Il était premier violoncelle du théâtre
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La veille de mon départ de Paris, M“* A..., une des sommités de l’aristocratie russe, m’avait confié quelques commissions pour sa fille, M mo Catherine S'“, mariée à Athènes. C’étaient des robes, des bijoux, et un polichinelle digne d’amuser un roi. Le jour même de mon arrivée, je courus chez M”* S““, précédé de Pelros, qui portait les paquets d’un air aussi maussade qu’un diable qui porte des reliques. Petros n’a jamais compris qu’on lui fit porter des paquets, lorsque la nature a créé les Maltais tout exprès pour cela. M m<l S‘“ reçut les paquets et moi avec cette effusion de cordialité qui ne coûte rien aux Russes. Elle me pria à dîner pour le lendemain, et m’invita à un bal qu’elle donnait huit jours après. J’acceptai avec empressement l’une et l’autre invitation. Le bal surtout aflriandait ma curiosité : il me tardait de voir une réunion complète du beau monde d’Athènes.
C’est le 18 février que ce grand événement se produisit. Les astronomes l’annonçaient depuis le commencement de l’hiver. Les bals ne sont pas communs dans la société d’Athènes, qui n’est pas nombreuse. Lorsqu’on dehors des bals de la cour on a dansé quatre fois en une année, on dit : « L’hiver a été gai, nous nous sommes bien amusés. »
M"i° g*** ava jt f a it un c sorte de coup d’Etat en s’abstenant d’inviter un certain nombre d’uniformes mal élevés qui s’imposent partout, et qu’on tolère en murmurant. C’est assez dire qu’elle avait fait bonne provision d’ennemis qui n’auraient pas été fâchés d’empêcher son bal.
Il n’y a dans Athènes qu’un seul orchestre : celui
du Lliéàtre. Quand le roi a la fantaisie de dîner en musique, le spectacle est retardé. M me S‘“ avait, comme on peut croire, retenu l’orchestre un mois à l’avance. Elle ne pouvait l’avoir qu’à la fin du spectacle; mais on lui avait promis de donner un trèspetit opéra et de chanter au galop. Par malheur, ou plutôt par malice, la commission de guerriers qui surveille la direction du théâtre fit mettre sur l’affiche un opéra des plus longs, intercala des morceaux dans les cnlr’actes, et menaça d’une grosse amende tout violon qui déserterait son poste.
On commença donc par danser au piano.
Il y a deux sortes de luxe dans un bal : celui qu’on y trouve et celui qu’on y apporte. L’un vient du maître de la maison et l’autre de ses invités. M. S'" avait fait pour le mieux. 11 s’était procuré des fleurs, denrée assez rare à Athènes : il les avait prodiguées, ainsi que les bougies. Faute de parquet (il n’y a de parquet qu’à la oour), on dansait sur un beau tapis. La musique ne jouait pas les airs de l’hiver dernier; mais la vieille musique n’est pas la moins dansante. Les rafraîchissements étaient assez abondants pour qu’il en restât aux dames après que les hommes s’en étaient remplis. La seule chose qui manquât un peu, c’était la place. Mais on ne peut pas démolir sa maison pour donner un bal.
Les invités, de leur côté, avaient apporté tout ce qu’ils pouvaient. Les hommes n’étaient point parfaits (où le sont-ils ?) : on remarquait çà et là quelques habits fripés, quelques cravates blanches en tortillons et quelques gilets du siècle de Périclès. L’habit des officiers grecs est terne : ces épaulettes de fer blanc,
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qui sont les mêmes pour le sous-lieutenant et pour le colonel, et les maigres galons qui les accompagnent, n’ont rien qui éblouisse les yeux. Mais tout le monde (nous n’en sommes pas encore au souper) se comportait vraiment bien. La marine française n’était représentée que par un charmant petit aspirant, homme du monde et beau danseur ; la marine hollandaise avait député un gros garçon formidablement rouge, et dont le nez singeait la pomme de terre à s’y méprendre. M'“ 6 S"* aurait pu avoir chez elle un millier de foustanelles : elle n’en avait invité que deux ou trois. De ce nombre était le grand maréchal du palais, ce petit homme exotique dont le visage est coloré comme une tuile, et je crois même un peu tatoué. Les femmes étaient presque toutes serrées dans des robes de M“° Dessales, la couturière de la place Vendôme, qui fournit tout l’Orient. Trois ou quatre Hydriotes montraient leur poitrine tombant en cascades dans leur chemise, suivant la mode du pays.
Il manquait à la fête la présence du roi et de la reine, mais on ne s’en plaignait point; Leurs Majesté traînent partout avec elles le cérémonial de l’Allemagne, et la gaieté fuit par une porte en les voyant entrer par l’autre. Depuis la révolution de 1843, la cour a cessé d’aller en ville. Une seule fois j’ai vu le roi accepter une invitation : c’était à la campagne, chez le ministre de Bavière. Le bal fut très-joli : on dansait en plein air. Mais on ne s’égaya qu’après le souper, lorque l’esprit d’égalité eut roulé dans tous les verres. On vit alors le ministre de la marine se promener devant ses souverains, le
chapeau sur la tète; et l’on entendit le colonel Touret insinuer hautement au ministre de la guerre qu’il était un galopin. Retournons vite au bal de M ” 8 S‘*\
Dès l’arrivée de l’orchestre, il se répandit dans le salon un vague parfum d’ail qui se précisa de plus en plus. C’est une odeur locale qui se retrouve dans presque tous les bals. On pense, dans le pays, que sans un peu d’ail les bals sont fades comme les gigots.
Je n’ai jamais vu de peuple qui dansât avec plus de furie que la bonne société grecque. Il est vrai que je n’ai pas voyagé en Espagne. Les femmes surtout sont infatigables. Si vous vous arrêtez un instant pour laisser respirer votre danseuse, vite un autre cavalier vient vous demander la permission de faire un tour avec elle, comme si c’était vous qui eussiez besoin de repos.
Ce qui brillait le moins dans le bal, c’est la conversation. Les Grecs civilisés savent assez bien le français, mais ils le prononcent mal. Vu leur coûte beaucoup à dire, le j leur écorche la bouche, Ye muet n’est pas dans leurs moyens, et certaines diphthongues rebelles leur restent obstinément au gosier. J’ai entendu un officier un peu et qui disait, comme un Gascon du théâtre : Zi souis céri des damousclles.
