‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 104 sur 111 · LE BAL DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

LE BAL DE L'OPÉRA

compagnant de leurs chants l'orchestre de Musard. Ne faites point de faux pas, jeune paillasse que l'exemple entraîne, et qui venez de prendre le bras d'une Alsacienne et de vous lancer avec elle dans le galop; si vous tombez, tant pis pour vous, le torrent ne s'arrête pas, il va toujours et on galopera sans façon sur votre dos. Quel tableau!... quelle danse î... quel délire... Il faut voir cela pour s'en faire une idée. Un poète a dit : « Il faut voir le carnaval de Venise et puis mourir. » Nous disons, nous : « Il faut voir un galop au bal de l'Opéra de Paris... et puis, aller se coucher. »

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UNE FAMILLE DANS LE PEUPLE

Ce que vous trouverez souvent à Paris, si toutefois vous voulez vous donner la peine de visiter les faubourgs et d'entrer dans la demeure des gens du peuple, c'est une famillle comme je vais vous en tracer le tableau.

Une femme qui n'a que trente ans habite dans une maison du faubourg Saint-Antoine ; elle occupe, dans le fond d'une cour assez sombre, un petit appartement au quatrième étage et composé seulement de deux pièces.

Cette femme est veuve depuis trois années, et son mari, ouvrier ébéniste, lui a laissé quatre enfants à élever.

Les ouvriers de Paris se marient sans posséder souvent d'autre fortune que leurs bras et leur santé; ordinairement leur femme a aussi un état : ils travailleront chacun de leur côté, et ils pensent qu'ils gagneront toujours assez pour être heureux, d'autant plus qu'ils se marient par amour. Ce n'est plus guère que parmi le peuple que l'on fait de ces mariages-là.

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Mais ce qui arrive le plus vite chez ces jeunes ménages d'ouvriers, ce sont les enfants.

Pourquoi les enfants viennent-ils plus promptement et sont-ils plus nombreux dans les basses classes que chez les riches?... C'est probablement encore la suite des mariages d'amour.

Dans la haute société, avec trente mille francs de renie, un homme fait souvent la grimace quand sa femme lui annonce un troisième enfant; il dit :

— J'avais déjà un garçon et une fille, c'était bien assez... 11 me faudra dépenser de l'argent pour l'éducation de mon fils... 11 m'en faudra ensuite pour marier ma fille!... Je n'avais pas besoin qu'il m'arrivât encore un enfant... Celui-là est de trop... C'est très fâcheux?... c'est un cadeau dont je me serais bien passé.

Dans la classe ouvrière, où l'on vit au jour le jour, le plus modeste ménage ne se plaint pas quand la providence lui envoie un enfant de plus. Les pauvres gens craindraient d'offenser Dieu en

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murmurant contre les suites naturelles de leur amour, et lorsque la femme vient en rougissant annoncer à son mari que bientôt ils auront un troisième ou un quatrième gage de leur tendresse, le mari embrasse sa femme en lui disant :

— Un enfant de plus... eh bien! je travaillerai avec plus d'ardeur encore!... Je me lèverai avant le jour, je me coucherai plus tard, et nous trouverons bien encore de quoi nourrir celui-là!

— Eh d'ailleurs ! répond la mère, on est bien dédommagé de ses peines... de ses fatigues, lorsque l'on a près de soi un enfant de plus à caresser, lorsque l'on voit sa petite ligure qui vous sourit et qui demande un baiser.

Vous voyez que tout cela ne ressemble pas aux réflexions du monsieur qui a trente mille francs de rente.

Il en était arrivé ainsi dans le ménage de l'ouvrier ébéniste. Sept années seulement s'étaient écoulées depuis qu'il avait épousé la femme de son choix, et déjà celle-ci l'avait rendu père trois fois, et elle portait encore dans son sein un nouveau fruit de leur union, et ces gens-là ne se plaignaient pas ; ils se trouvaient très heureux, parce que le mari avait toujours du travail; que la femme, tout en soignant ses enfants, trouvait encore le temps de faire de petits ouvrages dont le produit lui permettait de donner quelques douceurs à ses marmots, et enfin parce que sa petite famille venait à ravir, et que les joues de l'enfant du peuple sont presque toujours fermes et roses, tandis que l'on a souvent bien de la peine à faire vivre celui qui est déjà riche en naissant.

Par exemple, pour trouver dans le produit de son travail de quoi soutenir son ménage et élever ses enfants , il fallait que l'ouvrier n'allât pas à la guinguette le dimanche et le lundi; il fallait aussi qu'il passât sans s'y arrêter devant les marchands de vin et les débits de consolation. C'est ce qu'il faisait, et il ne s'en trouvait pas moins heureux; il est même présumable qu'il l'était davantage; que s'il se fût abandonné à l'ivrognerie et à la fainéantise; car dans

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le peuple, comme dans les hautes classes de la société, il y a des âmes pures qui savent apprécier les jouissances qui ne laissent après elles ni dégoût ni remords.

Mais la bonne conduite, la probité, l'amour du travail ne mettent pas à l'abri des coups du sort. A la vérité, s'il en était ainsi, probablement tout le monde se conduirait bien et il n'y aurait aucun mérite à être vertueux.

L'honnête ouvrier, atteint d'une maladie grave, mourut lorsque sa femme venait depuis quelques jours seulement de mettre au monde leur quatrième enfant.

Cette femme perdait un époux qu'elle adorait et qui la faisait vivre; elle restait veuve avec quatre enfants dont le plus âgé n'avait que sept ans. Pour bien des femmes c'eût été un motif de désespoir, de découragement, et le découragement mène quelquefois aux résolutions les plus funestes ; mais la veuve de l'ouvrier regarda ses enfants qui n'avaient plus qu'elle pour subsister : elle comprit qu'avant tout il fallait avoir de la force d'âme, du courage; elle

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comprima sa douleur, renfonça ses larmes, et ne s'occupa plus qu'à se procurer assez de travail pour pouvoir donner du pain à sa famille.

