CHAPITRE VII
Rien de simple et d'harmonieux comme la vie ordinaire des Grecs. Ils ne connaissaient guère l'inquiétude, la fièvre et la mélancolie des modernes. Plus jeunes d'esprit et de cœur, moins esclaves de besoins factices, ils s'abandonnaient doucement à la bonne loi naturelle et y trouvaient la gaieté, la santé du corps et de l'âme. Pour eux, l'existence, même secouée par le malheur, avait les proportions logiques, la sérénité rythmique d'un beau drame de Sophocle.
Avant tout, le Grec se devait à sa patrie. Il appartenait à la cité depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Mais il n'aliénait nullement pour cela sa personnalité. A la condition de remplir tous ses devoirs civiques, il était très libre dans sa conduite. Presque partout les droits de l'individu se conciliaient fort bien avec les droits de l'État. D'abord le Grec était membre actif de la cité. Il prenait une part effective à la direction des affaires communes. Par ses votes, il contribuait à la rédaction des décrets et des lois, à la désignation des magistrats. L'État n'était pas pour lui un être abstrait et invisible : c'était une association constituée par la réunion des citoyens et personnifiée par des chefs élus, connus de tous. Si la cité demandait beaucoup aux individus, ce sont les individus qui déléguaient directement ce pouvoir à la cité. Et l'État, sauf peut-être à Sparte, n'empiétait pas sur la liberté personnelle,
1. Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis] Becker, Chariclès; Mahaffy, Vie sociale en Grèce, 1874; Lucas, Das hciusUche Leben in Athen, 1881; Ménard et Sauvageot, la Vie privée des anciens, 1881 ; Blùmiier, Die griechischen Privatalterthûmer, 1882; Gûhl et Koner, la Vie anh'gue (traduction Trawinski, 1885).
il exigeait seulement que chacun accomplît son devoir, fixé par la loi.
De même pour la religion. Un Grec doit honorer les dieux officiels, comme il doit respecter les magistrats. 11 n'oubliera pas la prière et le sacrifice au jour dit. Pour le reste, il conserve en face des divinités une entière indépendance. Il n'est pas astreint à un dogme précis. Du moment qu'il suit les rites et les pratiques consacrées, il croit ce qu'il veut, arrange comme il l'entend la légende divine et ne se gêne point pour se moquer des dieux à leur barbe, même en public. 11 en use avec eux comme les gens du moyen âge avec les saints ; il les sait bons compagnons, amis des festins et du rire, trop sûrs de leur autorité pour la rendre revêche. Si le culte officiel ne lui suffit pas, il se fait à part lui une religion particulière, il ajoute dans la niche des dieux domestiques un héros favori, il s'affilie à une confrérie où l'on adore quelque divinité mystérieuse arrivée d'Orient. Tout est bien, du moment que le citoyen ne rogne pas la part des dieux de l'État.
Chacun est maître dans sa maison. La cité n'y intervient pas, tant qu'il ne s'y commet rien de contraire aux lois. Le chef de famille règle à sa guise l'ordre du logis, la dépense et le culte. Il y dirige comme il veut sa femme, ses fils jusqu'à leur majorité, ses filles jusqu'à leur mariage. 11 est tout-puissant, mais ordinairement n'abuse pas de son autorité. Les femmes ne sortent guère de la maison, surtout en pays ionien; mais elles y sont honorées et écoutées. Les esclaves sont bien traités ; ils appartiennent à la famille, prennent part à ses fêtes domestiques, y jouent le rôle d'enfants jamais majeurs. D'ailleurs le maître ne s'attarde guère au logis ; il n'y rentre que pour manger et dormir ; il vit sur la place publique, dans son échoppe ou sur son champ.
Un Grec n'aurait rien compris aux habitudes modernes, à l'isolement égoïste des individus ou des familles. Il ne sait pas vivre à part des hommes de son quartier, de son canton,
de sa confrérie, de sa tribu, de sa cité, de sa race. Il jouit d'autant plus de l'existence qu'il appartient et se mêle à plus de groupes sociaux. Il reste dans une communication incessante avec autrui. Il parle bien et se passionne pour la parole, qui lui permet d'entrer dans la pensée ou les affaires du voisin. Il aime tous les endroits qu'anime le brouhaha de la foule, le marché, les assemblées politiques, les jurys populaires, les portiques, les cours des temples. A défaut d'un ami, il interpelle le premier venu, pour le plaisir d'observer une âme, de remuer les idées et les mots. Il n'a point de fausse timidité en face d'un magistrat, d'un riche ou d'un noble. Il peut les respecter, les envier ; pourtant il leur parle en égal. Il n'admet pas de barrières infranchissables entre les classes sociales. Même dans les aristocraties les plus étroites, la différence des conditions et des droits n'empêche pas les relations familières entre les individus. Un portefaix, un esclave, ne se gêneront pas pour causer politique avec Périclès ou un roi de Sparte. Jamais peuple n'a plus complètement réalisé dans les moeurs l'idéal démocratique.