Le fond du discours n’est pas plus brillant que la forme. On vit sur de vieux cancans arriérés. L’histoire de M me X*“, qui s’est fait enlever dans une caisse, est toujours citée en exemple aux filles majeures; on parle encore, en levant les yeux au
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ciel, de la belle M ,n0 Y‘“, qui a mangé la fortune d’un jeune diplomate et l’a réduit ù se faire soldat. On blâme la conduite légère d’Aspasie, et l’on se demande pourquoi Alcibiade a fait couper la queue de son chien. Bref, on retrouve dans les conversations des passages de Plutarque, et les diseurs de nouvelles se rencontrent quelquefois avec Rollin.
Une personne pleine de bonté, qui daignait jouer pour moi le rôle de ciccrone, me montra un officier grec qui s’était battu en duel pour quelques méchants propos : « S’est-il bien battu? » demandai-je.
— Fort bien, et plutôt deux fois qu’une. La cause première du duel était cette gracieuse petite personne très-décolletée que vous voyez là-bas. L’officier grec avait étrangement calomnié un jeune attaché d’ambassade : il l’avait accusé de protéger les amours de cette dame avec un diplomate allemand. On se battit au pistolet. L’officier tira le premier, et manqua. « Monsieur », lui dit son adversaire, « le coup ne compte pas : votre main « tremblait trop. Veuillez recommencer. » L’officier ne se le fit pas dire deux fois : il recommença. »
Si je raconte cette histoire, c’est que l’officier qui a recommencé appartient à l’une des quatre grandes familles d’Athènes.
« Voyez-vous, me dit mon guide, ce valseur qui vient de s’arrêter? C’est un homme du monde trèsobligeant, qui est reçu dans la meilleure société, et qui fait venir pour scs amis, par complaisance, des
marchandises d’Europe qu’il leur donne au prix coûtant, après avoir prélevé un bénéfice de cinquante pour cent.
— En vérité? répondis-je. Je croyais qu’il n’y avait que les Russes pour faire élégamment le commerce, le connais à Paris une grande dame russe, veuve d’un gouverneur de Varsovie, qui possède à la Chaussée-d’Antin un fonds de marchande à la toilette, et qui recommande sa boutique dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, où elle est reçue à bras ouverts. »
Vers deux heures du matin, on annonça le souper. Plus de quatre-vingts convives se mirent à table et firent honneur au repas. J’admirais un luxe de damassé véritablement russe, et une très-belle argenterie; mais ce que j’admirais le plus, c’est la confiance de l’amphitryon, qui exposait des richesses pareilles aux mains de ses compatriotes. Les ennemis de la maison ont dû crever d’ennui et d’indigestion.
Pendant que les invités buvaient du vin du Rhin, les domestiques étaient à sec dans une salle basse. Je trouvai en sortant le pauvre Petros que j’avais oublié d’envoyer se coucher, et qui m’attendait depuis neuf grandes heures, avec mon manteau sur le bras.
« As-tu dormi?
— Non, monsieur.
— As-tu mangé?
— Non, monsieur.
— As-tu bu ?
— Non, monsieur », me dit-il d’un air le plus
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simple du monde et comme une chose toute naturelle.
À Paris, du moins, lorsqu’on sert des glaces aux maîtres, on verse du vin aux domestiques. Le pauvre diable n’avait pas même bu un verre d’eau. Au fond, pensai-je, ils ont peut-être bien fait. Il est si sobre, qu’un verre d’eau pris en dehors de ses repas me l’aurait grise.
Après le souper, on s’est remis à danser plus vivement que jamais. Si l’on ne s’est pas embrassé, il ne s’en est fallu que d’un demi-verre.
Deux mois après le bal de M m0 S‘“, j’ai vu à bord de la frégate française la Pandore trois ou quatre dames de la société grecque qui avaient bu le demi-verre dont il s’agit. Elles allaient s’asseoir un peu au hasard, sans remarquer si le siège qu’elles choisissaient était déjà occupé. J’ai vu auprès du buffet, qui était très-richement servi, les jeunes gens du monde offrir leurs verres aux dames qui n’avaient encore rien pris. Elles buvaient quelques gouttes de vin de Champagne, et rendaient la coupe à leurs galants échansons, qui achevaient de la vider. Ce sont des façons qui ne scandalisent personne.
Un jour, dans un bal de la cour, une dame du corps diplomatique tenait à la main une coquille avec une glace dont elle avait mangé moitié et laissé le reste. Lejeune homme le mieux élevé d’Athènes se précipite pour la débarrasser de cette coquille. Mais devinez ce qu’il en fait.
Il la pose sur la cheminée?
Non.
37'i LA GRÈCE CONTEMPORAINE.
Il va la mettre sur le plateau?
Vous n’y êtes pas. Il mange la glace entamée avec la cuiller de l’ambassadrice, et il croit s’être montré galant !
Les gens de basse condition font bien mieux encore. Un jour, au monastère de Mégaspilcon, un individu qui me regardait dîner s’empara sans façon de mon verre et le vida à moitié en disant :
« Allons, à ta santé ! »
Dans son âme et conscience il m’avait fait une politesse. Que le ciel la lui rende !
Un des officiers les plus brillants d’Albènes, et celui qui, malgré une laideur exemplaire, compte le plus de bonnes fortunes, dansait avec une trèsjolie personne, lorsqu’un maladroit marcha sur le pied de sa danseuse, qui se plaignit vivement.
« Est-ce que vous avez des cors, madame? » dit poliment ce cavalier accompli.
Et tandis que la dame (une très-grande dame, s’il vous plaît) ne savait si clic devait se moquer ou se fâcher, l’aimable officier se mit à lui conter qu’il en avait beaucoup, de ces maudits cors, et dans ce coin-ci, et sur cc doigt-là, et qu’il était forcé de fendre ses souliers lorsqu’ils n’étaient pas trèslarges.
Un Grec, un officier, valsait un soir avec une dame dont le bracelet se détacha; elle le lui donna à garder; il le mit dans sa poche. La valse finie, la belle danseuse se souvint de son bracelet : le héros n’avait pas l’air d’y penser. « Ma foi, se dit-elle, avec un Grec on prend ses précautions » ; et elle réclama bravement son bracelet : c’était un bijou de huit à
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neuf cents francs. Le danseur, interpellé, témoigna une stupéfaction profonde : « J’espérais, dit-il, que vous me permettriez de garder ce souvenir de vous. » Porthos n’est pas mort tout entier, et les officiers grecs ont conservé quelques traditions du temps de Louis XIII.
