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Chapitre des coups de canif et des coups de couteau

La sainteté du nœud conjugal est assez respectée en Grèce. La raison en est fort simple.

L’amour est un luxe, surtout l’amour illégitime. Le grand Balzac (celui qui vient de mourir) n’a-t-il pas lait le bilan des passions extralégales, et montré que l’adultère le plus économique coûte au moins quinze cents francs par an? A ce prix, il y a bien peu de Grecs qui aient le moyen d’ètre criminels.

On en trouve aussi peu qui en aient le loisir. Les hommes sont sur la place du village, occupés à régler les destins de l’Europe ; les femmes sont aux champs, avec une pioche dans la main et un enfant sur le dos.

La mère de famille, cette grosse femme qui produit des enfants comme un arbre porte des fruits, ne songe pas à l’amour et n’y fait pas songer les hommes.

Les femmes vivent généralement loin de l’autre sexe. Les réunions sont rares. Dans les bals de village, les femmes dansent ensemble, les hommes ensemble.

D’ailleurs, les Grecques, comme les Italiennes et toutes les femmes des pays chauds, sont armées d’une incroyable indifférence. Les chaleurs débilitantes de l’été énervent tes vices eux-mêmes. Dans

ccs climats privilégiés, la vertu est aussi facile que la sobriété.

Ajoutez que la vie privée est percée à jour : il n’y a véritablement qu’une ville dans le royaume; et Athènes est aussi petite ville que Carpentras ou Castelnaudary. Si l’épicier Thémistocle ou le barbier Périclès essuyait quelque malheur domestique, toute la ville le saurait le lendemain, et lespetits garçons lui crieraient kérata, c’est-à-dire Sganarelle.

Dans les campagnes, la surveillance que tous exercent sur chacun est cent fois plus facile que chez nous, puisqu’il n’y a pour ainsi dire ni forêt, ni bois, ni bocage.

Les Grecs sont horriblement jaloux, car ils sont très-vaniteux. Le mot kérata, dont on abuse à propos de tout, et que les enfants de trois ans se jettent les uns aux autres, est une injure très-vivement sentie lorsqu’elle a un sens véritable. Il y a quelques années, un homme du peuple se promenait un dimanche, à la musique, avec la femme d’un autre. Le mari vint droit à lui, le frappa en pleine poitrine d’un coup de couteau, et l’étendit mort sur la place. Personne n’inquiéta le meurtrier, qui put s’en retourner tranquillement chez lui. Les uns disaient : « C’est le mari »; les autres, en examinant le coup, s’écriaient : « Bien touché ! »

La haute société a, comme partout, des mœurs à part. La chronique scandaleuse d’Athènes est assez riche pour défrayer un petit Brantôme. Mais ces intrigues ont un caractère particulier : l’amour n’y entre pour presque rien. Tout roule sur la vanité ou sur l’intérêt.

LA FAMILLE

Lorsque lady Montague passa à Vienne, on prit soin de la mettre au courant des belles manières, et de l’informer que toutes les dames de la cour faisaient choix d’un amant pour obéir à la mode. L’usage voulait de plus que cet amant, pour montrer sa magnificence et sa tendresse, servît à la dame de ses pensées une petite pension proportionnée à sa fortune.

Je ne dis pas que cette mode se soit transportée jusqu’à la cour de Grèce ; tant s’en faut. On assure cependant que la plupart des femmes qui manquent à leurs devoirs trouvent fort juste d’être récompensées de leur faute, attendu que la vertu leur est naturelle, et que toute peine est digne de loyer.

Les femmes sont beaucoup plus jalouses qu’en Turquie. La femme du ministre de la guerre apprit l’an dernier que son mari la trompait. Elle se rendit chez M” 6 ”', à l’heure de la sieste, trouva les portes ouvertes, les domestiques endormis et son mari en faute. Elle entra dans une grande colère, et arracha le bonnet rouge de sa rivale, qui la mordit au sang. L’Excellence prise en défaut se mit en devoir de battre sa femme ; sa femme ouvrit la fenêtre et appela la garde. L’affaire fut assoupie le lendemain, quand toute la ville la sut. Le mari offensé était dans le Magne, occupé, par ordre du ministre, à la poursuite du moine Christophoros. Il apprit tout et ne fit point de scandale. Il aurait pu faire condamner un grand de la terre; il préféra s’en faire aimer.

Les mœurs du peuple, je le répète, sont pures, et le pauvre ne suit pas l’exemple du riche. Cependant

on trouve au bazar d’Athènes tout un petit monde grouillant, qui vit à la grâce de Dieu, un peu d’aumônes, un peu de larcins furtivement faits. Ce sont les enfants trouvés. L’assistance publique les met en nourrice jusqu’au moment où ils peuvent se tenir sur leurs jambes; alors on leur dit de marcher tout seuls. Rien ne les empêche d’arriver aux honneurs, s’ils réussissent à vivre. Les Grecs n’ont point contre les bâtards le préjugé absurde de nos paysans et de certains bourgeois. Le fameux Karaïskakis était bâtard comme Romulus, et fils d’une religieuse.

L’esprit de famille.

