‹ La grande ville (volume 2)Chapitre 66 sur 135 · LES DÉBITS DE CONSTATIONS · texte numérisé non relu

LES DÉBITS DE CONSTATIONS

À Paris, on a donné ce nom aux marchands d'eau-de-vie et de liqueurs qui vendent en détail, sur le comptoir, et débitent même pour un sou de leur marchandise aux ouvriers, artisans, gens du peuple, coureurs de nuit, bambocheurs, ivrognes ou tous autres individus qui souvent, sans avoir le plus léger chagrin, éprouvent le besoin d'entrer au débit de consolations.

Ces établissements abondent surtout dans les quartiers populeux, dans les faubourgs, près des halles, dfes marchés et des barrières, Le débit de consolations du sieur Paul Niquet, établi contre la halle, est un des plus fameux de Paris. Chez le débitant de liqueurs, la boutique n'est point parée de frivoles ornements , mais elle est garnie de tous côtés, depuis le haut jusqu'au bas, de tonnes, de barils, de cruchons, de pipes , de bouteilles renfermant des liqueurs de toute espèce et de l'esprit à tous les degrés.

Un comptoir, sur lequel sont des verres et des petits verres de i. 33

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toutes dimensions, des mesures en étain, une veilleuse cftti brûle sans eesse au service des fumeurs, et quelques petits pains pour celui qui veut casser une croûte en avalant sa consolation , voilà tout ce qu'il faut dans cette boutique , qui est ordinairement aussi crottée que la rue, parce que les habitués ne s'essuient guère les pieds, et qu'elle a une entrée fort large, ce qui est sans doute calcule pour la commodité des pratiques qui, en sortant, ne trouveraient pas facilement une petite porte.

Si vous aimez les scènes populaires , si vos oreilles ne craignent pas d'être blessées par des conversations assaisonnées d'expressions un peu énergiques, entrez un moment dans un débit de consolations.

Le matin, les ouvriers ou les flâneurs viennent s'y commencer, s'v mettre en train : dans la journée, il y en a qui reviennent pour se redonner du cœur à l'ouvrage avec un petit verre de riquu/ui ou du sacré-chien tout pur. Le soir, ceux qui ont été se griser un peu

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au cabaret, viennent s'achever au débit de consolations, qui, de cette façon, a du monde toute la journée. Il y a des déhits où on lit le journal et où l'on parle politique. 11 est quelquefois fort curieux d'entendre un chiffonnier à demi soûl vouloir fonder un nouveau gouvernement , et un charretier ivre-mort prétendre que tant qu'il y aura des impôts il n'y aura pas de consommateurs.

Les pratiques ne sont pas élégantes; en revanche elles sont fort peu polies , et quand on ne les sert pas bien, elles ne se gênent pas pour exprimer leur mécontentement.

C'est un homme en veste de toile, pantalon pareil, casquette sur le côté, des souliers ferrés et point de bas, figure bourgeonnée et noircie par l'usage immodéré du vin et du tabac, qui entre en lai sant une grimace annonçant qu'il a de l'humeur et s'écrie :

— Allons, un verre de raide... du plus rattissant que vous aurez ; j'ai besoin de me remonter la boussole?

— Quoique que t'as donc, vieux? dit un petit homme à la figure ratatinée et rougeâtre comme une pomme de fenouillet, qui a une vieille redingote toute rapiécée, porte sur son chef un bonnet de coton qui descend presque sur ses yeux, et tient dans sa main gauche un vieux balai de bouleau sur lequel il s'appuie avec complaisance.

— Ce que j'ai... Je vas aller battre ma femme, v'ià tout... et je tiens à me donner de la vigueur pour ne pas y aller de main-morte.

— Quoi qu'elle a donc fait ta femme pour que tu veuilles l'houspiller drès le matin?

— Ce qu'elle a fait!... Est-ce qu'elle n'a pas eu la petitesse de prendre, sur l'argent que j'ai touché hier, de quoi acheter des chemises et des bas au petit!... En v'ià une hardiesse que je ne peux pas tolérer... Moi qui comptais sur cet argent-là pour me régaler avec les amis!... Hom! les femmes, ça n'a pas deux liards de sentiments pour les maris... Veux-tu boire la goutte avec moi?

-Ça va... Toujours prêt pour tenir compagnie à un ami... A l;i santé, vieux.

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