J’ai entendu de mes oreilles un Grec de la jeune Grèce supplier devant dix témoins une dame du très-grand monde de lui faire un cadeau de mille francs : c’était une loge au théâtre. Une loge est, vous le savez, une propriété qui se vend, s’achète, et se transmet par testament comme une maison ou une pièce de terre. « Madame, disait le jeune Hellène, quand vous quitterez le pays, intercédez auprès de monsieur votre mari pour qu’il me laisse sa loge.
— Et pourquoi? dit la dame un peu surprise.
— Mais, répondit-il, j’ai envie d’être une fois propriétaire; d’ailleurs je serais bien aise de garder ce souvenir de vous. Si vous me la donnez, je vous promets de la conserver toujours; j’y mènerai mes amis; nous en ferons la loge des lions. »
Mais voici ce que j’ai vu de plus héroïque dans ce genre :
On donnait un grand bal dans les salons d’une des premières ambassades. Vers le commencement du cotillon, à ce moment critique où les maris tirent leurs femmes par la manche et les mamans font de gros yeux à leurs filles, la maîtresse de la maison, pour prévenir toute désertion, ordonna de fermer les portes. Là-dessus les maris se résignent et les mamans vont se rasseoir. Mais un Grec jeune et beau
ébranlait avec force la grande porte du salon. Peine inutile. Il court à une porte de côté : visage de bois. Enfin il rencontre l’ambassadrice et la prie trèsvivement de faire ouvrir une porte.
« Non, non, monsieur : vous êtes mon prisonnier.
— Je vous en supplie, madame !
— Pas de quartier.
— Je vous le demande en grâce !
— Pas de miséricorde.
— Madame, je vous assure qu’il faut absolument que je sorte !
— Après le cotillon.
— Je reviendrai à l’instant.
— Vous nous feriez laux bond.
— Mais, madame, vous ne savez pas ce qui peut arriver !
— Advienne que pourra!
— Enfin, madame, sachez que j’ai avalé cinq bouillons de suite. »
On lui ouvrit, et l’on mit quelque malice à tourner la clef dans la serrure.
Voilà la jeunesse dorée.
Les pères de famille qui vont dans le monde y portent avec eux les grands principes d’économie domestique qu’ils ont médités à la maison; ils épargnent volontiers quelques gâteaux ou quelques fruits au bénéfice de leurs enfants. On voit, même à la cour, des généraux aller de plateau en plateau, cueillant des friandises qu’ils entassent dans leurs mouchoirs. Ces bonnes gens se serrent comme les guêpes et s’approvisionnent comme les abeilles.
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La province copie comme elle peut les mœurs de la capitale.
Deux voyageurs que je pourrais nommer arrivent un matin dans une des préfectures du nord de la Grèce; ils avaient besoin des autorités; ils vont les voir en costume de voyage, c’est-à-dire en guenilles. A la porte du préfet, l’un des deux compagnons découvrit dans sa poche une paire de vieux gants blancs. « Brillons », dit-il à l’autre. Et chacun mit un gant. Le lendemain, toutes les autorités de la ville leur rendirent leur visite. Chacun de ces messieurs avait mis un gant. Le préfet s’informa timidement de la politique et de la mode; mais personne n’osa demander depuis quand on ne mettait qu’un gant à la fois.
VfH
Les misérables. — Mendiants d'Athènes. — Les Albanais de Pavlitza. — Pour acheter un mari ! — L’écharpe d’une vieille femme. — Pas de pain! — Une nuit de réflexions. — Caravane d’émigrants. — Un chant populaire. — Service désintéressé.
La mendicité est permise dans tout le royaume de Grèce. Les mendiants parcourent en tous sens la ville d’Athènes : les uns s’adressent aux passants dans la rue ou sur les promenades, les autres vont de maison en maison. S’ils trouvent la première porte ouverte, ils entrent dans la cour et crient d’une voix lamentable. Si personne ne leur répond, ils pénétrent dans les corridors; s’ils ne rencontrent ni les
maîtres ni les gens, ils entrent dans la première chambre qui se rencontre; si la chambre est déserte, ils se font quelquefois l’aumône eux-mêmes.
Le long de ce fossé qui traverse la ville nouvelle, on voit en toute saison un certain nombre d’aveugles assis sur leurs talons. Du plus loin qu’ils entendent venir un passant, ils crient à toute voix : « Ayez pitié de nous, effendi! Faites-nous l’aumône, effendi! » Les soldats, les ouvriers, les domestiques passent rarement devant eux sans leur donner un centime. En Grèce, comme partout, les pauvres sont plus généreux que les riches.
J’ai trouvé beaucoup d’aveugles mendiants, et point d’aveugles poêles. La Grèce n’a plus d’Homères. Et pourquoi faire en aurait-elle?
Les mendiants des villes sont des heureux de la terre, si on les compare aux paysans de certains villages.
Nous venions de faire une visite au temple d’Apollon Secourable, dans les montagnes les plus stériles de l’Arcadie, lorsque Leftéri nousconduisitau village albanais de Pavlitza.
C’est un village qui meurt de faim; on n’y mange de la viande qu’à Pâques; on n’y mange jamais de pain. Les habitants n’ont pas même cet horrible pain de maïsqui, le premier jour, n’estqu’unepàte épaisse, et qui tombe en miettes le lendemain ; qui vous étouffe quand il est frais, et vous étrangle lorsqu’il est sec : ils ne se nourrissent que d’herbes et de laitage.
Lorsqu’on apprit notre arrivée, tout le peuple fut en émoi, s Voici des Francs! » c’est-à-dire voici un peu d’argent.
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Les hommes et les femmes s’empressèrent autour de notre gîte; les femmes tenaient leurs enfants de l’année dans une espèce de berceau portatif qui n’est qu’un morceau de feutre plié en deux et bordé de deux bâtons. C’est dans cet équipage et avec leurs enfants pendus au dos qu’elles venaient se grouper devant notre porte. La maison que nous choisissions pour logement devenait aussitôt le centre du village, et la place publique était toujours devant chez nous.
Quelques-uns accouraient par curiosité pure; c’était le petit nombre : presque tous avaient quelque chose à nous vendre. Les hommes apportaient des médailles, de méchantes pierres gravées, et jusqu’à des cailloux blancs de la rivière; les femmes nous vendaient leurs costumes; elles nous présentaient, l’une un tablier, l’autre une écharpe, l’autre une chemise, l’autre... je dirais un mouchoir de poche, si je pouvais oublier qu’elles n’ont pas de poche et qu’elles ne se servent pas de mouchoir. Elles nous apportaient ces carrés de soie rouge à grosse frange, qu’elles tiennent à la main, comme des mouchoirs, le jour du mariage ou dans les grandes solennités.
