LES BOIS DE DURER
encore. Dürer s’était commenté lui-même lorsqu’il écrivait : « Par un penchant inné de notre nature, nous voudrions beaucoup savoir et posséder la vérité sur toutes choses. Mais notre intelligence obtuse ne peut atteindre la perfection de l’art, de la vérité, ni de la sagesse ; » ou encore : « Le mensonge est au fond de nos connaissances, et les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que, même en tâtonnant, nous bronchons à chaque pas. » Ainsi la pensée trébuchait à la veille de la Réforme religieuse et delà Renaissance scientifique. Mais la robuste femme aux ailes d’aigle, dans laquelle Dürer a personnifié cette inquiétude, ne renonce pas : l’horizon sinistre est rayé par l’arc-en-ciel d’espérance, l’Amour assoupi n’est pas mort et la main n’a pas quitté le compas. La page est sublime par le cerveau qui l’a conçue et par la sûreté de l’exécution. Jamais la gravure n’a eu à exprimer conception plus géniale, jamais elle ne s’est associée d’une façon plus absolue à la mentalité d’un artiste1.
Le maître capable de ces élans vertigineux ne s’est jamais isolé dans le sentiment d’une supériorité dédaigneuse ; nul, au contraire, n’a songé autant que lui à partager fraternellement avec la foule celles de ses pensées par lesquelles il communiait avec elle. L ’ Enfant prodigue [B. 18] sollicite une pitié générale. Des sujets empruntés à la vie populaire, le Joueur de cornemuse (1514) [B. 91], ou la Danse des paysans [B. 80] rappellent les essais de Martin Schon et indiquent des thèmes que bientôt d’autres reprendront à loisir. Mais ici le burin paraît souvent à Durer un instrument trop raffiné. Pour des exposés plus familiers, il adopte un langage plus simple et fait appel à la gravure en bois.
A. Dürer ne paraît pas s’être préoccupé de perfectionner la technique du bois; il s’est contenté de l’habileté des artisans de Nuremberg, tout au plus les a-t-il dirigés; il semble même qu’il ait été parfois médiocrement servi. 11 n’y a pas de progrès technique appréciable, du frontispice de la Chronique unie ers elle à ses œuvres. Son effort — capital chez un maître si complexe — a été de subordonner sa conception aux exigences du procédé : de dessiner pour le bois comme un musicien compose pour un instrument déterminé. Il a renoncé au détail, se contentant de marquer les ensembles, d’accentuer les traits essentiels et a désiré une clarté qu’il a. progressivement conquise. Ce parti pris, l’absence d’un travail matériel permettaient une exécution rapide. Dürer a pu imaginer des scènes plus amples, il a pu développer sa pensée en suites : Y Apocalypse en 15 feuil-
d II faudrait près de ces pièces, analyser encore L’ Alchimiste endormi [ B. 76].