 6 in Joan.), en faisant flageller le Sauveur, il ne voulait point causer sa perte, mais calmer leur fureur; il pensait qu'apaisés par cet horrible spectacle les ennemis de l'accusé cesseraient de réclamer sa mort définitive. » Ce fut pour ce même motif qu'il permit ou peut-être qu'il ordonna à sa cohorte de tourner Jésus en dérision. Car il semble naturel que la colère contre quelqu'un s'adoucisse et s'éteigne, quand on le voit puni et humilié ; mais cet effet se produit seulement pour ce degré d'irritation qui souhaite quelque dommage partiel au prochain, et non point pour cet excès de haine qui cherche la perte totale d'autrui. Or telle était la haine qui soulevait les Juifs contre le Sauveur; dès lors ils ne pouvaient se contenter de sa flagellation, il leur fallait sa mort. 0 Pilate! Pilate, tu prétends châtier le Seigneur; mais tu ne sais ce que tu fais ; il ne mérite pas plus la flagellation que la mort. Mieux vaudrait te corriger toi-même en te convertissant à lui. Ton intention quoique modérée ne suffit point pour t'excuser de toute faute ; car une action mauvaise par elle-même ne saurait devenir entièrement bonne à cause de la bonne intention. D'ailleurs il n'est jamais permis de commettre le mal pour produire le bien. Or affliger un innocent et surtout le Fils de Dieu, c'est un crime qu'aucun motif ne peut justifier. Et puisque tu es juge, tu ne devrais pas infliger la moindre punition à Celui dont tu connais rinnocence.

Selon saint Jérôme, en faisant flageller Jésus-Christ^ Pilate voulut appliquer la loi romaine ; car dans le but d'arraclier au condamné l'aveu de ses crimes ou de ses comphces, elle prescrivait de le fouetter avant de le crucifier. Si donc le Sauveur devait subir ce dernier supplice, il devait aussi subir l'autre préalablement. Lui-même le voulut de la

sorte^ aûn de nous préserver des châtiments éternels et de nous délivrer des fléaux nombreux qui affligent le pécheur, comme l'atteste l'Écriture (Ps. xxxi, 10). Ainsi fait une tendre mère ; lorsque le père irrité s'apprête à fouetter son fils coupable, elle accourt les bras étendus pour protéger celui-ci, en s'exposaut même à recevoir les coups à sa place. L'homme qui avait offensé Dieu devait être flagellé ; mais le doux Sauveur n'a pas craint de s'offrir aux coups de la justice divine qu'il est parvenu à détourner de nous ; et voilà pourquoi le Prophète a dit : Sur lui est retombé le châtiment qui devait nous valoir la paix {\s. lAu, 5). Or, si le Juste a été flagellé cruellement pour les péchés d'autrui, combien rigoureusement seront punis les coupables pour leurs propres péchés, à moins qu'ils ne se corrigent?

Aussitôt donc que le Seigneur eut été condamné à la flagellation, les soldats lui arrachèrent ses vêtements et l'exposèrent dans une nudité complète devant toute l'assemblée. Jusqu'à ce moment il avait conservé la robe blanche dont Hérode l'avait affable ; ce fut alors seulement qu'on la lui ôta avec ses autres habits. — De ce dépouillement humiliant auquel Notre-Seigneur fut assujéti ressort un double enseignement moral. En premier lieu, apprenons à nous garder de toute nudité, soit corporelle, soit spirituelle, afin de ne jamais paraître en cet état devant Dieu, les Anges et les hommes. Si nous pouvons quelquefois dérober . nos immodesties aux regards des autres hommes, nous ne pouvons jamais les cacher aux yeux des Anges et de Dieu, devant qui nous devons être couverts de confusion.- Aussi nos premiers parents, se voyant nus, rougirent de se présenter devant Dieu qui est partout avec ses Anges. Nous devons éviter avec non moins de soin la

nudité spirituelle, comme Notre-Seigneur le recommande par ces paroles de l'Apocalypse (m, 18) : Revêtez-vous d'habits blancs pour couvrit' votre honteuse nudité. Les habits blancs désignent ici les différentes vertus qui doivent rendre notre vie éclatante de pureté ; l'âme fidèle doit toujours en être ornée, afin qu'elle ne craigne pas d'être vue de Dieu, des Anges et des hommes. En second lieu, à l'école de Jésus dépouillé de ses vêtements, apprenons à déposer notre vieille enveloppe et à manifester notre conscience par la confession sincère des péchés que nous avons commis. Déchirons ainsi tous les voiles qui servaient à pallier nos fautes ; et pensons que tout est à découvert et à nu sous les yeux de. Dieu (Heb. iv, 13). — Enfin, pour profiter des instructions que renferme cet article de la Passion, prions le divin Maître en ces termes: Bon Jésus, qui, avant d'être flagellé, vous êtes laissé arracher ignominieusement vos habits afin de nous orner de vertus, accordez-moi de dépouiller le vieil homme avec ses actes en déclarant humblement mes péchés à votre ministre, et ne permettez pas que je paraisse dénué de mérites en votre présence.

Le Seigneur fut ensuite conduit à une colonne où on l'attacha brutalement. Le voilà donc debout et nu devant la populace furieuse qui l'insulte et qui le raille, tandis qu'il reste modeste et silencieux comme un agneau. Celui qui surpasse en beauté les enfants des hommes (Ps. xliv, 3), subit alors des mains les plus ignobles le plus barbare supplice ; car il abandonne ses membres sacrés à d'impitoyables bourreaux qui les déchirent à coups de fouets et les broient sous les coups de verges. Cette chair innocente qui, par sa pureté, sa déhcatesse et son éclat, était comme la fleur de la nature humaine, est maintenant tout enflée, meurtrie et brisée. Son saint corps, couvert de taches li-

vides, n'est bientôt plus qu'une affreuse plaie ; car depuis la pla7ile des pieds jusqu'au sommet de la tête il n'y a plus en lui de partie saine (Is. i. 6). De tous côtés son sang précieux jaillit à grands flots, de sorte que la blancheur de ce corps virginal disparait entièrement sous la pourpre de ce sang royal. Celui-ci continue de couler en ruisseaux, tandis que les contusions et les blessures ne cessent de se multiplier et de s'aggraver jusqu'à lasser enfin la rage des bourreaux et à provoquer même le dégoût des spectateurs ; c'est alors seulement qu'on détache de la colonne l'adorable Victime toute palpitante et épuisée. — Un tronçon de cette colonne est conservée religieusement à Rome dans la basilique de Sainte-Praxède ; l'autre partie plus considérable est restée à Jérusalem dans l'église du Saint-Sépulcre, oii on la voit dans la chapelle dite de l'Impropère (improperiorum). Le Vénérable Bède assure que de son temps on apercevait distinctement les traces du sang divin dont cette même colonne fut teinte.

A moins d'une révélation spéciale, il est impossible de savoir au juste la multitude et la gravité des plaies que le Sauveur reçut en cette atroce flagellation ; mais elles durent être très-douloureuses et presque innombrables, si l'on considère que, d'après la Loi, les coups devaient être en proportion avec les fautes (Deuter. xxv, 3), et que le Rédempteur fut frappé pour tous nos péchés qui sont incalculables. Alors il se montra tel que l'avait dépeint Isaïe (lui, 2, 4), en disant : // est sans éclat ni beauté; quand nous l'avons vu, à peine s'il avait la forme humaine, en sorte que nous lavons méconnu.... Son visage voilé par la honte paraissait méprisable.... Aussi nous l'avons considéré comme un lépreux, comme un homme frappé de Dieu et accablé dliumiliations. D'après saint Augustin (Tract. 115

in Joan,), il était tellement défiguré que lui, le plus aimable des enfants des hommes, semblait le plus disgracieux de ous ; car la sombre haine des impies avait souillé d'horribles meurtrissures sa face vénérable. — Maintenant, Chrétien, considère à loisir attentivement, ton Sauveur dans l'état lamentable où il fut réduit ; à ce triste spectacle, si ton cœur n'est pas plus dur que le rocher, tu seras touché de compassion et tu t'écrieras : 0 bon Jésus I comment êtesvous dépouillé, vous qui revêtez ceux qui sont nus ? Gomment êtes-vous attaché, vous qui déliez ceux qui sont enchaînés, vous qui délivrez les esclaves de Satan et qui arrachez les malades à la mort ! Gomment êtes-vous flagellé, vous qui nous préservez des fléaux de la colère divine ? Quelle main fut assez audacieuse pour vous dépouiller de vos vêtements, assez téméraire pour vous attacher à cette colonne, assez sacrilège pour vous battre de verges ? Ah ! c'est que vous avez retiré vos rayons lumineux, ô Soleil de justice ; voilà pourquoi les ténèbres ou puissances infernales ont prévalu momentanément contre vous; alors dans votre miséricorde, vous avez daigné subir les traitements les plus affreux afin de nous soustraire aux châtiments éternels que nous avions mérités.

« Doux Seigneur, dit à son tour saint Anselme (in Speculo evang. serm.), le juge inique qui vous a tourmenté avec tant de barbarie savait que vous lui aviez été livré par envie ; il a néanmoins rempli votre âme d'amertume sans que vous l'eussiez aucunement mérité. Il vous envoya d'abord servir de jouet à Hérode ; puis, après que ce prince impie vous eut affublé d'un vêtement dérisoire, ils vous fit exposer dans une honteuse nudité sous les yeux de vos ennemis ; il n'a pas craint de déchirer à coups de fouets votre chair virginale, ajoutant contusian à contu-

sion, plaie sur plaie. Fils bien-aimé de mon Dieu, qu'avezvous fait pour endurer de telles tortures et de tels opprobres? Ah ! rien, absolument rien. C'est moi, malheureux enfant de perdition, qui ai été la cause de toutes vos ignominies et de toutes vos douleurs ; c'est moi, Seigneur, qui ai mangé la grappe amère dont vos dents ont été agacées, parce que vous avez payé ce que d'autres avaient injustement ravi. Ce sont votre amour et notre iniquité qui vous ont plongé dans cet abîme d'affliction ! Mais quel que fût l'excès de vos tourments, il ne put assouvir la cruauté des Juifs perfides. — Quant à nous, Chrétiens, n'oublions pas combien de maux et d'outrages le Sauveur a souffert injustement pour nous de la part du lâche Pilate et de ses féroces satellites ; que cette pensée soutienne notre courage et notre patience dans les peines et dans les adversités. Puisque notre divin Chef a laissé frapper de verges sa chair immaculée, sillonner de blessures ses membres délicats, meurtrir de coups son corps adorable et jaillir de toutes parts son sang précieux, n'est-il pas juste que, si nous sommes des disciples ou des soldats généreux, nous sachions réprimer nos sens extérieurs par la pénitence et la mortification, de peur qu'ils ne s'émancipent et ne se révoltent insolemment ?

La flagellation de Notre-Seigneur a été figurée dans la personne du prince Achior (Judith vi): celui-ci fut attaché à un arbre par les ministres d'Holoplerne, et Celui-là le fut à une colonne par les archers de Pilate. Achior fut enchaîné pour avoir dit la vérité ; Jésus-Christ le fut aussi pour avoir prêché la vérité ; le premier fut lié parce qu'il n'avait pas' voulu flatter les Assyriens ; le second le fut également pour avoir osé reprendre les Juifs. Achior fut garrotté pour avoir glorifié la puissance de Dieu, Jésus-Christ

le fut pareillement pour avoir manifesté au monde le nom de son Père. Nous trouvons encore une figure du Sauveur flagellé dans Jérémie fouetté par l'ordre de Phassur. (Jer. xx).

Après avoir détaché Notre-Seigneur de la colonne, on le conduisit tout nu et tout sanglant à travers la maison pour rassembler les diverses parties de son vêtement que les bourreaux avaient jetées ça et là. Tandisqu'ilest ainsi afQigé, considérez bien tout ce qu'il fait et ce qu'il soufîre, examinez les diverses circonstances et situations où il se trouve, afin que vous en conceviez une plus vive compassion et que vous en retiriez une grâce plus abondante. Si pour un instant vous faites abstraction de sa divinité, qu'apercevez-vous en lui ? Un homme dans la fleur de l'âge, dans la force de la jeunesse, remarquable par sa beauté, sa noblesse, son innocence et son amabilité, mais tout déchiré, tout meurtri, couvert de contusions et de plaies ; il se baisse à plusieurs reprises pour relever ses vêtements qu'il s'efforce de reprendre ; pendant ce temps ses ennemis et ses bourreaux se moquent et se rient de lui, comme s'il était la dernière des créatures, un être sans ressource abandonné de Dieu. Afin de le consoler un peu, témoignez-lui combien vous êtes touché de la désolation où il s'est réduit pour votre amour. Revenant à sa divinité, contemplez cette immense, éternelle, incompréhensible et suprême majesté qui se cache sous la chair et se courbe vers la terre, qui réunit avec peine et remet ses habits en rougissant ; il semble que ce soit l'homme le plus abject, le plus vil esclave, acheté pour quelques deniers et châtié pour quelque faute en présence de ses maîtres courroucés. Quant à vous, pieux spectateurs, admirez son humilité profonde et tâchez de l'imiter. Vous pourrez employer le même genre de considération, quand

VOUS le verrez bientôt se revêtir encore, après avoir été dépouillé de nouveau pour le couronnement d'épines.

