LES FAUX-TOUPETS
— Oh! tout-à-fait! moi, j'ai conservé l'habitude de coiffer mon mari.
— Moi, dès demain, lorsqu'il ne s'y attendra pas, je tirerai les cheveux blonds à mon cousin, et s'ils sont faux... ah! je vous jure bien que je ne chanterai plus avec lui le moindre petit duo.
Le faux-toupet enfonce la perruque ; on le trouve plus léger, plus jeune, et surtout plus trompeur.
A Paris, presque tous les coiffeurs en renom excellent dans la confection et la pose du faux-toupet , et quoi qu'en puissent dire les dames , bien des hommes les abuseront encore avec des cheveux postiches. Et quel mal, après tout, de se couvrir la tête, si l'on a peur de s'enrhumer du cerveau?
C'est innombrable, la quantité d'hommes qui portent des fauxtoupets, et combien il y en a que l'on n'a jamais devinés, quoiqu'ils se montrent surtout dans les endroits les plus fréquentés de la grande ville.
Cela prouve qu'à Paris les hommes sont généralement fort bien coiffés.
BWi SOIRÉE DANS LA PETITE PROPRIÉTÉ.
Une vérité qui blessera sans doute beaucoup de personnes, car il y en a peu qui aiment la vérité, c'est qu'ici-bas nous sommes tous
des singes... oui, des singes cela vous fait faire la grimace, ce
n'est pas cela qui réfutera ce que j'avance.
Ce que l'on fait à la cour donne le ton parmi les grands personnages, la noblesse, les hauts emplois. Ceux-ci sont imités ou. singés (c'est absolument la même chose) par les banquiers, les notaires, les capitalistes, ce que l'on appelle la grande propriété. Puis vient la bourgeoisie, la petite propriété qui veut singer la grande, et qui à son tour est singée par les artisans aisés, qui sont singés par les ouvriers, lesquels le sont encore par le bas peuple : vous voyez bien que c'est à n'en plus finir, et comme a dit La Fontaine :
• l'ont petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
On donne des soirées dans le grand monde, dans la haute pro-
()(> I M SOIKKK DANS LA Pl. I l I I PROPRIÉTÉ.
priété; la petite eu donne à son tour; c'est très naturel : les artisans en donnent aussi; il y a des portières qui ont aussi des roout dans leur loge. Tout se perfectionne.
Dans la grande ville , on est plus libre que partout ailleurs de faire ce qui plaît, de satisfaire ses penchants, sa vanité; au milieu de tant de monde, où chacun ne songe qu'à soi, on redoute bien moins les cancans que dans une petite ville.
Assistons à une soirée de la petite propriété. Elle se donne rue Quincampoix, chez un ancien employé des postes, qui a sa retraite, embellie par une femme qui n'a jamais été jolie, mais qui en vieillissant est devenue grognon, maussade et malade imaginaire. Ajoutons à cela une jeune fille de seize ans, que Ton vient de retirer de sa pension où elle obtenait tous les premiers prix, et qui n'est pas capable de raccommoder un accroc à sa robe; puis une autre petite fille de huit ans, qui promet de marcher sur les traces de sa sœur, et que l'on trouve pleine d'esprit , parce qu'elle dit tout ce qui lui passe par la tète : voici pour la famille.
Un revenu de trois mille francs, sur lequel il est difficile de faire des économies; un logement au troisième étage, composé de quatre pièces; des meubles qui datent de 1812; une vieille bonne raisonneuse, mais à laquelle on tient, peut-être parce qu'elle boit le vin en cachette et remet de l'eau dans les bouteilles : voilà pour l'intérieur.
M. Ducroquet, c'est le no,m du chef de cette famille, chérit ses enfants, c'est le devoir d'un bon père; mais il a un faible pour sa tille aînée Ophélia, et depuis qu'on l'a retirée de son pensionnat où elle était élevée avec des fdles de marquis, de duc et pair et d'agents de change, mademoiselle Ophélia baille toute la journée au nez de ses parents en disant qu'elle s'ennuie et qu'elle regrette sa pension.
