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Rapport de M, Sauvage et de M. Leconte

exploités et ne rendent pas ce qu’on en pourrait attendre; l’émeri de Naxos, après avoir été exploité par des fermiers à des conditions onéreuses pour l’Etat, est aujourd’hui extrait et vendu par le gouvernement. Les 100,000 li anes qu’on en tire tous les ans sont le principal et pour ainsi dire le seul revenu que rapportent à la Grèce ses mines et ses carrières.

Si l’État tire si peu de profit de toutes scs richesses minéralogiques, ce n’est pas seulement par l’incurie de l’administration; c’est surtout par l’impuissance du gouvernement. La propriété de toutes les mines et de toutes les carrières, excepté de celles de Naxos et de Koumi, est en litige. Les droits de l’État ne sont point établis; ceux des particuliers ne le sont pas beaucoup mieux. Qu’un capitaliste français prenne la résolution d’exploiter à ses frais les mines de Zéa, ou les carrières de Paros ou de Carysto, s’il se ruine, on le laissera faire; s’il gagne une drachme, la Grèce entière viendra la lui disputer.

« Rien n’est plus confus, dit M. Casimir Lcconte, que l’établissement de la propriété en matières de mines, et je puis en parler avec quelque assurance, attendu que la confiance de M. Colctlis m’a appelé à remplir une mission tout à fait spéciale pour celte question.

« 11 s’agissait de juger des facilités d’exploitation des mines de plomb argentifère de Zéa, des mines de lignite de Koumi, des carrières de marbre de Paros et d’autres encore. Je me suis donc transporté sur les divers points signalés à mon atten-

tion, et presque partout je me suis trouvé au milieu d’une complète obscurité quant à l’établissement des droits, et d’une inexprimable confusion, quant à leur exercice. La propriété de telle mine est revendiquée à la fois par l’évêque du diocèse, par la commune ou par le monastère voisin; des individus se présentent contradictoirement comme fermiers ou sous-fermiers de tel propriétaire prétendu, etc... •

Le gouvernement grec se sent trop faible pour essayer de reprendre une mine à de prétendus propriétaires ; mais il se croit assez fort pour prendre un empire au propriétaire légitime.

Industrie. — Ce que la Grèce enverra à l'exposition de 1855. — Tous les produits manufacturés qui se consomment dans le royaume sont importés. — Tableau de l’importation. — Progrès de la Turquie. — La Grèce n’a que deux genres d’industrie : la filature de la soie et la construction des navires. — Conversation avec un tllateur de Mislra. — Comparaison du prix des navires à Syra et à Marseille.

Un jour que j’étais en visite chez un ancien ministre du roi Othon, la conversation tomba sur Paris.

« J’ai habité Paris, me dit mon très-honorable interlocuteur, et c’est la ville du monde que je désirerais le plus revoir encore.

— Eh bien, venez-y dans deux ans; vous y verrez l’exposition universelle.

— - Oui ; mais je voudrais voir tout cela sans qu’il m’cn coûtât rien.

— Allez-y aux frais de l’Etat.

— J’y pensais; mais sous quel prétexte ?

— Ne nommera-t-on pas un commissaire du gouvernement pour l’exposition?

— L’idée est bonne, et je vous en remercie.

Vous avez profité de votre séjour en Grèce; vous entendez les affaires; pourquoi n’avez-vous pas étudié la politique? Je ne suis pas mal en cour, le chargé d’affaires de Russie me protège, le roi me nommera; j’aurai soin qu’on me donne une indemnité raisonnable : les ministres d’aujourd’hui sont si regardants! J’irai à Paris; je ferai mettre en lumière les produits de notre industrie : je réclamerai pour eux une place d’honneur. On ne parle pas assez de la Grèce; l’enthousiasme de l’Europe s’est refroidi : je me charge de le réchauffer. On verra ce que nous savons faire !

— A propos, lui dis-je innocemment, qu’est-ce que la Grèce enverra à l’exposition?

— Vous le demandez? Elle enverra... la Grèce n’est pas en peine. Elle enverra... soyez tranquille, nous avons de quoi faire parler de nous. Elle enverra... des raisins de Corinihe !

— Sans doute, pardonnez-rnoi ; je ne sais où j’avais la tête. J’oubliais les raisins de Corinthe et le miel de l’Hymette.

— J’allais vous en parler. Elle enverra vingt oques de miel de l’Hymette. Le miel de l’IIymette n’est pas si rare qu’on le croit en Europe. On s’imagine que l’industrie nationale a dégénéré? Nous prouverons.

IhO LA GRÈCE CONTEMPORAINE.

si le roi me nomme commissaire, que nos abeilles travaillent mieux encore qu’au siècle de Périclès. Un immense bocal rempli de miel de l’Hymette !

— Vous enverrez encore autre chose?