Dans la flagellation nous puisons deux enseignements. Le premier est que nous devons supporter volontiers les fléaux ou châtiments envoyés de Dieu ; car chacun de nous doit dire avec le Prophète : Je suis prêt à recevoir des coups (Ps. xxxvn, 18). Quoi de plus juste ? Si le propre Fils de Dieu, par obéissance à son Père, n'a pas balancé à prendre sur lui les peines que nous avions méritées, pourquoi, nous autres enfants adoptifsde ce même Dieu, refuserionsnous de subir celles qu'il daigne nous infliger miséricordieusement pour nous corriger, soit par lui-même, soit par des ministres ou des intermédiaires ? car d'après la maxime du Sage (Prov. m, 12), Dieu châtie celui qu il aime, elsm\ uni la doctrine de l'Apôtre , il frappe quiconque il adopte pour enfant (Heb. xii, 6). Le second enseignement est que nous prenions garde avec soin de renouveler nous-mêmes la flagellation de Jésus-Christ ; ce qui arrive chaque fois que nous commettons quelque faute grave. Car, comme il a été flagellé à cause de nos péchés, chaque fois que nous péchons mortellement, nous le flagellons moralement autant que nous le pouvons ; c'est dans ce sens que l'Apôtre dit de plusieurs Chrétiens prévaricateurs qu'ils crucifient de nouveau en eux-mêmes le Fils de Dieu (Heb. vi 6). — Pour nous rendre conformes à notre divin Maître flagellé, nous pourrons, si la grâce nous y porte, prendre une discipline ou une verge afln de nous en frapper ; compatissons du moins au supplice du Sauveur en lui disant : Doux Jésus qui pour nous avez voulu être fouetté dans tous vos membres, accordez-nous de recevoir de bon cœur les châtiments salutaires infligés par votre main paternelle, et de ne plus vous flageller encore par de nouveaux péchés.

Après la flagellation, Jésus se disposait donc à reprendre ses habits, quand quelques-uns de ses bourreaux coururent dire à Pilate: Seigneur, puisque cet homme s'est fait passer pour roi, il convient que nous l'habillions et que nous le couronnions comme un roi. Ces misérables tenaient à épuiser leurs jeux impies sur leur noble victime avant de la livrer à la mort. «Divin Sauveur, s'écrie saint Anselme (in Speculoc. 10), vous voilà donc abandonné définitivement à des soldats païens pour subir la mort la plus ignominieuse ; mais c'eû' été trop peu pour eux de vous crucifier de leurs mains sacrilèges, il leur fallait d'abord abreuver votre âme d'amertume à force d'insultes. » Pilate ayant accédé à leur demande barbare, ils rassemblèrent la cohorte entière au prétoire^ où siégeait le président avec son conseil (Matth. XXVII, 27) ; car ils voulaient que tout le monde pût jouir d'un tel spectacle, afin de rendre plus intéressante la comédie qu'ils préparaient sur ce grand théâtre devant un public nombreux. De nouveau donc ils enlevèrent à Jésus ses habits qu'il avait à peine remis, puis ils le revêtirent d'une robe ou tunique de pourpre (Joan. xix, 2), et sur ses épaules ils jetèrent un manteau d'écarlate, pièce d'étoffe sans couture attachée par une agrafe /'Matth. xxvii, 28). De cette manière ils prétendaient tourner en dérision le titre de roi que les Juifs accusaient le Christ de s'arroger indûment. C'étaient bien là les insignes propres aux anciens monarques ; mais pour montrer le mépris qu'on faisait de sa royauté, on eut soin de l'affubler de vieux lambeaux usés.

Remarquons qu'en ce même jour Notre -Seigneur fut revêtu de trois habits différents, l'un blanc, l'autre rougeâtre et un dernier écarlate ; c'était pour signifier que quiconque veut appartenir à la famille spirituelle de Jésus-Christ doit prendre la livrée blanche de l'innocence, la livrée rougeâtre

de la charité et de l'obéissance, comme aussi la livrée écarlate de la pénitence. Dans la circonstance présente, le Sauveur fut donc vêtu d'une tunique de pourpre et d'un manteau d'écarlate, de sorte que l'habit mentionné par saint Matthieu est différent de l'habit indiqué par saint Jeaii. En effet, si l'on s'était contenté de le couvrir d'un manteau, on ne l'aurait pas mis à nu, comme on ne lit pas qu'il l'ait été chez Hérode où on lui fit endosser une robe blanche. Ces deux vêtements^ l'un blanc et l'autre rouge, conviennent bien à ce corps sacré qui fut teint tout entier de son sang précieux pendant la flagellation. De là vient qu'Isaïe, l'apercevant dans le lointain de l'avenir, s'écriait (lxiii, 2) : Pourquoi votre vêtement est-il tout rouge, et pourquoi vos habits sont-ils comme ceux des vendangeurs qui foulent le raisin dans le pressoir ? Suivant la Glose, ce furent les Anges qui firent cette question, lorsqu'à leur grand étonnement ils virent des Ilots de sang rougir le corps immaculé de Jésus, qui jusqu'alors avait conservé une blancheur tellement pure que le plus habile foulon ne saurait en produire une pareille. — Or à cette question lui-même répondit par la bouche du même Prophète (Ibid. 3) : Seul fai foulé la vendange, c'est-à-dire, comme l'explique la Glose, seul j'ai supporté le fardeau de la croix ainsi que le tourment de la flagellation et de tous les autres supplices ; mon corps y a été pressé de telle sorte qu'il a été tout inondé de son sang répandu pour le salut du monde. La pourpre, dont le Sauveur fut revêtu, représente donc la Passion de sa chair, ou bien aussi la Passion de ses Martyrs qui ont arrosé de leur sang l'Église, son corps mystique ; et l'on peut dire également de celle-ci qu'elle se revêt de pourpre, lorsqu'elle •se glorifie des triomphes éclatants de ses innombrables Martyrs,

Nous trouvons ici deux enseignements. Le premier, c'est que, comme Jésus-Christ ensanglanté par les fouets de nos péchés voulut être couvert de la pourpre, nous devons aussi couvrir nos péchés ou nos œuvres de sang par les œuvres de la charité ; car, selon la parole de saint Pierre (I. Ep. iv, 8), la charité couvre la multitude de nos 'péchés. La couleur de pourpre peut signifier aussi le souvenir de la Passion du divin Rédempteur ; c'est pourquoi au livre des Cantiques (vu, 5) il est dit de l'Épouse ou de l'âme fidèle que les cheveux de sa tête brillent comme la pourpre du Roi. En eftet, les pensées de notre esprit, qui sont figurées par les cheveux de notre tête, doivent avoir fréquemment pour objet les souffrances du Sauveur ou les œuvres de charité, qui forment comme la pourpre du Roi des rois. Le second ea= seignement que nous donne Notre-Seigneur revêtu de sa robe royale, c'est que, d'après saint Théophile, nous devons à notre tour par nos dispositions habituelles être revêtus de la robe royale, en agissant comme de véritables rois qui foulent aux pieds, comme des serpents et des scorpions, tous les vices, leurs plus terribles ennemis. Voilà pourquoi nous sommes appelés Chrétiens, c'est-à-dire oints à l'instar des rois. Pour profiter de cet article de la Passion, méditonsen tous les détails avec leurs circonstances particulières, comme nous devons le faire également pour les sept articles suivants, où nous considérerons les difîérentes sortes d'outrages infligés à notre divin Sauveur ; et prions selon que la dévotion nous le suggérera, en disant ici par exemple : Doux Jésus, qui vous êtes laissé affubler par dérision d'un vêtement de pourpre, faites que le souvenir constant de votre Passion soit comme le vêtement de mon âme, et que la pourpre de la charité couvre la multitude de mes péchés.

Avec la pourpre, il fallait un diadème à Jésus comme Roi ; c'est pourquoi les soldats entrelaçant des épines en tressèrent une couronne quils mirent sur sa tête (Matth.. XXVII, 29} ; et par un raffinement de barbarie, ils eurent soin de tourner en dedans la pointe des épines, afin de joindre la douleur des piqûres à la honte des moqueries. Ahl Seigneur, que cette couronne d'épines soit mon oreiller de prédilection, et que ma tête trouve sur elle un doux repos !

Recueillons ici trois enseignements moraux. Le premier, c'est que nous devons conserver en notre âme la douleur de nos péchés, parce que, pour nous délivrer de leurs pointes acérées, Jésus-Christ a voulu souffrir en sa tête sacrée la douleur des plus piquantes éjpines, comme le fait remarquer le Vénérable Bède (in cap. l9Joan.). Les épines sont le symbole des péchés ; car s'il a été dit au premier homme coupable (Gen. m, 18] : La terre te rapportera des épines et des ronces, c'est que notre nature viciée devait produire des péchés dont les remords cuisants pénètrent la conscience comme des épines très-aiguës. Voilà pourquoi, en signe de la victoire qu'il allait remporter sur nos péchés, le Sauveur se laissa couronner d'épines. Il se conformait ainsi à l'usage solennel des vainqueurs, fiers de porter en guise de trophées les armes qu'ils ont arrachées à leurs ennemis. Or, les armes du démon qui le rendent fort contre nous, ce sont précisément nos péchés que Jésus-Christ a enlevés dans sa Passion ; car, comme son illustre Précurseur l'a déclaré, il est V Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde (Joau. I, 29). Aussi tous les Chrétiens dévoués se plaisent à contempler leur divin Chef portant la couronne d'épines, emblème de son glorieux triomphe. L'Eghse, sa sainte épouse, convoque à ce spectacle toutes les âmes fidèles, en

disant dans le Cantique des cantiques (m, 11) : Sortez de vos demeures^ filles de Sioji, et venez voir le roi Salomon ceint du diadème dont l'a couronné sa mère, c'est-à-dire la . Synagogue, d'après le sens littéral, ou la charité, selon le sens spirituel. — Le second enseignement , c'est que, comme le dit saint Théophile, si nous voulons acquérir la pureté de conscience, nous devons prendre une couronne d'épines, en embrassant une vie mortifiée, hérissée de privations qui sont pour la nature comme autant d'épines. — Le troisième enseignement, c'est que nous devons former notre couronne de gloire avec les épines des tentations. Chaque tentation qui nous presse est, en effet, comme une épine qui pénètre notre âme ; mais toutes les fois que nous surmontons une tentation, cette épine devient un fleuron pour notre couronne, et plus nous remportons de pareilles victoires, plus aussi nous ajoutons de pierres précieuses à cette couronne. — Doux Jésus, qui avez voulu être couronné d'épines, faites que je consente aussi moi volontiers à être transpercé par les épines de la pénitence, pour mériter d'être couronné de gloire par vous dans le ciel.

Le sceptre royal ne devait pas manquer au travestissement complet de Notre-Seigneur. Pour insulter cette main toute-puissante qui gouverne le ciel et la terre, les soldats y mirent un vil roseau (Matth. xxvir, 29). En donnant à Jésus ce bâton creux et frêle, ils prétendaient signifier qu'il s'était arrogé une vaine et fragile royauté, qu'il était même dépourvu de tout royaume véritable. Ils n'avaient apparemment point remarqué ce qu'il avait dit publiquement ; car n'avait-il pas déclaré naguère que son royaume n'était point de ce monde, mais d'un autre où il avait un trône inébranlable durant l'éternité ? — Cette circonstance de la Passion, ainsi que toutes les autres, n'est point pour nous sans

instruction. En efîet, d'après saint Hilaire (in cap. 27 Matth.), Notre-Seigneur a voulu tenir en sa main droite un simple roseau, pour montrer comment il remplit de force, de grâces et de mérites l'homme qui est par lui-même faible, caduc et vide de tout bien. En outre, comme le roseau servait autrefois d'instrument pour écrire, saint Jérôme dit que Jésus-Christ l'a pris à la main dans sa Passion pour enregistrer le sacrilège des Juifs, comme aussi pour marquer qu'il inscrit lui-même les noms de ses élus dans le livre de vie. — 0 Jésus qui avez souffert qu'on vous mit à la main un roseau pour sceptre, daignez soutenir ma faiblesse par vo'.re toute-puissance, afin d'établir inébranlablement votre règne en moi.

Nous avons vu apparaître trois instruments de dérision : un vêtement de pourpre et d'écarlate, une couronne d'épines, un chétif roseau ; le vêtement est destiné au corps, la couronne à la tête, le roseau à la main. A la lettre, tels furent les insignes royaux qu'on donna dérisoirement à Notre- Seigneur comme coupable de lèse-majesté, pour avoir voulu usurper une royauté qu'il n'avait pu obtenir ; au sens figuré, ils nous indiquent que, comme Jésus-Christ abandonné à ses ennemis a été bafoué de trois manières, ainsi l'âme livrée au péché est jouée de trois façons. D'abord elle est trompée par cet étalage de la puissance humaine que représente le vêtement de pourpre et d'écarlate ; car ces couleurs éclatantes servent pour l'habillement des rois et des princes. Ensuite elle est séduite par cette cupidité de l'opulence matérielle que marque la couronne d'épines ; car les richesses,' à cause des soucis qu'elles engendrent, sont remplies d'épines. Enfin elle est abusée par la vanité do la pagesse mondaine que signifie le roseau élégant et léger, mais vide ou creux, ou plutôt plein de vent ; car cette sa-

gesse mondaine, sur laquelle les hommes s'appuient pour rechercher leur propre gloire et non pas l'honneur divin, n'est que comme un bâton fragile et fendu. —Remarquons comment le Sauveur obéit en toutes choses non- seulement à son Père, mais même à ses bourreaux qui l'insultent : il endosse la pourpre qu'on lui jette sur les épaules, il reçoit la couronne qu'on lui enfonce sur la tête, il ne rejette pas le bâton qu'on lui met à la main. Puisque Jésus-Ghrist s'est laissé couronner d'épines, affubler de pourpre et armer d'un roseau par dérision, le vrai Chrétien ne doit pas refuser d'être vilipendé en ce monde, privé de tout honneur, foulé aux pieds par les orgueilleux enfants du siècle ; car si le serviteur n'est point au-dessus du Maître, il ne peut trouver mauvais d'avoir à souffrir ce que n'a pas dédaigné d'endurer le Roi de gloire.