Dans le premier moment, elles n’osaient nous aborder; elles confiaient leurs intérêts à un homme qui venait traiter avec nous. Mais peu à peu elles prenaient plus de hardiesse, elles arrivaient jusqu’à nous, et elles y gagnaient. L’une disait : « Je n’ai pas de pain. » Une autre : « C’est pour vivre. » Une autre : « Je suis veuve. » Le veuvage, qui n’est pas sans quelques douceurs pour une femme riche, est, chez les gens qui vivent de travail, le résumé de
toutes les misères. Une jeune fille s’écriait en rougissant : a C’est pour m’acheter un mari ! » On devine aisément que nous ne savions pas répondre à de si bonnes raisons, et que nous marchandions juste assez pour prouver que nous n’étions pas Anglais.
Tout ce qu’elles nous vendent en étoffés, elles l’ont fait elles-mêmes; ces chemises et ces écharpes de coton brodé de soie sont, jusqu’au dernier fil, l’ouvrage de leurs mains. Elles ont épluché le coton, elles l’ont filé au fuseau avec leurs longues quenouilles en forme de raquette, elles l’ont tissé sur ce métier qui est en permanence à leur porte. Les broderies sont de leur invention : elles improvisent sans modèle, sans dessin, sans maître, ces charmantes arabesques, constamment variées par un caprice toujours heureux. Toutes ces femmes sont artistes sans le savoir, et, de plus, elles ont la longue patience, mère des beaux ouvrages. Le temps qu’elles dépensent à leurs travaux ferait frémir la plus persévérante de nos belles brodeuses du faubourg Saint- Germain. Telle chemise brodée au cou, brodée aux manches, brodée au bas, brodée partout, a coûté jusqu’à trois ans de patience. On l’a commencée en berçant le premier-né de la famille dans cet humble berceau de bois que vous savez ; on l’a finie auprès du grabat d’un mari malade. Cette écharpe a été brodée par une vieille mère qui n’a pas eu le temps de l’achever : la fille a mis la frange et continué pieusement le dessin. Aussi il faut voir comme elles s’attachent à ces ouvrages qui ont pris une si grande part de leur vie! Lorsqu’elles les apportent pour les
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vendre, on devine qu’elles sont partagées entre la douleur de quitter ce qu’elles aiment, et la nécessité de trouver un peu d’argent. Elles les donnent, elles les reprennent, elles regardent l’argent, puis leur ouvrage, puis l’argent : l’argent finit toujours par avoir raison, et elles s’en vont désolées de se voir si riches.
Une vieille femme nous avait apporté une grande et belle écharpe, d’un dessin magnifique, éclatant, je dirai presque bruyant. Les couleurs de la soie étaient bien quelque peu effacées; mais, malgré les légers dégâts causés par le temps, c’était une pièce splendide, et semblable sans doute à ces belles étoffes que les Pénélopes d’autrefois tissaient, durant de longues années, pour ensevelir le père de leur époux. Aussitôt que nous vîmes ce chef-d’œuvre, chacun de nous voulut l’avoir; mais Curzon avait parlé le premier : on respecta son droit, et j’achetai en son nom. Ce fut une longue négociation où j’épuisai mon grec et ma patience. Tout le village s’intéressait visiblement à cettte affaire. Enfin l’écharpe nous resta. Pour quel prix? Je n’oserais le dire : l’argent vaut là-bas dix fois plus qu’en Europe. La pauvre vieille se retira à pas lents, en regardant son argent dans sa main. Puis elle se retourna machinalement, revint en arrière, s’arrêta devant nous, et ne sachant que dire, elle s’écria : « Ah! c’est une belle écharpe! elle a six piques de long ! » Et elle s’enfuit en pleurant. Cette douleur bête nous serra le cœur. Nous devinions sous ces larmes quelque pauvre roman lentement déroulé dans ce coin de montagnes ; peut-être une longue épopée de douleurs dômes-
tiques; peut-être aussi une histoire d’amour, fraîehe et riante comme le printemps, et dont nous emportions dans nos bagages le dernier monument et le seul souvenir. Mais que faire? Nous voulions des costumes, nous n’étions pas riches, et chaque fois que nous achetions, nous étions tentés de laisser la chose et de donner l’argent.
Mais c’est quand nous avons eu terminé nos emplettes qu’il a fallu livrer de rudes combats. Nous ne voulions plus rien acheter, ettout le monde voulait nous vendre. En ma qualité d’interprète, j’étais assiégé. Une femme me disait : « Moi aussi je suis pauvre, je suis malade; pourquoi ne m’achètes-tu rien? s> Une autre s’écriait : « Tu as acheté à des jeunes filles ; j’ai quatre enfants, et tu ne m’achètes rien; tu n’es pas juste! » J’avais beau leur répondre que nous n’avions plus besoin de rien, que notre voyage serait encore long, que nos chevaux étaient surchargés : elles ne voulaient rien entendre.
En même temps, d’autres femmes nous amenaient leurs enfants et nous disaient : « Ils pleurent pour avoir un sou. » Avait-on donné à l’un, il fallait donner aux autres; tous avaient de si bonnes raisons : pas de pain ! et ce terrible pas de pain n’est point ici une figure de rhétorique à l’usage des mendiants. Notre provision de pain était presque épuisée; à aucun prix nous n’avons pu nous en procurer dans le village. Il n’y a que deux hommes qui aient du vin; nous en avons acheté : c’est du vinaigre. Et ce vin passe pour admirable : combien de ces pauvres gens n’en ont jamais bu! Une femme vint nous demander du sucre pour je ne sais quel remède. Le sucre
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est comme l’argent : on en a quand les étrangers en apportent; et il passe trois étrangers dans un an. J’ai causé avec cette pauvre femme : « Avez- vous un médecin aux environs?
— Non, efîendi.
— Que faites-vous donc quand vous êtes malades?
— Nous attendons que le mal passe.
— Mais quand vous êtes très-malades?
