LHOMME 'D E LE I T R I : S M A R RON
Mais la plupart de ces hommes de lettres de contrebande n'ont pas lu Boilcatt. On ne veut pas se reconnaître, se juger et se rendre à l'évidence.
Après avoir gardé pendant un mois, quelquefois plus, le manuscrit qu'on lui a confié, notre marron écrit enfin à son collaborateur :
« Mon cher maître... » Maître est le mot adopté depuis quelque, temps à Paris par les auteurs dramatiques et les hommes de lettres lorsqu'ils s'écrivent entre eux. Autrefois les avocats seulement et les gens du palais employaient ce terme. Mais il est très bien reçu maintenant dans la littérature ; il flatte celui qui le reçoit, et coûte d'autant moins à celui qui le donne qu'à la première occasion il est bien certain qu'on le lui rendra.
Du reste, vous comprenez parfaitement que ce mot ne signifie plus rien. 11 en est de lui comme de toutes les faveurs que l'on prodigue à tort et à travers : elles perdent de leur valeur à mesure qu'elles se multiplient.
L'homme de lettres marron écrit donc à l'aspirant dramatique :
« Mon cher maître, j'ai terminé notre pièce... j'ai eu du mal! il « a fallu beaucoup changer, beaucoup refaire... trouver bien des « situations, couper tout ce qui était dangereux ; enfin je crois être « parvenu à conduire l'ouvrage à bonne fin. Venez me voir demain « matin ; nous lirons notre pièce ensemble, et puis nous irons trou- « ver un directeur, et j'espère que cela ira tout seul. »
En recevant ce billet, l'auteur du manuscrit est d'abord agréa blement flatté de se voir appelé mon cher maître. D'autant plus que n'ayant rien fait encore, il ne s'attendait pas à être déjà traité de maître. A la rigueur, il y a des personnes qui prendraient cela pour une épigramme, mais il faut toujours voir les choses du bon côté, et le jeune néophyte est enchanté. 11 fait une espèce de toilette, se met à peu près en noir ; le noir est la couleur favorite de ceux qui aspirent à se faire un nom dans les lettres, et ceux dont le nom est t'ait ne s'inquiètent guère de la couleur de leur habit. Sa toilette
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terminée, le jeune homme se hâte de se rendre chez son illustre collègue.
Après les compliments d'usage, mais beaucoup plus prolongés cette fois, parce que le nouvel auteur ne veut pas être en reste avec son collaborateur, on arrive au point important, à la lecture de la pièce. Le jeune homme est bien impatient de connaître tous les changements avantageux qu'elle a subis.
L'homme de lettres marron prend Le manuscrit, s'étend dans une bergère, et va commencer la lecture de l'ouvrage, après avoir toussé plusieurs fois pour que sa voix ait toute sa plénitude... niais au moment de lire, il s'arrête en disant :
— D'abord, mon cher ami, je dois vous dire que j'ai changé le titre de notre drame.
— Ah! vous le trouviez donc mauvais?
— Pas mauvais précisément, mais lorsqu'on peut en trouver un plus heureux, il faut le saisir... Savez-vous, mon cher ami, qu'un bon titre est déjà la moitié... les trois quarts d'un succès...
— Je ne doute pas que ce ne soit avantageux, surtout quand la pièce tient ce que le titre promet...
— Il n'est pas question de tenir... on tient si on peut! le principal c'est de promettre. Mais un titre original est une bonne foi"
loi l'homme de lettres marron.
lune... ainsi je connais des hommes de lettres... des auteurs de Beaucoup de talent et qui ne font pas autre chose que de chercher des titres de pièces ; quand ils en ont un , ils vont le porter à un autre auteur qui a l'habitude d'écrire, qui fait ce qu'on appelle le gros de l'ouvrage. Un troisième revoit le scénario, et trouve de fortes situations ; un quatrième jette de l'esprit dans tout cela... Si on a besoin de gaîté, on cherche un cinquième collaborateur, mais ordinairement cela n'a pas besoin d'être amusant , et voilà une pièce faite , et un auteur qui touche son quart parce qu'il a trouvé un titre.
— C'est, beaucoup de se mettre quatre pour faire une pièce!
— On en a fait à cinq, à six... Je ne serais pas étonné que l'on format une société par actions pour la confection d'une pièce de théâtre.
— Mais venons à notre affaire. Ma pièce s'appelait : la Bergère île la Forêt, je croyais ce titre assez joli.
