H>0 LIS MARCHANDS DE VIN
grands consommateurs, qui, dans une séance dune heure, se flattent de boire plusieurs litres de vin. Ils entrent, on marque l'heure absolument comme au billard. Mais qu'arrive-t-il ensuite? L'amateur, qui croit se régaler et veut bien employer son heure, boit coup sur coup, boit encore ; il n'a pas la peine de demander, on lui apporte du vin dès qu'on s'aperçoit qu'il en manque. Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'avant que l'heure n'ait sonné, notre homme est totalement gris et s'endort sur la table. Vous comprenez que Ton se garde bien de l'éveiller; on le laisse cuver son vin. Quand il s'éveille enfin et appelle le garçon , il se trouve qu'il a passé six ou huit heures chez le marchand de vin, et il doit les payer comme s'il avait bu continuellement.
Les marchands de vin sont ordinairement fréquentés par les ouvriers, les commissionnaires, les artisants, les fabricants en chambre. L'un entre un moment avec un ami; l'autre boit vivement son canon et retourne à son ouvrage ; celui-là vient pour y oublier les tracas de son ménage, celui-ci pour se réjouir d'avoir fait une bonne affaire. On trinque beaucoup chez le marchand de vin, et souvent l'ouvrier honnête et laborieux y choque son verre contre celui d'un fripon qu'il ne connaît pas ; le vin rend trop confiant. .
Mais si vous voyez chez un marchand de vin des gens élégants, des hommes dont les manières dénotent de l'éducation, méfiez-vousen, car ils ne sont pas là à leur place, et il est rare qu'un homme veuille sortir de sa sphère, sans avoir quelque but secret, quelque intérêt caché.
Encore une nouvelle industrie, qui ne s'exerce guère qu'à Paris ; mais aussi trouvez-moi une autre ville qui ait vingt théâtres, sans compter ceux de la banlieue.
Quand vous sortez du spectacle dans un entr'acte , vous êtes surle-cliamp assailli, entouré, pressé et presque arrêté par une foule d'individus d'assez mauvaise mine, les uns en veste, les autres en blouse, la plupart avec une casquette défoncée placée sur le côté de la tête, et les jambes dépourvues de toute espèce de bas. Ces gens-là viennent à vous, l'un devant, l'autre derrière, plusieurs de côté ; ils vous barrent le passage ; ils vous empêchent d'avancer, et tous vous tendent une main salle, noire, calleuse, qu'ils mettent presque sous votre nez, en vous criant :
— Pour moi, mon bourgeois...
- A moi, s'il vous plaît , si vous ne rentrez pas... Ah! monsieur, faites-m'en cadeau... quéque ça vous fait?.. i. 21
— Mon bourgeois, votr' contremarque..,
— Je n'ai jamais vu la comédie, moi...
— Oh! mon petit maître... soyez généreux!..,
— Ah! monsieur, donnez-la-moi!
Mais, depuis quelques années, comme probablement le public se montrait peu généreux, les gamins et autres particuliers qui se livrent à la contremarque se sont décidés à en faire tout-à-tait le commerce. Or, comme le commerce ne se constitue que de ventes et d'achats, voulant se livrer à la vente, ils ont commencé par acheter. Ainsi, à tout ce que Ton vous disait autrefois, et que du reste on vous dit encore, parce qu'il y a toujours des individus qui ne sont là que pour recevoir, d'autres particuliers, e! ceux-là sont
les véritables marchands de contremarques, onl ajouté c«is phrases ;
— Vendez-vous, monsieur?
— Monsieur veut-il s'en défaire?.,
— Combien en voulez-vous, bourgeois?
— Qui est-ce qui lave sa contremarque?
— Dix sous d'un parterre... qui est-re qui veut dix sous? j'en donne dix sous.
Ainsi la contremarque se vend maintenant comme la rente; elle a son cours, elle hausse, elle baisse, suivant le mérite des pièces que l'on joue ; elle est nécessairement plus chère à huit heures qu'à neuf, et à neuf qu'à dix. On pourrait acheter à terme, faire des spéculations sur fin spectacle, au lieu de fin courant.
Mais vous comprenez qu'il y a une guerre déclarée entre les véritables marchands de contremarques, qui en achettent et en vendent, et ceux qui ne font que les demander gratis; les premiers prétendent être les seuls maîtres des abords d'un théâtre. Quand ils aperçoivent ceux qu'ils appellent des galeux (c'est le terme consacré chez ces messieurs) , ils courent dessus et commencent par les repousser brutalement, en s'écriant:
— Veux-tu t'en aller, filou!... qu'est-ce que tu fais là?., tu maraudes dans notre ouvrage , tu viens nous manger notre pain sous notre nez, et tu crois que nous le souffrirons!
Quelquefois le galeux se regimbe; il ne veut pas se laisser expulser, il résiste en répondant:
— Ehben, quéque ça vous fait! si je veux rester là, moi!... estce que le boulevart n'est pas libre... Veux-tu pas me pousser... grand voleur!