— Nous mourons. »
Quelle nuit nous avons passée! Toute la famille, composée de six personnes, dormait en tas auprès de nous. L’enfant a crié jusqu’au matin, et la mère l’apaisait si bruyamment que le remède était pire que le mal. Une jeune fille parlait en dormant; le vent sifflait dans le toit, le froid nous glaçait sous notre couverture; et, pour nous achever, nous étions livrés aux bêtes. Ne pouvant dormir, je me mis à songer. Ce misérable village occupe la place d’une ville florissante : Pavlitza s’appelait autrefois Phigalic! Sans être lâche comme Athènes ou Corinthe, Fhigalie jouissait d’une honnête aisance : c’est elle qui enseigna aux villes voisines la culture dublé : elle était donc en Arcadie, comme Eleusis en Attique, la patrie du pain. Les ancêtres de ces paysans affamés possédaient des temples, des statues, un gymnase. Ce sont eux qui, après une maladie pestilentielle, appelèrent dans leurs montagnes l’architecte du Parthénon, pour élever à Apollon Secourabie le beau temple de Bassæ. Les murailles de leur ville, qui existent encore, sont un des plus beaux monuments de l’architecture militaire des Grecs.
Ce qui me touchait dans cette décadence, ce
n’était ni la population réduite, ni les murailles sans soldats, ni la ruine d’une petite puissance. Qu’un village parvenu au rang de ville retombe en village, qu’un peuple perde le pouvoir d’opprimer ses voisins, j’aperçois là un texte de déclamations sur l’instabilité des choses humaines : je n’y vois point un malheur pour l’humanité.
Mais je faisais la réflexion que, parmi tant et tant de villes qui sont tombées du haut de leur puissance ou de leur gloire, il n’en est peut-être pas une qui n’ait racheté par des avantages solides la perte de quelques biens extérieurs, pas une où les hommes n’aient aujourd’hui plus de bien-être et plus d« lumières qu’il y a deux mille ans. Les progrès des sciences, le développement de l’industrie, les bienfaits d’un nouveau monde, les quatre ou cinq grandes inventions qui rendent de jour en jour plus facile la vie du corps et celle de l’esprit, ont porté jusque dans les moindres hameaux de l’Europe des biens plus sûrs et plus réels que la domination d’une plaine ou l’empire de deux montagnes. Mais Phigalie a-t-elle obtenu du sorties mêmes compensations, et les bienfaits accumulés de vingt siècles lui ont-ils payé la monnaie de sa modeste grandeur? J’ai peine à le croire, et, s’il était permis de douter de la loi du progrès, ce serait dans ces gorges inaccessibles où l’ignorance et la misère semblent établies pour toujours. Ce n’est pas pour ces pauvres gens qu’on a inventé l’imprimerie : ils ne sauront jamais lire. Ce n’est pas pour eux qu’on a découvert l’Amérique : la pomme de terre, qui nourrit nos plus misérables villages, est un trésor inconnu en Arcadie. Us n’ont pas même
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ouï dire que depuis quelques années les hommes ont appris à marcher comme le vent et à faire courir leur parole comme la foudre. Et que leur importent ces découvertes dont ils ne profiteront jamais? Tant que le monde sera monde, on fera une lieue à l’heure dans les sentiers de leurs montagnes. Je me demande ce qu’ils ont gagné à la délivrance de la Grèce. Les Turcs ne pouvaient rien leur prendre : ils n’avaient rien. Peut-être onl-üs gagné de ne plus recevoir des coups de bâton : mais les Turcs venaient-ils si haut et si loin pour le plaisir de bâtonner?
Faute de pouvoir dormir, je cherchais en moimôme par quels moyens on pourrait tirer d’affaire ce malheureux pays. Sans doute le gouvernement du roi ne fait pas son possible; mais c’est l’impossible qu’il faudrait faire pour guérir une misère invétérée qui s’appuie sur l’éloignement des villes, la hauteur des montagnes, l’épuisement de la terre; sur toutes les causes géographiques et géologiques. Nous avons, même en France, des départements voués à l’ignorance et à la misère, et qui reçoivent de l’Etat plus qu’ils ne lui donnent, et qui profitent de la fécondité des autres provinces.
J’ai tant rêvé sur ce sujet que le matin est venu. À quatre heures, j’aurais pu me mettre sous la voûte du ciel : les trous de la toiture, éclairés par une pâle lumière, semblaient être autant d’étoiles. Nous avons quitté nos lits sans regret.
Il y aura toujours quelque chose d’inexplicable dans l’amour obstiné des montagnards pour le sol qui refuse de les nourrir. Les habitants des mon* tagnes de la Grèce refusent d’émigrer, ou, s’ils
s’y décident, c’est pour revenir bientôt à leurs rochers.
Un matin que nous dormions à quelques lieues de Pyrgos, après notre déjeuner, nous fûmes réveillés brusquement par un bruit confus de voix et de pas. En ouvrant les yeux, je vis défder sur le chemin une longue caravane d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux et d’ànes chargés de bagage. Pauvre bagage! c’étaient des tentes, des meubles grossiers, des vêtements, et quelques marmots jetés pêle-mêle avec quelques poules. Je me rappelai le premier chant d’Ilermann et Dorothée, et ce triste et touchant tableau de l’émigration. Mais nos émigrés d’Arcadie ne fuyaient point leur village : ils y retournaient. L’un d’entre eux, un beau vieillard, me conta leur histoire. Ils habitent une montagne que la neige couvre tous les hivers. Aux premiers froids, ils plient leurs tentes, et descendent à Pyrgos. L’hiver n’est pas bien long : pendant trois mois peut-être, les plus forts se placent comme ouvriers ou comme domestiques; les plus faibles et les plus petits vivent sur le travail des autres. Et tous, au retour du printemps, reprennent le chemin de la montagne et de la liberté. Leurs visages étaient contents : ils portaient gaiement le poids de la fatigue et de la chaleur. Cependant leur joie n’était pas bruyante. C’est en Orient surtout que « le bonheur est chose grave ».