— En doutez-vous? Nous enverrons une grande bouteille d’huile d’olive, un tonneau de vin de Santorin, une balle de coton, un peu de garance, une boîte de figues sèches, un sac de vallonée, un énorme écheveau de soie !

— Un bloc de marbre de Paros?

— Dix blocs de marbre de Paros! si M. Ciéantis veut bien nous les fournir. Nous y joindrons quelques oques d’émeri de Naxos, et un bloc de charbon de terre de Koumi. Soyez tranquille, la Grèce tiendra son rang dans cette grande assemblée des peuples civilisés.

— Quant à l’industrie proprement dite, ajoutai-je avec un peu d’hésitation...

— Quelle industrie?

— L’industrie... industrielle.

— Je vous entends. Eh bien, nous enverrons un joli costume grec.

— Bravo ! l’idée est bonne. Vous savez que j’adore vos costumes. Je vous garantis qu’ils auront du succès. Envoyez un costume. Qu’enverrez-vous encore?

— Nous enverrons un fez, une veste brodée, une foustanelle, une jolie ceinture...

— Sans doute, et puis...

— Nous enverrons un costume grec. C’estquelque chose que cela ! Je défie tous vos peuples d’Europe d’envoyer un costume grec. »

Je pris congé du futur commissaire, et, sur le

seuil de sa maison, je repassai dans ma mémoire ce que la Grèce avait envoyé à l’exposition de Londies. Je me souvins de la déception que j’avais éprouvée en. entrant dans l’enceinte réservée aux produits de la Grèce, lorsque j’avais vu du miel dans un pot, des raisins de Corinthe dans un bocal, un peu d’huile, un peu de vin, un peu de coton, un peu de garance, une poignée de figues, un peu de vallonéc, un cube de marbre et une vitrine où s’étalaient quelques costumes grecs.

L’industrie nationale en est toujours au même point, et nous verrons tous à Paris ce que j’ai eu la douleur de voir à Londres.

Les deux seules manufactures qui se soient établies en Grèce, la verrerie du Pirée et la raffinerie des Thermopylcs, ont ruiné leurs actionnaires, et l’on a dù les abandonner.

Tous les produits manufacturés qui se consomment dans le royaume viennent de l’étranger. On ne sait pas faire en Grèce un de ces couteaux fermés que l’on vend â Paris pour cinq sous!

L’importation a été de 22,300,000 drachmes en 1845.

L’Angleterre y prenait part pour 9 millions, la Turquie pour 4,300,000 drachmes, l’Autriche pour 4 millions, la France pour 2. La Russie fournissait pour 2 millions de matières premières. L’industrie des Russes a autant de progrès à faire que celle des Grecs. On remarquera qu’après l’Angleterre, c’est la Turquie qui prenait la plus grande part à l’importation.

En 1849, la Turquie se rapprochait sensiblement

*1 u cl i ï H re des importations anglaises. L’importation totale était évaluée à 20,799,501 drachmes. L’Angleterre y entrait pour 0,200,000 drachmes, la Turquie et l’Égypte pour 6 millions, la Russie pour un million.

Voilà des chifires qui ne manquent pas d’intérêt, au moment où les Grecs parlent du progrès russe et de la décadence de la Turquie.

Revenons à l’industrie des Grecs : ils filent de la soie et construisent des navires.

Une filature de colon établie à Patras produit 40,000 kilogrammes de fil par an.

Quatre filatures de soie existent dans le royaume. La première est à Calamata; elle appartient à un Français. La seconde est à Mistrd; les deux autres sont au Pirée et à Athènes. On fabrique quelques soieries dans l’ile d’Hydra.

Je conseille à tous ceux qui voudront établir des filatures en Grèce d’aller à Smyrnc visiter les ateliers de M. Mathon. M. Mathon est Français, né dans l’Ardcche, et établi à Smyrne depuis une quinzaine d’années. Il a fondé un établissement comparable à tout ce qu’on voit de plus parfait en France : quatre cents jeunes filles y sont employées toute l’année.

Ses produits, qu’il expédie à Marseille, y sont trèsrecherchés; le chiffre de ses affaires s’élève de jour en jour; il agrandit ses ateliers, il augmente son personnel. Il est vrai que Smyrne est une ville turque, et que les étrangers y sont comme chez eux.

Je rencontrai un jour, chez M. Constantin Mavrocordato, un des propriétaires de la filature de Mistra. le lui fis mes compliments sur ses ateliers, que j’a-

vais visites quelques mois auparavant. « Oui, me ditil, tout cela n’est pas trop mal. Nous végétons convenablement. Nous faisons un peu de bien au pays, mais nous n’en serons jamais récompensés. Nous aurons beau faire, tout ce qui peut nous arriver de plus heureux, c’est d’amasser quelque argent. Mais les places, les distinctions, les honneurs, tout cela n’est pas fait pour nous.

— Comment! lorsque vous dotez la Grèce d’une industrie qui doit l’enrichir!

