Annuaire des Beux-Mondes
LA RELIGION
qu’elle prescrive aux hommes sont les signes de croix faits de certaine manière et en certain nombre, les génuflexions à telle place, l’adoration mathématiquementréglée de certaines images stéréotypées et pour ainsi dire géométriques, la récitation de certaines formules interminables qui sont devenues une lettre morte, l’observation de certains carêmes, le chômage d’une multitude de fêtes qui dévorent la moitié de l’année, et enfin l’obligation de nourrir les prêtres et d’enrichir les églises par des aumônes perpétuelles.
Après la loi qui organisait le saint synode, on vota la loi de l’épiscopat.
Le royaume estdiviséen vingt-quatre siégesépiscopaux, dont l’un est occupé par un archevêque métropolitain, président du saint synode; dix autres sont occupés par des archevêques siégeant au chef-lieu des neuf autres départements et à Corinthe; les treize derniers sont de simples évêchés.
Si l’armée est encombrée d’officiers, l’Eglise ne lui en redoit guère : elle est encombrée de prélats. Vingt-quatre évêques pour neuf cent cinquante mille âmes, c’est beaucoup.
Les évêques sont nommés par le roi sur la présentation de trois candidats choisis par le saint synode dans le clergé du royaume. Ils prêtent deux serments, dont l’un est purement religieux et l’autre purement politique.
Le roi ne peut destituer un évêque que s’il a commis uu délit entraînant l’interdiction. Il ne peut le déplacer qu’après l’avis du saint synode et en se conformant aux canons. L’empereur de Russie a les coudées plus franches dans ses États.
Le métropolitain reçoit 6000 drachmes par an ; chacun des dix archevêques, 5000; chaque évêque, 4000. Ils perçoivent, en outre, un droit pour les permissions de mariage et de divorce, et pour les émissions de lettres de blâme anonymes. On con. naît l’usage et la portée de ces sortes de mandements. Lorsqu’un vol a été commis, le propriétaire dépossédé, au lieu de poser des affiches qui ne seraient pas lues ou de faire tambouriner un avis qui n’émouvrait personne, s’adresse directement à l’évêqueet le prie, en payant, de réclamer l’objet volé. Le prélat, pour l’amour de la justice et pour une modique somme d’argent, envoie à toutes les paroisses de son diocèse une circulaire foudroyante où il fait pleuvoir les anathèmes sur l’auteur anonyme du délit. Si l’évêque sait gronder, le coupable restitue. Un paysan fripon et superstitieux ne craint pas d’offenser Dieu; mais il a peur des menaces de son évêque. Je connais un fusil qui est revenu à son maître par la voix sacrée.
Le clergé inférieur n’est point salarié par l’État. Il perçoit certaines redevances sur les récoltes, et surtout il vit de l’autel : il marie, il baptise, il enterre, il exorcise , moyennant finance ; il confesse les gens à domicile pour une légère rétribution. Le métier de prêtre ou de papas est assez lucratif, sans être trop pénible, et la plupart des prêtres grecs élèvent confortablement leur petite famille. Si l’autel ne rend pas assez, si la récolte d’aumônes est mauvaise, le papas trouve d’autres ressources dans l’agriculture ou le commerce. Il laboure un champ, il ouvre une boutique, il tient un cabaret. Je logeais à Egine avec
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Garnier chez un anagnoste, ou lecteur. Ce brave homme paraissait assez content de son état. Je lui demandai un jour s’il ne chercherait pas à s’élever à la dignité de papas. « Non, me dit-il ; je ne gagnerais pas beaucoup plus, et j’aurais trop à faire. Ma vigne me rend tant, mon église tant; j’ai tant d’heures de travail par semaine ; il me reste assez de loisir pour boire un coup avec mes voisins lorsqu’il m’en prend envie, ou pour faire danser mon petit Basile sur mes genoux : pourquoi veux-tu que j’aie de l’ambition? » Le gouvernement entretient cinq missionnaires chargés de répandre la parole divine dans les campagnes ; il paye dans la capitale deux professeurs de musique sacrée, qui forment la jeunesse à l’art mélodieux de chanter du nez. L’Etat paye la pension de vingt boursiers au séminaire fondé par l’hétérochthone M. Rhizaris.
Un matin que nous nous étions arrêtés pour déjeuner dans une cabane du village d’Isari, la foule vint, comme à l’ordinaire, se presser autour de nous et se mirer dans nos assiettes. Le plus remarquable de tous nos visiteurs était un sapeur robuste et trapu, qu’à sa longue barbe et à son bonnet noir je reconnus pour le papas du village. Il vint sans façon s’accroupir à mon côté; il m’adressa la parole, et, lorsqu’il vit que je lui répondais, il poussa des cris d’admiration :
Du grec! il sait du grec! du grec! quelle douceur!