Touchante naïveté! et bien faite pour charmer le cœur de ces bons parents, qui se saignent pour donner ce qu'ils appellent une brillante éducation à leurs enfants.
En voyant bâiller sa fille; aînée, M. Ducroquet s'est dit : « Il est
certain que notre intérieur est assez maussade nia femme se plaint
sans cesse, elle se croit continuellement malade... je m'ennuie beaucoup aussi, moi. Ophélia a parfaitement raison de bailler, l ue tille qui a remporté tous les premiers prix à son pensionnat... et qui revient chargée de couronnes... aurait besoin de voir du inonde pour y l'aire briller ses talents. C'est très juste; car à quoi sert d'avoir des talents, si vous vivez connue un ours... les ours n'apprennent ni le dessin ni la musique, parce qu'ils ne vont pas en soirée.
Le résultat de ces réflexions fut la résolution bien arrêtée de donner pendant l'hiver plusieurs soirées. Mademoiselle Ophélia applaudit au projet de monsieur son père. La petite sœur sauta de joie en disant que ce serait bien farce ; la maman soupira en assurant que cela lui donnerait mal à la tête; la bonne bougonna en prétendant que l'on salirait l'appartement et que le lendemain elle en aurait pour la journée à nettoyer. Mais M. Ducroquet avait rapporté de son administration des postes une grande exactitude dans ses projets et ses actions. < Mi donna des soirées.
Or, quand ce grand jour, ou plutôt ce grand soir arrive, dès le matin, M. Ducroquet fait le budget de la dépense. On donnera de l'eau sucrée, ou de l'eau pure à la volonté des personnes qui auront soif, et puis on fera circuler une grosse brioche que l'on aura soin de couper en petits morceaux. On allumera les deux lampes ( la petite propriété ne peut pas encore aborder la Carcel); enfin il y aura des flambeaux avec de la bougie de l'Étoile pour les tables à jeux et le piano, mais on aura grand soin de ne les allumer que lors qu'ils seront indispensables, et on ne manquera pas de les souffler aussitôt qu'ils ne seront plus en activité de service.
La vieille bonne secoue la tète en murmurant, ce qui signifie qu'elle a entendu et qu'elle obéira si cela lui convient; madame Ducroquet ne s'occupe de rien , elle se fait de la tisane ; elle boit de la mauve, parce qu'elle croit qu'elle va avoir une affection de poitrine, ou une affection nerveuse. M. Ducroquet s'en alarme fort peu; il assure que son épouse n'a jamais eu que ces affections-là.
Mademoiselle Ophélia s'occupe dès le matin du genre de coiffure qu'elle adoptera ; après le dîner, elle ne s'est pas encore décidée ; elle est de fort mauvaise humeur, parce qu'on n'a pas voulu qu'elle fit venir un coiffeur; le revenu de M. Ducroquet ne lui permet pas de donner un coiffeur à sa fille; c'est ce qu'il lui fait entendre, eu ajoutant :
— Mais lorsqu'on a autant de talent que toi., lorsqu'on a remporté tous les prix... enfin quand on a reçu une si belle éducation, on doit savoir se coiffer soi-même.
— Par exemple!... cette bêtise!... reprend mademoiselle Ophélia en haussant les épaules, est-ce que nous avons des perruquiers pour professeurs?
Le papa pourrait trouver la réponse impertinente , il préfère la trouver fort spirituelle; c'est d'un bien bon père.
L'heure de la réunion est arrivée, et mademoiselle Ophélia n'a pas encore achevé sa toilette. Cependant tout est disposé dans le
r.\i; soirée dans la petite propriété. (>î)
salon. Mademoiselle lléloïse (c'est la petite fille) court d'une chambre à l'autre, en s'écriant : f
— Oh! que c'est joli chez nous... on ne dirait plus que c'est chez nous!...