— Tu vas décaniller tout de suite, ou j'appiatis ton mufle!
— Viens-y donc un peu pour voir!... Votre contremarque, mon bourgeois! Ah! merci, not' maître!
Si le galeux a obtenu la contremarque de quelqu'un qui ne veut pas rentrer au spectacle , les marchands sont encore plus furieux ,
ils tombent sur celui qui vient d'être ainsi favorisé et l'accablent de coups; l'autre se défend, crie: la foule s'amasse; on ne peut plus passer devant le théâtre; mais alors les sergents de ville et la garde municipale s'en mêlent; ils repoussent tout cela au large, en criant :
« Allons, canaille! voulez-vous aller vous battre plus loin, ou l'on va vous mener au poste! »
Les combattants s'éloignent, se séparent, la foule se dissipe, et pendant quelques minutes le calme est rétabli, et l'on peut presque passer facilement pour entrer et sortir du spectacle.
Depuis que l'on vend des contremarques à la porte des théâtres, il y a beaucoup de gens qui se donnent le plaisir d'y aller à neuf ou à dix heures ; on ne voit que deux pièces , quelquefois une seule ; mais c'est moins cher, et toutes les bourses n'ont pas le moyen de voir un spectacle entier.
Dans les théâtres où l'on finit ordinairement par une grande pièce, par un drame en plusieurs actes, celui qui ne vient qu'à dix heures ne voit jamais le commencement d'un ouvrage, mais il tâche de le deviner, ce qui n'est pas toujours facile dans les drames modernes. Il faut chercher alors à lier conversation avec un voisin , et l'on se fait raconter les premiers actes.
Il y a dans Paris des hommes fort estimables qui n'ont jamais vu que des derniers actes de pièces qu'ils ont toujours pris pour la pièce entière; ils n'ont rien compris à ce qu'ils ont vu, mais ils s'érigent ensuite en censeurs , en critiques , et il n'est pas rare de leur entendre dire :
« Les auteurs ont à présent la manie de faire des ouvrages trop « intrigués, trop embrouillés; c'est bien écrit, mais quant au fil « de la pièce, il est impossible de s'y retrouver, s
Ce qui ne manquera pas de vous frapper, si vous passez devant un théâtre lorsque le spectacle est déjà avancé, c'est toute la science, toute l'imagination, toute l'éloquence que déploie un marchand de
contremarques pour se défaire de sa marchandise, qui n'a plus aucune valeur quand le spectacle est terminé.
Voyez-le courir au devant des personnes qui viennent du côté du théâtre :
— Voulez-vous un orchestre, monsieur... orchestre adossé; voilà le second acte qui commence seulement... c'est une pièce qui fait fureur... préférez-vous une galerie de face... les meilleures places de toute la salle... il y a un décor entièrement neuf au dernier acte... c'est du plus fameux auteur de drame... c'est superbe! ça aura quatre cents représentations... Entrez donc... il y a de la place parlout.
H>(i \,ES MARCHANDS DE CONTREMARQUES.
Il y en a ({ui vont jusqu'à vous mettre la contremarque dans la main, en vous disant :
— Prenez... vous me paierez en sortant!
Les inspecteurs de police ont souvent fait la guerre, la chasse aux marchands de billets et de contremarques. Il n'y a pas grand mal à ce qu'un gamin reçoive la contremarque d'un individu qui ne se soucie pas de voir la fin du spectacle, ou bien à ce qu'un petit employé qui est obligé de retourner travailler jusqu'à neuf heures et demie dans sa maison de commerce, se donne ensuite le plaisir d'entrer dans un théâtre, ce qu'il ne ferait certainement pas si alors il lui fallait payer un billet au prix du bureau.
Ce qu'il faudrait empêcher, c'est que les marchands de contremarques, les maraudeurs, les gamins, et tous ceux enfin qui se livrent à cette industrie, n'encombrassent les abords d'un théâtre, au point que souvent, pour vous faire jour à travers tout ce mondelà, vous êtes obligé de boxer.
Les Parisiens, habitués aux spectacles, savent encore se dégager facilement des marchands de contremarques, mais un étranger, un provincial ne sait ce que lui veulent tous ces hommes qui viennent fondre sur lui, s'il a le malheur de sortir dans un entracte; cela n'a rien de rassurant... toutes ces mains tendues semblent vous demander l'aumône, ou chercher à vous débarrasser de votre montre et de votre mouchoir en même temps que de votre billet. ,
Un monsieur de province étant venu à Paris avec sa femme, tous deux se donnèrent bien vite !e plaisir du spectacle, c'est le premier que l'on veut goûter à Paris. Ils se rendent à un théâtre des boulevarts, alléchés par les onze actes promis sur l'affiche. Dans l'entr'acte nos deux époux sortent, avec l'intention d'aller se rafraîchir dans un café voisin. A peine sont-ils sur le boulevart , que des particuliers fort mal couverts les entourent, les cernent, en criant aux oreilles du monsieur qui tenait ses contremarques à sa main :
LES MARCHANDS DE COiVl REMARQl ES. I (i /
Voulez-vous vous eu défaire, mon bourgeois... allons, voyons lâchez-la.
