‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 41 sur 111 · LA SORTIE DU SPECTACLE · texte numérisé non relu

LA SORTIE DU SPECTACLE

d'en sortir aussi; il met son gant, boutonne son habit ou son pale lot, tout en regardant autour de lui, cherchant à voir et à être vu. S'il aperçoit une personne de connaissance, il lui crie :

— Eh! bonjour, mon cher!... Comment, tu étais aussi à l'Opéra? je ne t'ai pas vu!

— Ni moi non plus.

— J'étais cependant au balcon. Je suis très content... belle musique! délicieuse musique!

— Est-ce la première lois que tu voyais cette pièce?

— Oh ! grand Dieu ! Je l'avais vue déjà vingt fois au moins. . . mais je ne m'en lasse jamais.

Un autre va à la sortie de l'Opéra ou des Bouffes, pour voir les toilettes, lorgner les femmes, remarquer les figures, afin de pouvoir aussi dire ensuite:

— Voilà une personne que je vois très souvent aux Bouffes. Ce vieux monsieur est un habitué de l'Opéra.

Ceux qui aiment les émotions fortes, et n'ont pas même le moyen de s'en procurer en achetant une contre-marque, vont se placer devant les théâtres où l'on joue du drame, et là ils recueillent des fragments de conversations sur la pièce; quelquefois ils interrogent jusqu'au pompier et au garde municipal de service; et quand ils ont pu réunir cinq ou six opinions, ils en savent assez pour deviner toute l'intrigue de l'ouvrage, et ils sont très satisfaits; il leur arrive même de faire à d'autres le récit de la pièce qu'ils n'ont pas vue. Dans leur quartier, comme on les voit rentrer tard et qu'ils ont soin de dire qu'ils viennent du spectacle, on va les consulter sur le mérite d'un ouvrage; leur portière, en allumant leur rat de cave, ne manque pas de leur dire :

— Etes-vous content... ça a-t-il ben marché?

L'individu qui n'a assisté qu'à la sortie prend un air capable, en répondant :

— « Pour marché... oui!... d'abord cela a été jusqu'à la fin.:.

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« ensuite, pour vous dire que l'intrigue est bien suivie... je ne l'af- « tirmerai pas... c'est un peu décousu, mais au total c'est un succès « d'argent... il n'y avait qu'une voix là-dessus. »

A la sortie d'un théâtre, bien des personnes portent sur leur figure l'impression que le spectacle leur a fait éprouver.

Voilà une jeune fille qui a les yeux gros, elle a pleuré; cardans la pièce un amant a. trahi sa maîtresse pour en épouser une autre, tM elle s'est identifiée avec cette situation, parce que depuis quelque temps son amoureux la néglige; elle craint qu'il ne fasse comme le séducteur qu'elle vient de voir.

Cette dame est bien pâle, en s'appuyant sur le bras de son mari. On a joué un ouvrage où l'adultère forme la base de l'intrigue, et reçoit à la fin un terrible châtiment. Cette dame a été très mal à son aise pendant toute la représentation ; elle a trouvé le spectacle trop long, elle ne veut pas y retourner de long-temps.

Voilà des femmes en bonnets, en robes d'indienne, qui rient encore en descendant l'escalier; elles ont ri pendant tout le courant du spectacle, et l'on jouait un drame très noir; il y a des personnes qui prennent tout du bon côté.

Voilà un petit homme tout bleu, tout rouge, tout colère, il fait de gros yeux qu'il roule autour de lui en cherchant à faire sortir sa tèie de la foule qui le presse et le cache. Ce petit homme est outré, exaspéré, parce que dans le vaudeville qu'il vient de voir il y a des plaisanteries sur les bonnets de coton, et qu'il vient d'acheter un fonds de bonneterie pour se livrer spécialement à ce genre de commerce; il monte sur ses orteils, en criant bien haut :

— C'est affreux! c'est indigne!... c'est épouvantable!... Les vaudevillistes se permettent tout maintenant! 11 n'y a donc plus de censure!.. S'il y a une censure, pourquoi soulfre-t-elle qu'on se moque des bonnets de colon, qu'on les tourne en ridicule... j'en vends, moi, des bonnets de coton... on veut donc que je ferme boutique,., que je dépose mon bilan... Mais j'irai me plaindre demain à mou

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commissaire de police... Je ferai une pétition à la Chambre des Députes... Le gouvernement doit protéger les bonnets de coton... et je ferai fermer le théâtre.

A côté de ce petit homme, dont la colère fait rire toutes les personnes qui l'entourent, une dame jeune et jolie, tournure élégante, formes gracieuses, donne le bras à un monsieur qui n'est pas jeune, qui n'est pas beau et qui semble avoir hâte d'être hors de la foule.

Il y a dans les yeux de cette dame une expression si tendre, sa bouche a un sourire si agréable, qu'il est impossible que tout cela ne s'adresse pas à quelqu'un. Une femme jolie, l'est toujours, mais il y a des moments où elle l'est bien plus encore, c'est lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a fait une conquête et que cette conquête ne lui déplaît pas. Alors il se fait dans ce charmant visage un travail de

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coquetterie qui donne sur-le-champ à tous les traits une expression de plaisir, de tendresse, de volupté indéfinissable; ordinairement on ne fait pas tout cela pour rien.

Mais regardez derrière la jolie femme, et vous devinerez pour qui est le charmant sourire, en apercevant un fort beau garçon de vingt-huit à trente ans bien cravaté, bien habillé, et qui doit marcher bien près de la robe de cette dame... si toutefois il ne marche pas dessus.

Au spectacle, le beau garçon s'était placé aussi derrière cette belle personne, qui était à la galerie; il n'a pas pu lui parler, puisque le vilain monsieur, qui pourrait bien être un mari, ne s'est pas éloigné un moment, mais les yeux ont fait un service très actif, et leur conversation semblait fort animée. Enfin, à la sortie, le jeune homme a suivi la jolie femme, de manière à être tout près d'elle; c'est une chose bien dangereuse que la sortie d'un théâtre, car, dans la foule, une dame ne peut guère empêcher qu'une main ne touche son bras, et quelquefois sa taille; que l'on ne lui dise quelques mots téméraires dans l'oreille; il a y même des audacieux qui vont jusqu'à glisser des billets doux dans un gant, dans une poche, sous une colerette, et une femme est trop foulée alors pour avoir la faculté d'empêcher ces choses-là.

Quand on est au spectacle avec une dame dont la beauté ou la gentillesse peut être remarquée, il est prudent d'attendre, pour sortir de la salle, que toute la foule soit écoulée.

Voilà un de ces hommes connus sous le nom de viveur, de bambocheur. Ces messieurs ne vont au spectacle que pour y faire une connaissance, et ils exploitent si bien la salle depuis le haut jusqu'en bas, qu'ils finissent toujours par faire leurs frais, ce qui signifie trouver ce qu'ils cherchent. A la vérité ces messieurs ne sont pas difficiles, et plutôt que de ne point trouver une femme à reconduire, ils emmèneraient nue ouvreuse de loges ou la marchande de bouquets.

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