‹ La Grande ville (volume 5)Chapitre 9 sur 51 · IL LE JOURNALISTE-HOMME DÉTAT · texte numérisé non relu

IL LE JOURNALISTE-HOMME DÉTAT

Quatre variétés . l« l'Homme politique, 2° l'Attaché, 3° r Attaché-détaché,

4° le Politique à brochures.

Première variété. L'Homme politique. — Tout journal a, sans compter son gérant, son rédacteur en chef, son ténor (Premier- Paris), son rédacteur d'articles de fond, ses Camarillistes, un homme qui lui donne sa couleur, auquel il se rattache, qui le

MONOGRAPHIE DE LA PRESSE l'Ar.lSIE.WE.

protège ostensiblement ou sourdement, qui peut avoir appartenu aux sous-genres subséquents, et qui est arrivé à faire dire de lui : C'est un homme politique.

Un homme politique est un homme entré aux affaires, qui va y entrer, ou qui en est sorti, et qui veut y rentrer.

Cet homme est quelquefois un mythe ; il n'existe pas, il n'a pas deux idées: vous en feriez un sous-chef, il serait incapable d'administrer le balayage public.

AXIOME

I lus un homme politique est nul, meilleur il est pour devenir h» Grand-Lama d'un journal.

Le journal est le journal, l'homme politique est son prophète. Or, vous savez que les prophètes sont prophètes bien plus pour ce qu'ils ne disent pas que pour ce qu'ils ont dit. '11 n'y a rien de plus infaillible qu'un prophète muet.

Le système actuel joue aux quilles avec la Chambre. Les quilles se nomment Soult, Guizot, Thiers, Villemain, Mole, Martin-du- IVord, 'Peste, Dufaure, Duchâtel, Duperré, Passy, etc. Tantôt la Cour

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abat les quilles de l'Opposition, tantôt l'Opposition abat les quilles de

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la Cour, et on les relève depuis (830 avec de nouvelles combinaisons

de place. Ce jeu s'appelle la politique intérieure de la France. 11 y a des ex-quilles, des gens devenus impossibles, comme MM. Salvandy, Montalivet, Cubière, de Broglie, dont on ne veut plus, ou qui ne veulent plus être le but des boules, qui sont sous la remise des ambassades, casés dans un coin de la Liste Civile. H y a beaucoup d'aspirants-quilles, MM. Billaut, Malleville, Cousin, Jaubert, Rémusat, et qui, pour le moment, sont en ex-quilles, fracassées par la chute du ministère du Ier mars.

AXio.MK (renouvelé de Bossue!.).

La Chambre s'agite, une pensée immuable la mène.

Tous ces prétendus hommes politiques sont les pions, les cavaliers, les tours, ou les fous d'une partie d'échecs, qui se jouera tant qu'un hasard ne renversera pas le damier.

L'homme politique du journal demeure dans son sanctuaire, on ne le voit jamais dans les bureaux. Hédacteurs, propriétaires, gérants, tout le monde va chez lui. Les hommes politiques se voient à la Chambre. On sait de combien de mille abonnés chacun d'eux dispose : leur considération vient de là. Quelquefois l'homme politique descend dans le Premier-Paris, ou se manifeste par un Entrefilet. Le journal prie un confrère ou ministériel ou de sa couleur, de soulever alors le boisseau de l'anonyme qui peut dérober cette lumière à l'abonné.

On lit alors , dans une feuille :

L'article d'hier dans (tel journal) est évidemment dû à Nous y avons reconnu la pensée de... Aussi nous attachons-nous à ce que demande... Quel était le sens de cet article.... Où veut-on en venir?.... Monsieur un tel s'aviserait-il de croire qu'il est l'homme de la situation, etc.

Le journal reprend alors ces allégations, et tance son confrère en lui parlant des privilèges de la presse, et il le dément. Aon, l'homme politique n'a pas écrit l'article ; mais le Ténor lâche ces assertions. de manière à faire croire le contraire aux abonnés qui ont ta finesse de deviner l'embarras où se trouve leur journal. Je trouve les inventions des Funambules, Cassandre et ftefrureau beaucoup plus drôles, et la place ne coûte que soixante-quinze centimes.