Je les regardais défiler, en rêvant au destin de ces hirondelles humaines qu’un pieux destin ramène chaque printemps à leur nid. Le vieillard à qui j’ai darlé doit avoir fait plus de quatre-vingts fois dans sa vie le chemin de Pyrgos; et jamais il ne lui est entré
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dans l’esprit d’abandonner son triste hameau pour un climat plus doux et un sol plus fertile. Je me ressouvins alors d’une mélancolique et naïve chanson, qui est peut-être l’œuvre d’un berger de ce village : « Je projette une fois, je projette deux fois, je projette trois et cinq fois, jeprojettede sortir du pays et d’aller enterre étrangère. Et toutes les montagnes que je traversais, je leur disais à toutes : « Mes chères « montagnes, ne vous couvrez pas de neige ; campa- « gnes, ne blanchissez pas sous le givre ; petites fon- « tainesà l’eau fraîche, ne gelez point, tandis que je « vais et reviens, jusqu’à ce que je retourne. » Mais la terre étrangère m’a égaré, la terre étrangère où l’on est seul. Et j’ai pris des sœurs étrangères, et des gouvernantes étrangères ; et je me suis fait une sœur étrangère pour laver mes vêtements. Elle les lave une fois, elle les lave deux fois, elle les lave trois et cinq fois; et au bout des cinq lois elle les jette dans la rue : « Étranger, ramasse ton linge; ramasse tes « vêtements , et retourne à ton endroit, et retourne « à ta maison. Va-t ! en voir tes frères, étranger; va- « t’en voir les parents ! »
J’ai trouvé en Grèce quelques bons et nobles cœurs. Je cite en première ligne un jeune juge d’Athènes, M. Constantin Mavrocordato ; mais il avait été élevé en France, et il était presque mon compatriote. J’ai connu à Corfou un homme qui serait aimé et estimé dans tous les pays du monde, M. Tita Delviniotis, professeur à l’université ; mais c’est un savant, et les savants sont citoyens du globe. J’ai été lié dans le même pays avec Spiro Dandolo, nature fougueuse et énergique, capable de toutes les bonnes actions;
mais il est moins Grec que Vénitien. Parmi les Grecs proprement dits, les meilleurs que j’aie jamais rencontrés étaient de pauvres gens, mercenaires ou paysans. Je donnerais un général et deux ministres pour le petit doigt de Petros ou de Leftéri* . La popopulation pauvre et ignorante est la plus intéressante du pays : d’abord parce qu’elle souffre ; ensuite parce qu’elle est moins habile à tromper.
J’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne me rappelle qu’une circonstance où l’on nous ait rendu un service désintéressé.
Nous approchions du Ladon, et nous venions de dépasser le petit village de Tsarni. Avant de nous engager dans le chemin couvert qui conduit aux bords du fleuve, nous fimes une visite à quelques habitants du village, que nous voyions près de nous, groupés sous une tente. Ils étaient dix ou douze qui prenaient leur repas en commun, un de ces repas innocents et frais, comme Pythagore les permet, comme Florian les décrit ; un de ces déjeuners de laitage qu’on est si heureux de prendre à la campagne, à condition de dîner à la ville. Ils étaient là bergers et laboureurs ; les deux grandes tribus du peuple des champs; la tribu nomade qui court de la plaine à la montagne, se chauffe autour d’un feu de broussailles, et ploie et déploie sa maison tous les jours ; et la tribu casanière qui s’acharne à croire fertile un même coin remué sans relâche; qui choisit sa place au soleil et s’y fixe à
1. Lefléri s’esl marié pendant mon séjour en Grèce; j’apprends à l'instant le mariage de rétros. Si leurs enfants leur ressemblent, Athènes comptera dans trente ans une douzaine d’honnétes gens.
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jamais; qui bâtit des maisons de pierre et se rassemble tous les soirs autour du même foyer pour conter les histoires du temps passé. La charrue était arrêtée au bout d’un sillon : les bœufs dételés s’étaient couchés par terre et ruminaient en sommeillant. Un peu plus loin, les brebis et les chèvres du troupeau s’entassaient pêle-mêle à l’ombre de quelques arbres, et ne songeaient qu’à se défendre du soleil : la chaleur était accablante. Nous poussâmes nos chevaux jusqu’à la tente; on fit taire les chiens, qui aboyaient en nous montrant les dents : ce n’est pas en Grèce que le chien est l’ami de l’homme. Une jolie petite fille de quatorze à quinze ans s’empressa d’aller puiser dans un grand chaudron une écuellée de lait de chèvre, épais comme du fromage et doux comme du miel. Mais elle n’osa pas nous l’apporter elle-même. C’est un homme qui le versa dans nos larges coupes de cuivre ciselé; et après que nous avions bu, il nous disait: « En voulez-vous encore? » On nous offrit du fromage frais ; mais nous n’avions pas où le mettre ; nous déployâmes un mouchoir, on le remplit, et un agoyate l’emporta; le petit-lait s’égouttait à travers la toile et tombait en perles blanches. Je dis àLeftéri de payer; mais ces bonnes gens refusèrent notre argent : la tente sera toujours plus hospitalière que la maison. Est-ce que le désintéressement se serait réfugié sur les bords du Ladon ? Il faut faire beaucoup de chemin, en Grèce, pour trouver un homme qui refuse de l’argent; et plus d’un voyageur qui a parcouru tout le royaume refusera de croire à cette petite histoire.
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Une fête de village en Arcadie. — L'hospitalité du parèdre. — Un verre pour trois. — La danse n’est pas un plaisir enivrant. — L’orchestre. — Les femmes s’invitent d’elles-mêmes. — Un bal champêtre sans gendarme. — Le vin du cru.
Le même soir, après une longue promenade sur les bords du Ladon, nos agoyates nous conduisirent au village de Kerésova. Tandis que nos chevaux grimpaient de leur mieux le sentier escarpé qui y mène, Garnier crut entendre par intervalles les sons de ce tambourin qui est en possession de faire danser le peuple grec.
Comme nous avions la tète enveloppée de nos mouchoirs, dans la crainte des coups de soleil, nous n’osions pas trop nous fier à nos oreilles; mais bientôt nous entendîmes distinctement le son du flageolet. Il n’en fallait pas douter : on dansait à Kerésova. Pourquoi dansait-on? Un homme endimanché nous l’apprit : on célébrait la Saint-Nicolas, une grande fête dans la religion grecque. Je crois me souvenir qu’en Lorraine saint Nicolas n’est fêté que par les enfants. Je me rappelle encore avec quel soin religieux, il y a vingt ans, je plaçais mon sabol dans la cheminée, le soir du 5 décembre; avec quel intérêt plein d’espoir j’allais voir le lendemain ce que saint Nicolas m’avait apporté. A côté des bonbons et des joujoux se trouvait toujours un paquet de verges, présent menaçant du terrible saint Fouet-
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tard, qui est à saint Nicolas ce que Typhon est à Osiris, ce qu’Arimane est à Oromaze. Je me souviens même du jour où le scepticisme est entré dans mon esprit en reconnaissant dans les verges de saint Fouettard un instrument de supplice que j’avais déjà considéré de très-près. Chez les Grecs, la Saint-Nicolas n’est pas une fête d’hiver; on la célèbre dans la saison des roses; mais je ne crois pas que les enfants l’espèrent avec la même impatience que nous faisions jadis. Les cailloux des chemins sont leurs seuls joujoux, et les bonbons ne parviennent pas jusqu’aux villages. Saint Nicolas n’apporte rien qu’un de ces jours de relâche qui sont plus communs dans la religion grecque que dans la nôtre, et quelques heures de plaisir dont nous espérions bien avoir le spectacle. Déjà, en nous haussant sur nos étriers, nous apercevions au sommet du village, sur une place carrée, auprès de l’église, la population entière très-animée à la danse; et les sons aigus des flageolets arrivaient assez près de nos oreilles pour les égratigner.