Dans son naïf enthousiasme, il me jura du premier bond une amitié éternelle. Comme on n’a pas de secret pour ses amis, il se mit à me conter ses affaires,
l’âge de sa femme et de son cheval, le nombre de ses moulons et de ses enfants, mêlant tout, brouillant tout et parlant de tout à la fois.
« Et toi, me dit-il, quel âge as-tu? Tues bien jeune pour courir le monde. Quel âge ont tes amis? Comment! celui-là n’a que trente ans, et il porte déjà des lunettes! Pourquoi ne parle-t-il pas le grec? J’espère que ce n’est pas par mépris. Êtes-vous riches? Vos parents sont-ils marchands ou militaires? Avez-vous des frères et des sœurs? De quel pays êtes-vous? Français! ah! vraiment! J’ai entendu parler de ce peuple-là. Mais, dis-moi, votre pays est-il au bord de la mer? Est-il grand? Avez-vous des fleuves comme les nôtres? Cultivez-vous les mûriers? Avez-vous des moutons? Exercez-vous quelque genre d’industrie ? »
Je me disais en moi-même : « Si le papas remplit en même temps les fonctions de maître d’école, les enfants du village seront instruits! »
Leftéri, moins patient que moi, l’interrompit avec cette familiarité grecque qui prend sa source dans un vif sentiment de l’égalité : « Papas, tu es un curieux et un bavard; tu nous ennuies. » Le brave homme se bâta de me prendre à témoin qu’il ne m’ennuyait pas. A mesure qu’il me parlait, j’écrivais notre conversation. Il saisit mon papier, s’arma d’une énorme paire de lunettes, et le regarda gravement dans tous les sens. « Ah! tu sais écrire! Saurais-tu aussi l’orthographe, par hasard ?
— A peu près, révérend.
— La politesse m’ordonne de te croire : on dit cependant que c’est une science bien ardue. »
En effet, l’orthographe est sérieusement difficile en
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Grèce, où le même son peut s’écrire de cinq ou six manières différentes.
« Avez-vous un roi, en France? continua l’interrogant papas.
— Nous n’en avons pas en ce moment. »
Un villageois avança timidement que le pays était • k ans doute administré par des capitaines. «Ignorant! dit le prêtre; puisque c’est un grand pays, il doit être gouverné par des généraux. »
Le clergé des campagnes sera capable d’instruire le peuple lorsqu’il sera allé lui-même à l’école.
Les moines. — Les monastères en pays turc. — Un monastère à deux fins dans la ville de Janina. — Le gouvernement grec a fermé quelques couvents. — 11 aurait dû les fermer tous. — Ignorance, paresse et turbulence des moines. — Leur hospitalité. — Une journée au monastère de Loukou. — Pensées et sentiments de l'hcgoumène sur la profession du moine. — Le Mégaspiléon. — Les bibliothèques des couvents.
Le clergé grec était plus nombreux sous les Turcs qu’il ne l’est aujourd’hui. Les Turcs sont un des peuples les plus tolérants de la terre. Dans File de Chypre, sous la domination turque, on compte aujourd’hui plus de 1700 moines ou papas sur une population grecque de 70,000 âmes ; et il n’y a pas dix ans que ces 1700 individus, tous riches ou bien rentés, sont obligés de payer l’impôt.
Il existe à Janina un couvent de femmes qui renferme 200 personnes. Il ne les renferme pas si étroi-
teinent qu’elles ne puissent aller tous les jours en ville pour garder les malades, faire les ménages, et sur tou t exercer un commerce que les canons de l’ Église n’onl jamais recommandé. Les pachas de Janina, pour mettre fin à un scandale dont les Turcs sont choqués, ont voulu plus d’une fois balayer cette maison qui abusait de leur tolérance ; mais la population grecque, et surtout le clergé, a poussé de tels cris que le couvent n’a pu être ni fermé ni réformé.
Le gouvernement du royaume de Grèce a trouvé le pays infesté de moines. Il a fermé beaucoup de couvents; il aurait dû les fermer tous. La terre manque de bras, la population n’augmente point, et le célibat de ces moines est aussi nuisible au pays que la fièvre ou la peste.
Encore si les couvents étaient des ateliers ou des écoles! Mais le plus beau privilège des moines grecs estde ne rien apprendre et de ne rien faire. Ces asiles d’ignorance et de fainéantise ne retentissent que de discussions oiseuses, de cancans politiques, d’intrigues antinationales et de louanges de l’empereur de Russie.
Au demeurant, les moines grecs sontd’assez bons vivants. Ils ne manquent de rien; et la félicité porte les hommes à la bienveillance.
