‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 32 sur 111 · DIVA A" S · texte numérisé non relu

DIVA A" S

ries étrangers] Pauvres Parisiens! vous étiez bien plus Français quand vous ne fumiez pas !

Entrons dans un estaminet. Une atmosphère chaude, épaisse, y règne constamment; mais, si vous êtes habitués de l'endroit, loin de vous être désagréable, l'odeur de la fumée de tabac vous fait plaisir et vous l'aspirez avec délices.

Presque toutes les tables sont occupées : ici l'on boit de la bière , là-bas on boit du vin, plus loin du café, des liqueurs. On ne prend pas de glaces dans un estaminet, on y consomme fort peu de limonades et de bavaroises. En revanche, à chaque instant, vous entendez ce cri :

— Du feu, garçon!... Garçon, du feu!

On lit les journaux, on cause, on a quelquefois sa pipe qui reste à l'estaminet ; mais chaque pipe est numérotée, ou bien les fumeurs

ESTAMINETS. — DIVANS. 1 3 t

y font une remarque ; il serait d'ailleurs difficile de les tromper : un bon fumeur connaît sa pipe aussi bien et quelquefois mieux que sa maîtresse, et il ne ferait jamais à celle-ci le sacrifice de l'autre.

On joue au billard, on fait la poule; on joue aux cartes: le piquet et l'écarté ne sont point bannis de l'estaminet. Lorsqu'on veut s'y livrer, le garçon met sur votre table un grand carré de bois recouvert d'un tapis vert, et vous avez sur-le-champ une table de jeu.

On pratique aussi beaucoup le domino dans les estaminets; là, c'est une partie à quatre , à laquelle se livrent des amateurs intrépides, qui se renvoient avec une égale satisfaction le dez demandé par leur associé et une bouffée de tabac. Plus loin c'est une grave partie à deux. Les adversaires ont déjà plusieurs bouteilles vides, rangées symétriquement contre leurs dominos, el qui prouvent que les combattants ont eu fréquemment besoin de s'humecter.

Les habitués d'estaminets apportent rarement un grand soin à leur toilette.

Le véritable fumeur est philosophe comme Diogène et insouciant comme Buis; pourvu qu'il porte avec lui sa pipe et du tabac , il saura se passer de tout le reste. Il n'a pas besoin d'argent, et il est certain que cela ne l'empêchera pas de boire autant qu'il aura soif , parce qu'il y a entre les fumeurs une confraternité, un échange de bons procédés que l'on trouve trop rarement chez les hommes, et qui peut-être plaide éloquemment en faveur de la pipe.

A la rigueur, le fumeur pourrait même se passer d'avoir sur lui du tabac; h' principal c'est qu'il ait sa pipe, sa bonne pipe si bien culottée!... et qui est pour lui ce qu'est pour l'Espagnol sa bonne dague de Tolède ; tout le reste, il le trouvera à l'estaminet.

Voyez ce ^rand homme, bien bâti, quoique un peu trop musculeux; à sa mine, à sa tournure, vous devez reconnaîtra

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