‹ La grande ville (volume 3)Chapitre 195 sur 214 · I II. LE · texte numérisé non relu

I II. LE

pendule I1an(|iiées de deux vases de porcelaine sous îles globes, d'un l'eu qui ne brûle jamais et d'une psyché, «pie les filles appellent généralement une aj>sehiché.

Tout objet d'ameublement qui se peut mettre dans la \\oche est généralement supprimé.

ta vie de la lille en numéro est encore moins accidentée, comme on le comprend bien, que celle de la lille en carte; l'une cherche, l'autre attend; et si monotone qu'elle soit, c'est toujours une distraction que de faire le vague.

Puis celles-ci n'ont point la ressource quotidienne de l'amant de cœur, elles sont forcées de s'en tenir à l'amant hebdomadaire.

Aussi, n'ayant qu'un jour sur sept, mettent-elles toujours pour condition que ce jour sera le dimanche. Or le dimanche est le grand jour des commis et des étudiants; cela tombe à merveille.

Les dames en numéro ne paient pas leurs amants; elles se font en général jmsser à leurs yeux pour des femmes entretenues par des Anglais, des banquiers et des agents de change. Comme elles sont en général assez élégamment mises, ceux qu'elles .veulent tromper se laissent prendre à leur mensonge. Mensonge qu'ils ne peuvent pas démasquer, le prix d'entrée de l'établissement qu'habitent ces dames, étant, en général, fort au dessus de leurs moyens pécuniaires.

Aussi, le lundi matin, commis et étudiants rentrent-ils, d'un petit air fat , dans leurs magasins et dans leurs hôtels garnis, en parlant tout haut de leurs bonnes fortunes, avec de grandes dames, dont ils montrent les cheveux roulés dans un médaillon, et dont ils gravent discrètement, sur les vitres de leurs chambres, les simples initiales, de peur de compromettre leurs nobles conquêtes.

(> sont là les baronnes, les comtesses et les marquises qui rendent la vie si malheureuse aux pauvres grisetles.

Aussi pour les tilles en numéro, filles d'amour ou pensionnaires, le dimanche est-il le jour heureux, le jour désiré pendant six jours, le jour attendu toute la semaine, le jour dont le reflet se répand sur tous les autres jouis.

Maintenant, à part l'exercice de leur métier, à quoi se passent les autres jours.

. D'abord la lille est surtout paresseuse, elle se lève le plus lard qu'elle peut. Deux fois par semaine, la marcheuse la conduit au bain,

FILLES. 341

♦'l raccompagne, «le crainte quelle n'aille ailleurs. Puis elle rentre déjeuner dans sa chambre , passe de sa chambre dans la chambre commune, où se trouvent ses compagnes, et joue aux cartes ou au loto; au loto surtout, le loto est le jeu de prédilection de la fille a numéro. J'espère qu'on ne me fera pas l'humiliation de croire que j'ai risqué un calembourg.

Si des visites se présentent , on appelle ces demoiselles selon leur tour de rôfe. Il arrive aussi parfois que les visiteurs les font demander par leurs noms; ce sont les tours de faveur.

A quatre heures, on dîne en communauté : chacune a sa place habituelle, comme dans une table d'hote ; la dame de la maison tient le milieu et veille à ce que tout se passe dans les convenances. Chez quelques dames de maisons, il y a une amende pour toute fille qui jure ou tient un propos licencieux.

Le diner est copieux : il se compose de la soupe, du bœuf, d'un bon roti et d'une salade gigantesque, servie dans un saladier monstre. Ce saladier est traditionnel, c'est le palladium de l'établissement ; on peut juger de la valeur que la superstition lupanarienne y met en voyant les attaches qui consolident ces nombreuses fêlures.

Les filles à numéro sont visitées une fois par semaine et à domicile. Le jour et l'heure de la visite sont toujours fixés d'avance, afin que le médecin ne les trouve pas absentes ou occupées. Si une fille est reconnue atteinte d'une maladie contagieuse, elle est signalée à la dame de maison qui , à l'instant même et sous peine d'amende considérable, est sommée de la retirer de la circulation. En conséquence, la fille signalée est, à l'instant même, consignée dans sa chambre, et le lendemain elle doit se présenter au dispensaire, où elle subit une seconde visite. Si cette seconde visite confirme le jugement jHirté sur elle à la première, elle est, immédiatement, conduite au dépôt, et de là transférée à l'hôpital.

