‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 4 sur 51 · IIS · texte numérisé non relu

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Ll«: MONT-DK-IMÉTÉ.

fensive dans certaines luttes politiques. Nous avons entendu l'un des employés inférieurs de l'administration, avouant lui-même avec assez de bonhomie que le principal devoir d'un directeur du Montde-Piété était de ne se mêler de rien. Ce directeur a douze mille francs d'appointement.

Secondement, ne tiendra-t-on pas pour une assez bonne plaisanterie qu'afin d'avoir l'honneur d'enrichir le pauvre d'une main , on le dépouille de l'autre? Le Mont-de-Piété donne aux hospices ce qu'il a gagné sur les nécessiteux. Vous conduisez les gens à l'hôpital, pour le plaisir de les y nourrir. Vous secourez la misère, mais c'est vous qui la provoquez. 0 dérision!... La philantropie a cela de particulier qu'elle aime par dessus tout à se rendre indispensable, à s'imposer, à se mêler de tout. Aussi le mouvement qu'elle se donne pour être quelque chose nous paraît-il la preuve irrécusable qu'elle n'est rien. On en concluera ce qu'on voudra.

Je m'aperçois, un peu tard, que je me livre à d'honnêtes et loyales divagations, bien capables de faire sourire de pitié nos hommes positifs. 11 est malheureusement trop certain que je prêche dans le désert, et que ma faible voix ne réussira pas à chasser l'hydre des abus.

Pour contenir les objets déposés par les nombreux clients de

l'administration, un seul édifice ne suffisant pas, le Mont-de-Piété s'est adjoint une succursale, rue des Petits-Augustins, sur l'autre bord de la Seine. Au premier coup d'œil, ce lieu semble mal choisi pour une exploitation, qui s'exerce de préférence sur les indigents. Le faubourg Saint-Germain se drape dans le manteau doré de l'aristocratie, ou prend les allures bourgeoises d'une riche et paisible cité de province : donc emprunter sur gage entre peu dans ses habitudes.

Mais, non loin de là, s'agite un peuple turbulent et frondeur, une tribu nomade, échevelée, sans gène, oublieuse des tracas de la veille et ne songeant qu'aux plaisirs du lendemain, dressant sa tente au lever de l'aurore, sur le sol conquis, et la repliant, le soir, pour aller visiter d'autres parages ; réunion d'étudiants et d'artistes qui narguent les privations et rient, avec leurs folles maîtresses, au nez de la misère.

Voilà ceux qui alimentent la succursale, et l'on devine aisément que celle-ci n'offre pas l'aspect sombre et désolé de la métropole.

En effet, la grisette saute et gambade, comme une chèvre des montagnes, en portant chez ma tante ( expression consacrée ) ses boucles d'oreilles et son collier de corail. Au premier grincement de l'orchestre du Prado, l'étudiant court suspendre au clou (autre expression non moins consacrée ) le dernier vêtement de sa garderobe, et le remplace, à l'heure même, par un costume de débardeur. Le rapin, lui, jette aux employés son unique habit noir, et va rejoindre, en blouse, les amis qui l'attendent. 11 s'agit de fêter un grand prix de Rome... C'est une affaire sérieuse.

Ici, je demande à mes lecteurs la permission de leur raconter une anecdote.

Un de ces héros du Quartier-Latin, dont je n'aurai pas l'indiscrétion de citer le nom de famille, car il est aujourd'hui marié, père de trois beaux enfants, et, de plus, l'un des meilleurs avocats du barreau de province; un de ces héros, dis-je, habitait, vers 1837, un hôtel garni de la rue de Vaugirard. Ernest dépensait régulièrement, en huit jours, le trimestre paternel, absorbait en bols de punch l'argent de ses inscriptions, et vendait ses livres de jurisprudence pour aller exécuter, sous les arbres de la Grande Chaumière, des danses aussi originales que prohibées. Ce genre de vie déplut à sa famille, qui cessa brusquement d'envoyer le trimestre.

120 lk MONT-BE-WÉTF.

L'étudiant s'empressa de recourir au Mont-de-Piété.

Deux habits, trois redingotes, un égal nombre de pantalons el un manteau Crispin disparurent tour à tour et s'échangèrent contre les reconnaissances de rigueur. Pendant cet intervalle, Ernest envoyait à son père des lettres remplies d'éloquence. La première page était consacrée à la peinture de son infortune ; les promesses les plus solennelles de meilleure conduite et de soumission filiale couraient d'un bout à l'autre du verso. Point de réponse! L'étudiant, qui venait d'engager sa dernière redingote, fit appeler son tailleur, honnête Saxon, lequel n'épiloguait pas, d'habitude, sur la disparition subite des effets livrés. Cette fois, il se montra moins accommodant.

— Avez-vous cent écus à me donner? demanda-t-il à Ernest.

— Bon! s'écria celui-ci, la question me paraît insidieuse... Vous plaisantez, mon brave !

— Pas du tout, répondit le tailleur; votre père m'a fait avertir qu'il ne me garantissait plus le paiement de nouvelles fournitures... J'ai bien l'honneur de vous saluer!