L'homme politique est le galérien du journal : il va voir une de ses fermes, il est toujours accueilli par la localité qui lui donne un

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banquet où il fulmine un speech! (spitche) mot anglais qui va devenir français, car il signifie quelque chose qui n'est ni français ni anglais, qui se dit et ne se pense pas, qui n'est ni un discours, ni une conversation , ni une opinion , ni une allocution , une bêtise nécessaire, une phrase de musique constitutionnelle qui se chante sur toute espèce d'air, entre la poire et le fromage, en plein champ, chez un restaurateur, mais toujours au sein de ses concitoyens, n'y en eût-il que cinq, y compris l'homme politique. Si l'homme politique perd sa femme , le pays ne la pleure pas, mais il s'associe à la douleur du grand citoyen en en vantant le courage civil ; s'il perd son fils, on fait l'éloge du père ; s'il marie sa fille, on compte au père une dot de compliments ; si le pays est en deuil, l'homme politique s'avance un mouchoir à la main et fait une réclame pour sa couleur particulière à propos de la douleur générale; s'il voyage, les populations l'admirent sur son passage , même dans les villes où il passe de nuit ; s'il paraît à l'étranger, il y produit une grande sensation qui fait honneur à la Prusse, à l'Italie, à l'Espagne, à la Russie, et qui prouve que ces pays goûtent les idées de l'homme politique et l'envient à la Finance. S'il voit le Rhin, c'est le Rhin qui le voit.

VA ces journaux-là se sont plaints que jadis on encensait les sei-

gneurs dans les églises!

MONOGRAPHIE 1>E LA PRESSE l'AHISIEINNE.

Deuxième variété. L'ut tache. Dans certains journaux à convictions (voyez pins bas) des gens désintéressés qui vivent, moralement parlant, par un système auquel ils ont voué leur vie, des gens à lunettes vertes, jaunes, bleues ou rouges, et qui meurent avec leurs besicles sur le nez, sont attachés au journal. On dit d'eux : il est attaché à tel journal. Ces gens n'y sont souvent rien, ils en sont quelquefois les conseils, ils en sont souvent l'homme d'action. Aussi, sont-ils toujours connus par l'énergie de leurs principes. Dans les journaux de l'opposition ou radicaux, ils inventent des coups de Jarnac à porter au pouvoir, ils sont les chevilles ouvrières des coalitions, ils découvrent les actes arbitraires, ils se portent dans les départements aux élections menacées, ils troublent le sommeil des minis-

tres en les taquinant. On leur doit les questions palpitantes , et les actualités : la réforme électorale, le vote de la garde nationale, des pétitions à la Chambre, etc. Ces gens de cœur sont les tirailleurs, les chasseurs de Vincennes de la Presse ; ils prennent des positions politiques dans leur parti, jusqu'à ce que, lassés de faire le pied de grue dans leurs positions, ils s'aperçoivent qu'ils sont les dupes d'une idée, des hommes ou des choses, et qu'il n'y a rien d'ingrat comme une idée, une chose et un parti; car un parti, c'est une idée appuyée par

les choses. 11 y a parmi eux des entêtés qui passent pour des hommes d'un beau caractère, des hommes solides , des hommes sur lesquels on peut compter. Quand, plus tard, on va chercher ces Attachés, on les trouve attachés à leur femme et à leurs enfants, jetés dans un commerce quelconque et tout-à-fait désabuses sur l'avenir du pays.

Le parti républicain surveille ses attachés, il les entretient dans leurs illusions. Un jour un républicain rencontre son ami sur le boulevart, un ami que son attachement aux doctrines populaires maintenait dans une maigreur d'étique : — Tu t'es vendu! lui dit-il en le regardant. — Moi! — Oui, je te trouve engraissé!