Après avoir investi Notre- Seigneur de tous les insignes de l'autorité suprême, les soldats s'agenouillaient devant lui par ironie ; ils feignaient ainsi de l'adorer comme Dieu et en même temps de le saluer comme Roi, De la sorte, ils mettaient en scène la double accusation des Juifs qui lui reprochaient de s'être attribué ces deux qualités souveraines. Ils se moquaient donc de lui, en disant: Salut, Roi des Juifs (Mattli. XXVII, 29), comme pour signifier: Vous auriez voulu régner, et vous n'avez pu réussir. Mais en lui décernant ce titre suprême, ils disaient vrai, sans le vouloir ni le croire, malgré leurs railleries et leurs intentions détestables. Quoique ces attentats sacrilèges aient été commis parles Gentils, les Juifs en ont été rigoureusement punis, parce qu'ils en étaient les principaux auteurs ; voilà pourquoi nous ne fléchissons pas les genoux au jour du Vendredi saint, quand l'Église nous fait prier pour les Juifs perfides. D'ailleurs, il est probable que ceux-ci se joignirent aux

païens pour les exciter davantage contre le divin Sauveur. D'après saint Chrysostôme iHom. 83 in Joan.), les soldats le chargèrent d'insultes pour plaire aux Juifs qui les avaient gagnés par argent. Mais selon saint Augustin (Tract. 116 in Joan.), tous ces outrages ont eu lieu par l'ordre ou la permission du gouverneur, qui de cette manière espérait mieux contenter les accusateurs pour sauver l'accusé. — Quant à nous, gardons-nous d'adorer et de saluer faussement ou hypocritement Jésus-Glirist. C'est ce que font néanmoins tous les mauvais Chrétiens, ceux qui l'honorent des lèvres et qui l'outragent par leurs actes dépravés, ceux qui le confessent de bouche et qui le renient par leur conduite, ceux qui en le priant par des formules vocales l'offensent par des pensées coupables, ceux qui lui témoignent de la dévotion dans ses temples et qui lui font injure dans ses membres. — Seigneur Jésus qui vous êtes laissé adorer et saluer ironiquement, faites que je vous rende toujours mes sincères adorations comme au seul vrai Dieu, et que je vous offre toujours mes profonds hommages comme au seul

Roi universel.

Pour comble d'outrages, aux marques dérisoires de respect et de vénération les sbires réunis joignirent les actes manifestes de violence et de brutalité. AFin que leur jeu fût plus cru:jl et plus avilissant pour Jésus, après l'avoir ironiquement adoré comme Roi, Us le souffletaient (Joan. xix, 3). Quelle progression d'injures, si l'on compare ce qui se passait naguère chez Anne et ce qui se passe maintenant chez Pilate ?-Là c'était un seul soufflet qu'un seul valet lai donnait par un mouvement de vengeance ; ici ce sont des soufflets réitérés que de nombreux archers lui administrent tour à tour pour le plaisir de la raillerie. Divin Jésus, qui vous êtes laissé accabler par les soufflets des impies, faites

que je ne cesse de vous applaudir de bouche et d'action, et que les entreprises mêmes des méchants contre moi me deviennent une source de biens.

En outre, ils lui crachaient au visage (Matth. xxvii, 30), comme seuls pouvaient le faire les ^ens les plus grossiers et les plus méprisables. C'étaient, en effet, d'ignobles exécuteurs, d'infâmes bourreaux qui, moyennant quelque salaire, pouvaient se porter à toutes les insolences et à toutes les cruautés. De ce traitement injurieux on peut déduire les mêmes enseignements que d'un incident analogue que nous avons déjà signalé dans la maison de Caïphe. 0 Jésus, qui avez laissé souiller votre visage si aimable par les crachats de vils stipendiés, ne permettez pas que j'aie le malheur de conspuer votre face divine par d'indignes communions, ni de polluer en moi par des pensées déshonnêtes votre image respectable.

Puis, prenant de sa main le roseau, ils le lui assénaient sur la tête (Matth. xxvii, 30), soit pour lui causer plus de douleur en enfonçant davantage les pointes des épines, soit pour lui témoigner plus de mépris en le vexant comme une personne de rien ; car les êtres les plus dégradés sont les seuls qu'on ait l'habitude de frapper à coups de bâtons comme de stupides animaux. En agissant de la sorte, ils semblaient lui dire : 0 toi, le dernier des hommes, comment as-tu osé prétendre aux honneurs de la royauté ? Ils le traitaient ainsi comme un voleur à la question, quand, pour accroître la torture, on resserre la corde attaché à son cou. Cependant quel était l'objet particulier de leur cruelle percussion ? C'était cette tête divine que redoutent les démons tremblants, qu'adorent les esprits célestes, que vénèr;-;it tous les Saints; tête bénie dans tous les siècles, et dont les bénédictions rejaillissent sur toute l'Eglise, comme

les parfums d'Aaron gui découlaient non-seulement sur sa barbe, mais encore jusqu'aux extrémités de sa robe. Ah malheureux! Combien formidable vous apparaîtra un jour cette tête sacrée que vous ne craignez pas de frapper indignement aujourd'hui? Le sang que des pointes aiguës firent couler de son chef sacré teignit entièrement la tête et la figure ; en se mêlant aux crachats immondes qui le couvraient, il lui donna l'aspect repoussant d'un lépreux. Déjà tous les autres membres du Sauveur avaient été empourprés de ce sang précieux dans le supplice de la flagellation et même dans l'agonie du Jardin, de sorte que non-seulement ses pieds, ses mains et son côté en furent arrosés, mais aussi tout son corps en fut inondé ; voilà pourquoi le Prophète l'apercevait venir de Bozra, c'est-à-dire sortir de ce monde, avec des vêtements rougis (Is. Lxiii, 1). Considérez-le donc avec amertume de cœur dans chacun de ses tourments ; car il est abandonné aux caprices de ses persécuteurs comme s'il était leur esclave, et il soufîre en silence toutes les cruelles inventions de leur malice comme s'il était privé de la parole. Admirez surtout la résignation avec laquelle il incline humblement sa tête percée de nombreuses épines, et la patience avec laquelle il reçoit les coups durement répétés au milieu de douleurs atroces.

Prenons garde, nous aussi, de frapper la tête du Sauveur à coups de roseau. Or ils commettent ce crime, dit le Vénérable Bède (in cap. 15 Marc), 1° ceux qui emploient l'autorité de l'Écriture-sainte pour attaquer la divinité de Jésus- Christ^ en soutenant qu'il est un pur homme. En eflet, selon la parole de l'Apôtre (I Cor. xi, 3), le Christ a pour chef Dieu même, parce qu'en sa propre personne la divinité ou la nature créatrice 'domine la nature créée. Et

le roseaa qui servait autrefois à tracer les caractères est le signe de l'Ecriture-Sainte ; de là vient que le Prophète royal disait : Ma langue est comme le roseau d'un écrivain très-rapide (Ps. xliv, 2). 2° Ils frappent également à la tête du Seigneur avec un roseau ceux qui offensent la majesté divine pour capter la faveur humaine, signifiée par le roseau ; 3° ceux qui veulent scruter trop curieusement les mystères de la divinité à l'aide de l'Écriture, et qui, à force d'en presser la lettre, en font jaillir l'erreur ; 4° ceux enfin qui, par leur vie oisive et inutile, blessent Jésus- Clirist notre Chef spirituel, de qui procèdent les opérations vitales dans tous nos sens, et qui nous a servi de modèle parfait en toutes nos actions. Ainsi, quand nous négligeons de faire le bien, nous frappons en quelque sorte à la tête et nous piquons jusqu'au sang le Rédempteur, qui voit avec peine qu'à cause de notre paresse nous perdons les mérites de ses souffrances et que nous ne recueillons pas les fruits de ses exemples. — 0 Jésus, qui avez laissé frapper d'un vil roseau votre tête auguste, ne permettez pas que je vous offense par une vie dépourvue de bonnes œuvres, ô vous, noire Chef suprême; mais faites que je vous plaise par la réforme constante de mes inclinations vicieuses.

La patience du saint roi David, outragé par Séméi, figurait d'avance celle de Jésus-Christ, insulté principalement par la Synagogue, quand il fut couronné. Séméi avait lancé contre David des pierres, du bois et de la boue, en l'appelant un homme de sang et un fils de Bélial ; la Synagogue se servit des Gentils pour accabler le Sauveur de soufflets, le percer d'épines et le couvrir de crachats, en le dénonçant comme un séducteur et un magicien. Lorsque Abisaï voulut tuer Séméi, David l'en empêcha ; si Jésus également ne s'y fût opposé,

les Anges n'auraient pas manqué d'exterminer ses persécuteurs, — Voici d'autres personnages dans lesquels nous voyons encore Notre-Seigneur figuré. David, pour négocier la paix avec les Ammonites, avait envoyé des ambassadeurs à leur roi Hanon ; mais celui-ci leur fit raser la moitié de leur barbe et leur fit couper la moitié de leurs habits. De même, pour rétablir la paix dans le monde, Dieu y envoya son Fils que les Juifs traitèrent non mo:ns ignominieusement • car ils le dépouillèrent de ses vêtements et souillèrent de crachats son noble visage.

Parlant des diverses sortes d'outrages que Notre-Seignour a subi,. saint Augustin dit (Tract. 116 in Joan.) : a Ainsi s'accomplissait tout ce que Jésus-Christ avait annoncé par rapport à lui-même ; ainsi il préparait ses innombrables Martyrs k supporter tous les supplices inventés par leurs cruels persécuteurs ; ainsi il cachait quelque temps sa redoutable puissance, pour nous apprendre à imiter sa patience inaltérable ; ainsi le royaume qui n'était pas de ce monde vainquait ce monde orgueilleux, non point en combattant de vive force, mais en souffrant avec une douce humiUté ; ainsi le grain qui devait se multiplier à l'infini, était jeté dans l'ignominie comme une semence méprisable, afin de produire dans la gloire une admirable moisson. « Telles sont les paroles de saint Augustin. Malheur donc, et trois fois malheur à ceux qui, après un exemple si éclatant d'humihté, se laissent enfler de superbe, fuient les opprobres avec horreur et n'aspirent qu'aux honneurs ; par de tels sentiments ils font injure au Fils de Dieu avec lequel ils se mettent en contradiction ; car assurément il a mérité de recevoir les hommages les plus profonds des hommes, d'autant mieux qu'il a daigné subir pour eux les plus indignes traitements. Saint Ghrysostôme dit à son

tour (Hom. 88 in Matth.) : a Parmi tant d'affronts, le Sauveur continuait à ne pas ouvrir la bouche ; quant à vous, Chrétien, n'oubliez jamais le spectacle dont vous êtes témoin.j mais efforcez-vous d'imiter le divin Maître que vous voyez supporter en silence tous les opprobres. Pourquoi donc nous troubler, s'il nous arrive d'éprouver quelque injure? Jésus-Christ n'a-t-il pas souffert dans tous ses membres les plus excessifs outrages ? Sa tête fut percée par les épines de la couronne qu'enfonçaient les coups de roseau ; sa figure fut souillée de crachats ; ses joues furent accablées de soufflets ; son corps entier fut déchiré par les fouets, dépouillé de ses propres vêtements, puis affublé d'habits ridicules ; ses mains furent flétries par le chétif roseau qu'on lui donna pour sceptre dérisoire ; sa personnalité divine fat insultée par des adorations hypocrites ; en un mot, on sembla craindre de laisser une seule partie de luimême sans la rendre l'objet spécial de quelque attentat sacrilège. » — Saint Anselme ajoute (in Speculo evang, serm. c. 12) : « On le revêt de la pourpre royale, mais c'est bien plus pour le bafouer que pour l'honorer. On lui met à la main un sceptre, mais on s'en sert comme d'instrument pour frapper sa tête respectable. On l'acclame roi, et on l'adore en fléchissant les genoux jusqu'à terre ; mais voilà qu'on se relève aussitôt pour conspuer ce visage si doux, pour souffleter ses joues aimables, pour meurtrir de coups de poing ce cou vénérable. »

Or toutes les bouffonneries des soldats et toutes les injures des Juifs, dont le divin Sauveur fut l'unique objet, renferment pour nous de mystérieuses instructions, quoique, comme nous l'avons déjà fait remarquer, des intentions bien différentes et môme criminelles animassent leurs auteurs. Selon saint Jean, toutes précédèrent la sentence de

Pilate, en sorte que, si saint Matthieu et saint Marc les mentionnent après, c'est uniquement pour rapporter ce qu'ils avaient omis de raconter suivant l'ordre historique. Ces divers tourments que le Sauveur daignait endurer devaient armer de courage les Martyrs contre tous ceux que les tyrans voudraient leur infliger dans la suite des siècles. Dans le double vêtement que l'on fit prendre par dérision à leur divin Chef, ils pouvaient reconnaître que le blanc signifiait l'innocence de son humanité, et que le rouge exprimait la réalité de sa Passion. Ces deux vêtements figurent encore les deux genres de dévouement qui ornent le corps mystique de Jésus-Christ aux jours de ses souffrances ; car l'Église brille alors par la candeur de la virginité en même temps que par la pourpre du martyre sanglant. Emmaillée des fleurs différentes dont la parent ses membres si multiples, elle produit des lis pendant la paix et des roses pendant la guerre. Voilà pourquoi transportée d'admiration, elle s'écrie (Gant, v, 10) : Mon bien-aimé est à la fois blanc et vermeil ; blanc, par la pureté de son amour dans l'action et par les lis de ses Vierges dans la tranquillité ; vermeil, par la générosité de son sacrifice dans la Passion et par les roses de ses Martyrs dans la persécution. Le double vêtement de Jésus-Christ peut donc désigner toute la multitude des divers élus ; car le blanc convient aux Vierges et aux Confesseurs, taudis que le rouge appartient proprement aux Martyrs ; ainsi les vertus éclatantes des justes couvrent le Sauveur comme d'un vêtement blanc, et les combats glorieux de ses serviteurs triomphants le décorent comme d'un vêtement rouge. Quant à vous, si vous semblez être dépourvu de ce double vêtement, cachez votre nudité spirituelle sous le manteau du Rédempteur, en conservant avec soin le souvenir de sa Passion.