C'est que chez les Grecs la nature, plus que l'éducation, formait l'individu. On ne s'enfermait pas entièrement dans la pratique d'un métier. Les arts n'étaient pas un produit artificiel, importé de l'étranger. Ils étaient nés dans le pays même, s'étaient développés peu à peu par une série de perfectionnements. Un artiste n'était qu'un artisan plus habile. Aussi tout Hellène, avec le bon sens, la finesse, l'universelle curiosité qu'il tenait de la nature, avait des lueurs de toutes choses. Le dernier des matelots et des paysans avait l'instinct de la poésie et de l'art. 11 en raisonnait à sa façon. Il devinait en partie ce qu'il ne connaissait pas dans les règles. Il goûtait un drame de Sophocle ou une ode de Pindare. Entre l'intelligence naturelle d'un ouvrier ignorant et l'esprit affmé d'un grand poète ou d'un grand artiste, il n'y avait qu'une différence de degré. Si les gens des diverses classes se mêlaient si bien et se com-
prenaient si aisément, c'est qu'ils s'entendaient toujours à demi mot et pouvaient deviser de tout.
Ce qui frappe surtout, c'est la simplicité de l'existence chez les Grecs. Paysan ou citadin, marchand ou artiste, on vit en plein air, tout près de la nature. On se garde sans effort des excès de tout genre. Par un bienfait du climat, on est sobre, mesuré. On n'a qu'une passion très vive, une impatiente curiosité. On aime sans doute l'argent et le gain, mais on n'y sacrifie pas tout. Comme on a peu de besoins, on prend le temps de jouir de la vie. La journée du plus humble a un air de gaieté. Homme privé ou magistrat, chacun se sait responsable de ses actes ; mais on y garde toujours le naturel et l'aisance. Le rôle de l'individu est déterminé par la place qu'il tient dans sa famille, dans son canton, dans sa tribu, dans sa cité. Par delà sa patrie, chacun aperçoit encore une autre patrie plus vaste, l'ensemble des pays où l'on parle grec. On s'intéresse à tout ce qui se passe dans le monde hellénique. Surtout aux grands jeux, en face des barbares, on est fier d'appartenir à une race privilégiée entre toutes.
Ainsi, la vie d'un Grec est faite de bon sens, de laisseraller, de modération et de belle humeur, d'obligations civiques et de liberté personnelle, de sociabilité, de longues flâneries sous les portiques de l'agora ou sur les places, de pratiques religieuses au foyer domestique et dans les temples, d'incessantes causeries, de curiosité pour les affaires du voisin, pour les nouvelles des pays lointains, pour les choses de la science et de l'art. Cultivateur ou marchand, marin ou soldat, prêtre ou magistrat, écrivain ou artiste, l'Hellène est partout le même. Les traits de la race se reconnaissent toujours dans la diversité des conditions et des aptitudes individuelles, chez les paisibles populations de la campagne, dans les bandes de pèlerins ou de touristes, de marchands ou de matelots qu'entraîne au loin la mobile fantaisie de leur dévotion ou de leur
négoce, enfin dans les grandes villes où se développent, se précisent et s'affinent les ambitions et les instincts.
§ l'"". A la campagne. — La cité était le centre politique des habitants d'une région. Mais la plus grande partie de la population, vivant de la culture et de l'élevage, continuait de séjourner à la campagne, dans des villages et des bourgs. C'était le mode d'existence presque unique dans les contrées les plus fertiles, comme la Messénie, la Laconie, l'Arcadie, la Thessalie ou TEubée. En Élide, l'aristocratie se cantonnail si bien aux champs, que dans beaucoup de familles on restait plusieurs générations sans gagner la ville. On peut se figurer assez bien ces hobereaux, tout à la culture, à la pêche et à la chasse, d'après l'existence que mena près de là Xénophon dans sa propriété de Scillonte. Même en Attique, la majorité des citoyens demeurait dans les dèmes ruraux. Au temps de Thucydide et d'Aristophane, la vieille noblesse du pays vivait toujours sur ses terres. Elle s'y faisait construire des villas, analogues aux belles maisons de ville, mais plus vastes et plus somptueuses, entourées de jardins, de cours et de fermes. Elle s'y trouvait si bien qu'on lui reprochait de ne pas daigner se déranger pour assister aux assemblées politiques et aux grandes fêtes d'Athènes.