Il y a dans le peuple de ces âmes nobles et fortes que la peine, les privations, le travail le plus rude ne sauraient effrayer, et qui prennent sans murmurer toutes les misères que le ciel leur envoie, comme si le malheur leur était dû.

Un grand courage vient toujours à bout de ce qu'il veut entreprendre. À force de travail, cette pauvre veuve accomplit sa tache; elle se lève au point du jour, elle veille fort tard devant une lampe fumeuse qui l'éclairé à peine ; dans la journée, elle ne perd pas une minute, une seconde de son temps; constamment assise contre sa fenêtre, elle travaille à l'aiguille, et sa main la fait aller avec une agilité surprenante; elle est devenue assez habile pour faire à elle seule l'ouvrage de deux ouvrières, mais aussi ses enfants ne manquent de rien ; et à force d'ordre, de soins, d'économie, elle trouve encore moyen de donner à son modeste intérieur un aspect de propreté, de rangement qui ressemble presque à de l'aisance.

Pour cette femme il n'est ni fête, ni dimanche ; il n'y a jamais ni promenade, ni plaisir, ni repos, et cependant elle ne se plaint pas, et maintenant que trois années se sont écoulées depuis la mort de son mari, elle recommence à sourire en regardant ses enfants, et sent qu'elle peut encore éprouver quelque bonheur sur la terre.

Sa famille se compose de trois filles et d'un fils. Son fils est le plus jeune ; sa fille aînée approche de sa dixième année, et déjà elle veut travailler aussi, elle se félicite de pouvoir bientôt venir en aide à sa mère. Chez les enfants du pauvre, on se fait une joie, un bonheur de pouvoir par son travail soulager, aider ses parents, c'est une gloire, c'est un honneur après lequel on aspire; comme dans les classes riches de la société les jeunes gens aspirent après le moment où ils pourront aller seuls dans le monde, et les jeunes personnes après celui où elles seront mariées.

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Chez La veuve de l'ouvrier, les enfants ne pensent qu'à aimer leur mère, et ils voudraient déjà être en état de lui prouver leur amour. Entrez chez cette femme si laborieuse, et contemplez le tableau qui est devant vos yeux. Elle est encore jeune et belle cette femme qui passe sa vie à travailler sans cesse; mais elle ne s'occupe plus de cela; elle a oublié sa jeunesse, elle ne sait plus qu'elle peut encore plaire. Cependant quelques hommes ont essayé de le lui faire entendre; elle ne les a pas écoutés, ou bien elle leur a montré ses enfants en leur disant : Voilà maintenant tout ce que je dois aimer.

Quelques ouvriers ont offert d'épouser, sans être effrayés par la vue de la nombreuse famille , mais la veuve a répondu à leurs propositions :

« Eh! si avec vous j'avais d'autres enfants, ceux-ci ne pourraient-ils pas me reprocher la part de tendresse que je donnerais aux vôtres?»

C'est une telle femme qui habite une bien modeste chambre dans le faubourg Saint- Antoine; elle travaille sans cesse, mais elle chante quelquefois pour amuser ses enfants. La fille aînée à qui elle a appris à lire, enseigne maintenant la lecture à sa sœur âgée de sept ans; une autre qui n'en a que cinq écoute déjà la leçon pour tâcher de retenir quelque chose, et le petit garçon, qui n'a que trois ans à peine, se roule dans la chambre en disant qu'il voudrait être grand et travailler pour acheter de beaux joujoux à sa maman.

Ne croyez pas que ce séjour annonce la misère : non, tout est rangé, tout est propre ; les enfants sont habillés chaudement ; il n'y a pas un trou, pas un accroc à leurs effets, qui sont entretenus, raccommodés avec soin. Le dimanche, la veuve se lève plus tôt, alin de blanchir elle-même toutes les petites robes , tous les vêtements de sa jeune famille, et lorsque par hasard elle sort un moment pour promener ses enfants, chacun admire leur tenue, leur propreté, et la pauvre mère est heureuse et fière de pouvoir les faire sortir sans que leur vue inspire? la pitié.

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Quand vient L'heure des repas, la veuve donne à chacun de ses enfants sa portion de pain; ils ont assez, mais ils n'ont que juste le nécessaire, et pourtant quelquefois un plus pauvre encore vient frapper à la porte de la mère de famille et réclamer des secours que les riches n'accordent pas toujours; mais la veuve ne les repousse jamais, et s'approehant de ses enfants, elle leur dit :

— Mes enfants, voilà quelqu'un qui a encore moins que nous, car nous avons assez pour vivre, et il n'a pas lui de quoi avoir du pain. Retranchons un peu à chacun de nous; cela ne nous privera qu'un peu, et cela sera beaucoup pour lui.

A ce discours, les enfants présentent à leur mère la part de pain

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qu'elle vient de leur donner; sur chacune de ces parts la veuve en ôte un peu, en ayant soin d'en prendre beaucoup sur la sienne, et elle remet tout cela à celui qui est venu implorer sa charité.

Loin de se plaindre de voir leur portion diminuée , les enfants de la veuve sourient à leur mère :

— Tu aurais pu m'en prendre davantage, dit l'aînée.

— Moi, je n'ai pas faim aujourd'hui, dit une autre, et il n'est pas jusqu'au petit garçon qui ne s'écrie :

— Il fallait donner tout mon pain. . . je ne suis pas gourmand, moi ! D'ailleurs j'en mangerai beaucoup quand je serai grand.

Alors la digne veuve se trouve encore bien heureuse en embrassant ses enfants.

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