Les lampes sont allumées, le piano ouvert, car il y a un piano; c'est maintenant un meuble indispensable, même chez les personnes qui n'en touchent pas et qui n'aiment point la musique.
On a préparé deux tables de jeu. L'une pour la bouillotte, qui esl revenue à la mode, niais que maintenant on joue à quatre au lieu de la jouer à cinq comme autrefois. Une autre table sera pour le boston, ou l'impériale, ou le piquet, selon qu'il y aura des amateurs; quant à l'écarté, il est a peu près banni de toutes les soirées; on a trouve que cela allait trop vite, et que, dans les réunions les plus honnêtes, on pouvait y tricher.
M. Ducroquet examine ses jeux de cartes, il y en a qui n'ont servi que quatre fois, ceux-là lui paraissent encore très propres; il les laisse sur la table, en les enveloppant dans du papier sur lequel il replace quelquefois une bande, afin que l'on soit libre de supposer que ce sont des jeux neufs. Personne ne se fera illusion.
La société n'arrive que vers les huit heures et demie ; c'est trop tard pour des personnes qui veulent se retirer à onze heures. Mais on se figure que c'est bon genre; et c'est à qui n'arrivera pas le premier. Celui qui se présente dans un salon où il n'y a encore personne que les maîtres de la maison, est désolé d'être venu si tôt et jure tout bas que cela ne lui arrivera plus. Cependant, si tout le monde en disait autant, la réunion ne se réunirait jamais. Un ancien commerçant et sa femme inaugurent la soirée. M. Ducroquet va audevant d'eux, en s'écriant :
Ah! que vous êtes aimables de venir de bonne heure!... quand je dis de bonne heure, il est déjà tard C'est égal, vous arrivez, au moins et votre santé, madame Boulignot — Toujours
bonne?...
— -Excellente, monsieur, je vous remercie.
— Oh! ma femme se porte comme la porte Saint-Denis! s'écrie M. Boulignot, en se Trottant les mains et regardant autour de lui d'un air malin.
— Je n'en dirai pas autant de ma santé, murmure madame Duc roquet...
— Vous souffrez, madame?
— Eli mon Dieu oui! J'ai une douleur sourde... dans l'estomac... et puis parfois ça me tient dans le dos... Àvez-vous éprouvé cela?
Ma femme n'a jamais de douleurs sourdes, dit 31. Boulignot; quand par hasard elle se fait la plus légère égratignure, elle cric comme un aveugle qui a perdu son rotin.
Madame Boulignot donne une petite tape sur le bras de son mari.
l'IYK SOIRÉE DANS LA PETITE PROPRIÉTÉ. / |
en (lisant: « Taisez-vous donc, mauvais cœur! » d'un air qui signifie : « Ali cher ami! que tu es aimable! »
— Mais où donc est mademoiselle Ophélia?... je ne l'aperçois pas, reprend Boulignol en examinant ions les petits coins du salon, comme s'il cherchait la demoiselle de la maison sous les meubles.
— Elle va venir je crois que sa toilette... n'est pas ëricore
aehevée, dit la maman.
En ce moment, la petite Uéloïse entre dans le salon en cabriolant, et s'écrie :
— Ma sœur n'a pas assez d'épingles noires; elle dit que notre maison est une baraque auprès de son pensionnat!...
M. Ducroquet fait taire sa petite fdle et lui glisse une pièce de dix sous dans la main, afin qu'elle envoie sa bonne acheter des épingles noires pour Ophélia. lléloïse va trouver sa bonne et lui transmet
la commission; la bonne entre en fureur, parce qu'on l'envoie acheter des épingles noires, lorsqu'elle a déjà tant à faire, lorsqu'il faut qu'elle prépare des verres et coupe la brioche; elle sort en envoyant tout le monde au diable.
12 r.\i; soirée i>\>s la pktitk propriété.
La petite Héloïse laisse crier sa bonne, mais lorsqu'elle est partie, elle coupe elle-même (le la brioche, et en met une grosse part dans sa poche.