Le lendemain, le commis ou l'étudiant reçoit une lettre qui lui apprend que sa baronne, sa comtesse ou sa marquise est partie pour les eaux.

Maintenant quelques mots sur la façon dont disparaissent , arrivées à un certain âge, ces trente ou trente-cinq mille filles publiques qui forment la moyenne des prostituées de Paris.

Dans les différents tableaux, établis par le relevé des inscriptions

Ml.l.hS.

faites au bureau des mœurs, ou peut voir que la prostitution peut comprendra cinquante ans de la vie d'une femme.

Ainsi, par exemple, sur une moyenne de 3,500 filles qui se livrent à la débauche, il est démontré que 2 ont commencé à dix ans et que t a fini à soixante-deux ; mais de vingt-huit à trente ans le nombre diminue de moitié; mais passé trente-neuf ans toute fille qui exerce n'est plus qu'une exception ; il résulte donc que sur 30 ou 35,000 prostituées qui , ainsi que nous l'avons dit, «forment la moyenne annuelle, un dixième doit disparaître chaque année.

Où passe ce dixième, que devient cet amortissement , par quelle* soupape sociale s'évaporent ces 3,000 créatures humaines.

Le plus grand nombre prend un état.

D'autres entrent comme domestiques dans différentes maisons, et souvent dans les établissements mêmes où elles ont exercé. D'autres retournent dans leur pays ; D'autres restent en prison ; D'autres entrent dans des dépots ; Knlin d'autres meurent.

Veut-on savoir comment a disparu des contrôles de la prostitution un chiffre de 5,081 filles; en voici le tableau :

972 Ont pris divers états:

3!W Se sonl faites couturières . brodeuses . gilrlicres. hrelellicres . gantières, frangières, dentellières, passement ières. etc.. ei<\ IU8 Sont devenues daines de maison.

8t» Hlanchisseuses.

83 Marchandes des nies.

ta Chiffonnières.

47 Modistes el fleuriste*.

17 Ecaiilères.

33 Marchandes a la toilette.

SH Cliapelières et cordonnières.

19 Polisseuses de métaux.

17 Cardeusesde matelas.

t7 Actrices ou figurantes sur les théâtres île Paris el de la province t4 Brocheuses el relieuses.

13 Sages-femmes, dont plusieurs reçues a la maternité. It Intirmières dans les hôpitaux, a Portières.

I Maltresse de. musique dans un grand pensionnat.

hi.i.ks. .*{ j.j

217 Ont formé les établissements suivants :

53 Des boutiques de mercerie et de parfumerie. 37 Des boutiques île fruitières.

57 Des magasins de nouveautés.

X» Des cafés et des estaminets.

27 Des magasins de modes, li Des maisons garnies.

11 De jM'liles bouti<|ii«'s do quincailleries.

12 Des restaurants

."» Des peusions bourgeoises.

3 Des cabinets littéraires I Un débit de papier timbré.

I Un débit de tabac.

461 Sont entrées comme domestiques :

69 Chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins, rogomistes, etc., etc.

49 Chez des tourneurs, des ébénistes, des menuisiers, des serrurier* 47 Chez des épiciers, fruitiers, boulangers. 55 Chez des employés et des rentiers.

28 Chez des gens riches, chez des femmes titrées, en qualité de bonnes

d'enfants ou de femmes de chambre.

19 Chez des magistrats, des avocats, des médecins et des artistes. 19 Chez des négociants et fabricants en boutique. 16 Chez d'anciens militaires retraités.

1 4 Chez des vieillards et des infirmes, en qualité de garde-malades. 9 Chez de gros négociants , en qualité de demoiselles de boutique et de comptoir.

Dans des pensionnats.

I 33 Dans des maisons restées sans désignation

Enfin: >

239 Ont été rayées par suite de leur retttoi dan» leur pays, par les bons offices des dames de eharité ou d'autres personnes 1.206 uni pris des passeports pour s'établit d une manière définitive eu différents pays.

519 Ont été placées dans des maisons de reneatir et de retraite. 234 Uni été reprises par leurs parents qui eu ont répondu. 183 Unt disparu par suite de condamnations judiciaires. 177 Par suite d'infirmités graves, les empêchant de continuer leur métier.