T. YI 19

Pour donner une plus grande publicité à la confusion de Jésus, il ne suffisait pas d'avoir assemblé la cohorte entière, il fallait en outre que, sur l'ordre du gouverneur, il comparût lui-même dans cet état ignominieux qui l'exposait à recevoir des insultes nouvelles de la part de la multitrude insolente. Pilate sortit donc encore du prétoire, et vint dire aux Juifs qui ne voulaient point entrer à cause de la fête (Joan. XIX, 4) : Après l'avoir soigneusement examiné et châtié pour vous satisfaire, je vais vous ramener dehors ; et malgré les outrages que je lui ai fait subir, je vous déclare que je ne trouve en lui aucun sujet de condamnation à mort. Contentez-vous du mal qui a été fait à un innocent pour votre bon plaisir. Espérant qu'ils se calmeraient, s'ils le voyaient rassasié d'opprobres, il le fit venir dans le même accoutrement avec lequel il avait servi de jouet à ses serviteurs. Jésus sortit donc 'portant sa couronne d'épines et sa tunique de pourpre, avec son manteau d'écarlate et son sceptre de roseau (Ibid. 5). 0 spectacle lamentable ! Il s'avançait sous les insignes de la royauté pour ne recevoir de toutes parts que les témoignages de mépris. Voilà comment votre Chef et votre Roi est couvert de honte et accablé de confusion, qu'il souffre humblement, pour vous préserver de la confusion éternelle et vous guérir de l'orgueil plus pernicieux que la peste. Apprenons ici que nous devons être disposés à supporter tous les opprobres pour le nom de Jésus Christ; efforçons-nous par conséquent de nous humilier en toutes choses. « Considère, ô mon âme, dit saint Anselme (in Speculo c. 12), quel est ce personnage extraordinaire qui s'avance sous un costume royal et qu'on insulte publiquement comme le plus vil esclave ; il marche couronné, mais son singulier diadème lui est un cruel supplice et blesse par mille pointes aiguës sa tête majestueuse. »

Pilate alors, avec l'apparence de l'ironie, mais en réalité pour exciter la commisération des Juifs, leur montra Jésus du doigt, ens'écriant (Joan. xix, 5) : Voici l'Homme^ celui que vous accusez de prétendre à la royauté;, comme pour leur dire : S'il s'est rendu coupable de quelque manière, il faut avouer qu'il est puni plus qu'il n'a mérité, et par conséquent vous ne devriez pas exiger davantage. Voyez sa tête percée en mille endroits, tout son corps mis en lambeaux, son visage souillé de crachats ; pour l'amour de Dieu, ayez pitié de lui, parce que d'ailleurs il est votre frère. Le gouverneur, en effet, n'avait imaginé cette représentation publique que pour procurer la délivrance de Jésus, en provoquant la compassion du peuple par la vue saisissante de l'état lamentable où sa victime était réduite. Telle est l'opinion de saint Chrysostôme (Hom. 83 in Joan.), et spécialement de saint Augustin qui s'exprime de la sorte (Tract. 116 in Joan.) : « 11 est évident que Pilate n'ignorait point les violences exercées par ses soldats ; qu'il les eût ordonnées ou simplement permises, il se proposait certainement de satisfaire les ennemis du Sauveur par le spectacle des supplices que Celui-ci avait endurés, afin d'apaiser ainsi la soif qu'ils avaient de son sang. Il leur présenta donc Jésus couvert d'opprobres^ percé d'épines, défiguré par les crachats, déchiré par les fouets. Voici l'Homme, leur dit-il, ou en d'autres termes : Si c'est au Roi que vous portez envie, cessez de lui en vouloir, maintenant que vous voyez son extrême abaissement. Il a été souffleté, flagellé, conspué et bafoué ; il est couronné d'épines et affublé d'habits grotesques ; son ignominie est portée au dernier degré, il est temps que votre haine se refroidisse. Mais bien loin de s'éteindre, leur haine implacable ne fit que s'enflammer davantage, et s'accrut toujours. »

328 LA GKANDE Vlli DE lÉSUS-CHlUST

Dans cet article de la Passion sont contenus plusieurs enseignements. 1° Rappelons-nous souvent cette humiliante présentation du Christ travesti, afin d'éviter toute vaine gloire et tout luxe dans notre habillement et dans notre extérieur. Les principaux imitateurs du divin Maître en ce point doivent être les religieux et les moines, dont la tonsure représente la couronne d'épines, et dont l'habit semble vil ou même bizarre aux yeux des mondains comme le sien autrefois. De même que le Sauveur n'a pas refusé de se montrer au peuple juif sous un vêtement dérisoire, ainsi tous ceux qui, foulant à leurs pieds le monde, sont devenus pour lui un spectacle, ne doivent pas rougir de se montrer sous des vêtements méprisables et avec des insignes qui lui semblent ridicules. — 2° Rappelons-nous cette exposition publique de Notre-Seigneur, quand à la sainte Messe le prêtre élève l'hostie consacrée, comme pour dire t Voici l'Homme. Quoique cette adorable victime soit nonseulement homme^ mais en même temps Dieu, le ministre qui la montre est censé dire non pas : Voici Dieu mais plus convenablement : Voici VHomme ; car le sacrement de l'autel est le mémorial de la Passion, que le Sauveur a soufferte en son humanité et non point en sa divinité qui est impassible. D'ailleurs dans le fait de l'exposition que représente l'élévation de l'hostie, il était visible en tant qu'homme^, mais il restait caché en tant que Dieu. — 3» Rappelons-nous qu'un jour nous devons comparaître devant le Christ notre Roi, avec les livrées mystiquement signifiées par les vêtements avec lesquels lui-même daigna se montrer aux Juifs. C'est pourquoi adressons-lui avec ferveur cette prière : 0 Jésus, qui avez voulu être présenté aux Juifs avec des insignes dérisoires, faites que j'évite toute ostentation de vaine gloire, et qu'au jugement je

comparaisse devant votre tribunal suprême avec ces insignes pris en leur sens spirituel.

Malgré tout ce que Pilate put tenter, la fureur de ces hommes sacrilèges, au lieu de s'apaiser, ne fit que s'accroître ; et ils s'obstinèrent à poursuivre avec acharnement la mort de Jésus. Or quand la méchanceté devient obstinée, elle est impitoyable ; nous en trouvons une terrible preuve dans ces Juifs animés d'un esprit diabolique. Lorsqu'ils virent leur victime exposée à des outrages et à des tourments excessifs, ils ne furent point émus ni désarmés. Cette vue tout au contraire enflamma davantage leur rage ; car c'est le propre de la haine de se ranimer avec plus de violence à l'aspect de la personne qui en est l'objet. S'apercevant que Pilate essayait de délivrer Jésus, ils s'indignèrent des excuses qu'il alléguait pour ne pas le condamner. S'ameutant alors les uns les autres, ils se mirent à crier en tumulte : Crucifiez-le^ crucifiez-le (Joan. xix, 6). Par ces clameurs redoublées ils semblaient dire au gouverneur : Le châtiment que vous lui avez infligé ne nous suffit nullement, nous voulons absolument qu'il meure. 0 extrême cruauté I II ne leur sufïit pas que Jésus-Christ ait été soumis à la flagellation ou qu'il soit mis à mort, mais il leur faut l'un et l'autre. Ils demandent qu'il meure non pas d'une manière quelconque ou commune, mais de la manière la plus honteuse et la plus douloureuse, à savoir sur une croix ; ils exigent qu'il soit suspendu et cloué au gibet, de peur que sa douleur ne finisse trop vite et afin que son agonie dure plus longtemps, comme aussi pour satisfaire à loisir leur passion par le spectacle de ses souffrances et compromettre à jamais son honneur par ce genre de peine capitale. Voulant détruire son souvenir avec sa vie, dit saint Chrysostôme (Hom. 83 in Joan.), les ennemis du

Sauveur recherchent pour lui le supplice que tous regardent comme une malédiction. Raban-Maur ajoute (in cap. 27 Matth.) : Les Jaifs pensaient infliger au Seigneur la mort la plus infamante, mais ils ne savaient pas qu'il l'avait choisie lui-même comme devant être la plus glorieuse; car, après avoir vaincu le démon au moyen de la croix, il allait la poser comme un trophée sur le front des fidèles . » Quant à vous, Chrétiens, considérez encore votre Sauveur travesti, sanglant et défiguré ; voyez comme il s'avance péniblement avec sa couronne, son sceptre et son manteau d'ignominie ; comme il se tient tristement la tête baissée devant cette multitude insolente qui persiste à vociférer et à crier : Crucifiez-le, crucifiez-le. Ces mutins forcenés ne cessent de l'insulter et de le railler, comme s'ils étaient mieux avisés et plus sages que lui ; après l'avoir accablé de tourments et d'outrages, ils le poursuivent encore d'injures et de menaces. — A l'occasion de ces clameurs sanguinaires, apprenons que, sous le rapport de la faute, le meurtre peut se commettre par la langue comme par le glaive. C'est pourquoi cette parole du Psaume (lvi, 5) : Leur langue est un glaive tranchant, s'apphque littéralement aux Juifs qui ont demandé la mort du Christ. Aussi saint Augustin a dit (Tract. 116in Joan.) : « Pour juger de leur culpabilité, ne considérez pas leurs mains désarmées, mais leur bouche qui est bien armée ; car de là est sorti le glaive qui a tué le Sauveur. » Que les détracteurs et les calomniateurs prennent donc garde qu'on ne puisse dire également qu'ils ont affilé leurs langues comme des épées pour perdre le prochain -, car la langue tue sa réputation, comme l'épée tue son corps. Elle est donc bien juste cette maxime des Proverbes (xvm, 21) : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. En nous rappelant ces horribles

cris : Crucifiez -le, crucifiez-le, examinons si nous n'avons jamais participé ou applaudi aux jugements iniques, aux fausses accusations ou aux détractions dont les autres se rendaient coupables envers le prochain. — 0 Jésus, qui, sans vous laisser abattre, avez entendu s'élever contre vous les infernales vociférations des Juifs déicides, faites que je ne sois jamais ébranlé par les menaces de vos ennemis, et que je ne nuise jamais au prochain par ma langue.

Pilate, reconnaissant toujours plus clairement l'innocence de Jésus et la scélératesse des Juifs qui le poussaient à consommer une injustice monstrueuse, se refusait à prononcer la sentence qu'ils réclamaient. Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le, leur dit-il avec humeur, vous qui vous faites un jeu de perdre les innocents ; quant à moi, je ne trouve en lui aucun sujet de condamnation (Joan. xix, 6). Pilate disait vrai ; car Jésus n'a jamais commis de péché, ni proféré de mensonge (I Pet. ii, 22), de sorte que la raison de sa mort ne fut point en lui maison nous. « Très-doux Jésus, s'écrie saint Bernard (Serm. de Passione), qu'y a-t-il de commun entre vous et la mort ? C'est nous qui avons péché, et c'est vous qui êtes châtié ; c'est nous qui avons contracté la dette, et c'est vous qui la payez. » — Ces paroles de Pilate étaient évidemment prononcées sur le ton de l'indignation et du mépris ; car il n'ignorait point que les Juifs n'avaient pas le pouvoir de condamner quelqu'un à mort. Pour moi, semblait-il leur répondre, je n'ai pas le droit de condamner un innocent ; quant à vous, crucifiez-le, si vous l'osez. Afin de témoigner l'horreur que lui inspirait ce crime détestable, il les invitait ironiquement à faire ce qu'il ne voulait pas leur accorder, comme le remarque saint Ghrysostôme (Hom. 83 in Joan.).

Voyant alors que le gouverneur n'acquiesçait point à

332 LA GRANDE VIE DE JÉSUS-r.HRIST

leurs clameurs tumultueuses, les Juifs s'empressèrent d'alléguer de nouvelles incriminations. Nous avons une loi, répliquèrent-ils^ et selon cette loi il mérite la mort, parce qu'il s'est fait passer pour le Fils de Dieu (Joan. xix, 7). Vous vous trompez, ô Juifs aveugles, il ne s'est point fait Dieu lui-même, mais de toute éternité Celui qui est Dieu l'a engendré Dieu comme lui ; en se disant Fils de Dieu, il n'a donc point blasphémé, il n'a dit que la vérité. « Voici, dit saint Augustin (Tract. 116 in Joan.), un nouveau grief bien plus grave que le précédent ; et celui de s'être arrogé illicitement le pouvoir royal était bien petit en comparaison. Jésus n'a cependant usurpé ni l'un ni l'autre titre de Roi et de Fils de Dieu ; car il est vraiment à la fois Fils unique du Très-Haut et constitué Roi par Dieu sur Sioîi, sa montagne sainte (Ps. ii, 6) ; en ce moment même il eût donné la plus éclatante démonstration de ces deux qualités suprêmes, s'il n'eût préféré montrer une patience d'autant plus grande qu'il possède une puissance infinie. »

Lorsque Pilate eut entendu la nouvelle dénonciation, sa terreur redoubla (Joan. xix, 8); il craignit que peut-être l'accusé ne fût réellement Fils de Dieu, et qu'ainsi, en le faisant châtier et bafouer, il n'eût encouru une terrible vengeance, qui ne manquerait pas d'éclater s'il le faisait mourir. Quant aux Juifs endurcis, ils n'éprouvèrent aucune horreur en lançant leur accusation contre Jésus, et ils osèrent réclamer sa mort pour les mêmes motifs qui auraient dû les porter à l'adorer. Suivant saint Augustin (loc. cit.), ce qui empêchait le gouverneur romain de prononcerla condamnation de Jésus, ce ne fut point l'appréhension de la l<^i de Moïse qu'il n'observait point en sa qualité d'étranger, mais ce fut bien plutôt l'appréhension de tuer le Fils d'un Dieu. 11 ne redoutait d'abord que de

faire périr nn innocent, maintenant il s'effraie davantage d'ôter la vie à Celui qui est la force ou vertu de Dieu. Voulant donc le sonder en particulier, il cessa de l'interroger en public ; et pour mieux découvrir la vérité à ce sujet loin du tumulte, il rentra de nouveau dans le prétoire, puis il dit à Jésus : D'où êtes-vous ? D'où tirez-vous votre origine ? Par cette question, il désirait savoir si le prévenu était un Dieu descendu du ciel, ou simplement un homme né sur la terre (Joan. XIX, 9). Mais Jésus ne lui répondit points et pour nous donner l'exemple de la patience, il accomplit ainsi une fois de plus l'oracle d'Isaïe qui avait dit : Semblable à la brebis, il n'a point ouvert la bouche (lui, 7). Pilate ne reçut alors aucune réponse, parce qu'il avait hasardé une question trop relevée ; car la génération éternelle et divine ne devait point être expliquée à un incrédule, à un infidèle; d'ailleurs le Sauveur ne voulait point mettre obstacle à sa Passion qu'il venait subir exprès pour nous dans sa miséricorde.