Cependant la société arrive; ('est un employé aux Messageries, avec son épouse et son chien, une levrette qui monte sur tous les meubles et met ses pattes sur tous les pantalons. C'est un vieux garçon qui affecte de parler très haut et de tousser très fort , pour faire voir qu'il a une excellente poitrine. C'est un monsieur qui a un gilet piqué, du linge assez sale, un habit qui n'est pas brossé et une figure qui a l'air de n'être jamais débarbouillée. Celui-là est soidisant un artiste ; il salue d'un air à moitié endormi, puis il va s'asseoir sur un fauteuil, où bientôt il a l'air de dormir tout-à-fait.
C'est une petite grosse femme qui a passé la quarantaine et que l'on appelle mademoiselle, et qui fait la folichonne, l'enfant, la mignarde en parlant. Elle se croit toujours une jeune personne, parce qu'elle est toujours demoiselle ; c'est un moyen d'être jeune toute sa vie.
Puis c'est une grande dame, mince, longue, jaune, avec ses deux tilles, qui n'ont que quinze et seize ans, et sont à peu près de sa (aille; et son fils, qui n'a que treize ans, et dépasse déjà ses deux sœurs. Cette famille réunie donne l'idée d'une botte d'asperges.
Puis ce sont des jeunes gens à moustaches et sans moustaches, des fashionables du quartier; quelques dames gentilles; enfin, quelques hommes entre deux âges ; de ces personnages sans conséquence, qui, dans une réunion, servent à remplir les vides, à boucher les trous.
Mademoiselle Ophélia est venue au salon, mais d'un air de mauvaise humeur, parce qu'elle n'est pas parvenue à se coiffer à son goût. 8a mère lui reproche d'avoir été si long-temps à s'habiller, et elle lui répond avec aigreur :
— Ah! c'est commode avec cela! On manque1 de tout ici.
Les dames s'asseyent en demi-cercle devant la cheminée, vieille habitude, qui jette sur-le-champ du froid et de l'ennui dans un sa-
Ion, et que l'on ;t avec juste raison bannie de ceux où Ton sait vraiment amuser sa société.
Pendant un assez long espace de temps les dames causent entre elles à demi voix; les hommes causent entre eux tout bas. On n'entend qu'un léger murmure sourd : on se croirait dans le salon d'un malade. C'est extrêmement gai.
Madame Dueroquet s'est assise près d'une vieille dame, à laquelle elle conte tous les maux qu'elle ressent, toutes les douleurs qu'elle a éprouvées, et tous les remèdes qu'elle a laits et qu'elle compte faire. La vieille dame, que cette conversation ne doit pas amuser du tout, écoute cela en rêvant à ce qu'elle mangera le lendemain pour son dîner.
M. Dueroquet fait le tour du cercle en dehors, faisant de son mieux pour dire un petit mot aimable à chaque dame. Cela se borne souvent à des phrases comme :
— Et... vous allez toujours bien? — Ha fait très froid ce matin ; niais le temps s'adoucit. — Et tout le monde se porte comme vous voulez dans votre famille? — Vous êtes bien aimable d'être venue. — Et... qu'est-ce que vous nous direz de neuf? — Vous avez un bonnet qui vous va comme un ange... Je ne vous reconnaissais pas quand vous êtes entrée.
Quand il a épuisé ce catalogue de jolies choses, le maître de la maison regarde son monde d'un air qui veut dire :
— Il faut pourtant que j'amuse tous ces gens-là... C'est très fatiguant... On ne peut pas toujours avoir de l'esprit. Occupons-les.
Il propose de faire un peu de musique. Tout le monde applaudit, chacun paraît enchanté : mais quand il s'agit d'aller au piano, personne ne veut en approcher.
M. Dueroquet s'adresse à chaque personne qu'il sait être musicienne.
— Madame, vous allez nous chanter quelque chose.
— Non pas ce soir, cela me serait impossible.