138 Uni été emmenées par la gendarmerie.

114 Se sont retirées en prouvant qu'elles avaient des rentes sur l'état

ou des moyens positifs d'existence.

KM Unt été réclamées par des gens riches qui vivaient avec elles maritalement.

II Uni été acheminées sur le dépôt de Saint-Denis.

28 Ont été reprises par leurs maris <|ui les avaient abandonnées. 128 Sont mortes.

Enfin, si l'on veut pousser l'investigation jusqu'au bout, et savoir comment sont mortes ces 428 malheureuses; on trouvera

48 Ont succombe à domicile, à la suite de maladies. 1f»8 Dans les infirmeries de la prison. Ait Dans les différents hôpitaux de Paris.

2 Oui été assassinées.

i Se sont noyées.

•i Se sont pendues (I).

(<) Parmi Durhalclel.

LOHKTTKS

Quand le grand-duc Ferdinand rentra, en 1814, à Florence, d'où il était exilé depuis dix ans, et qu'il vit les changements que nous avions faits dans le chef-lieu de la préfecture de l'Arno, il s'écria plein d'admiration pour nous :

« Mon Dieu, quel malheur que ces diables de Français ne soient pas restés dix ans de plus dans ma capitale ! »

En effet, en moins de dix ans, Florence avait subi une transformation complète. Il en est de même de Paris : un Parisien qui l'aurait quitté il y a vingt ans et qui y rentrerait aujourd'hui, ne reconnaîtrait plus sa ville natale.

Or, parmi tous ces quartiers qui se sont élevés à l'envi l'un de l'autre, il y a un quartier qui semble bâti par la baguette d'une fée.

C'est le quartier Notre-Dame de Lorette.

Il est vrai que la forme des bâtisses ajoute encore au fantastique de la chose. Comme pour répondre au défi de Victor Hugo, les architectes se sont mis à l'œuvre, et chacun a été trouver son entrepreneur, avec des plans de maisons italiennes, espagnoles, grecques ; on eût dit qu'on avait tout à coup retrouvé et rouvert les cartons de Jean Goujon, de Kaphaël et de Palladio. Les entrepreneurs, émerveillés de tous ces dessins qui ne pouvaient manquer de sé> duire la fashionable badauderie des Parisiens, se sont mis à l'œuvre, et les maisons sont sorties de terre à vue comme les décoralions de l'Opéra qui les regardait étonné de se voir surpassé en vitesse. En effet, ce quartier improvisé se peupla avec cette miraculeuse rapidité qui restera toujours un problème, non pas de grands seigneurs, de riches capitalistes, ou de grands propriétaires comme a. H

LOftETTEft.

l'avaient pensé les entrepreneurs; mais d'artistes, tle gens de lettres, de peintres, de statuaires, de chanteurs, de comédiens, de danseurs, de danseuses, et surtout d'une nouvelle race toute fraîche éclose au milieu de la population parisienne, et qui resta quelque temps sans nom.

Cette race appartenait entièrement au sexe féminin : elle se composait de charmants petits êtres propres, élégants, coquets, qu'on ne pouvait classer dans aucun des genres connus : ce n'était ni le genre fille, ni le genre grisctte, ni le genre courtisane.

Ce n'était pas non plus le genre bourgeois.

C'était encore moins le genre femme honnête.

Bref, ces jolis petits êtres, sylphes lutins ou démons, bourdonnaient donc, depuis deux ou trois ans déjà, autour de cette mondaine église qu'on venait d'élever plutôt comme un boudoir à îNotre-Seigneur, que comme un temple à Dieu, pareils à des papillons voltigeant autour d'une lumière, à des abeilles autour d'une ruche, à des colibris autour d'une cage, sans qu'aucun savant, sans qu'aucun académicien, sans qu'aucun philosophe, sans que Cuvier, sans que llumboldt, sans que Geoffroy Saint-llilaire, fussent encore parvenus

l.OHKIThS.

a les classer, ou à leur trouver un nom en harmonie avec leur tournure; un de ces noms qui vont à la chose qu'ils désignent, comme l'hermine va à la blanche genette de Bretagne, comme l'oiseau de paradis va au roi emplumé de l'air, comme la luciole va à la mouche volante, qui à chaque mouvement de son aile fait jaillir une étincelle au milieu des nuits embaumées de Nice, et des transparentes ténèbres de Naples et de Païenne.