J’ai passé une fort agréable journée au monastère de Loukou, près d’Astros, grâce à l’hospitalité babillarde de l’hégoumène ou supérieur. A notre arrivée, il était occupé à se faire baiser les mains par trois ou quatre rustiques des environs; il se déroba à leurs hommages pour accourir au-devant de nous et nous dire que nous étions les bienvenus.
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C’était un homme de quarante-cinq ans environ, vert, vigoureux, de belle barbe et de belle taille. Il nous offrit, au débotté, du tabac de sa récolte dans des chiboucks de sa façon. Puis, tandis que Garnier et Curzon ébauchaient une aquarelle de son église, il me fit les honneurs du jardin et de la maison. La maison était délabrée, et le jardin en bon état. « Voici nos ruches, me dit-il ; nous recueillons un miel dont tu me diras des nouvelles. Le miel de l’Hymettea le parfum du thym, le miel de Carysto sent la rose; le nôtre a le goût prononcé de la fleur d’oranger.
— Je suppose, lui dis-je, que le miel de vos abeilles ne fait pas tout votre revenu.
— Non; nous avons deux moulins, quelques champs de blé, deux charrues : les paysans font marcher tout cela. Nos oliviers forment le plus clair de notre bien. Dans les bonnes années nous vendons jusqu’à 10,000 oques d’huile (12,500kilogrammes). Nous avons ici près quelques troupeaux : nos bergers vivent sous la tente. »
Pendant que nous visitions ensemble quelques ruines romaines voisines du couvent, les chiens des bergers vinrent à nous avec une intention marquée de tâter de notre peau. L’hégoumène, nonobstant sa dignité, ramassa des pierres et défendit son hôte.
Au bout d’un quart d’heure de conversation, il aborda la politique, et nous en eûmes pour longtemps. Il était abonné au Siècle, journal du parti russe, qui se publie à Athènes et qui, pendant dix ans, a semé l’intolérance en Grèce et la révolte en Turquie. Je n’eus pas de peine avoir que mon révérend ami était dévoué corps et âme à Nicolas, et qu’il
se souciait du roi Otlion comme de l’empereur de la Chine.
Quand la politique fut épuisée, je l’amenai insensiblement à me parler des travaux et des peines de son état.
< Nous avons, me dit-il, peu de chose à faire. Quand les offices sont terminés, que nous avons chanté tout ce qui est prescrit par les canons et fait tous les signes de croix ordonnés par l’Eglise, notre tâche est finie. J’ai un bon coffre, comme tu vois, et je chante fort bien deux heures de suite sans me fatiguer. Quant aux signes de croix, qui sont un exercice un peu plus pénible, je ne suis pas manchot, Dieu merci. Mon estomac s’est accoutumé aux jeûnes de rigueur, et d’ailleurs je me dédommage les autres jours. »
Ce brave homme parlait de son église comme un marchand de sa boutique, et de ses prières comme un maçon de sa truelle. La cloche de l’église sonna: l’office du soir allait commencer; je conduisis mon hôte à ses affaires, et il travailla de son état pendant que notre souper s’apprêtait.
A peine étions-nous à table que tout le couvent entra tumultueusement, hégoumène en tête. Nous avions devant nous un public de quinze moines et moinillons qui voulaient voir comment les Francs prennent leur nourriture. Le plus jeune des apprentis avait un petit air éveillé qui nous rappelait Peblo. Tout ce peuple importun et serviable nous accablait. Ils nous prodiguèrent le miel de leurs abeilles, le lait de leurs chèvres, les olives de leurs vergers, le tromage frais et salé de leurs brebis, un vin résiné
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que Garnier apprécia, et deux ou trois espèces devin muscat en bouteille. Le tout était de leur cru. L’hégoumène refusa de partager notre diner : il avait mangé avec son petit monde ; mais il nous fit raison, et la soirée se passa gaiement.
« Et quel sont tes plaisirs? » lui demandai-je, comme Athalie au jeune Eliacin.
Il m’insinua qu’il jouissait avant tout du plaisir le plus pur que Dieu avait donné à l’homme, qui est de ne rien faire. Il ajouta que je n’avais qu’à regarder mon verre et mon assiette pour voir deux autres sources où il puisait de temps en temps quelque satisfaction. Il finit par déclarer qu’il avait fait son deuil des plaisirs que sa condition lui défend, mais qu’il avait autour du couvent quelques lieues de forêts et de montagnes où il pouvait chasser, courir et dompter son corps par la fatigue. « Viens me voir l’an prochain, me dit-il, au printemps ou à l’automne, quand tu seras de loisir. Nous chasserons ensemble, nous viderons quelques-unes de ces bouteilles, et tu verras, mon enfant, que le métier de moine est un métier de roi!