Mais, avant de songer au plaisir, il nous fallut trouver un gîte. Pas de khani, pas de boutique, et nos agoyates ne connaissaient personne. Le pays était-il hospitalier? les maisons étaient-elles habitables? Lettre close. Aucun voyageur n’a rien écrit sur Kerésova, personne ne s’est vanté d’y avoir passé, et l’on y parlerait chinois que l’Europe n’en saurait rien. On tint conseil : la délibération ne fut pas longue. Kerésova est un village grec, donc il y a un parèdre, c’est-à-dire un fonctionnaire municipal. Le parèdre, homme public, doit être hospitalier; de
plus, s’il y a une maison propre dans le village, ce sera la sienne : allons donc chez le parèdre. Le premier paysan que nous interpellons nous conduit à la maison de son administrateur; elle était d’une magnificence qui dépassait toutes nos prévisions : elle avait deux étages el des carreaux aux fenêtres ! Elle avait, merveille plus grande encore, une cheminée dont le sommet était orné d’un beau pigeon de plâtre. Le parèdre, qui, du haut du village, nous avait vu arriver, accourut au-devant de nous avec un grand flot de peuple. C’était un jeune homme de taille élégante, de figure fine, et qui portait gaillardement le costume grec. Il nous accueillit de l’air le plus gracieux, il s’excusa de ne pouvoir nous donner l’hospitalité chez lui : c’était la Saint-Nicolas, et sa maison, plus heureuse que celle de Socrate, était pleine d’amis. « Ce que je puis faire, ajouta-t-il, c’est de vous conduire ici près, chez des amis dont la maison est la meilleure du village, après la mienne. » En effet, il nous mena dans un logis très-propre, et muni de ce maigre confort qu’on peut espérer en Grèce. Il nous fit apporter de sa maison trois chaises, les seules de l’endroit, et qui faisaient l’orgueil de la commune. Elles ressemblaient, tant par la couleur de la paille que par leur construction un peu cyclopéenne, à ees chaises où l’on s’assied, pour un sou, au Luxembourg et aux Tuileries; mais on avait eu soin de peindre les bâtons en vert-pomme et les pieds en vermillon. Elles venaient de Fatras, ces glorieuses chaises; et elles avaient fait dix-huit heures de marche, à dos de cheval, par des chemins détestables, pour venir orner la maison du parèdre et
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faire honneur à ses hôtes. À peine étions-nous assis sur ces trois merveilles de Kerésova, qu’un domestique du parèdre nous apporta sur un plateau trois tasses de café, un pot de confiture avec une seule cuiller, et un grand verre d’eau pour trois. On ne sert jamais le café sans un verre d’eau. Pour une personne, on apporte un verre d’eau de petite taille, un plus grand pour deux, un très-grand pour trois, un énorme pour quatre ; l’on arrive, par cette progression, à des verres de la capacité d’un litre. Il serait peut-être plus simple de donner un verre à chaque personne, suivant le précepte d’un sage de la Grèce, qui a dit :
Mon verre n’est pas grand, mais je Lois dans mon verre;
mais on n’y a jamais songé.
Tandis que nous buvions tour à tour à la même coupe, la rue se mit à passer à travers la chambre : hommes, femmes, enfants, accouraient pour nous considérer. Un jeune indigène, qui avait voyagé, comme Ulysse, dans la Méditerranée, et qui savait un peu d’italien, accourut engager la conversation avec nous; et tous ses amis de se grouper alentour, d’écouler sans comprendre, d’ouvrir de grands yeux et de grandes oreilles. Nous étouffions. Le marin nous parla d’aller voir la danse, et nous ne nous fîmes pas prier : il nous délivrait.
Nous eûmes bientôt grimpé jusqu’au haut du village. La plate-forme où l’on dansait pouvait contenir cinq cents personnes ; il y en avait mille, Dieu sait à quel prix! Au milieu était la danse, les spectateurs alentour. Mais à chaque instant un spectateur
allait se joindre aux acteurs, un acteur rentrait dans la foule des regardants.
Pour se bien représenter ces danses des Grecs, il faut oublier complètement ce qu’on a vu dans les autres pays. En France et partout, on danse par couples : un homme engage une femme, elle accepte, et les voilà pour quelques minutes, souvent pour quelques heures, compagnons et associés de plaisir. On cause ensemble, on se donne le bras, on s’assied côte à côte, et dans la valse, l’homme et la femme, étroitement enlacés, s’enivrent de musique, de mouvement, et surtout s’enivrent l’un de l’autre. C’est ce qui fait que quelques moralistes sévères grondent contre la danse, qu’on ne mène les filles au bal que lorsqu’on songe à les marier, et que les mamans de province défendent la valse à leurs demoiselles.
A Kerésova, M. Alphonse Karr lui-même avouerait que le bal est un plaisir innocent. Cette danse des Grecs, qui est la même dans tout le pays, quoique les femmes n’y soient pas admises partout, est un divertissement pri6 en commun, et non pas deux à deux. Pierre ne danse pas avec Marguerite : tout le village danse avec tout le village. Quinze ou vingt hommes se tiennent par la main ; autant de femmes, attachées de la même manière, viennent à la suite; puis les petites filles, les petits garçons, tous les enfants en âge de se dresser sur leurs jambes, forment la queue de ce long serpent qui tourne sans cesse sur luimême sans jamais se rejoindre.
Au milieu du cercle était la musique, composée d’un tambourin à la voix sourde et de trois de ces flageolets qui imitent la forme d’une clarinette et
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le son d’une scie qui coupe le fer. Leur tapage organisé, à la fois criard et monotone, ne ressemble à rien de connu. Au son de ces quatre instruments, la foule se mouvait en cadence, gravement, lentement, posant un pied, puis l’autre, portant le corps en avant et le reportant en arrière. Un seul danseur s’agite pour tous : c’est celui qui conduit le chœur. A chaque instant, il saute en l’air, il tourne sur luimême, il fait des ronds de bras, des ronds de jambe., des ronds de tout; il lance en l’air son mouchoir et son bonnet rouge, et ne s’arrête que lorsqu’il n’en peut plus. Quand il sent que les forces lui manquent, il fait un signe, et dans l’instant il est remplacé. En général, ces fins danseurs sont nu-pieds pour être plus agiles. On voyait auprès des musiciens une riche collection de souliers : c’est le bureau des chaussures, placé sous la garde de la bonne foi publique.