Cependant, afin d'obtenir une réponse qui piit détruire ce nouveau chef d'accusation, Pilate dit à Jésus (Joan. xix, 10): Vous ne me parlez point 'i Et comme il ne comprenait pas ce silence extraordinaire au moment oii l'accusé allait être condamné ou délivré, il ajouta : Ne savez-vous pas que j'ai le pouvoir de vous crucifier, et aussi de vous relâcher? A moi du moins, semblait-il dire, vous devriez répondre. Ah ! Pilate, ta condamnation est sortie de ta bouche, tu viens de prononcer une sentence contre toi-même. Si tout en effet dépend de toi, pourquoi n'acquittes-tu pas un innocent, un homme que tu avoues ne point trouver coupable? Ce n'est donc point en vertu de l'équité, mais seulement en vertu de ton pouvoir que tu envoies le Seigneur au supplice ? Et ce pouvoir, tu l'exerces pour absoudre un

assassin public et pour mettre à mort l'Auteur de la vie ! Mais parce qu'il se vantait de son pouvoir, Jésus alors, pour réprimer son orgueil et sa jactance, lui répliqua (Ibid. 11) : Vous n'auriez sur moi aucun pouvoir, s'il ne vous avait été donné d'en haut, c'est-<à-dire par la concession immédiate de César et avec la permission souveraine de Dieu, de qui découle toute autorité comme de sa source première. Comme donc le gouverneur n'avait reçu ni de César ni de Dieu le pouvoir de condamner les innocents mais plutôt celui de les délivrer, il était coupable par cela même, ainsi que le Sauveur le lui fit entendre assez clairement en ajoutant : Voilà pourquoi celui qui m'a livré à vous est plus coupable. Pilate l'était moins que les Juifs, parce qu'étant païen, il ne connaissait pas la Loi, et qu'il n'agissait pas comme eux suivant l'impulsion de la haine, mais sous l'impression de la frayeur. Saint Augustin dit à ce sujet (Tract. 116 in Joan.) : « Celui qui par envie livre un innocent au glaive du pouvoir pèche plus gravement que ce même pouvoir qui sacrifie cet innocent par crainte d'un pouvoir supérieur ; car c'est un plus grand mal de faire périr le prochain par jalousie que par peur. » En livrant par avarice son divin Maître aux Juifs furieux, le traître Judas était également plus criminel que le lâche Pilate.

Or, depuis ce moment, ou pour cette raison, c'est-à-dire pour ne point se rendre coupable du crime de tuer un innocent et même le Fils de Dieu, Pilate était résolu de déli-^ vrer Jésus (Joan. xix, 12) ; ce n'est pas qu'il commença seu* lement alors à le vouloir, mais il cherchait décidément, avec un dessein bien arrêté, à exécuter ce qu'il avait déjà tenté de faire plusieurs fois. Les Juifs, de leur côté, ne parvenant point à circonvenir le juge par la calomnie, pensèrent qu'ils réussiraient mieux à vaincre sa résistance par

TiERr.E DE LA PASSION 335

la terreur, en lai alléguant l'injure faite à César dont il allait encourir la disgrâce. Ils se mirent donc à crier : Si vous délivrez cet liomme qui se déclare roi, vous n'êtes plus ami de César ou son fidèle ministre ; c'est-à-dire vous ne veillez pas à défendre l'honneur et l'autorité de votre maître, par conséquent vous ne manquerez pas de perdre sa faveur et son amitié ; car quiconque se déclare roi se révolte contre César. Les empereurs romains avaient effectivement enlevé aux Juifs la dignité royale, de sorte qu'on ne pouvait prendre ce titre souverain sans obtenir leur consentement préalable, ou sans violer leur suprême ordonnance ; car le pouvoir terrestre est tellement disposé qu'il ne peut souffrir de concurrence rivale ; et voilà pourquoi César prétendait dominer seul comme maître absolu. Mais quant à celte dernière accusation portée contre Notre-Seigneur, saint Chrysostôme interpelle les Juifs en ces termes (Hom. 83 in Joan.) : « Comment pouvez-vous la prouver ? Est-ce par la pourpre et la couronne qu'il porte, par sa cour et son armée ? Au contraire, ne marchait-il pas toujours seul avec ses disciples^, menant partout une vie simple, pauvre et obscure, quant à sa société, sa nourriture et son habitation ? »

Pilate, entendant que le peuple le menaçait de la colère de César, ne tint plus contre ce coup de tonnerre ; car selon la remarque de saint Augustin (Tract. 116 in Joan.), s'il ne faisait pas grand compte de la loi que suivait une nation étrangère, il ne pouvait faire également bon marché de l'empereur de qui il tenait sa propre autorité. Dans la crainte de se compromettre comme suspect de lèse-majesté, il tremblait de se permettre l'apparence même d'une chose contraire à l'honneur de César ; c'est pourquoi il fit sortir aussitôt Jésus hors du prétoire, et vint s'asseoir sur soji tri-

bunal^ au lieu appelé en grec Lithostrotos, ou pavé de pierres, et en hébreu Gabbatha, ou haute place ; c'était une terrasse en mosaïque qui s'étendait devant le palais du gouverneur (Joan. xix, 13). — Or, ajoute l'Évaug-éliste (Ibid. 14): Ceci se passait en la préparation de laPàque, rcrs la sixième heure du jour. Remarquons à cette occasion que les Juifs mêlés aux Grecs leur empruntaient souvent des mots ; ainsi ils nommaient le vendredi Parasceve, c'est-à-dire Préparation. En ce jour eâectivement ils se préparaient par des purifications à célébrer le sabbat, et en même temps ils préparaient les choses nécessaires pour le lendemain où il n'était point permis de travailler ni de cuire quelque mets ; voilà pourquoi les anciens Israélites dans le désert recueillaient le vendredi une double ration de manne qui devait servir pour deux jours. Ce n'est pas sans mystère que notre divin Sauveur voulut être crucifié le vendredi ; c'était afin que par ce moyen l'homme fût réparé en ce sixième jour de la semaine où Dieu l'avait créé. De plus, comme l'homme avait péché à la sixième heure, le Rédempteur fut crucifié pour luià cette même heure. Ainsi, selon la remarque de saint Jérôme, le second Adam par sa mort a détruit l'empire de la mort à la même heure où le premier Adam l'avait introduite par son péché. Enfin pour montrer avec quelle ardente charité il a souffert, Notre-Seig^ueur voulut être élevé en croix à la sixième heure qui correspond à notre midi, au moment de la journée où la chaleur est plus intense.

Pilate fit alors placer Jésus devant son tribunal, et tentant une dernière fois de le délivrer, il dit aux Juifs comme pour les railler : Voilà voire /?oi (Joan. xix, 14). Naguère, afin d'exciter leur compassion, il disait en montrant l'ignominie où Jésus était réduit : Voilà l'Homme ; maintenant,

afin de piquer leur susceptibilité, il emploie l'ironie. Ainsi, après avoir tâché inutilement de les fléchir par la pitié, il essaie de les prendre par la honte ; car il semble leur dire : Je m'étonne que vous présentiez comme un concurrent dangereux pour l'empereur cet homme flagellé, bafoué, vilipendé. Il est ridicule d'appréhender une usurpation de ce côté-là ; n'est-il pas évident qu'un personnage aussi misérable et aussi abandonné ne peut obtenir un royaume ni par ruse ni par violence ? N'ayant donc rien à craindre ou à soupçonner de sa part, vous devriez plutôt avoir de la commisération et demander grâce pour lui. Malgré toutes ces raisons, Pilate craignait encore que les Juifs ne lui fissent perdre son pouvoir en l'accusant auprès de César. Assurément, dit saint Ghrysostôme (Hom. 83 in Joan.), tout ce que le gouverneur leur avait objecté était plus que suffisant pour apaiser leur colère ; mais ils craignaient qu'après avoir été relâché Jésus n'influençât de nouveau la foule, car l'amour de la domination est si séduisant qu'il suffit pour pervertir une âme. Voilà pourquoi ils avaient formé le projet et pris le parti de se défaire de Jésus. » Furieux de la résistance que Pilate opposait à leur dessein, ils persistaient toujours à crier avec un redoublement de rage : Otez-le, ôtez-le, crucifiez-le (Joan. xix, 15). Gomme s'ils disaient: Sa vue nous est insupportable, sa présence nous est odieuse, débarrassez-nous en au plus tôt ; qu'il meure, qu'd expire par le plus infâme supplice , afin d'ensevelir à jamais sa mémoire dans l'opprobre le plus profond. « Ainsi, comme le remarque le Vénérable Bède (in cap. 23 Luc), voyant que le gouverneur, par ses interrogations réitérées et prolongées, avait fait crouler tout l'échafaudage des accusations élevées contre Notre-Seigneur, les Juifs ne rougissent pas de recourir simplement aux sollicitations ;

car ils veulent arracher par leurs instances et leurs vociférations ce qu'ils n'avaient pu obtenir par leurs récriminations et leurs spécieux arguments. L'histoire ecclésiastique prouve surabondamment que dans tous les temps les persécuteurs ont employé les mêmes procédés perfides à l'égard des saints Martyrs. »

Pilate s'efforça néanmoins de surmonter la terreur que les Juifs cherchaient à lui imprimer par rapport à César ; et pour triompher de leur insolente opiniâtreté, il les attaqua de nouveau par l'amour-propre. Il essaya donc encore de leur inspirer de la honte relativement au supplice du Christ, en leur disant par manière de moquerie : Je crucifierai donc votre Roi (Joan. xix, 15). Il ne serait guère honorable pour vous, semblait-il dire, de me faire condamner cet homme que vous craignez avec si peu de raison de voir régner, comme déjà le bruit s'en esl répandu. De votre part, ce serait une chose indigne de vouer à une mort infâme un tel personnage dont les prétentions ne sont point fondées. Par conséquent si vous n'êtes pas touchés de l'abaissement où. il est tombé, du moins soyez sensibles à l'opprobre oii vous seriez exposés, si je le crucifiais. Mais eux, dédaignant la douce liberté du règne de Dieu et de son Christ, préférèrent le joug pénible du démon ; et ils se vouèrent à une servitude perpétuelle, quand ils répondirent à Pilate : Nous n'avons point d'autre roi que César. D'après cette déclaration, il est constant que désormais ils s'assujétirent pour toujours à la domination romaine et renoncèrent à toute royauté nationale. On voit par là combien les Juifs étaient acharnés à réclamer la mort du divin Sauveur, puisque pour l'obtenir ils se sont engagés à reconnaître exclusivement l'autorité d'un prince étranger, a Ils ne voulurent plus être le peuple de Dieu, remarque saint Chrysos-

tome (Hom. 83 ia Joan.), et ils devinrent les esclaves des Romains ; parce qu'ils ne surent point apprécier ce qu'ils possédaient, ils eurent le malheur de recevoir ce qu'ils demandaient. y> Ils font par leur basse conduite la même déclaration servile que les pontifes et les prêtres de la Synagogue, ces prélats et ces pasteurs de l'Eglise qui négligent ou abandonnent leurs fonctions spirituelles pour s'ingérer dans les affaires politiques ou temporelles.

En considérant Notre-Seigneur traduit une dernière fois devant Pilate, recueillons deux enseignements. 1° De même que le Sauveur a daigné comparaître à cause de nous devant un tribunal de la terre, nous devons aussi comparaître au dedans de nous-mêmes devant le tribunal de la conscience pour subir son jugement salutaire afin d'éviter le jugement rigoureux de Dieu même ; car suivant la doctrine de l'Apôtre : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions'point jugés (I Cor. XI, 31). — 2° Comme Jésus-Christ, sans ouvrir la bouche, s'est laissé traîner au tribunal d'un homme dont il a subi le jugement avec patience, nous devons ainsi subir avec patience le jugement de Dieu au temps de l'adversité ; car nous sommes alors comme cités devant le tribunal du Seigne-ur. C'est pourquoi, après les paroles citées plus haut, i' Apôtre ajoute : Mais en même temps que nous sommes jugés, c'est-à-dire affligés par des peines temporelles, le Seigneur nous châtie, parce que, comme l'explique la Glose, la peine elle-même sert à nous purifier, afin que nous ne soyons point condamnés avec ce monde pour l'éternité (Ibid. 32); comme s'il disait: Il nous est bon d'être punis par Dieu durant la vie présente, pour que, corrigés sur la terre, nous ne soyons point condamnés dans la vie future. — Si nous voulons profiter de ces utiles enseignements, récitons d'un cœur dévot la prière sui-

vante : 0 très-doux Jésus, qui avez voulu être traîué au tribunal de Pilate pour y être jugé, faites que je descende devant le tribunal de ma conscience pour me juger sévèrement moi-même sur mes fautes ; de plus accordez -moi de supporter votre jugement dans l'adversité, avec une telle patience ici-bas que je puisse me présenter à votre dernier jugement en toute sécurité.

Cependant la dernière réponse des Juifs n'avait fait que redoubler la frayeur déjà si vive de Pilate. Alors plus que jamais il redouta de paraître agir contre l'empereur, si, malgré les instances de ceux qui protestaient ne vouloir pas d'autre roi que César, il refusait de mettre à mort l'homme qu'ils lui avaient livré comme prétendant être roi. C'en est fait ; le lâche gouverneur, cédant aux clameurs réitérées d'une multitude séditieuse, huit par abandonner la voie de la justice et de la vérité. La peur d'occasionner une insurrection, s'il persistait à contrarier la foule, la crainte de mécontenter son souverain et de perdre son pouvoir, s'il était dénoncé comme rebelle et regardé comme suspect, d'un autre côté le désir de conserver la faveur du peuple qu'il présidait, et peut-être l'espoir de recueiUir le prix de la complaisance qu'il montrait, tous ces motifs réunis déterminèrent le faible Pilate à prononcer contrairement à la loi de Dieu, aux droits de l'équité et aux cris de sa conscience. D'ailleurs, comme il ne voyait personne prendre juridiquement la défense de l'accusé, il lui sembla qu'il ne courrait pas grand risque à sacrifier un pauvre individu innocent. Voilà pourquoi, après avoir tant de fois reconnu et proclamé que Jésus n'avait point commis de crime et ne méritait pas la mort, il se décida néanmoins à porter contre lui l'arrêt unique qui le condamnait à la peine capitale la plus cruelle et la plus ignominieuse. Cette

monstrueuse sentence, dont les paroles ne sont point consignées dans les Ecritures canoniques, est rapportée par rÉvangile de Nicodème dans les termes suivants : Parce que ta nation t'a convaincu d'avoir aspiré à la royauté, i'ordonne qu'après avoir été flagellé, selon les ordonnances des princes, tu sois enfin élevé en croix.