Troisième variété. U attaché-détaché. Cet autre attaché, pour employer une expression soldatesque, ne s'embête pas dans les feux de file : il file son nœud entre les journaux et les articles, il sert les ministres, il trahisonne et se croit fin; il se drape souvent de puritanisme, il a quelque talent, il est souvent dans l'Université ; \\ est à la fois rédacteur politique et rédacteur littéraire. Il rend des services à prix débattus, il dîne à toutes les tables, il se charge d'at-

laquer tel homme politique dans tel journal, d'y louer tel autre; de taire mal attaquer là, pour victorieusement répondre ailleurs. A ce métier, ces Attachés, qui vont et viennent dans les journaux comme des chiens qui cherchent leurs maîtres, deviennent professeurs d'une science fantastique, secrétaires particuliers de quelque cabinet , consuls-généraux , ils obtiennent des missions ; enfin on les case, et quand ils ont une position, ils font place à d'autres, qui recommencent ce métier dans la Presse. Mais il faut avoir rendu d'innombrables services ou s'être fait étrangement redouter pour en arriver là. Ces maraudeurs de la Presse sont souvent abandonnés par ceux qu'ils ont servis ; mais ils s'y sont toujours attendus ! Et voilà, disent-ils, comment on finit quand on a du cceur.

AXIOME

Le cœur est la tiche de consolation de l'homme impolitique.

Quatrième variété. Le Potitic/ue à brochures. Certains écrivains ne se manifestent que par des brochures, et chaque événement leur en inspire une, comme M. Jovial a fait une chanson làdessus. Les brochures ne se lisent plus, mais elles ont fait jadis des hommes politiques. M. Salvandy est le produit incestueux de plusieurs opinions contraires, manifestées par quelques brochures publiées sous la Restauration qui fut le beau temps de cette espèce de floraison politique, car alors les journaux ne pouvaient pas tout dire. MM. de Mosbourg, Aubernon, Bigot de Morogues et Montlosier ont pondu beaucoup de brochures, et tous quatre ont été promus à la Chambre des Pairs de Juillet 1830. Ordinairement le politique à brochure adopte une spécialité. Toutes les fois que sa spécialité reparaît sur l'eau, il y met le morceau de liège de sa brochure. Il arrive à se faire prendre ainsi pour un homme spécial, il fait souvent lui-même l'article sur sa brochure dans les journaux et il conquiert une position, il est assez souvent riche. Le philantrope est essentiellement brochurier.

Lu Maître-Jacques qui ne manque pas d'esprit, disait dernièrement : « Les brochures, c'est comme les sauterelles, elles jaillis- « sent par troupes et par saisons. »

Il considérait la brochure comme une éruption cutanée particulière

à la politique. La question d'Orient, les fortifications de Paris, les chemins de fer, ont fait lever des brochures à obscurcir l'horizon politique. Les journaux n'aiment pas les brochures, mais ils s'en servent : les questions s'y élaborent. Par un calme plat, on a quelquefois forgé une question, à l'aide d'une brochure. Cette brochure acquiert alors de la réputation : elle est l'œuvre d'un bon citoyen, elle produit de la sensation; elle est quelquefois l'imprudente révélation d'un homme qui trahit la pensée du gouvernement .

La brochure a ses martyrs. Vous rencontrez des hommes qui, dans le monde, vous écoutent, qui ont l'air de gens tranquilles et rangés : vous touchez une question, vous avez touché leur grand ressort, ils se colorent, se dressent.

— Monsieur, disent-ils, j'ai fait une brochure là-dessus, j'ai tenté d'éclairer le gouvernement (ou l'opposition), mais c'est comme si j'avais donné un coup d'épée dans l'eau, et voilà qu'aujourd'hui on reconnaît le danger que j'ai signalé !

Cet homme parle alors pendant deux heures ; et , si vous le poussez un peu, si vous l'interrogez avec adresse, vous parvenez à découvrir dans cet homme qui, dit-il, a voulu payer sa dette à la patrie, un intrigant qui tirait une lettre-de-change sur le budget, en tentant de se faire nommer à une place.

Les philantropes ont fini par faire créer des places à coups de brochures sur les prisons, sur les forçats, sur les pénitenciers, etc. Les Prud'hommes sont la dernière invention de la brochure. Nous aurons un tribunal de Prud'hommes, il faudra le greffier du tribunal des Prud'hommes, la jurisprudence des Prud'hommes, etc.

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