— Il pouvait aller; mais celui que j'ai trouvé est bien plus original ! bien plus piquant. J'appelle notre pièce : la Forêt de la Bergère. Hein? qu'est-ce que vous dites de cela...
— C'est le titre retourné.
— Oui, retourné! mais quelle différence!... quel changement énorme dans ce renversement de mots. . . la Forêt de la Bergère ! ... cela promet une foule de choses que tout le monde sera curieux de voir.
— Effectivement cela promet tant que... enfin... veuillez lire, je vous écoute.
Le jeune auteur n'est pas enchanté du changement de titre de sa pièce. L'homme de lettres marron reprend le manuscrit et commence :
— Personnages : le comte Arnold de Montournai.., Vous aviez mis simplement : le comte de Montournai; j'ai ajouté Arnold, c'est bien mieux... cela donne plus de noblesse à ce personnage... Je
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poursuis : le baron d* ÀpremonX . i . Vous aviez mis d: ' Apreville. . . j'ai trouvé qu'un nom finissant par ville c'était bien doux pour un traître, au lieu que mont ! c'est ronflant* c'est plein... cela résonne bien à l'oreille... Je suis très content d'avoir trouvé Apremont... cela m'est venu Un soir tout en jouant au wisk... Je poursuis : Adèle Dorgevillc... Vous aviez mis Adèle Dargemont ; j'ai trouve •que ce mont était bien dur pour une femme... et surtout une amoureuse... les amoureuses au théâtre sont rarement dures... Dorgeville c'est plus coulant, plus doux. Je poursuis : Bernard, intendant du château. Vous aviez mis Dubois... Dubois est beaucoup plus commun... on trouve Dubois dans toutes les anciennes comédies... c'est un nom usé; au lieu que Hernard n'a été que très peu employé. Je poursuis : Allain, jardinier... C'est le nom que vous aviez mis... je n'y ai rien changé... Allain n'est pas mal... nous laisserons Allain. Je poursuis : Fanchonnette, bergère... Ah! vous devez remarquer ici un grand changement : ce n'était que Fanckette, aujourd'hui c'est Fanelionnette ! ... c'était bien important, pour notre principal personnage... une syllabe de plus c'est essentiel... Voilà tous nos personnages... Ah! vous aviez mis aussi deux domestiques du château; j'en ai mis quatre... Ma foi, je me suis dit : Quatre domestiques feront nécessairement plus d'effet que deux, et cela ajoutera à la mise en scène.
Le jeune auteur a fait une légère grimace en écoutant les changements faits aux noms de ses personnages. Le marron s'essuie le front et entame enfin la lecture de la pièce.
Les trois premières scènes sont absolument telles que le premier auteur les avait écrites; mais arrivé à la quatrième, celui qui ht s'arrête en disant :
— Ici j'ai fait un changement . Vous aviez mis : Le baron sort par ta droite; moi, j'ai mis : Le baron sort par la gauche! Cela fera beaucoup mieux, parce que à droite nous avons un arbre, et en partant très précipitamment , le baron aurait pu se cogner contre .. M
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l'arbre!... au lieu qu'en sortant par la gauche, il n'aura pas cela à craindre. Je poursuis. Remarquez bien la tirade de Fanchonnetle ; vous tinissiez par: Ah! qu'il est cruel d'aimer sans espérance de retour! Voici ce que j'y ai substitué : Oh! sans espoir de retour, aimer est une chose bien tourmentante ! ,. . C'est la même idée?... mais la pensée se rend mieux.
Ah ! plus loin vous faisiez dire à Allain , notre personnage comique :
Les femmes sont comme les noisettes ; pour en avoir une bonne, il faut en prendre plusieurs.
IVabord, mon cher collègue, la censure aurait coupé cela. Comparer des femmes à des noisettes! c'était trop risquer!... Moi, j'ai mis ceci à la place :
fi y a de bonnes femmes, mais il y a aussi de bonnes noisettes .. . Hein?... c'est gentil, et je délie que la censure morde là-dedans.
— Mais il me semble que cela ne rend plus mon idée.
— Cela en fait deux... C'est bien mieux, ,1e continue.
Le jeune auteur se tait, se soumet et écoute. Vers la lin de l'acte il s'aperçoit que toute une scène est coupée, et s'écrie :
— Qu'est donc devenue la scène où ma bergère recevait une déclaration d'amour?... Vous l'avez donc passée?
— Non, mon cher ami ; mais je l'ai coupée.