Sur un côté de la place, une quarantaine de femmes étaient assises par terre, et faisaient non pas tapisserie, puisqu’elles étaient libres de danser, mais galerie. Elles n’attendaient pas qu’on les vînt inviter, pouvant fort bien s’inviter elles-mêmes. En France, dans le pays qu’on appelle le paradis des femmes, qu’une fille soit jeune, spirituelle, jolie, reine du bal, elle restera dans son coin, si par hasard l’envie de l’inviter ne vient à personne. Ni sa jeunesse, ni sa beauté, ni son esprit, ne pourront l’introduire dans un méchant quadrille où le plus sot cavalier peut la faire entrer. A Kerésova, le sexe faible jouit du plus beau de ses droits, du droit de danser quand il lui plaît. 11 est vrai que le lendemain il travaille à la terre, et nos Françaises trouveront peut-être qu’il est
moins dur d’attendre un danseur que de pousser une charrue. Vous pensez bien que, grâce à cette liberté illimitée, les femmes de quarante ans passés ne manquaient pas dans la danse, non plus que les hommes d’âge mûr. N’avait-on pas autrefois les chœurs de vieillards? Le papas assistait à la fête et l’autorisait par sa présence : il regardait danser sa femme et ses enfants; cependant il ne dansait pas. Sans doute quelque vieille foudre de l’Église de Constantinople défend à scs révérends pères de famille les plaisirs enivrants du bal. Mais je garantis que le brave homme aurait pu se trémousser dans la foule sans danger pour lui-même ni pour les autres : il n’eût ni risqué le salut de son âme, ni compromis la dignité de sa longue barbe. Le maître d’école, autre personnage grave, se contentait également du rôle de spectateur. Dès notre arrivée à la danse, l’un et l’autre étaient venus se mettre à notre service.
A notre arrivée, la danse fut un moment interrompue, ce qui ne faisait pas notre compte; mais la curiosité publique une fois satisfaite, la musique reprit son train et les anneaux du serpent se renouèrent en un clin d’œil. Aucun des détails delà fête ne pouvait nous échapper : cinq ou six jeunes gens, animés d’un empressement hospitalier, écartaient la foule et empêchaient à coups de poing que personne ne se mît entre le spectacle et nous.
Au bout d’un quart d’heure, la musique s’arrêta pour se recommander à la générosité des danseurs. Il était visible que cette interruption n’était qu’une lettre de change tirée sur nos seigneuries. On nous présenta le tambourin, où une dizaine de centimes
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se poursuivaient sans s’atteindre. Faute de menue monnaie, nous y déposâmes majestueusement un zwantzig, c’est-à-dire environ 75 centimes deFrance, et notre grandeur d’âme inspira autant d’admiration au public que de reconnaissance à l’orchestre ; car un instant après, les trois flageolets et le tambourin vinrent s’établir en face de nous et nous régaler d’un concert à bout portant dont les oreilles me tintent encore. Nous eûmes beaucoup de peine à les faire taire, ou du moins à les rendre à la danse.
Le soleil allait se coucher; la fête touchait à sa fin : elle avait duré plus de douze heures.
C’était un spectacle vraiment curieux que cette danse à son paroxysme. Les rangs n’étaient pas rompus, chacun gardait sa place; la musique ne précipitait pas la mesure, si toutefois il y avait une mesure; mais chacun, prévoyant la fin du plaisir, sautait aussi haut qu’il pouvait. Or les femmes grecques (je n’ai pas dit les dames) ne portent jamais de corset, quoiqu’elles en aient besoin plus que personne. Il y avait dans cette foule bon nombre de nourrices au corsage exagéré, qui riaient du haut de leur tête en voyant osciller librement toutes leurs richesses maternelles. Mais ces mères de famille, rudement ballottées, ne servaient qu’à mieux laire valoir deux ou trois jeunes filles à l’œil calme, au visage sévère, qui pouvaient bondir impunément sans troubler l’harmonie de leurs lignes sculpturales.
Ce qui nous frappait le plus dans cette fête, c’est que, malgré l’ivresse de plaisir dont tout le monde était possédé, et quoique le village entier parût
avoir perdu la tête, on ne remarquait ni violences, ni querelles, ni rien qui s’écartât de la plus stricte convenance. Quoique le Français ne soit point brutal par nature, nos fêtes champêtres ne sont pas sans quelques vivacités, voire sans quelques coups de poing échangés fraternellement au plus fort du plaisir, et notre gaieté est tellement sujette à caution, qu’il est prudent de la faire surveiller par un gendarme. Rien, au contraire, n’est plus doux, plus honnête et plus bienveillant que la gaieté des paysans grecs. Le mérite en revient à leur bon naturel, mais surtout à leur sobriété. Nous ne voyions autour de la danse aucun de ces colporteurs de liqueurs frelatées qui empoisonnent toutes nos fêtes publiques. Lorsqu’un danseur avait soif, il allait boire à la fontaine; et, le soleil couché, chacun s’en retourna souper chez soi avec sa femme et ses enfants.
Nous fûmes reconduits par le parèdre, et chemin faisant il me donna sur le village tous les renseignements que je voulus. J’avais remarqué que les maisons, sans être riches, avaient un air d’aisance; que les habitants, sans être beaux, avaient un air de santé; que tout en eux et autour d’eux respirait la joie et le contentement. Il commenta en peu de mots ce que j’avais vu moi-même. Le village compte plus de mille habitants. Tous ont une maison, quelques brebis et un morceau de terre qu’ils ne cherchent pas à vendre. Tous les champs sont fertiles et bien cultivés ; toutes les familles ont du pain et tous les enfants vont à l’école.
Le parèdre refusa poliment notre dîner : il se devait à ses hôtes. Mais nous eûmes sa visite dans la
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soirée, et le lendemain matin il vint à quatre heures nous souhaiter un bon voyage. Nous n’avons pas quitté sans regret Kerésova et cet heureux petit coin de l’Arcadie : tout nous y plaisait, le pays et les gens. Le vin même du cru avait une saveur amusante : il nous rappelait les petits vins clairets qu’on boit à Meudon, à Verrières, à Montmorency et dans tous ces charmants villages où l’on va manger des fraises, cueillir des lilas, rire à gorge déployée, et réveiller le Gaulois qui dort sous l’habit noir de tout Français.