‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 102 sur 111 · M(S LE BAL DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

M(S LE BAL DE L'OPÉRA

d'entamer l'entretien, et vous voudriez garantir votre conquête des dangers, des familiarités auxquels une femme est exposée dans une cohue ; si vous vous tourmentez pour cela , n'allez pas au bal de l'Opéra, vous y seriez trop malheureux.

Un postillon vous pousse par derrière; quelques jeunes gens qui ne sont pas déguisés vous barrent le passage , parce qu'ils viennent de s'arrêter pour causer avec des bayadères. Une paysanne vous marche presque sur les talons ; votre petit domino que vous tenez sous le bras est pressé par des titis et des débardeurs. Il y a des moments où vous ne bougez plus, où vous ne pouvez plus faire un pas ni en avant ni en arrière. Si vous avez le malheur de montrer de l'humeur, de la contrariété d'être ainsi foulé, ce sera bien pis, on se moquera de vous.

— Fifine!.. dérange-toi donc, pour laisser passer monsieur et madame!...

— Tiens! il fait son nez celui-là... Est-ce que madame ton épouse t'a fait des traits, cher ami! elle en est bien susceptible, n'est-ce pas?

— Elle aurait joliment raison , quand on a sous le bras un vilain Chinois de ton espèce... on doit lui en faire de ces queues.

— Dérangez-vous donc, vous autres! vous ne voyez pas que c'est un prince qui est ici incognito avec sa cuisinière !...

— Tu crois, tourlourou!... moi je l'avais pris pour un marchand d'allumettes chimiques! Quant à son objet masqué, je gagerais qu'elle est vilaine comme cette dame qui vient là bas... en camargo. Bonjour, madame !

Après bien des mouvements de flux et de reflux , vous êtes enfin sorti de la foule ; si vous n'y avez pas perdu votre compagne, vous devez encore vous trouver heureux.

Vous désirez vous placer dans une loge; pas moyen : elles sont toutes louées. En prenant le matin plusieurs billets au bureau, on a droit à une loge; c'est une faveur dont on ne jouit pas lorsqu'on achette des billets au rabais.

LE H AI. DK 1. OPKRA.

Les loges qui ne sont pas louées sont encombrées de monde. Pas une seule place de libre; il en est de même au balcon.

Vous montez un étage; on marche un peu plus facilement dans

le couloir , excepté vers le milieu qui a vue sur l'entrée du foyer.

• Il y a là des banquettes qui sont toujours occupées et très désirées,

c'est encore un des endroits où l'on cause, où l'on s'arrête, où l'on

se donne rendez-vous, et par conséquent où il y a foule.

Vous vous adressez aux ouvreuses de loges... c'est comme aux premières... pas de place.

Vous montez encore un étage. Ici on se promène à l'aise; on n'est pas gêné , il y a peu de monde , excepté pourtant dans les loçes qui sont encore fort bien garnies. Vous' ne pouvez obtenir des

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places que sur le second banc. Vous ne vous trouvez pas bien, cl vous montez au dernier étage pour voir si vous serez mieux.

Le couloir des quatrièmes et de l'amphithéâtre est presque désert; c'est là que viennent causer quelques couples qui recherchent la solitude ou qui veulent échapper aux regards jaloux qui les poursuivent.

C'est aussi là qu'une laitière vient remettre sa coiffure dérangée, qu'une sultane rattache son voile qu'elle a manqué de perdre en galopant ; tandis qu'un Turc s'y promène avec son turban sous le bras, absolument comme s'il portait un tricorne. Un domino fatigué de son masque, vient l'ôter dans ce couloir et prendre l'air quelques instants à visage découvert. Un Espagnol cause dans un coin avec une Suissesse à laquelle il offre à souper; puis loin deux amants qui ne sont venus au bal de l'Opéra que pour se retrouver, se parlent avec feu et ne voient plus rien de ce qui les entoure.