IJ y a fort peu de Grecs qui aient un nom de famille. Le nom de baptême leur suffît. Mais comme on compte dans le royaume trente mille Basile, autant d’Athanase, autant de Pierre, autant de Georges, autant de Nicolas, sans parler des Aristide et des Thémistocle, chacun ajoute à son nom ou un sobriquet, ou le nojn de son père. On s’appelle Pierre fils de Nicolas, ou Nicolas fils de Jean, ou Pierre l’Albanais, ou Pierre de Nauplie, ou Basile le Noir, ou Georges le Court. Les Mavromichalis, la plus grande famille du Magne, devraient s’appeler en français Noir Michel.

La variété infinie de ces noms qui se forment arbitrairement empêchera longtemps la naissance de

LA FAMILLE

ce que nous appelons l’orgueil du nom. Une famille très-nombreuse peut se composer de cenl noms divers et n’avoir aucun lien apparent; mais elle n’en sera pas moins étroitement unie. Les devoirs de parenté sont plus stricts chez les Grecs que chez nous. En voici deux preuves que je prends au hasard, au plus haut et au plus bas de la société.

M. Rhalli, président de l’Aréopage, ancien ministre, un des hommes les plus considérables de l’État, avait placé un de ses cousins comme domestique dans une maison de ma connaissance. Il venait de temps en temps dire au maitre du logis : « Êtes-vous content de mon cousin ? Si vous avez à vous en plaindre, envoyez-lc-moi, je lui laverai la tête. » Je ne connais que deux pays où un tel trait soit vraisemblable : la Grèce et la Turquie. Il dénote à la fois un vif sentiment de l’égalité et un profond respect des lions de la famille.

Notre cuisinier était un pauvre diable qui gagnait six cents francs par an, ni logé, ni nourri. Il avait pris à sa charge la veuve de son frère et ses cinq enfants. Une telle action seraitadmiréc chez nous; elle n’était pas même remarquée à Athènes. Un homme rcmplitun devoir strict lorsqu’il adopte la veuve d’un parent.

Le droit d’aînesse, ce principe destructif de la famille et de la société, qui n’est bon tout au plus qu’à immobiliser la propriété dans les mômes mains, sera toujours inconnu en Grèce. Ceux qui croient à l’égalité des hommescroient à plus forte raison à l’égalité des frères.

On sait qu’en Russie la sœur n’est pas l’égale des

frères; les filles n’héritent que d’un quatorzième de la fortune paternelle. Les lois grecques ne consacreront jamais une aussi barbare iniquité.

L’égalité est si bien entrée dans les mœurs, que les fils sont presque tous les égaux de leur père. Ils ont pour lui du respect et de la déférence : ils n’obéissent point. On sait que, dans l’antiquité, il en était de même. Le père de famille était pour son fils un ami plus sage et plus respectable que les autres; il n’était pas, comme à Rome, un maître et un bourreau. Dans l’Odyssée, Télémaque ne tremble jamais devant Ulysse.

Rome avait des lois contre les parricides; Solon refusa d’en faire. Ces lois, la honte d’une société, sont aussi inutiles aujourd’hui que lorsque les Athéniens votaient les lois de Solon *.

La mère de famille commande à ses filles et obéit à ses fils; elle est femme. Télémaque disait à Pénélope : « Rentre dans ta chambre, ma mère; retourne à ton ouvrage, à ta toile et à tes fuseaux, distribue la lâche à tes servantes : c’est à nous de parler; les discours sont réservés aux hommes, et surtout à moi qui suis le maître ici. »

Résumons en quelques mots ces observations sur la famille.

Les mariages sont contractés et rompus librement ; la femme n’est ni esclave ni renfermée; les unions sont fécondes, ce qui est le but principal, sinon unique, du mariage; les frères sont égaux entre eux et

1. Rayons ceci de nos papiers. On m’écrit d’Athènes qu’un Grec du Pirée vient d’assassiner sa mère. (Noie de la 2® édition.)

LA FAMILLE

à leur père ; les parents se prêtent secours et assistance, quelle que soit la différence de leur condition; le mari et la femme elle-même se montrent jaloux de leurs droits, et défendent énergiquement la sainteté du mariage.

La liberté fut toujours la passion dominante du peuple grec; l’amour de l’égalité est le fond même de son caractère ; la jalousie est une conséquence du sentiment que tous les hommes ont de leur droit ; la chasteté féconde des mariages est le fruit du climat. Tous ces traits caractéristiques appartiennent au peuple et au pays.

Les sentiments d’humilité et de crainte qu’on remarque chez les femmes sont une suite de leur ignorance. La froideur et la gêne entre parents, les mariages avec des peuples étrangers et corrompus, la rouerie des filles, les calculs méprisables de leurs parents, la vénalité de certaines femmes, l’abandon d’un grand nombre d’enfants sur la voie publique, la mortalité qui dépeuple les familles, sont des conséquences directes ou lointaines de la pauvreté.

En un mot, tout ce qu’il y a de bon dans la famille est propre au peuple grec ; le mauvais est accidentel.

Le peuple grec est malade ; mais il n’est point incurable.

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