‹ La Grande ville (volume 4)Chapitre 92 sur 111 · LE CANAL · texte numérisé non relu

LE CANAL

opère sa jonction avec l'autre rive, afin d'être les premiers à passer, avant même que la chaîne ne soit ôtée.

Mais partout, en tout temps, en toute chose les hommes veulent se devancer entre eux, c'est à qui arrivera le premier et laissera les autres en arrière; le passage d'un pont du canal n'est qu'un faible aperçu de ce qui se fait dans toute la ville.

Vous êtes retenu dans votre lit par une légère indisposition ; votre médecin vous a défendu de lire, parce que cela vous fatigue les veux et la tête, et puis qu'en lisant il faut nécessairement sortir un peu son bras de dessous sa couverture, et que l'on peut prendre du froid.

Mais vous avez un petit garçon de neuf à dix ans qui lit très couramment Télémaque et Robinson ; il n'est pas à sa pension parce que c'est jeudi. Vous allez le faire lire près de vous, cela vous distraira et ne vous fatiguera pas.

Vous appelez votre petit garçon, et vous lui dites :

— Tu vas me faire la lecture, mon ami. Ah!... j'espère que tu es content. . . Faire la lecture à son père pendant qu'il est indisposé. . . voilà un emploi dont tu dois être fier.

Votre petit garçon n'a pas du tout l'air content : il préférerait le bilboquet ou les quilles à l'emploi dont vous le gratifiez. i. 39

LECTURE DU JOUIINAL.

Cependant il se résigne, et il répond en faisant la moue : Qu'est-ce que vous voulez que je vous lise, mon papa ? Tiens, prends le journal qui est là-bas sur la table... Je ne serai pas fâché d'être un peu au courant des nouvelles. Lis-moi le journal, cela t'amusera aussi.

Votre petit bonhomme va prendre le journal, il le développe, va s'asseoir contre votre lit, et commence la lecture :

- Assurance sur la vie humaine... Bénéfices certains... Votre fils s'arrête, en s'écriant :

Ah! mon papa... est-ce que c'est vrai cela... on assure la vie des gens?... Alors quand on est malade... on n'a pas peur de mourir... Fais-toi assurer, mon papa... comme ca, tu pourrais manger quand même le médecin le défendrait... Tu ne craindrais pas les indigestions... Ah! je voudrais bien être assuré, mon papa.

Vous avez beaucoup de peine à faire comprendre à votre fils que

LECTURE DU JOURNAL. Ai)î

l'assurance sur la vie n'empêche personne de mourir. Vous le priez de vous lire autre chose ; il lit :

— Capsules préparées au cubèbe et au copahu ; odeur agréable n'occasionnant ni nausées, ni coliques, et guérissant promptenient, sans rechute, les...

Vous arrêtez votre lecteur, en lui criant :

— Assez ! assez ! Je n'ai pas besoin que tu me lises cela. . .

— Oh! mon papa, mais il paraît que c'est bien bon ces capsuleslà... Ce n'est donc pas comme celles que l'on met sur un fusil pour servir d'amorce?

— Non, non, c'est autre chose.

— Oh! mon papa, je voudrais bien en manger de ces capsuleslà... Voudrez-vous m'en acheter pour me régaler?

— Veux-tu te taire, imbécile... Ce n'est pas tout cela qu'il faut lire... Vois donc plus loin...

Votre petit garçon fait encore la moue et se remet à lire :

— Topique contre le farcin, les glandes ; baume astringent contre le piètin, crapaud, crevasses, javart...

Vous vous retournez avec humeur dans votre lit, en vous écriant :

— En voilà assez!... Tu m'ennuies... Je ne veux pas en entendre davantage. Tu me lis des choses dégoûtantes!

— Dame, mon papa, je vous lis le journal. Vous m'aviez dit que cela m'amuserait... mais cela ne m'amuse pas du tout.

— Ni moi non plus, va-t'en, j'aime mieux dormir.

Assistons maintenant à la lecture du journal chez une dame du faubourg Saint-Germain.

C'est une vieille marquise fort riche qui a fait élever un de ses neveux, dont elle prend soin, dans les principes les plus sévères : elle le destine à l'état ecclésiastique, et, lorsque par hasard il n'est pas au séminaire, il ne faut pas qu'on prononce devant son neveu un mot un peu gai : il ne faut pas que l'on s'entretienne d'histoires, d'aventures où il est question d'amour. Enfin, il faut éviter de parler

de la moindre chose qui pourrait attirer sa pensée sur des objets qui s'écarteraient de la plus sévère décence.

La vieille marquise est dans son salon, assise sur un divan ; elle souffre d'un rhumatisme qui l'empêche de se remuer.

Son neveu est à dix pas d'elle, assis sur le tout petit bord d'une chaise, tenant ses yeux baissés sur le parquet, et ne répondant à sa tante que par des monosyllabes. La vieille dame qui s'ennuie beaucoup , et que la conversation de son neveu ne distrait pas de ses souffrances, lui dit enfin :

— Prenez le journal qui est sur ma causeuse... Je n'ai pas pu lire aujourd'hui... Je ne puis pas me remuer... Faites-moi un peu la lecture. Mon journal est grave... il est dans les bons principes, et sa lecture ne saurait être dangereuse pour vous.