— Amen! » dit l’assistance; et l’on alla se coucher.
Les moinillons s’étaient privés pour nous de leur chambre, de leur lit et même de leurs draps. Les pauvres petits diables passèrent la nuit sous un hangar, à la pâle lueur des étoiles.
Le lendemain, avant le jour, Leftéri vint nous éveiller. Les chevaux étaient prêts. Nous voulions attendre que l’office du matin fut fini pour prendre congé de l’hégoumène ; mais il sortit de l’église sans
respect pour les canons, et tout le monde planta là ses prières pour venir nous dire adieu.
L’hospitalité qu’on trouve dans les couvents est gratuite. Seulement il est de bongoûtde donner cent sous aux moinillons, qui ne les refusent jamais, ef de déposer une offrande dans le tronc de l’église : on a soin de vous le montrer.
Dans certains monastères, comme au Mégaspiléon, l’affluence des parasites est si grande que les moines ne donnent à leurs hôtes que le gîte, le pain et le vin. Ils vendent le reste.
Ce Mégaspiléon est le plus grand des couvents de la Grèce. On y compte environ deux cents moines de tout âge, qui couchent dans des chenils et mangent sur le pouce. La vogue de la maison est fondée sur une image de la Vierge, sculptée, dit-on, par saint Luc.
Le monastère, appliqué sur un énorme rocher creux, ressemble, par sa construction et par sa couleur, aux boutiques des marchands de macarons qu’on voit dans les foires. Il est construit en bois blanc. Chaque année, un artiste du cru élève quelque nouveau pavillon au-dessus de tous les autres, et un peintre de la maison le barbouille en rouge vif ou en bleu de perruquier.
La chambre du roi, où l’on nous avait logés pour nous faire honneur, est le chef-d’œuvre du genre. La décoration en est saugrenue sans être disgracieuse; la vue est admirable. Nous dormîmes sur un large divan qui fait le tour de la salle. Les bons vieillards , c’est ainsi que les Grecs appellent les moines de tout âge, ne pèchent point par excès de propreté : on est mangé tout vif dans la chambre du roi.
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Les monastères du royaume possèdent quelques livres de messes. J’en ai assez dit sur leurs bibliothèques.
Les églises. — Tous les Grecs pratiquent leur religion, et n’en vivent pas mieux. — Caractère du catholicisme byzantin. — Les fêtes. — Le carnaval. — Le carême. — Péchés que le carême fait commettre. — La nuit de Pâques. — Les coups de fusil. — Les enfants de Mistra.
Y a-t-il en Grèce plus d’églises que de maisons? Y a-t-il plus de maisons que d’églises? C’est un point que je voudrais voir éclairci.
Y a-t-il dans l’année plus de jours ouvrables que de jours de fêtes? 11 est permis d’en douter.
On compte dans Athènes et dans les environs plus de trois cents églises, dont cinq ou six sont à peu près habitables. Les autres sont des cahutes dont les bergers ne veulent pas. Elles ont quatre murs et un toit quelquefois. On trouve dans un coin une lampe éteinte, et l’on distingue quelquefois sur le mur un bras de saint Michel ou une cuisse du cheval de saint Georges. Le mobilier du temple se compose de quelques pierres en tas, de quelques morceaux de bois, des filets d’un pêcheur, si l’on est au bord de la mer, ou de la carcasse d’une brebis égarée qui est venue mourir à l’abri.
Cependant aucune de ces églises n’est positivement abandonnée. Elles ont leur jour dans l’année. On allume une fois au moins cette petite lampe de verre,
on brûle un peu d'encens ; on chante quelques prières, et cinq ou six personnes se serrent autour du papas dans cette étroite enceinte.
Dans l’opinion de tous les Grecs, c’est une œuvre pie d’élever ces baraques; c’est un sacrilège de les détruire. Voilà pourquoi ces monuments de misère et d’ignorance restent tous debout.
Chaque église est divisée en deux compartiments. Le chœur est séparé de la nef par un mur percé d’une ou de trois ouvertures : le prêtre tantôt se montre, tantôt se cache aux fidèles.
Tous les Grecs sans exception croient à leur religion et vont à l’église.
La Grèce ne contient ni philosophes, ni libres penseurs, ni esprits forts. J’entends par esprits forts ces fanfarons qui rejettent une religion sans la connaître, et affichent un scepticisme où la méditation n’a point de part.
En Grèce, il est de bon goût d’aller à l’église tous les dimanches, de prendre de l’eau bénite, de faire des signes de croix, de jeûner les quatre carêmes et de porter un cierge allumé à Pâques.
« Où allez-vous ? dit un homme du monde à un dandy.
— Je vais prier le papas de venir me confesser demain. »
L’homme du monde ne sourit pas.