Ainsi, Pilate abandonna Jésus à la volonté des Juifs (Luc. XXIII, 25). // le leur livra, comme ils le lui demandaient, pou7' qu'il fût crucifié, non point de leurs propres mains, mais par les soldats romains chargés d'exécuter ses jugements officiels (Matth. xxvii, 26). Comme le gouverneur ne le fit mourir que pour les contenter, les Juifs se rendirent eux-mêmes coupables de l'attentat auquel ils s'efforçaient pourtant de paraître étrangers. Pilate non plus n'est point exempt de crime, puisque, comm« juge d'office, il devait, en vertu de sa charge, observer et défendre la justice, sans se laisser fléchir par la crainte ou par l'ambition ; d'ailleurs, s'il l'avait absolument voulu, il aurait pu sauver Celui dont il avait proclamé l'innocence. Néanmoins parce qu'il avait tenté beaucoup d'efforts pour soustraire l'accusé aux violences des Juifs, son péché fut moins grave que le leur. Le motif qui le fit agir fut aussi moins mauvais ; car les Juifs réclamèrent par haine et par rancune la condamnation de Jésus-Christ, tandis que Pilate la leur accorda simplement par peur et par complaisance. Il se rendit ainsi leur complice, parce qu'il ne s'opposa point énergiquement à l'effet de leur rage, comme il l'aurait pu ; car c'est consentir au mal que de ne pas l'empêcher, quand on le peut ; son consentement toutefois ne fut pas entièrement libre, parce qu'il fut le résultat de la contrainte. Ce que Pilate fit alors, d'autres juges le font encore, lorsque l'appréhension de quelque dommage ou l'espérance de

quelque profit les portent à trahir la vérité et à vendre la justice. — Voilà, ô mon âme, comment cet Agneau trèsinnocent s'est soumis pour toi à la condamnation la plus inique, afin de te soustraire à la sentence trop méritée d'une damnation éternelle; voilà comment il a satisfait pour toi à des injustices qu'il n'avait point commises ; et toi, toujours ingrate et méchante, ne devrais-tu pas du moins ré° pondre à un amour si généreux par l'affection la plus dévouée et par la compassion la plus tendre ? Représente-toi donc quels cris de désolation durent pousser les amis du Sauveur, lorsqu'ils entendirent prononcer cette sentence lamentable. Mais d'autre part quels éclats dejoie firent retentir ses cruels ennemis^ quand ils virent réussir leur complot infernal ! Ils rient et se moquent de Celui qui est le Dieu véritable et suprême; sans être touchés de l'innocence et de la patience de leur victime, oublieux de ses bienfaits et de ses miracles, et pour comble de barbarie, insensibles à ses humiliations et à ses douleurs extrêmes, ils ne sont préoccupés que d'une chose, c'est de hâter, autant que possible, le moment di> supplice. A propos de ce moment, écoutons l'explication que donne

saint Augustin pour concilier les relations des Evangélistes (Tract, 117 in Joan.) : « Les Juifs ont essayé de rejeter sur les Romains, c'est-à-dire sur Pilate et ses soldats, l'horrible déicide dont eux-mêmes étaient les principaux auteurs; c'est pourquoi, au lieu d'indiquer la sixième heure où les soldats crucifièrent Jésus-Christ, saint Marc se borne à signaler la troisième où les Juifs crièrent chez Pilate ; Crucifiez-!e, crucificz-le ; il a voulu montrer par là que le crucifiement du Sauveur doit être attribué, non point seulement aux soldats qui l'ont eflectué, mais d'abord aux Juifs qui l'avaient réclamé. Ainsi, vers la sixième heure, les

appariteurs de la puissance romaine ont attaché Jésus à la croix, comme les prévaricateurs de la loi divine l'avaient demandé vers la troisième heure. Ceux-ci firent alors par leurs langues ce que ceux-là firent ensuite par leurs mains. Les plus criminels ne sont pas les derniers qui exécutèrent, mais plutôt les premiers qui provoquèrent la fatale sentence. » Ainsi parle saint Augustin. — D'autres soutiennent que la condamnation ayant été prononcée à la troisième heure ou vers neuf heures du matin, on commença dès lors à préparer le crucifiement qu'on parvint à consommer à la sixième heure ou vers midi ; par conséquent ce que saint Marc (xv, 2o) dit de la troisième heure s'applique au crucifiement commencé, et ce que saint Jean (xix, 14) dit de la sixième heure se rapporte au supplice consommé. Dans le fait, il semble qu'il faut entendre ces diverses relations du temps écoulé entre la troisième heure et la sixième ; or comme la moyenne prend le nom tantôt de l'un et tantôt de l'autre des deux extrêmes, il s'ensuit que les Évangiles ont pu nommer indifléremment ce temps intermédiaire la troisième ou la sixième heure. Ce qui confirme cette interprétation c'est l'usage suivi par l'Eglise de célébrer les messes solennelles entre la sixième et la neuvième heure, comme pour mieux rappeler le sacrifice offert sur la croix à pareil moment.

Notons maintenant les enseignements que nous trouvons ici. 1° Prenons garde de jamais poser aucun acte qui nous fasse mériter une sentence de mort pour l'âme ou pour le corps ; car c'est afin de nous en préserver que le Sauveur a voulu subir une sentence de mort, 1" De même que Jésus-Christ, pour l'amour de nous, s'est laissé condamner par l'ordonnance inique d'un homme, ainsi, pour l'amour de Dieu, nous devons supporter les jugements

injustes de nos semblables. Voilà pourquoi saint Paul écrivait aux Corinthiens (I Epist. iv, 3) : Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous, ou par quelque mortel que ce soit, — Pour profiter de ces utiles leçons, que chacun de nous prie de la manière suivante : 0 bon Jésus, qui, quoique innocent, avez daigné subir une sentence de mort, ne permettez pas que je mérite d'encourir une telle condamnation pour le corps ou pour l'âme ; accordez-moi aussi de ne point craindre pour l'amour de vous les jugements injustes des autres hommes.

A peine l'arrêt de mort eut-il été proclamé, qu'on ramena Jésus dans l'intérieur du prétoire. Après l'avoir insulté de nouveau, on lui ôta la pourpre dont il avait été affable. Il se trouva donc encore nu devant ses bourreaux qui lui laissèrent à peine le temps de reprendre ses habits. Ce triste spectacle doit vous suggérer des sentiments analogues à ceux que vous avez éprouvés lors de sa flagellation. Ils se décidèrent pourtant à lui remettre ses propres vêtements, afin qu'il pût être mieux reconnu en allant au supplice. Aussitôt qu'il eut été habillé, on le fit sortir promptement pour que sa mort ne fût plus différée (Marc, xv, 20). Avant de le jeter hors de la ville comme un malfaiteur, on lui attacha des cordes aux bras, on lui passa une chaîne autour du cou, et sur ses épaules délicates on plaça l'instrument de sa condamnation. C'était un bois lourd et grossier qui, d'après la tradition, n'avait pas moins de quinze pieds de longueur. Lui-même devait le traîner jusqu'au lieu où il devait être crucifié. Bien loin de l'aider, aucun d'eux n'eût voulu seulement toucher un bois qui était réputé imm.onde et infâme ; car la mort de la croix était le comble de l'ignominie, suivant cette parole du Deutéronome (xxi, 23) : Maudit celui qui est pendu aie bois. Le divin

Agneau cependant accepte cette funèbre corvée avec sa patience habituelle, et chargé de son gibet, il se met en marche pour le lieu où devait se terminer sa Passion. «Alors, comme le remarque saint Augustin (Serm. 71 de tempore), alors s'accomplit la prophétie d'Isaïe (ix, 6) : // portera sur son épaule la marque de sa principauté. Cette marque c'est la croix, en vertu de laquelle, selon l'Apôtre (Philip. II, 9), Dieu l'a exalté. Tandis que, pour insignes de leur dignité, les uns portent le ceinturon, d'autres une mitre, Notre- Seigneur porte sa croix ; et, si vous y faites bien attention, vous trouverez, en effet, que Jésus-Christ ne règne pas autrement en nous sinon par les aspérités ; c'est pourquoi les voluptueux ou ceux qui vivent dans les délices sont ennemis de sa croix. Alors se manifesta le parfait modèle dd l'obéissance, représenté autrefois par Isaac qui, sur l'ordre de son père, porta le bois destiné à faire de lui un holocauste. Et, selon saint Chrysostôme (Hom. 83 in Joan.), de même qu'Isaac fut épargné et qu'un bélier fut immolé à sa place, de même en la personne de notre Sauveur la divinité resta impassible, pendant que l'humanité fut offerte en sacrifice ; car parmi les ronces des péchés, dont notre misérable nature était hérissée, son humanité s'était engagée comme le bélier retenu par les cornes dans un buisson. — Alors se réalisa le mystère de la croix, figuré par la veuve de Sarepta, quand elle ramassa deux morceaux de bois pour apprêter le repas de son fils (III Reg, xvii).

A cette occasion, écoutons saint Anselme qui s'écrie (in Speculo, c. 12) : « Vois, ô mon âme, comment cet Homme est accablé et méprisé au delà de toute mesure. On le force de courber le dos sous le poids de sa croix, on le contraint de porter l'instrument de son supplice. Regarde ce triste spectacle. Voilà donc sur ses épaules les insignes

de sa souveraineté! voilà sa verge de justice I voilà le sceptre de sa royauté ! » — Saint Jérôme ajoute (in cap. 15 Marc.) : « Ici, Abel est conduit dans la campagne par son frère cfui veut le tuer. Ici, apparaissent Tsaac avec le bois de son sacrifice et Abraham avec le bélier embarrassé dans les broussailles. Ici, nous voyons Joseph avec la gerbe symbolique et sa longue tunique ensanglantée ; Moïse avec sa verge miraculeuse, le serpent d'airain suspendu, et la grappe de raisin apportée sur un long bâton. Voici encore Elisée avec le bois qu'il jeta au fond du Jourdain pour en retirer une cognée séparée du manche ; cette cognée, qui revint d'elle-même sur l'eau pour s'attacher au bois, est l'image du genre humain qui, de l'enfer où il était tombé, s'éleva vers le paradis au moyen de la croix en se plongeant dans l'eau du baptême. Enfin voici Jonas, qui, après être descendu du navire où il était monté, demeura trois jours enseveli dans le sein d'un monstre marin, >>

Saint Augustin dit à son tour (Tract. 117 in Joan.) : «■ Un grand spectacle s'oflre à nos regards; mais qu'il est différent selon le point de vue où l'on se place 1 Aux yeux de l'impiété, ce n'est qu'une mystification curieuse, une scène tragique d'ignominie ; aux yeux de la piété, c'est au contraire un mystère sublime, un fondement solide de notre foi. L'impie ne voit ici qu'un roi bafoué, portant son gibet en guise de sceptre ; le fidèle y voit un roi méconnu, traînant avec peine le bois auquel lui-même doit être attaché d'abord, pour l'attacher ensuite au front des rois. Ce qui rend Jésus- Christ un objet de mépris pour les incrédules est précisément ce qui en fait un principe de gloire pour le cœur des Saints. En portant ainsi sa croix sur ses propres épaules, le Chef des prédestinés la recommandait d'avance à ceux qui devaient dire un jour avec saint Paul : Dieu me gards

de me glorifier en autre chose qu'en la croix de Notre- Seigneur Jésus-Christ (Galat, vi). Lui-même, étant la lumière du monde, portait le chandelier sur lequel il devait être élevé pour éclairer tous les peuples. »

Comme un roi porte son sceptre, Jésus-Christ porte la croix, en signe de !a glorieuse souveraineté qu'il possède sur toute créature et sur l'univers entier. Comme un triomphateur porte ses trophées, il porte sa croix, en signe de la victoire merveilleuse qu'il a gagnée sur les puissances et sur les principautés en les dépouillant. Docteur suprême, il porte sa croix comme le candélabre qui doit faire briller le flambeau de sa doctrine, en manifestant aux yeux des fidèles la vertu divine. De même que le grand-prêtre, allant au tabernacle pour pénétrer dans le Saint des saints, en portait la clef sur son épaule, de même notre divin Pontife, prêt à entrer au ciel, portait sur son épaule la croix qui devait nous ouvrir le sanctuaire éternel. — Mais dans la circonstance présente, le Christ a été figuré surtout par Isaac de la manière la plus touchante. Isaac, en effet, porta lui-même le bois du bûcher sur lequel Abraham voulait l'immoler, et pour obéir à son père il s'offrit volontiers en sacrifice ; ainsi le Christ porta lui aussi le bois de la croix sur laquelle le peuple hébreu voulait l'attacher, et pour obéir à son Père céleste il se soumit volontairement à la mort, — Jésus fut mené au supplice, sous l'impulsion des Juifs, par le ministère des Gentils; or ces deux peuples réunis avaient été signifiés jadis dans la personne des deux explorateurs qui, revenus de la Terre promise, en rapportèrent au désert la fameuse grappe de raisin, symbole du Christ lui-même. Comme les enfants d'Israël pouvaient reconnaître la fertilité de la Palestine par la grosseur de cette grappe, nous pouvons également apprécier la félicité delà

patrie céleste par la doctrine du Sauveur. — Cet Agneau de Dieu fut conduit hors de la ville pour y être immolé, comme les victimes autrefois étaient conduites hors du camp pour y être consumées par le feu, tandis que le grand-prêtre portait leur sang dans le Saint des saints (Hebr. xiii, 11 et 12).