Le jeune homme s'incline, se lève, va prendre le journal, revient s'asseoir sur le bord de sa chaise, et lit d'une voix haute et intelligible.

— Des hémorroïdes : moyen de les traiter, de les guérir, de les prévenir même, sans employer de suppositoires. Les hommes en étant plus généralement affecté que les femmes, et le frottement de leur pantalon occasionnant sur cette partie .. .

— Finissez!... finissez bien vite! s'écrie la vieille marquise en s'agitant sur son divan... 0 mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela?

— Je vais finir, ma tante ; il n'y a plus que quelques lignes, reprend le jeune homme, et il poursuit :

— Occasionnant sur cette partie délicate de leur personne .. .

— Mais assez, monsieur; taisez-vous bien vite!... Est-il possible de me lire des choses pareilles !...

— Ma tante, c'est sur le journal... C'est vous qui m'avez dit de vous le lire.

— Je ne conçois pas cela! 11 faut que ce soit une erreur commise par l'imprimeur!... Passez, monsieur... Lisez-moi bien vite autre chose, que j'oublie ce vilain article.

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Le jeune homme reprend à haute voix :

— Clyso-pompe d'un emploi aussi utile qu'agréable, qui tient entièrement dans une boîte et que l'on peut porter sur soi pour aller en société. La manière de s'en servir est aussi simple que commode; vous vous mettez à cheval sur une chaise et vous introduisez le canon...

Les gémissements de la vieille dame interrompent encore le jeune homme ; il regarde sa tante, qui essaie de remuer les bras et de frapper du pied, en balbutiant :

- Mais voulez-vous bien vous taire, mon neveu! Comment osezvous lire ces affreux détails... C'est odieux! c'est révoltant !

- Ma tante, c'est le journal... Je n'invente rien, moi... je lis...

— Dans quel siècle vivons-nous ! Mettre de telles choses sur un journal que j'estimais... Je n'en reviens pas...

— Voulez-vous que je passe à autre chose, ma tante?

— Je ne sais si je dois encore vous écouter. . .

— Voici un autre article , ma tante , qui vous fera peut-être plaisir.

Et le jeune homme lit ;

— Traite de la syphilis. Depuis que Le hop fameux Christophe Colomb nous a rapporte en Europe cette...

Ici la marquise pousse de véritables hurlements, et malgré son état de souffrance, elle retrouve assez de force pour se lever, aller à son neveu, lui arracher le journal des mains et le jeter au feu.

Voyons maintenant chez de bons bourgeois du Marais. Ils ont une petite fille de huit ans, fort gentille, fort espiègle, et qui, comme on dit vulgairement, apprend tout ce qu'elle veut. La petite fille a bien voulu apprendre à lire, afin de savoir de ces beaux contes, de Ces belles histoires qui vous font peur le soir quand on mouche la chandelle. Mais l'enfant a déjà dévoré tous les livres qu'on lui a donnés, et elle demande toujours à lire, si bien que la maman, qui fort souvent n'a pas le temps de regarder le journal auquel son mari est abonné, a dit à sa petite fille :

— Tu me liras le journal tous les soirs, pendant que ton père ira à son café.

La petite a sauté de joie, parce qu'on lui a dit que le journal était rempli d'histoires, d'assassinats, de vols, d'incendies, enfin de choses 1res divertissantes et fort capables de lui faire encore peur le soir. Elle attend avec impatience le moment de remplir ses fonctions de lectrice.

Enfin, après le dîner, le papa sort suivant son habitude pour aller à son café ; la petite fille reste avec sa mère et sa grand' maman, bonne femme de soixante-dix-sept ans qui est un peu en enfance ; elle s'empresse de prendre le journal ; sa mère a pris sa tapisserie,

LECTURE DU JO li UN AI..

la grand'maman s'esl l'ait donner son tricot auquel elle croit travailler, sans s'apercevoir que depuis cinq ans elle fait toujours le même bas, et l'enfant entame la lecture du journal :

— Maison d'accouchements, tenue par une sage-femme qui a reçu des leçons des premiers accoucheurs de Paris. Les personnes de famille qui ont une faiblesse à cacher peuvent se présenter voilées et...

La maman interrompt la petite fille, en lui disant :

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— Ma chère amie, c'est fort ennuyeux ce que tu nous lis là! Je n'y comprends rien... Passons... passons à autre chose...

La vieille grand' mère, qui croit qu'il s'agit d'une table d'hôte, dit en branlant la tête :

— Je sais ce que c'est!... On y va pour cinquante sons... On a trois plats et du dessert... J'y ai été souvent... Mais on v donnait toujours du haricot de mouton, et je n'aime pas cela...

La petite tille, qui est fort espiègle, regarde sa grand' mère d'un air malin, en disant :

— Est-ce que vous aviez une faiblesse a cacher, bonne maman ?

— Vous êtes une petite sotte, ma fille, dit la maman ; vous parlez de ce que vous ne comprenez pas!... Vous ne devez rien entendre à ce que vous venez de lire... Cela regarde les médecins... Une faiblesse veut dire un défaut de conformation dans les personnes.