Il n’y a donc chez les Grecs ni respect humain ni hypocrisie : chacun observe la religion parce qu’il y croit, et personne ne craint de paraître ridicule en remplissant ses devoirs.
Le peuple en est-il plus moral? aucunement. la
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religion schismatique grecque est une lettre morte, et elle ne commande point de vertus, mais des grimaces; elle abonde en exigences minutieuses et en prescriptions vexatoires; elle excelle à macérer le corps sans profit pour l’esprit; elle fatigue le bras sans fortifier le cœur; elle incline le corps vers la terre sans élever l’àme vers le ciel : cette religion, fille du Bas-Empire, participe de l’imbécillité byzantine.
J’ai vu deux fois en Grèce le grand carême et la solennité de Pâques. J’ai donc pu observer la religion dans ses rigueurs et dans ses fêtes. Un heureux hasard m’a permis de faire cette étude une fois à la ville et l’autre àla campagne ; mais les citadins et lespaysans se ressemblent beaucoup dans le plaisir et dans la mortification.
Le carnaval se célèbre dans Athènes comme à Privas, à Mortagne et dans toutes les petites villes du monde. Les masques qui circulent par la ville sont laids et malpropres. Ils recherchent les déguisements antiques, les casques de carton et les boucliers de papier peint : les rues sont peuplées de héros d’Homère. Le plus grand plaisir des masques est de prendre une longue ligne à pêcher et d’attacher une gimblette au bout du fil. Tous les enfants accourent dans l’espoir de mordre au gâteau; mais le gâteau reçoit cent coups de bec et cinquante coups de langue avant d’être entamé : le pêcheur le retire vivement dès qu’il le voit en danger. Il est défendu, comme vous pouvez le croire, d’y mettre les mains, et toute tentative de ce genre est sévèrement réprimée. Ce qui ajoute à la bouffonnerie de ce divertissement, c’est que le pêcheur a soin de se placer au bord d’un ruis-
seau, et que tout poisson maladroit est bientôt un poisson dans l’eau.
Il est un autre jeu dont l’origine semble très-ancienne et dont le sens est encore inconnu. On plante au milieu d’une rue une grande perche bariolée, du sommet de laquelle pendent des fils au nombre de dix ou douze. Chaque masque en prend un à la main, et tous ensemble tournent autour du poteau, pêlemêle et dans tous les sens, en ayant soin de ne point embrouiller les fils*.
Le carnaval, comme toutes les autres fêtes, est assez morne. Si les Grecs s’amusent beaucoup, c’est en dedans. Leur gaieté n’est ni riante ni sémillante.
Le carême commence dès le lundi, elle mardi gras est unjourmaigre. Le lundi, tout le peuple d’Athènes se réunit autour des colonnes du temple de Jupiter, pour commencer en commun les mortifications de quarante jours. Il s’y fait une grande consommation d’ail, d’oignons et de toutes sortes de légumes crus. On chante beaucoup, et du nez; on boit un peu, on ne danse pas mal. Après cette cérémonie religieuse, chacun rentre chez soi.
Je ne sais rien de plus propre à aigrir le sang que le carême des Grecs. Non-seulement ils se privent de viande, mais ils s’interdisentlebeurre, les œufs, lesucre, etsouventlepoisson.Ilsnemangentquedu pain, du caviar, etdes herbes assaisonnéesd’unpeu d’huile. Aussi le carême met les esprits en feu et fait bouillonner toutes les passions politiques et religieuses.
1 . Ce jeu n’est pas la propriété exclusive des Grecs, on le retrouve en Espagne. ( Note de la 2 e édition.)
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On doit cioire que si les Grecs s’astreignent à un régime si sévère, ce n’est pas seulement pour le plaisir de manger des olives pourries; c’est surtout pour gagner le ciel. Mais il y a gros à parier que le carême envoie plus d’hommes en enfer qu'en paradis, tant il leur fait commettre de péchés d’envie. Je n’ai jamais vu un Grec manger ses olives sans l’entendre dire : « Mais mangerai-je de la viande le jour de Pâques! »
Durant la semaine sainte, qu’ils appellent lagrande semaine, ce désir de viande, qui n’est ni refréné ni satisfait, s’exalte jusqu’à la frénésie. Le grand jeudi, le grand vendredi, le grand samedi s’écoulent avec une lenteur désespérante. Notre hôte l’anagnoste, dans l’île d’Égine, me répétait tous les jours en prenant son repas : <a Tu verras comme je boirai du vin le jour de la brillante! comme je danserai! comme je me soûlerai ! comme je tomberai plat comme porc, le ventre à terre ! » Cet homme était naturellement sobre, et, sans le carême, il ne se serait peut-être jamais enivré.