Après vous être placés un moment dans une loge ou sur les banquettes de l'amphithéâtre, ce coup d'œil extraordinaire, ces mille bougies, cette musique délicieuse, ce brouhaha continuel vous étourdit ; vous pensez qu'il vaut mieux être avec ceux qui s'amusent que de les regarder de loin, comme un enfant que l'on met en pénitence, tandis que ses camarades se divertissent, et vous vous hâtez de redescendre, pour vous mêler aux saturnales, aux bacchanales de la salle.

En passant de nouveau devant le foyer , votre petit domino vous témoigne le désir d'y entrer; c'est là qu'il faut affronter les masses, qu'il faut de la force pour passer les portes. Vous voilà dedans... vous pensiez alors être moins foulé, au contraire vous l'êtes davantage. On met quelquefois plus d'un quart d'heure pour faire toute la longueur du foyer.

Aux deux extrémités, dans ces jolies petites rotondes entourées de divans, vous voudriez bien trouver une place. . .C'estfort difficile; il faut les guetter deux heures au moins... et encore! Il y a des personnes

LK BAL Dli L OPERA

qui vont s'asseoir là dès que le bal est ouvert, et qui n'eu bougent plus jusqu'à ee qu'on le ferme. C'est la place favorite de quelques hommes à bonnes fortunes, ou qui du moins ont la prétention de l'être. Ils vont se placer là en ayant l'air de dire à tous les dominos qui passent :

— Intrigue-moi donc... tu me feras bien plaisir.

Après avoir cru vous promener dans le foyer, vous désirez en sortir; c'est aussi difficile que pour y entrer; enfin vous êtes dehors.

Dans les couloirs les aventures s'offrent à vous sous tous les costumes.

— Paie-moi donc une limonade, je meurs de soif! dit un petit domino fripé à un jeune lion dont il vient de saiçir le bras. Celui-ci toise le domino du haut en bas et lui répond :

— Je te paierai tout ce que tu voudras, mais tu ôteras ton masque auparavant.

— Non, je Tôterai après!

— Merci ! j'aurais trop peur d'être volé!

— Malhonnête !

;i80 LE -BAL DE LOPÉRA.

— Tiens, adresse-toi à ce grand jobard qui passe là-bas... il a l'air de soupirer après une bonne fortune ; il sera assez bon enfant pour te payer même à souper, sans que tu te sois démasquée.

— Tu as raison. . . il a une tête à ça !

Et le petit domino quitte le jeune lion pour aller attaquer le jobard , mais il a été prévenu par un débardeur qui vient de s'emparer du bras de ce monsieur.

— 11 est pris! s'écrie le domino avec colère , c'est encore Atala.., qui vient de me le souffler.. Au bal de samedi dernier, elle m'a déjà fait manquer deux soupers! mais je me vengerai ! je ne lui rendrai pas le jupon qu'elle m'a prêté.

Pendant que tout ceci se passe, vous parvenez à une des entrées de la salle. Vous ne descendez pas l'escalier... la foule vous porte, et ordinairement vous vous trouvez en bas sans avoir posé le pied à terre.

C'est dans la salle que la folie la plus délirante a établi son séjour. Là, l'éclat des lumières vous éblouit, la musique vous captive, vous séduit, vous enivre. Quelle musique en effet! plus de cent musiciens excellents et qui sont conduits par le fameux M usartL

Voyez-le... il est là... debout... il donne le signal... Quel vigueur, quelle énergie, et comme ses airs sont dansants, entraînants, émoustillants. Comme ils marquent la mesure, comme ils mettent en train tout ce monde qui désire se livrer à la danse. Aussi, c'est depuis que Musard conduit l'orchestre des bals de l'Opéra que ces bandes joyeuses sont venues y établir leur séjour.

Mais déjà le signal est donné, tous les quadrilles s'agitent... Quelle danse... vous en êtes tout surpris... vous ne pouvez d'abord le croire... Eh quoi! on danse au bal de l'Opéra comme à la Chaumière, comme au salon de Flore, le cancan et quelquefois pis encore. Vous n'en revenez pas... mais vous regardez toujours... Vous vous dites que c'est fort mal, que c'est profaner le sanctuaire

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