— Coupée! et pourquoi?... C'est le nœud de la pièce.
— Justement ; en coupant le nœud, l'action se dénoue bien plus facilement. D'ailleurs, les déclarations d'amour c'est fort commun ; il y en a dans toutes les pièces de théâtre.
— Mais enfin qu'avez-vous mis à la place?
— Oh! soyez tranquille! Quand la bergère sort pour aller dans la forêt, je la fais suivre par le comte, qui dit alors à part, mais de façon pourtant à être entendu du public :
Fanchonnette va dans la forêt ; je vais l'y joindre, et je lui dirai deux mots.
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Hein?... j'espère que cet à parie dit tout... et en uièiue temps rae dit rien, ce qui a le grand avantage de laisser l'intérêt en SUSpenS.
Le pauvre débutant continue de garder le silence, il ne s'attendait pas à tout ce qu'il entend. Le marron achève la lecture du drame ; les changements qu'il a faits dans la dernière partie de l'ouvrage sont de la même force que les précédents. Ainsi, dans un endroit il a mis : Je vous hais à la mort! au lieu de : Je vous déteste. — Périssons tous les deux, à la place de : Mourions ensemble. Enfin, il a biffé plusieurs ah! pour y substituer des oh ! et des grand Dieu! pour des juste ciel !
Voilà cette besogne qui lui a coûté un mois de travail et dont il est si fier. Lorsqu'il a fini de lire, il s'attend à des éloges, à des remerciements de la part de son jeune collègue ; mais celui-ci garde un morne silence : il est stupéfait. Cependant il prend son parti en se disant : Enfin, pourvu qu'il nous fasse jouer... c'est le point principal ; et il a dit que cela irait tout seul !
L'homme de lettres marron se fait fort d'avoir bientôt une lecture, il est lié avec tous les directeurs, avec tous les acteurs en renom, avec toutes les sommités littéraires.
Trois mois s'écoulent pendant lesquels le jeune auteur a été toutes les semaines chez son collègue, en lui disant :
— Eh bien! notre lecture?
— Ce sera pour ces jours-ci la semaine prochaine ça ne
peut pas manquer... Ils m'ont dit : INous sommes accablés de lectures;... mais nous vous ferons passer avant les autres. Un peu de patience; je vous écrirai.
Le pauvre débutant s'en retourne en se disant :
— Voilà bien long-temps que nous devons passer avant les autres!... Les autres devraient cependant nous pousser.
Enfin la lecture est obtenue.* Le grand jour est venu; le jeune homme va trouver son marron, pour lequel il sent renaître toute sa
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confiance, parce <jue celui-ci en a prodigieusement en lui-même, et ne cesse de répéter :
— C'est une affaire arrangée.... (Test reçu d'avance.... Gela ira tout seul. C'est moi qui lirai.
Le jeune homme, qui n'a pas été satisfait de la manière dont son collaborateur lui a lu leur ouvrage, dit timidement :
— Mais si vous aviez voulu... j'aurai pu lire... J'ai assez de chaleur î...
— Vous!... Oh ! ce serait du joli... vous qui n'avez pas l'habitude de lire devant des directeurs! Gardez-vous-en bien. Ce n'est pas de la chaleur qu'il faut pour lire une. pièce : c'est du calme, du sangfroid ; en un mot , il faut ménager ses moyens. Fiez - vous à moi.
On se rend chez le directeur. Le marron présente son jeune collègue comme un débutant dans la carrière dont il veut bien encourager les essais. Le débutant se borne à saluer gauchement; il se sent tellement ému, son cœur bat avec tant de force, qu'il n'a pas la force de parler. Enfin la lecture commence : le marron lit la pièce parfaitement mal ; il ménage tellement ses moyens qu'il n'en montre nulle part ; niais le jeune auteur espère avoir mal entendu, mal jugé son collègue.
La lecture terminée, le résultat va tout seul en effet : la pièce est refusée à l'unanimité.
Le jeune auteur est consterné; il fait de tristes réflexions sur son association dramatique. Quant à l'homme de lettres marron, il est furieux ; il se répand eu invectives contre le directeur et son théâtre ; il s'écrie :
— Refuser une pièce comme celle-là!.... ou j'avais semé l'esprit à pleines mains! Ce sont des ânes ! Ce théâtre-là ne peut pas aller; il n'ira jamais bien. Je sais parfaitement que nous serons reçus et joués ailleurs; mais enfin c'est toujours désagréable de s'être donné la peine de lire pour rien.