— Faites-nous-en cadeau.
Moi je vous en offre quinze sous, c'est plus quelle ne vaut.
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Nos provinciaux, qui n'ont aucune idée du commerce auquel se livrent les particuliers qui les accostent, s'imaginent qu'on leur fait une proposition d'un tout autre genre. Le mari croit que c'est de sa femme qu'on lui offre de se défaire pour quinze sous, en assurant que c'est plus qu'elle ne vaut. La femme pense que ces hommes veulent l'enlever, la séparer de son mari, auquel on dit: Lâchez-la. Tous les deux «'prouvent une frayeur, une terreur qui les rend tremblants; ils se serrent I un contre l'autre, le mari en !i;illnili;iiil :
— Comment!... que je vous en fasse cadeau!... que je la lâche... par exemple... c'est du joli... votre proposition est infâme!
Et la femme s'écrie :
— Mon ami, ne les écoute pas... t'offrir quinze sous... ce sont des misérables. . . et on souffre de telles choses devant un spectacle. . . Ah! Dieu, quel séjour dangereux que ce Paris... sauvons-nous, mon ami...
— Oui, viens ma bonne... Me demander si je veux m'en défaire... quelle horreur! Laissez-nous passer, drôles que vous êtes, ou je crie à la garde...
— Sauvons-nous, mon ami... fuyons ces lieux...
Le mari et la femme se mettent à fuir sans oser regarder derrière eux, en se promettant bien de ne plus retourner au spectacle, parce que l'on court trop de dangers à la sortie; et de retour à leur hôtel garni, l'époux vertueux presse sa femme dans ses bras, et la considère avec attendrissement en s'écriant :
— M'en offrir quinze sous! ce n'était pas la peine de venir à Paris pour y recevoir un tel affront!
LES GAKMS.
Ceci ne peut pas s'appeler un hôtel garni, car en vérité jamais maison n'eut moins l'apparence d'un hôtel que celle où vous voyez écrit sur le mur ou sur une espèce d'enseigne : Ici on loge en garni, à la nuit.
Ces maisons-là ont, pour la plupart, un aspect sinistre qui n'inspire pas la confiance; de vieilles murailles noires, des fenêtres à guillotines et à petits carreaux, dont la plupart sont cassés, et raccommodés tant bien que mal avec des morceaux de papier; presque jamais de rideaux, mais des bas, de vieilles jupes qui sèchent au grand air; en bas presque toujours un marchand de vin borgne, ou une fruitière qui vend du charbon de terre; enfin pour entrée une allée sombre, 'noire, sale. Voilà ce que c'est qu'un garni ou on loge à la nuit.
Il est difficile de voir quelque chose de moins garni que les chambres dans -lesquelles onl met les locataires; mais les habitués de i. ±2
i 70 LES GARNIS,
ces garnis ne sont pas difficiles : ce sont, pour la plupart, des ouvriers qui depuis long-temps ne. travaillent plus; des fainéants qui voudraient toujours flâner et ne rien faire; des maraudeurs, des gouapeurs, quelquefois des malheureux qui n'ont plus d'asile, mais trop souvent aussi des repris de justice et des voleurs, qui ne veulent pas rester dans la rue où ils pourraient être arrêtés, et qui vont dans les maisons chercher encore des dupes ou tacher de se faire des collègues.
Pour quatre sous , quelquefois moins , vous avez le droit de passer la nuit dans un garni. Mais vous n'avez pas une chambre pour vous seul. On vous ouvre une chambrée déjà habitée quelquefois par une dizaine d'individus, élevés, comme les Tartares, dans le mépris des chemises, et qui ne savent pas ce que c'est que de se débarbouiller.
Figurez-vous une pièce de quinze pieds carrés à peu près ; point de papier sur la muraille , ce serait un luxe inutile , et d'ailleurs cela contrarierait les locataires qui ont l'habitude de faire, avec du charbon ou un bouchon brûlé , des dessins extrêmement variés sur les murs. Pour couchette une mince paillasse placée à terre dans un coin de la chambre, et sur laquelle est une grosse couverture de laine qui sert à garantir les dormeurs du froid et de l'humidité; point d'oreiller, de traversin, de drap, tout cela est inconnu dans ces chambres communes ; quelques tabourets de paille , un vieux poêle qui fume, une lampe qui éclaire à peine; voilà ce qui, dans la grande ville, sert souvent d'abri pendant une nuit à une quinzaine de ses habitants.
Vous trouvez de ces garnis dans les faubourgs, dans les quartiers populeux, et surtout du côté des halles. Autrefois le logeur ne devait recevoir aucun individu pendant une nuit sans que celui-ci ne lui eût montré son livret, ou du moins quelques papiers constatant son nom et son état. Mais les logeurs dont la morale est rarement sévère, et qui, avant tout, veulent tirer parti de leur garni, admet-