C’est par ces pieuses pensées que le peuple et le clergé abrègent la longueur du carême. Ils croient faire assez pour leur salut en s’interdisant les viandes défendues, et ils s’imaginent que la soumission de l’estomac les dispense de celle du cœur.
Le samedi de Pâques, à minuit, le carême finit, la fête commence. Toutes les églises sont gorgées de monde. Dans la plus grande de ces masures, on élève un trône pour le roi et la reine. Sur la place voisine, on dresse pour eux une estrade jonchée de fleurs, où ils s’arrêtent un instant avant d’entrer. C’est là que le clergé va les recevoir et leur annoncer la résurrec-
tion. A minuit sonnant, le canon tonne, la musique éclate, toute la ville s’embrase, les feux de Bengale s’enflamment, et chacun allume un cierge qu’il tient à la main. A ce moment la cour entre dans l’église. Le roi catholique et la reine protestante portent des cierges énormes; les ministres et tous les hauts fonctionnaires en ont d’un peu moins gros, le menu du peuple se contente de cierges d’un sou. Les cérémonies durent deux heures et plus, au milieu d’une chaleur étouffante ; tout le monde est debout : j’ai vu un jeune homme de vingt ans s’évanouir de fatigue et de chaleur. Les femmes, perchées dans des galeries hautes, font pleuvoir la cire de leurs bougies sur la tête des hommes.
Les prières terminées, chacun court chez soi manger l’agneau. On n’attend pas jusqu’au lendemain. Plus d’un affamé apporte à l’église un petit morceau de viande, qu’il dévore au dernier coup de minuit.
Le peuple grec aime le bruit, et les coups de fusil sont indispensables à son bonheur. Il pense, comme l’Arabe, qu’il n’est pas de belle fête sans poudre. Les fêtes de Pâques retentissent d’un feu de file perpétuel. Mais, comme le peuple a l’habitude de s’entre-tuer dans l’excès de sa joie, que le Pallicare oublie toujours une balle dans son fusil, et qu’il a souvent l’adresse de tuer son ennemi par maladresse, la police s’est mis en tête d’empêcher les fusillades de Pâques, au moins dans la capitale. En 1852, les magistrats d’Athènes avaient pris dentelles précautions qu’ils répondaient de la tranquillité publique. Aussi nous futil impossible de fermer l’œil pendant deux nuits. On
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ne tirait plus les coups de fusil dans les rues, mais on les tirait par les fenêtres, dans les cours, et au besoin dans les cheminées.
Il y a trois ou quatre ans, les jeunes Maniotes de Mistra, à l’occasion des fêles de Pâques, empruntèrent les fusils de leurs pères, et se séparèrent en trois camps représentant le parti russe, le parti français et le parti anglais. Peu s’en fallut qu’ils n’en vinssent aux coups sous les yeux de leurs parents heureux et glorieux. Mais, au moment d’engager l’action, les Français et les Anglais s’unirent contre les Russes, et le combat fut terminé sans coup férir.
Le mardi de Pâques, tout le peuple se rassemble autour du temple de Thésée. C’est la seconde fête des Colonnes, et la réplique de celle qui commence le carême.
C’est dans ces deux fêtes qu’on peut embrasser d’un seul coup d’œil les types, les costumes et les mœurs du peuple grec. Rien n’y manque, ni les montagnards du Parnés, ni le roi qui se promène à cheval avec sa cour.
Un enterrement grec.
Le lendemain de mon arrivée à Athènes, je marchais au hasard dans les rues pour faire connaissance avec la ville. J’entendis à quelque cent pas une musique horriblement monotone ; j’y courus, et je vis un enterrement qui passait.
En tête du cortège marchaient trois ou quatre bambins brandissant qui une croix, qui une image au bout d’un bâton. Un homme portait le couvercle du cercueil, recouvert de papier noir et semé de croix blanches. Un peu plus loin s’avançait la musique. Les papas venaient derrière les musiciens, et les relayaient de temps en temps par quelques airs de plain-chant sur un ton grave et mélancolique.
Le cercueil était porté à bras. La morte était enveloppée d’une robe bleue, toute jonchée de narcisses etde fleurs odorantes. Son visage découvert avait une expression de sérénité qui ressemblait au sommeil. Pour écarter soigneusement l’horreur qui s’attache à la vue de la mort, on avait ravivé avec un peu de carmin la couleur éteinte de ses lèvres.