La maison des paysans grecs était des plus simples. Jusqu'au temps de l'empire romain, elle est demeurée pareille à elle-même. C'était une cabane rectangulaire, tout en longueur, avec un toit de chaume. Elle se partageait en trois sections parallèles. A droite et à gauche, les étables, les écuries, qui communiquent avec l'intérieur du logis. Au centre, l'aire, la grande salle. Dans les habitations les plus pauvres, l'aire sert à la fois de cuisine, de chambre à coucher pour toute la famille. Dans les demeures moins misérables, on dispose trois pièces le long du mur qui fait face à la porte d'entrée. C'est une exédra, salle de travail et de réunion, flanquée de
deux chambres à coucher. Le foyer est placé dans l'axe longitudinal de la salle, près de l'exédra. Devant le foyer, le four. Au-dessus des pièces du fond et des stalles latérales courent des greniers et des celliers. La lumière n'arrive que par la porte. La fumée rempht la maison, améliore le vin et s'en va comme elle peut. Toutes les parties de l'habitation sont comprises sous le même toit, un toit de chaume à deux rampants, en forme de fronton, qui repose sur des poutres transversales avec une saillie extérieure ; la pente en est si douce qu'en été on y place des cruches de vin pour les faire chauffer au soleil. Au milieu des logis de paysans et de fermiers se montre souvent une riche habitation de noble ou de grand propriétaire : c'est une maison à péristyle, construite à la mode de la ville, mais plus spacieuse et décorée avec plus de luxe. Cabanes et demeures bourgeoises sont jetées, un peu pêle-mêle, au bord d'un torrent, ou dans une plaine,
le plus souvent sur la pente d'une colline qu'escaladent péniblement des chemins tortueux, creusés dans le roc.
Les campagnards s'habillent de peaux tannées ou d'un gros vêtement de laine. Ils se coiffent d'un ample bonnet, tout hérissé de poils. Les cultivateurs aisés se distinguent par leur chiton à manche. Les élégants du village se drapent dans un himation.
On se nourrit surtout avec la maza, le plat national des Grecs. C'est une bouillie composée de farine d'orge qu'on délaye dans l'eau, quelquefois dans l'huile et le vin. La maza était le pain des Grecs. Joignez-y de l'ail, du fromage, quelques légumes grossiers, des olives, des figues, de l'eau fraîche, du lait de chèvre ou de brebis, et vous aurez le menu ordinaire
Grec en tenue de chasse.
d'une table de paysans. En Laconie, on aime le brouct noir, un mets façonné avec la graisse de porc assaisonnée de sel et de vinaigre. Les jours de fête, on se régale de vin et de viande. On se groupe au pied d'un roc, près d'une source ; on amène un agneau ou un chevreau vivant; on l'égorgé au moment de se mettre à table ; on l'embroche devant les convives, qui en admirent les tons dorés et le parfum; puis on le sert tout entier, enguirlandé de feuilles et de fleurs, pendant que circule à la ronde une jatte de vin ou de lait.
L'élevage, la culture de l'orge, du figuier, de l'olivier ou de la vigne, voilà la principale occupation du campagnard.
Dans le voisinage des côtes, on quitte tout pour la pêche, quand les guetteurs, du haut de leurs tours, signalent l'arrivée des thons. Les propriétaires ne rêvent que chasse. Souvent en hiver on organise une grande battue. Outre le menu gibier, cailles, hèvres et perdrix rouges, on rencontre des chacals, des sanghers, des cerfs, des chevreuils, même des ours et des lions. Au retour, les chasseurs offrent à Artémis une partie de leur butin, d'abord la peau, les pieds et la corne, puis une portion bonne à manger dont bénéficient les prêtres. Le reste alimente de plantureux banquets.
Souvent aussi les affaires appellent le campagnard à la ville. Il se met en route de bon matin, sur un cheval, un mulet ou un âne, surtout à pied. Il va droit au marché, interpelle bruyamment les amis et connaissances, court de boutique en boutique, se querelle avec les marchands. Il n'est pas rare