En portant lui-même sa croix, Jésus-Christ nous invite par son exemple à marcher sur ses traces, ainsi qu'il nous y avait engagé déjà par sa parole, en disant: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même^ qu'il prenne sa croix et qu'il me suive (Matth. xvi, 24). De même donc qu'aussitôt après avoir été condamné à mort, l'Auteur de la vie fut chargé de sa croix et traîné au supplice en dehors de la ville, comme un malfaiteur indigne de demeurer en ce monde, de même aussi le Chrétien véritable doit pratiquer l'abnégation personnelle et supporter l'ignominie publique, comme s'il était labalayure de la terre ; il doit ainsi, selon saint Paul, reproduire toujours en son propre corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus paraisse aussi en sa chair mortelle (Il Cor. iv, 10). — Remarquons ici trois circonstances signalées par les Évangélistes dans la Passion de Notre-Seigneur : On le dépouilla de la pourpre, puis on le revêtit de ses habits, et on l'emmena pour le crucifier (Marc. XV, 20). Ces trois circonstances spéciales sont autant de figures prophétiques de ce que Jésus-Christ doit souffrir dans son corps mystique, l'Eglise militante, surtout aux temps de l'Antéchrist. Le dépouillement de la pourpre ou du manteau royal annonce qu'elle sera privée du pouvoir temporel ; la restitution de ses vêtements signifie qu'elle sera ramenée à sa pauvreté primitive ; enfin le crucifiement de son divin Chef fait présager la violence de ladernière persécution contre elle-même.

Précédé d'un héraut qui proclamait partout la sentence.

Jésus était traîné vers le théâtre du supplice, où il portait sa croix, par ordre de Pilate. Malgré le pesant fardeau dont il était chargé, on le poussait brutalement et on le forçait d'accélérer sa marche en l'accablant d'outrages. Sur son passage accourut une multitude de peuple qui se mit à sa suite. Les uns se plaignaient et se lamentaient à cause de lui, d'autres l'insultaient et se moquaient de lui, d'autres encore lui jetaient des pierres, lui lançaient de la boue à la tête et souillaient d'immondices sa face sacrée. Mais lui, marchant la tête inclinée, souffrait tout en silence ; car comme l'avait prédit Isaïe (lui, 7): Il s'est laissé conduire au sacrifice sans même ouvrir la bouche, comme la brebis qu'on va égorger et comme l'agneau qu'on va immoler. Ainsi trois classes de personnes composaient le lugubre cortège du Sauveur : les bourreaux qui le maltraitaient, les Juifs qui l'injuriaient, les amis qui le pleuraient. Il y avait en outre une foule d'indifférents que la curiosité seule attirait à ce spectacle tragique. Ces diverses classes étaient animées de sentiments bien opposés : beaucoup venaient pour se réjouir du supplice de Celui qu'ils avaient haï, quelques-uns pour s'afOliger de la mort de Celui qu'ils avaient aimé.

Aûn d'augmenter la confusion du Sauveur, on lui donna pour compagnons de supplice deux larrons ; et avec eux on lui fit traverser la ville, où les portes des maisons étaient encombrées de spectateurs. 0 bon Jésus, comme on s'ingénie à vous couvrir d'ignominie ! On vous associe à des voleurs, en sorte que, selon la remarque de l'Evangéliste (Marc. XV, 28), fut alors accompH cet oracle de l'Écriture : H a été mis au nombre des scélérats. Cependant, ô Seigneur, ■ votre patience reste inaltérable. Les principaux des Juifs avaient combiné de la sorte le convoi funèbre, afin que Jé-

T. Yl. 20

350 La grande vie de JEbUS-CHlUST

sus fût diffamé publiqu émeut par son entourage honteux, qu'aux yeux du vulgaire il semblât avoir participé aux crimes des brigands, et qu'on parût avoir procuré sa mort à bon droit. C'est ce que font encore beaucoup d'hommes méchants : ils tâchent de justifier leurs méfaits en déshonorant les bons ; car, par un renversement de l'équité, il n'est pas raie de voir aujourd'hui des personnages vertueux comptés parmi les plus méprisables. Or, si le divin. Rédempteur permit à son égard cette suprême injure, ce fut pour montrer qu'il voulait souffrir pour les pécheurs. C'est ce qui fait dire au Vénérable Bède (in cap. 23 Luc.) : « Il a été rangé parmi les criminels à sa mort, afin de justifier les coupables dans sa résurrection, lui qui, possédant déjà la nature divine, a pris en outre la nature humaine pour notre amour, afin de nous donner le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Et maintenant, ô mon ame, transportetoi par la pensée sur la voie douloureuse que parcourt ton aimable Sauveur. Vois par quelles souffrances il expie tes iniquités ; il est tellement courbé et comme écrasé sous le fardeau de la croix qu'il peut à peine respirer, en faisant quelques pas. Refuseras-tu de compatir à ses angoisses excessives, auxquelles viennent s'ajouter sans cesse de nouveaux outrages ? Ne ferais-tu pas bien d'offrir ton aide à ton divin Maître, en disant hardiment à ses bourreaux : Donnez-moi la croix de mon Seigneur ; c'est moi qui dois la porter à sa place.

Cependant la Mère désolée de Jésus ne pouvait d'abord, à cause de la multitude, ni l'approcher ni le voir ; elle alla donc rapidement avec ses compagnes et avec saint Jean, à un endroit où le cortège devait passer. Arrivée à la porte de la ville, au carrefour oîi deux chemins se rencontrent, elle se trouva tout à coup en face de son divin Fils ; mais en

l'apercevant chargé de cette longue croix qu'elle n'avait point encore remarquée, elle fat frappée d'une émotion si violente qu'elle faillit eu mourir ; aussi fut-elle incapable de lui adresser une parole, et Notre-Seigneur, pressé par ses cruels bourreaux, eût vainement essayé de lui parler. Quel triste spectacle offraient les saintes femmes qui versaient des larmes et poussaient des gémissements, tandis qu'elles soutenaient notre douce Maîtresse ; car elle avait grand besoin d'être assistée, tant elle était accablée par la douleur ; on dit même qu'elle tomba en défaillance jusqu'à terre. Ah ! qu'elle eût volontiers porté la croix, si elle en avait eu la force ; et malgré son impuissance, elle l'eût tenté, si elle n'en avait été empêchée. « Pendant qu'elle suit son bien-aimé Jésus, dit saint Anselme (in Spécule), il me semble que de son cœur déchiré s'exhalent ces touchantes plaintes : Tous vous ont donc abandonné, ô Rédempteur du monde ! et vous allez seul vous faire immoler pour tous ! On ne voit point ici Pierre qui déclarait hier vouloir mourir pour vous. Où est maintenant Thomas qui invitait tous ses collègues à mourir avec vous ? On vous laisse mener seul au supplice, vous, mon Dieu, qui, en conservant ma virginité sans tache, avez daigné devenir mon Fils! Le saint Docteur ajoute : L'âme pieuse, qui saura compatir aux tendres gémissements de cette Mère affligée , méritera de recueillir les fruits salutaires de sa généreuse affection. »

Après s'être avancé de quelques pas, le Seigneur se tourna veçs les saintes femmes qui le suivaient en pleurant ; car il considère volontiers ceux qu'il sait lui appartenir (II Tim. II, 19). Sans donc faire attention à la tourbe sanguinaire qui le poussait, ses regards et ses paroles furent pour ces personnes dévouées qui l'aimaient et le plaignaient.

Filles de Jérusalem, leur dit-il (Luc. xxiii, 28), ne pleurez point sur moi; c'est-à-dire: Ne vous afQigez point de ce que je vais subir la mort ; car, par la résurrection dont elle sera promptement suivie, je vais triompher de son empire et de son auteur. Au lieu donc de me plaindre, vous devriez plutôt me féliciter de ce que je consens volontiers à mourir. Jésus s'adresse spécialement aux filles de Jérusalem, parce que plusieurs femmes de cette ville s'étaient jointes à celles de la Galilée pour l'accompagner par dévotion. Cependant elles figurent ici ces personnes qui déplorent les péchés des autres sans s'inquiéter des leurs propres, et qui ont pitié de leurs semblables et non point d'elles-mêmes, contrairement cà cette maxime de l'Ecclésiastique (xxx, 24) : Aie pitié de ton âme en te rendant agréable à Dieu. Le Sauveur pourtant ne défend point la compassion à l'égard de lui-même soutirant pour nous, mais il marque ici qu'elle doit avoir un autre objet en ajoutant à ces femmes juives : Pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Comme s'il disait : A cause de la ruine prochaine qui menace votre capitale et votre nation, purifiezvous avec votre postérité par les larmes d'une sincère pénitence, afin de ne point être enveloppées dans la terrible condamnation qui attend ces perfides persécuteurs en expiation de ma mort.

Si le Sauveur exhortait les filles de Jérusalem à verser des larmes, c'était donc littéralement à cause des fléaux que les Romains allaient faire tomber sur les Juifs déicides, quarante ans après sa Passion ; c'était ensuite à cause des calamités que les démons doivent faire pleuvoir sur tous les incrédules ; car les fléaux passés ne sont qu'une image des calamités futures, et c'est pour éviter les dernières qu'il faut pleurer pendant cette vie. En effet, ajouta Jésus (Luc.

xxiii, ^9], voici bientôt le temps où Von dira : Heureuses les femmes stériles, celles qui n'ont point enfa7ité, ni allaité, parce que, n'ayant à se préoccuper que d'elles-mêmes, elles seront plus agiles pour échapper à la dévastation de leur patrie. Au jour du jugement aussi, combien de parents se reprocheront, co'nme une cause de damnation, d'avoir trop aimé et ménagé leurs enfants, tandis que des enfants se reprocheront d'avoir aimé et imité leurs parents. Saisis d'horreur à la vue de maux inévitables, Us commenceront alors à crier : Montagnes, tombez sur nous ; collines, couvrez-nous {Ihià. 30). Ces cris de désespoir, qui furent proférés à la destruction de Jérusalem par les Israélites endurcis, seront répétés à la fin du monde par les réprouvés impénitents ; mais c'est en vain que ceux-ci, comme autrefois ceux-lî, voudront se cacher po'ir ne point comparaître devant la face du Seigneur ; car si Von traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec (Ibid. 31) ?

Dans ces dernières paroles qu'il adressa aux filles de Jérusalem, Jésus-Christ se désigne lui-même par le bois vert, qui peut rapporter du fruit et qu'on ne doit point par conséquent arracher de la terre ; le peuple juif au contraire est le bois sec, qui mérite uniquement d'être retranché comme infructueux. Jésus-Christ veut donc dire : Si moimême, quoique fécond en toutes sortes de vertus, j'ai été châtié si rigoureusement, combien plus sévèrament doit être puni le peuple juif, privé de toute sève de la grâce ? En outre, les justes et les élus sont, avec leur Chef suprême, un bois verdoyant et fertile, tandis que les pécheurs et les impies sont un bois aride et stérile. Notre divin Sauveur semble donc nous dire à tous : Si, moi qui n'ai produit que de bonnes œuvres, je suis néanmoins exposé au feu des tribulations, à quelle fournaise de tourments sont réservés T. VI. 20.

les pécheurs et les impies qui ne produisent point de bonnes œuvres ? Oui^ Seig-^eur, vous êtes vraiment un arbre de salut et de vie, digne de toutes bénédictions, au lieu que, nous autres misérables, nous sommes des arbres morts et inutiles, uniquement dignes des flammes éternelles. En conséquence, si, à la suite de Jésus-Christ, tous ceux qui veulent vivre dans la piété doivent endurer persécution^ comme le déclare saint Paul (II Tim. m, 12), et si ceux qui habitent la maison de Dieu commencent à être jugés déjà, comment finiront ceux qui rejettent l'Évangile de Dieu ? demande saint Pierre (I Ep. iv, \1). Saint Augustin dit également (2 Serm. in Psal. 88) : Celui qui est venu sans péché dans ce monde n'en est point sorti sans s'être soumis à la douleur, comment pourraient en être exempts ceux qui sont venus ici-bas avec le péché ? Saint Grégoire ajoute : « Toutes les fois que je réfléchis à la mort du Sauveur, à la patience de Job, au martyre de Jean-Baptiste, je me prends à dire : Pécheur, d'après ces traits de rigueur,

tu peux comprendre combien souffriront ceux que Dieu réprouve, puisque ceux qui aiment ont tant souffert. » Il serait bon de nous rappeler souvent cette vérité salutaire ; elle nous inspirerait certainement une sainte frayeur, qui servirait à nous préserver ou à nous retirer du péché. Ce fut l'effet qu'elles opérèrent en saint Jérôme, comme luimême l'assure (Ep. ad Heliodor.) : « Soit que je mange, soit que je boive, ou que je fasse autre chose, il me semble toujours que j'entends retentir à mes oreilles cette voix terrible : Morts, levez-vous et venez au jugement. »

Après avoir marché quelque temps, Notre-Seigneur se trouva tellement abattu, épuisé par suite de ses nombreuses plaies et de ses récentes douleurs, qu'il ne put continuer sa route et porter sa croix ; il déposa donc son fardeau

pour se reposer un instant et respirer un peu. Mais ses barbares ennemis ne voulaient pas différer sa mort d'un seul moment, dans la crainte que Pilate, déjà si incliné à relâcher leur victime, ne révoquât sa sentence. C'est pourquoi, ayant rencontré Simon le Cyrénéen^ jpère d' Alexandre et de Ru fus, lequel revenait de la campagne, ils le contraignirent à porter la croix derrière /e5i;5 jusqu'au lieu du crucifiement (Marc. XV, 21. — Luc. xxni, 26). Ils firent ainsi prêter secours à leur condamné, non point assurément par compassion, mais pour hâter son supplice, et pour montrer que, bien loin d'ptre Fils de Dieu-, il était simplement un homme ordinaire, faible, sujet à la fatigue et à la souflrance. Comme tout le monde avait la croix en horreur, dit saint Chrysostôrae (flom. 84 in Joan.), personne ne voulait même la toucher ; aussi l'imposa-t-on à un passant comme une corvée que les autres se gardaient bien d'accepter. Lui-même ne porta la croix que corporellement et de force, mais non point spirituellement et de cœur, soit à cause de la honte qui y était attachée, soit qu'il fût secrètement disciple de Jésus. Selon saint Jérôme (in cap. 15 Marc), si cet homme est ici désigné par son nom de Simon, c'est à cause de ses deux enfants qui étaient disciples du Sauveur.