Mais voilà qu'un de nos hommes d'esprit, un de nos hommes élégants, un de nos hommes de lettres, habitué à étudier sous toutes ses faces le sujet qui préoccupait alors la société, M. Nestor Roqueplan enfin, lit ce que n'avaient pu faire ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Humboldt, ni Cuvier, ni les philosophes, ni les académiciens, ni les savants, et dans le numéro des Nouvelles à la Main, du 20 janvier 1841, reconnut que c'était un genre absolument nouveau, une variété de l'espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n'ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne sous le nom de LUNETTES.

Le nom était joli, et c'est beaucoup en France qu'un joli nom ; puis il avait le mérite de peindre parfaitement l'objet qu'il représentait, aussi fut-il adopté à l'instant même. Mais ce qui le répandit surtout, ce fut le ravage que celles qui le portaient firent bientôt dans la société. Rien ne popularise comme le mal : y a-t-il un homme, si ignorant qu'il soit, qui ne sache ce que c'est que la peste ou le choléra, que Tibère et que Néron?

En effet, art et linance, bourgeoisie parvenue et aristocratie ruinée, fils de banquiers, fils de famille, fils de prince, fils de roi, tout se jeta dans la Lorette. De tout coté on entendait un concert de plaintes et de récriminations, plaintes d'oncles, plaintes de pères, plaintes de mères; récriminations de fiancées à qui on avait enlevé leurs fiancés, de femmes à qui on avait enlevé leurs maris, de maltresses à qui on avait enlevé leurs amants : enfin, la Lorette qui n'avait été jusque là qu'un objet de curiosité devint presque un objet de terreur.

Dès lors on examina la lurette sous ses rapports sociaux, politiques et intellectuels : on voulut la connaître pour la combattre, l'étudier pour se défendre. Un se livra à son endroit à des études physiologiques profondes, et voilà ce que l'on reconnu).

La Lorelte a une origine fantastique : si on l'interroge sur ses

M H I.OHKTTtR.

parents, c'est la fille de quelque colonel de l'Empire, «le quelque capitaliste ruiné, de quelque émigré mort sans avoir touché sou indemnité; elle porte des noms analogues à son origine, s'appelle Marie de Latour, et alors elle descend de la famille de Virginie; elle s'appelle Kose Duplessis, et alors elle est parente des Mornay; elle s'appelle Élisa de J/émorency, et alors elle est alliée aux premiers barons chrétiens.

Puis si l'on ne se contente pas de cette généalogie quelque peu superficielle, et en général on s'en contente si la Lorette est jolie, et que par curiosité, par entêtement ou par amour de la science, ou remonte de l'appartement à la chambre garnie, de la chambre garnie au cabinet meublé, on découvrira que la Lorette sort presque toujours de quelque loge de portier, et que son père, comme le savetier du Jules-César de Shakspeare, est chirurgien en vieille chaussure.

Quant à cela, qu'importe; Trilby, le charmant lutin de Nodier, avec sa petite voix si douce, son rorps si transparent, ses ailes si

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légères et si diaprées, Trilby lui-même n'est-il pas sorli de l'Aire d'un pauvre paysan écossais?

Cette origine poétisée, autant qu'il a été en nous de le faire, disons donc qu'à quelques exceptions près, c'est de la loge du portier que sortent nos Trilbys parisiens.

Comment de pareils êtres, me dira-t-on en voyant le père et la mère, ont-ils pu produire une si souple, une «i gracieuse, une si Séduisante créature?

Dame! la portière n'a pas toujours été vieille, ridée, impotente : elle a été vive, pimpante et jeune; alors elle montait lestement ses quatre étages, elle avait quinze francs par mois pour faire le ménage du locataire du troisième, dix francs pour celui du quatrième, cinq francs pour celui de la mansarde.

Au troisième était un jeune oflicier de la garde royale appartenant à quelque vieille famille de cette belle aristocratie qui s'en va; au quatrième, un jeune avocat appartenant à cette pauvre bourgeoisie qui commence; au cinquième, un jeune peintre qui n'appartenant a rien du tout, qui n'ayant jamais dans 1rs registres du passé pu parvenir a Mtqif n.uimenl il s'appelait, avait résolu dans les

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