‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 3 sur 111 · BOUQUETIÈRES EN BOUTIQUE · texte numérisé non relu

BOUQUETIÈRES EN BOUTIQUE

L'actrice envoie sa mère chez l'entrepreneur de bouquets : une actrice doit toujours avoir une mère... Quand elle n'en a pas, elle en loue une, c'est-à-dire qu'elle donne ce titre à une vieille femme qui se chargera d'en remplir l'emploi , moyennant le logement , la nourriture à discrétion , et tous les petits bénéfices qu'elle pourra se procurer.

La mère de l'actrice va donc chez l'entrepreneur de bouquets, et lui dit :

— Ma fille est superbe dans le dernier rôle qu'elle vient de créer* Llle efface tout ce qu'on a vu de plus beau au théâtre... C'est ravissant, c'est étourdissant... mais le public est si jobard! Quand on ne lui crie pas aux oreilles que l'on a du talent, quand on ne se fait pas mousser, enfin , il est quelquefois des années sans s'apercevoir que l'on joue bien... Il serait même assez bête pour vous siffler, si on le laissait faire! Mademoiselle X , qui joue comme une

seringue, vient d'être assommée de bouquets ! On sait bien d'où cela vient!... un petit avoué qui mange son étude pour elle!... Enfin c'est égal, ma fille ne peut pas rester en arrière. Je veux lui faire la galanterie d'une pluie de fleurs... ce soir, après son troisième acte... qu'est-ce que cela me coûtera?

— En voulez-vous beaucoup?

— Dam! je veux que ce soit bien nourri.... que cela parte de tous les points de la salle... des avant-scènes surtout... c'est bon genre , et ça fait enrager les autres.

— Alors il vous faut bien trente bouquets?

— Va pour trente bouquets! ma fille en mériterait bien trois mille, mais trente ce sera assez. Combien cela coùtera-t-il ?

— Cinquante francs.

— Fichtre! voilà une pluie un peu chère : c'est à plus de trente sous le bouquet.

Les Heurs sont chères. D'ailleurs est-ce qu'il ne faut pas paver le monde que j'emploie... mais les bouquets seront beaux.

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— Pas de trognons de choux dedans, surtout, connue on a fait pour notre seconde amoureuse , qui en a reçu un dans l'œil , qu'elle a manqué d'être borgne... C'était une galanterie d'un Titi des troisièmes.

— Soyez tranquille, les bouquets seront beaux et bien garnis.

— A la bonne heure... Va donc pour cinquante francs. Je ferai des économies sur autre chose... je retrancherai un sou de mou à notre chat. Ce polisson-là nous ruine avec son mou. Trente bouquets, c'est entendu, et que ce soit bien jeté. D'ailleurs votre monde doit en avoir l'habitude.

— Vous serez contente.

— Je l'espère! Si je n'étais pas contente pour cinquante francs. Justes dieux ! j'aurais pu acheter deux pâtés de foie gras avec ça. Enfin , si ça pousse ma tille , ces cinquante francs-là feront des petits

L'entrepreneur de pluie de tleurs se fait payer d'avance ; c'est une précaution qui n'est jamais inutile. La mère de l'actrice s'en retourne annoncer à sa tille qu'elle aura le soir un triomphe magnifique , ei on attend avec impatience ce moment.

il arrive enfin : la pièce est jouée ; l'actrice a été fort mauvaise , mais cela est fort indifférent à l'entrepreneur de pluie : il fait lancer la sienne par ses gens ; les bouquets partent de divers points de la salle, mais surtout du paradis, et viennent tomber aux pieds on sur le nez de l'actrice ; celle-ci s'incline d'un air confus ; le public rit, la toile tombe, et les autres actrices sont vexées.

Malheureusement, la mère de celle qui vient d'obtenir ce triomphe en détruit bientôt tout l'effet : elle arrive sur le théâtre avec un énorme cabas, comme pour ramasser les bouquets que l'on vienl de jeter à sa fille, mais en effet dans le but de les compter, et pour s'assurer si elle en a bien eu pour ses cinquante francs.

Après avoir ramassé tout ce qui était sur le théâtre, cette dame va fureter dans tous les coins, dans les coulisses... et jusque dans

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le iroii du souffleur; elle frappe du pied avec colère; enfin ue pouvant plus se contenir, elle s'écrie :

-Je suis volée!... le gredinî... J'avais commandé trente hou quets, je n'en trouve que vingt-quatre... Il m'en manque six!...

mais ça ne se passera pas comme ça

Un doit juger si cette sortie tait rire les autres actrices, et si l'on plaisante alors sur la pluie de fleurs que la camarade vient de recevoir!.:.

Mais celles qui font le plus de plaisanteries sur cette aventure ne se gêneront pas pour se faire ainsi arroser de fleurs, seulement elles recommanderont à leur mère de ue pas aller faire le compte des bouquets après leur triomphe.

\as pluies de fleurs, au théâtre, ne sont pas toujours de commande ; celles qui s'exécutent spontanément, et par le vrai public,

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