Derrière le cercueil marchaient trois grands jeunes gens à la figure maladive, dont l’un ne tardera pas à suivre sa mère. Ils allaient séparément, soutenus chacun par deux amis. Ils ne portaient pas d’autre deuil qu’un crêpe noir sur leur bonnet rouge. Presque tous ceux qui formaient le cortège étaient en veste de couleur, en foustanelle blanche et en guêtres rouges ou bleues. Tous les visages avaient un air de gravité recueillie qu’on ne voit pas souvent dans nos enterrements : il est vrai que le cortège se composait en grande partie des parents de la morte. J’ai dit que lesfamillesgrecquessontnombreusesetcompliquées.
On entra dans l’église. Le cercueil fut placé au milieu de la nef, près du saint des saints et de cette partie du temple où les prêtres seuls ont droit de pénétrer. Les assistants restaient debout : il n’y a pas de chaises dans les églises.
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Une vieille femme distribua des cierges à tout le monde. Vingt ou trente gamins qui jouaient dans la rue s’empressèrent d’en venir prendre, et assistèrent à la cérémonie avec une gravité qui honorerait des sénateurs.
Les papas, avec leurs longs cheveux et leur barbe flottante, psalmodiaient les prières des morts. Je m’étais promis d’examiner si ces hommes, qui n’ont pas renoncé aux affections de famille, s’acquittaient de leur ministère avec plus d’émotion que ceux qui n’ont plus d’autre famille que Dieu. Il me sembla au contraire qu’ils remplissaient cette triste tâche en hommes qui sont pressés de finir et de retourner à leur ménage. Les oraisons étaient chantées en langue vulgaire, et cependant, soit que le chant rendit les paroles inintelligibles, soit que le peuple ait perdu l’habitude de chercher le sens de ses prières, les auditeurs ne semblaient écouter que leurs propres pensées.
Quand l’office des morts fut terminé, chacun des parents et des amis s’approcha de la morte et lui baisa les mains et la figure. On donne ainsi un caractère religieux et solennel à la dernière marque d’affection que reçoivent les morts. Il est difficile de voir sans une profonde émotion des fils venant devant l’autel donner un dernier baiser à leur mère.
Le convoi s’achemina lentement vers le cimetière. Sur sa rouie les hommes et les femmes s’arrêtaient et se couvraient de signes de croix avec cette prodigalité machinale que j’ai déjà signalée. L’enterrement traversa l’Ilissus en s’éclaboussant un peu : le pont n’était pas encore bâti. Un tel passage excite-
rait en France quelques éclats de rire : la cérémonie ne perdit rien de sa gravité.
Le coin du cimetière habité par les pauvres est d’un aspect assez original. On ne plante pas sur chaque tombe une croix de bois. On se contente d’enfoncer en terre, en les croisant un peu, les deux bâtons qui ont servi à porter le cercueil. Sur la plus grande de ces deux branches, les parents du mort viennent planter une cruche dont ils brisent le fond. Cette sorte d’offrande est d’une haute antiquité.
Je n’ai pas remarqué que le corps fût mis en terre avec beaucoup plus de ménagements que dans nos cimetières civilisés. Ce sont les mêmescris: « Pousse! tire ! à toi ! à moi ! enfonce les pieds ! attention à la tète! enfin! l’y voilà! d Cérémonial grossier, et bien propre à dégoûter les gens de mourir en pays civilisé. Heureux celui qui meurt d’un coup de flèche chez les sauvages! Il est mangé par ses amis avec respect, ou du moins avec reconnaissance.
On procéda ensuite à une autre cérémonie plus repoussante. On dépouilla la morte de tous les ornements dont on l’avait revêtue. La robe de mérinos bleu qu’on avait fait voir en passant à toute la ville lui fut ôtée; on la laissa dans une méchante robe noire. On reprit l’oreiller brodé qu’elle avait sous la tête, et on le remplaça par un sac plein de terre. On commença même par lui ôter de mauvais gants blancs qu’elle avait aux mains; mais un des fils, qui souffrait sans doute comme moi de voir ainsi manier ce corps roidi, fit signe de les laisser. Il ne resta dans le cercueil que quelques fleurs et une pomme, légère provision pour un si grand voyage.
LA RELIGION
Chacun des amis s’empressa de jeter une pincée de terre dans la tombe, et courut à dix pas plus loin, dans un endroit abrité du vent, où l’on alluma des cigarettes. Les bedeaux, les enfants de chœur et quelques amis vidèrent une grande bouteille de vin qu’on avait apportée, puis ils prirent le chemin de la maison mortuaire pour y souper.
Je m’en revins tout doucement au logis, précédé des enfants de chœur, qui se donnaient des coups de croix dans le dos et lançaient des pierres dans les images de saint Georges et de saint Michel.
Superstition et intolérance.
Devant la maison que nous habitions à Corinthe logeait une pauvre femme et son fils unique. L’enfant était chétif et bossu.