C'était le coup de grâce. L'étudiant fut, dès lors, obligé de garder le lit, vu qu'il devenait impossible de sortir avec un caleçon de bain, seul et unique vêtement qui lui restât... Fort heureusement, il avait crédit chez un traiteur du voisinage, qui lui montait sa nourriture.

Or, les beaux jours étaient venus. De la fenêtre de sa, mansarde, Ernest apercevait un coin bleu du ciel, et la brise, en passant sur les marronniers et les acacias fleuris du Luxembourg, lui apportai! les parfums du printemps. Bientôt arrivèrent les chaudes raffales de juin. Le pauvre reclus se vit menacé de cuire sous les plombs, comme les prisonniers de l'ancienne Venise.

Tout à coup, une idée lumineuse lui traverse l'esprit.

Sans plus de retard, il sort de ses draps, emprunte le manteau d'un camarade, qui habite une chambre voisine, et court vendre ses reconnaissances. L'affaire conclue, notre héros rend grâce à la mauvaise fortune, qui lui a laissé son caleçon de bain, et, toujours muni du manteau protecteur, il se dirige en triomphe vers l'école de natation.

Pendant trois mois entiers, Ernest mena l'existence excentrique d'une grenouille. Lorsque sa famille jugea convenable de lui en-

\oyer dos fonds pour remonter sa garde-robe, il était le premier plongeur de l'école et savait merveilleusement piquer une iHe.

Si des parents sévères n'avaient pas mis un terme à cette longue punition, le défenseur de la veuve et de l'orphelin serait, à l'heure où je vous parie, classé par M. Geoffroy Saint-Hilaire dans l'espèce intéressante des amphibies. Au surplus, je n'ai mentionné ce fait que pour avoir l'occasion de fixer ici l'origine certaine de la tribu des grenouillards, corporation célèbre qui, chaque été, vient s'établir aux bains à quatre sous, et dont Ernest fut le fondateur. Nous étions bien aise d'éclaircir ce point de l'archéologie parisienne.

L'histoire d'Ernest nous fait naître l'envie d'en raconter une seconde.

Une honnête famille de province avait envoyé, pour apprendre le commerce, dans l'un des premiers magasins de la capitale, une jeune fille de dix-huit ans, rose et fraîche comme on l'est à cet âge, naïve et curieuse, comme une fille d'Eve, qui ne connaît pas encore le danger de prêter l'oreille au langage mielleux du serpent tentateur.

Adèle (c'était le nom de la jeune provinciale) s'ennuyait fort de la réclusion qu'on lui imposait depuis le jour de son arrivée à Paris. Kester claquemurée dans un étroit comptoir, quand, près de là, sur le boulevart, les spectacles s'ouvrent et donnent le signal du plaisir, c'est vraiment une triste chose pour une jeune fille.

Donc Adèle s'ennuyait fort de rester ainsi prisonnière.

Elle couchait dans une petite chambre au quatrième étage, et son unique plaisir était, chaque matin, en ouvrant sa fenêtre, de regarder par dessus les toits les hauteurs de Montmartre qui se dessinaient dans un horizon lointain. Là bas, du moins, il y a des arbres verts, des oiseaux et des fleurs! On danse, on rit, on est libre!... et la pauvre enfant descendait à son magasin, le cœur triste et les yeux baignés de larmes.

Mais un jour elle vit autre chose que les hauteurs de Montmartre et les moulins agitant leurs grandes ailes. Elle vit, dans une chambre située en face de la sienne, un jeune peintre aux longs cheveux, à la barbiche naissante, qui lui faisait des signes fort encourageants.

Adèle, il faut le dire, ferma précipitamment sa fenêtre, mais le lendemain , la correspondance télégraphique s'organisa , mais des lettres volèrent bientôt d'une chambre à l'autre, mais on apprit que le jeune peintre s'appelait Paul, mais on finit par si bien s'entendre que, huit jours après, Adèle était dans la chambre de Paul, souriant et croyant à mille serments d'un amour éternel.

On avait envoyé la jeune fille en course à midi sonnant et ce fut seulement le soir qu'elle songea qu'on devait l'attendre à son magasin. Alors elle pleura; Paul sécha ses larmes avec des baisers et s'écria fort étourdiment : ■ — • Allons au bal!

A cette proposition , les yeux de la jeune fille étincelèrent. Un bal et un bal masqué ! C'était pour elle quelque chose de fantastique et d'étourdissant, un conte des Mille et une Nuits, un rêve, dont elle n'avait jamais cru la réalisation possible.

Le jeune peintre n'avait que cinquante centimes dans sa poche... N'importe, il n'y avait pas moyen de s'en dédire !

Le Mont-de-Piété voisin vit arriver la garde-robe tout entière de Paul. Cette garde-robe lui valut à peine de quoi suffire aux deux tiers des frais; mais la soif du plaisir rend ingénieux. 11 restait à Paul les habits dont il était couvert ; Adèle avait une toilette assez jolie... Bref! on laissa les costumes de ville en nantissement des costumes de bal , et les deux amants se firent descendre, un quart d'heure après, sous le péristyle de l'Opéra.

La soirée fut charmante. L'orchestre de Musard enflammait nos jeunes têtes, et les faisait tourbillonner dans un atmosphère enivrante.

Mais, le lendemain , il se trouva que les glaces , les rafraîchisse-

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