/4 UNE SOIRÉE hANS LA PETITE PROPRIETE.
Vous, mademoiselle ?
-Oh! monsieur, vous n'entendez donc pas comme je suis enrhumée.
— Alors madame votre sœur.
— Moi, je chanterais volontiers; mais je ne sais rien du tout...
— Mais, mademoiselle Ophélia, disent quelques jeunes gens, est-ce que nous ne l'entendrons pas ?
— Moi! je ne chante jamais! répond Ophélia.
— Mais vous touchez du piano, mademoiselle; si vous vouliez nous jouer un morceau?
— Ah! oui, dit madame Ducroquet. Ophélia, joue-nous donc ce grand morceau... que tu étudies depuis long-temps... et qui t'oblige à casser des cordes de ton piano... dans certains passages...
— Pour le jouer, il faudrait que je l'eusse parfaitement dans les doigts... Mais certainement je ne le jouerai pas.
Le petit air insolent avec lequel la jeune personne vient de répondre à sa mère frappe désagréablement la plupart des personnes qui composent la société, et un monsieur fait observer à un de ses voisins que, dans la plupart de ces pensionnats où l'on donne aux demoiselles une brillante éducation, on oublie toujours de leur enseigner le plus nécessaire, c'est-à-dire la politesse et le respect envers leurs parents. Quant à la tendresse, à l'amour filial, cela ne s'enseigne pas, et cela devrait toujours se trouver dans le cœur des enfants : malheureusement il n'en est pas ainsi.
routes ces jeunes personnes qui ont remporté des prix, qui savent soi-disant plusieurs langues étrangères, qui savent la musique, le dessin, l'histoire, qui savent une foule de choses enfin, ne se doutent pas combien un ton maussade, impertinent avec leur père ou leur mère fane vite les couronnes qu'elles ont reçues; elles croient montrer de l'esprit, elles font preuve du contraire; elles se figurent en faisant les raisonneuses avoir l'air de petites femmes... et elles ont l'air de petites sottes. Elles ne savent pas combien on
lepose avec plaisir ses yeux sur les jeunes tilles qui se Tout gloire de chérir et de respecter leur mère!
Mademoiselle Ophélia persistant à ne point jouer du piano, M. Boulignot dit tout bas que probablement elle n'a pas encore cassé assez de cordes pour savoir jouer son morceau.
Et M. Ducroquet voyant que personne n'est disposé pour faire de la musique, se décide à faire commencer Le jeu. 11 forme une bouillotte; la fiche est à un sou et la cave de dix. Le vieux garçon, auquel on a fait prendre une carte, trouve que c'est jouer un peu cher, mais enfin il consent à risquer une cave.
M. Ducroquet essaie ensuite de former une autre table ; mais l'un est pour le wisk, l'autre pour le boston ; on se décide à ne rien faire. La demoiselle de quarante ans à qui le maître de la maison offre de jouer, répond qu'elle aime mieux causer. En effet, elle ne cesse point de bavarder dans l'oreille d'une dame assise à côté d'elle; puis elle se lève, emmène une autre personne chuchoter dans un coin, et bientôt on entend des éclats de rire qui ne semblent poussés que pour faire de l'effet.
La demoiselle surannée ignore apparemment que dans une réunion, il n'est pas honnête d'aller chuchoter dans les petits coins, et d'affecter près d'une personne d'avoir à dire à quelqu'un des choses qu'on ne veut pas qu'elle entende. Mais quand on n'a pas pu parvenir à se marier, il y a tant de choses que l'on ignore.
Sur les dix heures du soir, la bonne entre dans le salon avec un plateau et des verres d'eau... qui ne sont pas sucrés du tout.
Un moment après elle paraît avec une assiette sur laquelle la brioche est coupée en morcéaux tellement petits qu'il en faudrait deux pour faire une bouchée raisonnable. Elle passe très vite avec son assiette et sans s'arrêter devant personne, de façon que pour saisir au passage un échantillon de brioche, il faut le viser d'avance, absolument comme on vise l'anneau lorsque l'on joue une partie de bagues.