Un Valaque passa, qui menait un ours en laisse. Il promenait sa bête dans tout le pays, amassant des poignées de lepta. Notre malheureuse voisine vint trouver cet homme et lui donna de l’argent pour qu’il fit marcher son ours sur le corps de l’enfant. Elle acheta ensuite quelques poils qu’elle choisit ellemême sur le dos de la bête. Elle espérait en faire un talisman pour redresser la taille de son fils.
Les Grecs de la campagne croient à la sorcellerie. Pour eux, un médecin est un sorcier autorisé par le gouvernement; une ordonnance est un recueil de pa-
25 li LA GRÈCE CONTEMPORAINE.
rôles magiques. Ils ne la portent pas chez le pharmacien, mais ils la font tremper dans l’eau bouillante et ils avalent l’infusion.
11 reste un peu de paganisme au fond des esprits. On voit, dans un sale quartier d’Athènes, une colonne, dernier débris d’un temple d’Esculape. Ceux qui souhaitent la guérison d’un malade prennent un de ses cheveux ou un fil de sa jarretière, attachent une boule de cire à chaque extrémité, et viennent l’appliquer à cette colonne.
Les Grecs les moins scrupuleux en matière de probité observent très-strictement les préceptes de l’Église et obéissent aveuglément à leurs papas. Lorsqu’une mère vend sa fille à un riche, elle stipule toujours qu’on donnera tant pour sa fille, tant pour les parents, tant pour l’Église. J’ai eu l’honneur de dîner avec un assassin, et le malheur de le scandaliser. Nous étions à Égine, et nous mangions un agneau à la pallicare, en plein champ et en plein carême. Un Grec que nous ne connaissions pas vint s’asseoir auprès de nous, mangea notre pain et nos figues, but notre vin, et se retira, indigné de notre conduite, lorsqu’il fut bien repu. J’appris le lendemain que ce convive boudeur avait la mort d’un homme sur la conscience, et que la justice le cherchait prudemment, de manière à ne jamais le trouver. Il se croyait meilleur chrétien que nous.
Les Grecs ont exigé que la constitution de 18AA proclamât une religion d’État. Le chef de l’État ne professe pas la religion de l’État; mais il faut, bon gré mal gré, qu’il lui rende cinq ou six fois par an un hommage public.
LA RELIGION. 255
Les autres catholiques romains sont tolérés comme le roi. Ils ont trois évêques et un archevêque dans les Cyclades, à Naxos, à Tinos, à Santorin et à Syra. Mais je ne réponds pas que, si le souverain étail Grec ou Russe, la religion hétérodoxe échapperait aux persécutions.
Lesj-uifs sont très-rares dans le royaume, et la violence de la populace d’Athènes n’est pas faite pour les attirer. Aux îles Ioniennes, sous la protection de l’Angleterre, la race juive vit et prospère. On remarque que, dans l’ile de Corfou, les décès l’emportentsur les naissances chez les Grecs, et les naissances sur les décès chez les juifs : si bien qu’il est facile de prévoir qu’au bout d’un certain nombre d’années, l’ile ne sera peuplée que de juifs.
La race juive a chez nous plus d’honnêteté, de courage, d’intelligenoe et de beauté que chez les peuples de l’Orient.
L’intolérance naturelle à la canaille grecque est journellement excitée par les prédications de la Russie. Lorsque le gouvernement traduisit devant les tribunaux M. King, pasteur protestant, accusé de prosélytisme, le Siècle invita formellement tous les citoyens orthodoxes à se rendre à l’audience pour encourager les juges à la sévérité et leur interdire une lâche complaisance.
J’avais cru d’abord que ce fanatisme brutal était le privilège des ignorants et des gueux : je me trompais.
Dans le3 premiers joursde l’été de 1852, je fis une visite à M.***, professeur de droit à l’université d’Athènes. Je le trouvai dans le feu de la composition, en manches de chemise : il répliquait à Y A nti-Tomos de
M. Pharmakidis. A coup sûr,Démosthène était moins ardent et moins échevelé lorsqu’il préparait ses harangues contre Philippe.
« Comprenez-vous, médit ce violent jurisconsulte, la faiblesse de notre gouvernement? Laisser paraître un pareil livre! Vous verrez que l’auteur ne sera pas même châtié! Ah! si nous étions en Russie! on vous empoignerait mon Pharmakidis, on l’enfermerait dans une bonne petite chambre bien chaude en été, bien froide en hiver, on lui ferait une bonne petite saignée tous les deux jours, on lui donnerait ‘une bonne petite poignée de riz tous les matins pour sa nourriture, et, au bout de trois moisde ce régime, on lui dirait : « Mon ami, vous avez été malade, nous « vous avons soigné, vous voilà guéri ; allez en paix « et prenez garde aux rechutes. »