Suivant plusieurs auteurs, ce Simon, qui n'était point originaire de Jérusalem mais de Cyrène dans la Lybie africaine, était un païen devenu prosélyte. Or, quoique les Juifs l'aient contraint comme un homme de rien à prendre la croix de Jésus, ce fait ne renferme pas moins de profonds mystères. Il signifiait que, pour son salut, la Gentilité allait recevoir la croix immédiatement des épaules mêmes du R,édempteur; que, comme l'indique le nom à.' Alexandre [auxiliaire), cette croix sacrée allait dissiper

les ténèbres de l'ignorance répandues par l'idolâtrie ; que, comme le marque le nom de Rufus {roux), elle devait empourprer du sang divin l'Église formée par les différentes nations ; qu'au moyen de l'obéissance, désignée par le nom de Simon, elle mettrait fin à la disgrâce des peuples convertis, parce qu'elle les rendrait héritiers du royaume, d'après l'étymologie du mot Cyrénéen. En se chargeant de la croix qui lui était imposée, Simon montrait que nous devons nous assujétir à la pénitence ; et en abandonnant à un étranger cet instrument du sacrifice, les Juifs montraient qu'ils renonçaient pour eux-mêmes au bénéfice de la Rédemption. Par leur incrédulité, dit saint Hilaire (Can. 33 in Matth,), les Juifs s'étaient rendus indignes de porter la croix du Sauveur; mais les Gentils étaient destinés à l'accepter par la foi en participant à la Passion, » La Glose ajoute : « Afin de prouver sensiblement que la pleine communication des sacrés mystères allait passer de la Synagogue à la Gentilité, ce n'est point un Hébreu, mais un étranger qui partage le fardeau ignominieux de Jésus sur la route du Calvaire. Comme Simon signifie obéissant et Cyrénéen héritier, le personnage ainsi nommé représente justement les Chrétiens convertis du Paganisme ; car d'étrangers qu'ils étaient aux promesses et aux faveurs de l'Ancien Testament, par leur docilité et leur soumission aux préceptes divins ils sont devenus habitants de la cité des Saints et de la maison de Dieu (Eph. ii, 19) et par conséquent héritiers de Dieu, et cohéritiers de Jésus-Christ (Rom. VIII, 17). » Simon, qui, en revenant de la campagne, porte la croix derrière Jésus-Christ, figure donc le peuple Gentil, qui. en renonçant aux superstitions païennes, marche courageusement sur les traces d'un Dieu souffrant. Or du mot campagne, en grec t:k-^oç, en Utin pagus, qui est synonyme

TiEIiCE DE LA PASSION 357

de villa, village, vient le nom de Païens, qu'on a donné aux infidèles étrangers à la maison de Dieu. Saint Ttiéophile dit aussi : Il porte sa croix, celui qui abandonne la campagne, c'est-à-dire le monde avec ses œuvres pour se diriger vers Jérusalem, la cité céleste.

Par son portement de croix, Jésus-Christ nous donne une première leçon. Il nous apprend que, comme Chrétiens, nous devons porter la croix après lui. C'est ce que nous enseigne saint Pierre par ces paroles (I Ep. ii, 21) : Le Christ a souffert pour nous, en nous laissant un exemple à imiter. En effet, comme l'explique la Glose, afin de nous montrer comment nous devons souffrir, Notre-Seigneur a porté la croix d'abord tout seul, puis il l'a remise à ses disciples dans la personne de Simon le Cyrénéen qui tenait leur place. Aussi, comme le remarque saint Ambroise (in cap. 23 Luc), Simon n'allait pas devant, mais simplement derrière le Sauveur. Le divin Maître dit lui-même dang l'Évangile (Luc. ix, 23) : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il prenne chaque jour sa croix et qu'il me suive. Cette mémorable exhortation détermine les trois conditions nécessaires pour porter la croix après Jésus. Il faut d'abord la porter non point forcément comme Simon, mais volontairement ainsi que l'indiquent ces paroles : Si quis vult post me venire. Il faut ensuite porter non point une croix étrangère, mais sa propre croix ainsi que le marquent ces mots : Tollat crucem suam. Il faut enfin la porter non point par vaine gloire, mais pour la gloire divine ; car Jésus-Christ ajoute : Et sequatur me, et quil me suive. — Or, selon saint Augustin (Serm. 7 de Verbis apost.), la croix que nous devons porter tous les jours n'est point formée par le rapprochement transversal de plusieurs pièces de bois, comme celle qui fut fabriquée pour la Pas-

sion du Sauveur ; mais elle consiste dans la pratique difficile de toutes sortes de vertus. Ainsi la vie entière du Chrétien qui vit selon l'Évangile est une véritable croix et un martyre continuel.

Parmi ceux qui portent la croix prise dans le sens moral, les uns le fout de bon gré, tels que les hommes parfaits imitateurs de Jésus-Christ ; d'autres le font à contre-cœur, comme ceux qui accomplissent quelque commandement ou exercent quelque acte vertueux par contrainte et en murmurant. Il en est aussi qui portent non point leur propre croix mais celle d'autrui ; ce sont ceux qui exaltent les austérités et les œuvres des Saints sans toutefois les imiter, ou qui se glorifient de militer sous une règle très-sévère sans se mortifier néanmoins. De plus, on en voit qui portent la croix, mais sans suivre Jésus-Christ ; ainsi font ceux qui travaillent pour la louange humaine et qui ne sont point encore attirés par l'amour divin ; voilà pourquoi, comme Simon, ils portent leur croix sans mourir cependant; car s'ils affligent leur chair par le labeur de la pénitence, ils ne cessent pourtant point de vivre pour le monde par le désir de la gloire. Les premiers qui sont figilrés par Notre- Seigneur font une pénitence méritoire ; mais il faut dire le contraire des autres qui sont figurés par le Cyrénéen. « Malheur ! s'écrie saint Bernard (serm. de Passione), malheur encore à ceux qui portent la croix et qui ne suivent pas le Christ I Malheur à ceux qui portent de force une croix comme l'a fait Simon, au lieu de porter la leur avec soumission comme l'a fait Jésus I Si vous portez vraiment la croix avec le Crucifié, pourquoi ne mourez-vous pas au monde ?» — Portez donc votre croix chaque jour et de bon cœur, en suivant Jésus avec amour ; si votre esprit ne le perd point de vue, toute peine vous semblera légère.

«c Quelle que soit l'amertume de la coupe que nous présente la tribulation de .cette vie, dit saint Augustin, nous serons beaucoup soulagés en considérant la dignité de Celui qui a marché pour nous au supplice et qui nous invite à la gloire.» — Il nous reste maintenant à éviter le malheur de fabriquer ou bien d'imposer quelque croix au Sauveur ; car c'est tailler une croix pour y clouer Jésus-Christ que d'aider ou de pousser quelqu'un à faire le mal ; et c'est charger d'une croix le Sauveur que d'attribuer à une disposition divine le péché commis.

Par son portement de croix Jésus-Christ nous donne une seconde leçon. Il nous apprend, selon saint Théophile, que quiconque possède, comme lui, l'autorité d'un maître doit le premier prendre la croix, y attaclier sa propre chair par la crainte de Dieu, et l'imposer ainsi par une coaction salutaire à ses sujets ou subordonnés.

Pour mieux profiter des considérations précédentes, rappelons-nous avec quel amour Jésus-Christ a porté sa lourde croix, et combien devait être accablante cette croix à laquelle étaient suspendus tous les. péchés du monde ; car il en a supporté l'effroyable responsabilité en allant se faire immoler comme la victime destinée à les expier. On pourra aussi s'imaginer qu'à la place du Cyrénéen on porte soimême sa croix derrière Jésus et avec Jésus, en lui adressant quelque dévote prière comme celle-ci : Sauveur miséricordieux, qui avez daigné prendre la croix sur vos propres épaules, faites que j'embrasse spontanément la croix de la pénitence et que je la porte tous les jours sur vos traces sacrées. Il est bon d'observer ici que quatre personnes ont porté • la croix, même matériellement, à savoir le larron de gauche, figure des pécheurs impénitents qui de la croix du

châtiment temporel passent à celle du malheur éternel; le larron de droite, modèle des vrais pénitents ; Simon, image des pénitents murmurateurs ; Jésus, type des innocents qui portent les péchés des autres. Les premiers endurent la peine sans faire pénitence ; les seconds font une pénitence méritoire pour leur propre compte ; les troisièmes font une pénitence qui n'est point méritoire ; les quatrièmes font une pénitence méritoire pour le compte d'autrui. Jésus porta donc la croix d'abord tout seul aussi longtemps que ses forces le lui permirent ; mais ensuite il partagea le fardeau avec Simon qui fut choisi par une disposition mystérieuse de la divine Providence.

Ainsi chargé et lié comme un malfaiteur, Jésus fut conduit, parmi les huées et les vociférations, jusqu'au lieu appelé Golgolha ou Calvaire pour y être crucifié (Matth. XXVII, 33). De toutes les courses ou marches auxquelles on obhgea notre divin Sauveur, cette dernière fut la plus pénible et la plus ignominieuse pour plusieurs raisons: 1° par rapport au but du voyage ; car est-il rien de plus infamant que d'être traîné au gibet? 2° à cause de la société qu'on lui donna ; car avec lui on conduisait deux scélérats au même supplice (Luc. xxiir, 32), mesure qu'on avait imaginée pour augmenter sa confusion, en le rangeant parmi les autres criminels dignes de la peine capitale ; 3° à cause de la foule nombreuse qui le suivait avec des sentiments bien divers ; 4° eu égard à l'endroit où on le menait, lieu d'horreur et d'infection.

Cette montée du Golgotha nous présente trois enseignements. 1° De même que nous voyons Jésus se laisser conduire sans résistance au supplice comme un agneau au sacrifice, ainsi nous devons nous laisser conduire avec une entière soumission aux commandements de Dieu et aux

ordres des supérieurs qui tiennent sa place : c'est par cette parfaite obéissance que nous immolons notre propre volonté. 2° Nous devons suivre Jésus-Christ sur la route du Calvaire, en pleurant avec les pieuses femmes les nombreuses misères de notre fragile condition. Cette faible nature humaine représentée spécialement par la femme, dit saint Théophile, comment peut-elle suivre le Sauveur, sinon en s'abandonnant aux sentiments de componction qui produisent les larmes de la pénitence ? Nous figurons au naturel le cortège des dévotes personnes qui accompagnaient Notre-Seigneur avec des gémissements et des lamentations, lorsque, marchant après l'image du Crucifix, nous exécutons des processions solennelles au chant des litanies pour détourner les calamités publiques ; par ce convoi de suppliants, nous semblons dire alors : Sortons hors du camp 'pour aller vers lui, en portant l'ignominie de sa croix (Heb. XIII, 13) ; et de cette manière, à la recommandation du divin Maître, nous pleurons sur nous-mêmes et sur nos enfants. Lors donc que vous tâchez ainsi d'imiter la marche douloureuse du Rédempteur conduit à la mort, ne manquez pas de lui exprimer votre profond regret de ce que vous n'avez point ressenti jusqu'ici et que vous ne ressentez point encore pour sa généreuse Passion toute la fervente dévotion qu'elle mérite. 3° Les pèlerins qui voyagent par pénitence ou les religieux qui sortent par obéissance, s'il leur arrive de se trouver harassés, doivent se rappeler le pénible trajet du Sauveur montant au Calvaire ; brisé par les mille souffrances qu'il avait endurées toute la nuit précédente et pendant ce jour-là même, il éprouva un tel épuisement qu'il lui devint impossible de porter plus loin sa croix par lui-même. Si donc notre divin Chef a daigné subir pour nous tant de fatigues unies à tant d'opprobres,

pourquoi ne nous réjouirions-nous point de supporter pour lui quelque lassitude, en nous estimant trop honorés de faire route avec lui?

En conséquence de ces dernières considérations, rappelons-nous parmi quelles ignominies extrêmes Notre- Seigneur s'est laissé mener au gibet infâme afin de nous frayer le chemin à la gloire céleste ; pleurons avec les saintes femmes en versant du moins les larmes du cœur, et disons-lui : 0 Jésus, qui vous êtes lai-ssé conduire jusqu'au sommet du Golgotha pour y être crucifié, daignez me conduire dans le sentier de vos commandements ; faites que, réuni aux saintes femmes, je vous accompagne dans votre lamentable Passion, et que je pleure sur moi-même en considérant les misères de ma propre condition.

En somme, sans qu'il s'agisse encore du crucifiement, vous voyez combien tout ce que Jésus-Christ a souffert, depuis la veille au soir jusqu'à midi du lendemain, a été amer, cruel, horrible. Pour les hommes féroces et sacrilèges dans les mains desquels il était tombé, c'eût été trop peu de crucifier son corps, de le condamner à la mort la plus douloureuse et la plus honteuse ; il leur fallait crucifier son âme, la rassasier d'afflictions et d'opprobres.

Prière.

Seigneur Jésus, qui à l'heure de tierce avez voulu être déchiré pour nous par les coups d'une sanglante flagellation, délivrez-mo'i des fléaux de la vengeance divine que je n'ai que trop mérités. Par les épines aiguës qui ont percé votre chef sacré, transpercez mon âme d'une salutaire componction pour la préserver des délecta-

lions coupables; et accordez-moi de parvenir à la couronne après avoir accompli ma pénitence. En considération de ce que vous avez été volontairement exposé à mille dérisions et condamné à la peine capitale par la plus inique sentence, donnez-moi d'échapper aux affreuses moqueries de Satan et à la mort éternelle de l'enfer. Sauveur miséricordieux qui avez vous-même porté votre croix, faites que, vous suivant avec fidélité, je porte avec courage la mienne, celle que je mérite pour mes nombreux péchés, celle aussi que j'embrasse de bon cœur, faites enfin que je m'en serve comme d'échelle pour atteindre la gloire céleste. Ainsi soit-il.

Page 1