» M S6lRÉtë DANS LA PETITE PROPRIÉTÉ.
M'. Dueroquet est obligé de rappeler sa bonne, qui va s'en retourner avec son assiette presque intacte, et de lui dire :
— Eh bien!... qu'est-ce que vous faites donc, Marianne; attendez donc... venez donc ici... ces dames veulent de la brioche...
— Dame, murmure la bonne, vous m'avez dit de faire circuler... c'est ce que je fais...
— Et puis, dit tout bas M. Boulignot, c'est un procédé assez ingénieux pour présenter plusieurs fois de la brioche dans la soirée.
Sur les dix heures du soir, une dame que l'on avait priée de chanter, et qui avait refusé sous prétexte d'un grand mal de gorge, va nonchalemment se placer devant le piano, joue quelques préludes, fredonne quelques passages, et commence enfin un air en disant à mademoiselle Ophélia :
— Savez-vous cette romance ftAmèdèe de Beau pian ?...
Et sans attendre qu'on lui réponde, elle chante la romance tout entière; à peine a-t-elle fini qu'elle s'écrie :
— Et celle-ci de Bèrat... vous allez voir comme c'est joli.
La romance de Bérat est exécutée. Alors cette dame se souvient d'une chansonnette ravissante de Loïsa Puget, qui n'a pas moins de quatre couplets; elle n'en oublie pas un. Ensuite vient une autre romance; il n'y a plus de raison pour que cette dame s'arrête depuis qu'on ne la prie plus de chanter.
Et M. Boulignot, qui est le loustic de la société, dit en souriant à un jeune homme :
— Comme c'est heureux que cette dame ait oublié qu'elle a mal à la gorge.
Une altercation à la bouillotte met fin à la musique. Le vieux garçon réclame à la grande dame mince une fiche pour un brelan que celle-ci dit lui avoir payé. Chacun prétend être sûr de son fait. Le vieux garçon cède, tout en murmurant :
— Je cède parce que je suis un homme... d'ailleurs ce n'est pas
pour le sou... assurément... mais je suis sur que madame ne m'a pas payé mon brelan.
Sur les onze heures le jeu se termine. Déjà plusieurs personnes s<mt parties, et depuis long-temps 1;) petite ïléloïse est endormie sur
une chaise. On se souhaite le bonsoir, on prend ses chapeaux, pelisses, manteaux, paletots, et on laisse la famille Ducroquet se livrer au repos qu'elle a si bien gagné, après s'être donné tant de mal pour recevoir dignement la société.
Mais tout le long de l'escalier on entend le vieux garçon dire à la grande dame mince avec laquelle il a joué à la bouillotte :
— Je vous assure que vous ne m'avez pas payé mon brelan ; ce n'est pas pour un sou... tout le monde sait bien que je ne suis pas à cela près d'un sou... mais c'est une fiche que j'ai reçue de moins.
LES BORNAS DECENTES.
On a élevé sur les boulevarts, à des distances peu éloignées, des espèces de colonnes de dix à douze pieds de hauteur, qui se terminent par une boule et une pointe menaçant le ciel : ce genre d'architecture rappelle les minarets de l'Orient, et je ne vois pas en quoi nos nouvelles colonnes peuvent avoir l'intention de nous rappeler des Turcs.
Ces bornes, puisqu'on nomme ainsi ces petites colonnes, sont creuses par le bas jusqu'à hauteur d'homme; elles ont une ouverture assez grande pour qu'une personne puisse pénétrer dedans. De loin, elles pourraient passer pour des guérites, mais en approchant on s'aperçoit qu'elles sont destinées à l'usage du civil comme du militaire, et que les hommes peuvent s'y introduire pour y satisfaire une de ces infirmités naturelles dont ils sont trop souvent atteints à la promenade ou dans les rues.
Nous ne pouvons qu'applaudir à cette nouvelle invention: tout