— Oui, oui, reprend la vieille, j'en ai caché beaucoup de ces pauvres petits... moi; c'était les carlins que j'aimais; à présent on préfère les épagneuls, je ne sais pas pourquoi! Les carlins sont bien plus aimables... J'en portais toujours un sous mon châle quand je sortais.

La petite fille fait une mine fort drôle, comme si elle voulait dire à sa mère ; Je comprends très bien ce que j'ai lu. Puis elle reprend le journal et lit :

— Bandages , ceintures d'un nouveau genre pour les lier nies et descentes, par brevet d'invention : les hommes qui vont souvent a cheval et qui ne portent pas de. . .

— Ah! qu'est-ce que tu nous lis encore là! s'écrie la maman qui a rougi pour sa fille. Les journaux deviennent donc des amphithéâtres d'hôpitaux à présent!... Je ne comprends pas alors qu'ils puissent trouver des lecteurs ! . . .

— Maman, il est question de ceintures d'un nouveau genre, dit la petite fille. Mais, est-ce que les hommes portent des ceintures... Je croyais qu'il n'y avait que les femmes qui en mettaient par dessus leur robe. Qu'est-ce que c'est donc que ces ceintures-là? Où donc les mettent-ils, les hommes?... Veux-tu m'en acheter une pour mettre le dimanche quand nous irons promener sur les boulevarts?

— Eh! non, ma chère amie, ceci regarde les bossus ; c'est pour les redresser, et voilà tout.

— Oui, dit la grand' maniai), j'en ai porté long-temps, moi; ça m'allait très bien... et des caleçons aussi.

— Mais vous n'étiez pas bossue, grand' maman?

— Allons, ma tille, assez de réflexions... Lisez-nous autre chose... dit la maman, qui commence à se repentir d'avoir donné le journal à sa fdle.

La petite reprend sa lecture :

— Dartres^ maladies de peau, maladies cutanées et autres affections chroniques résultant de galanteries (fui...

La maman n'en veut pas entendre davantage ; elle ôte le journal des mains de sa fille, et le déchire en morceaux en s'écriant :

— En voilà bien assez, mon enfant; désormais je te jure que tu ne me liras plus le journal.

— Pourquoi donc, maman! s'écrie la petite fille. On annonçait des galanteries... cela doit être bien gentil... Ce sont sans doute des messieurs qui font des cadeaux aux dames... et vous ne voulez pas que je finisse?

— Je sais ce que c'est, dit la grand' mère en secouant la tête : j'en ai eu une douzaine au moins... C'était la mode alors... On les garnissait de fourrures du haut en bas.

Tout ceci est exact : nous n'avons fait qu'indiquer par quelques mots ce que l'on trouve maintenant tout au long sur les annonces qui remplissent une grande partie des journaux de Paris. On ne permettrait pas à une jeune personne de regarder sur les murs, si elle pouvait y lire des choses pareilles... et on les met sur les journaux qui vont dans les salons, dans les ateliers et dans l'intérieur des familles.

Et ces personnes qui lisent cela tous les jours sans en ressentir le moindre dégoût , se voilent le visage ou jettent les hauts cris lorsqu'un auteur emploie dans ses romans quelques uns de ces bons vieux mots comiques et vrais que Molière semait à profusion

LECilHi: DU JOURNAL.

dans ses pièces. Elles crieront au scandale, en voyant afficher le second titre de Sganarelle.

Paris fourmille de cabinets de lecture où vous pouvez, moyennant quatre sous par séance, vous installer dès huit heures du matin et rester jusqu'à onze heures du soir. Mais dans cet espace de temps, il est encore impossible de lire tous les journaux qui paraissent dans la journée.

Dans les peines auxquelles on condamne les malfaiteurs on en a oublié une qui serait cependant bien dure : c'est la lecture des journaux à perpétuité.

Ki.-ûsrFni ■'

Lf; JAUIUN IM LUXEMBOURG.

C'est un vieux jardin qui a bien souvent changé de face; c'est un vieux palais qui a bien souvent changé de nom. On l'a nommé palais du Luxembourg, puis Palais d'Orléans, du Directoire, du Consulat, du Sénat-Conservateur, et enfin palais de la Chambre des Pairs.

Il a été habité par mademoiselle de Montpensier et la duchesse de Guise, qui le céda à Louis XIV. Il fut la demeure delà duchesse de Brunswick et de mademoiselle d'Orléans. Louis XIV le donna à Monsieur, son frère. En quatre-vingt-treize on en fit une prison. En quatre-vingt-quinze le Directoire s'y installa ; il fut remplacé par le Sénat. C'est aujourd'hui le palais de la Chambre des Pairs , et il vient d'être embelli, restauré tout récemment; les travaux, exécutés par nos premiers peintres , font le plus grand honneur au talent de ces artistes. Le musée du Luxembourg renferme aussi une magnifique collection de tableaux de nos anciens maîtres et de nos artistes contemporains.

Si l'aspect du palais du Luxembourg a quelque chose de sévère,

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