— Hélas ! monsieur, nous ne sommes pas citoyens.

— Vous n’êtcs pas Grecs?

— Pardon; mais nous sommes hétérochtones. »

Ce n’est pas seulement l’indifférence du gouvernement et l’absurdité des lois qui s’opposent au progrès des manufactures, c’est surtout l’esprit d’individualisme et la rage de décentralisation dont les Grecs sont possédés. Lorsqu’un ouvrier sait son métier, il quitte la manufacture, il charge ses outils sur son dos, et il s’en va de village en village, de maison en maison, criant : « Avez-vous des cocons à filer? » Le paysan donne la préférence à ces filateurs ambulants qui travaillent devant sa porte, qu’il peut surveiller de plus près, et qui ne lui demandent que cinq ou six drachmes par oque de soie.

Quand la Grèce aura un gouvernement, que les mines de Koumi seront exploitées, que le pays sera traversé en tous sens par des routes carrossables, et que la loi des hétérochtones sera rapportée, toutes les filatures du royaume pourront se donner le luxe d une machine à vapeur de la force de quatre chevaux, qui fera marcher deux cents métiers à la fois

i hH LA GRÈME CONTEMPORAINE.

et filera la soie à si bas prix que les fabricants ne craindront plus la concurrence de leurs ouvriers.

LesGrecs construisent des navires à Syra,à Patras, à Galaxidi et au Pirée. Ces bâtiments sont généralement en sapin ; ils sont moins solides, moins bien chevillés et moins soignés que ceux que nous construisons en France ; mais ils tiennent bien la mer et coûtent deux tiers de moins que les nôtres.

Un navire de 100 tonneaux de jauge, portant 1Û0 tonneaux de charge, coûte 17,816 francs à Syra, et 46,000 francs à Marseille. Il suit de là que, par ton’ neau déchargé, les navires grecs coûtent 120 francs, et les navires français 328.

Si les armateurs grecs payent 120 francs ce que les nôtres achètent 328, il est clair que le commerce de la Méditerranée appartient à la marine grecque.

Commerce.

Quand on parle du commerce de la Grèce, il ne peut être question que du commerce maritime. Dans un pays où les routes sont des sentiers, le seul commerce à terre est le colportage.

La Grèce ne communique avec le reste du monde que par la mer. Elle touche à la Turquie par sa frontière septentrionale; mais elle ne communique pas avec elle, car il n’y a pas une route qui aille de Grèce en Turquie.

AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. Itlb

La mer est donc le grand chemin qui joint la Grèce au monde entier. La mer la fait communiquer avec elle-même. J’ai dit plus haut : tous les Grecs sont marchands; c’est-à-dire tous les Grecs sont marins.

La marine grecque est aussi ancienne que le peuple grec. La première fois que la nation s’est fait connaître au monde, c’est lorsqu’elle est allée sur des vaisseaux piller la ville de Troie. Le véritable héros de la Grèce, ce n’est pas le fougueux Achille, qui ne savait qu’aimer, haïr, pleurer et combattre. Achille est un homme du continent, élevé loin de la mer; Achille a l’àme droite ; Achille ne calcule pas; Achille n’a rien gagné à la guerre de Troie, que la mort et l’immortalité ; Achille n’est Grec qu’à demi. On dirait, au contraire, que la Grèce s’est incarnée tout entière dans l’insulaire Ulysse, qui sait naviguer et mentir, qui spécule sur ses affections et sur ses malheurs; qui, lorsqu’il échange ses armes avec un ami, fait en sorte de gagner au change; qui, avant de tuer les prétendants, conseille à sa femme de leur demander de riches présents; Ulysse le héros marin, marchand et fripon.

Si Ulysse ressuscitait aujourd’hui et qu’il se trouvât transporté au milieu des Athéniens aux belles enémides, devant le café de la Belle-Grèce, il leur dirait : « Je vous reconnais, vous êtes mes enfants. Vous aimez comme nous l’or fauve et l’argent étincelant; comme nous vous aimez le bien d’autrui; comme nous vous avez des barques solidement bâties, qui glissent sur le dos de la mer : vous savez acheter, vendre et dérober. Comme nous vous convoitez une grande ville située vers le soleil levant, au delà des

mers profondes. Vous espérez, quand vous l’aurez prise, réduire les citoyens en esclavage, et vous asseoir, les bras croisés, dans les palais bien bâtis. Mais, croyez-moi, si vous ne voulez pas vous préparer des repentirs amers, attendez, comme nous, le moment favorable. Attendez que Jupilervous ait donné des chefs habiles et courageux, que Vulcain vous ait forgé des armes invincibles, et surtout que vous soyez deux contre un : car c’est là tout le secret de la guerre. »

On cite au bazar d’Athènes l’histoire d’un capitaine marchand qui aurait fait l’admiration d’Ulysse. Ce brave homme était né à Lisbonne; il avait vendu sa cargaison et de plus son navire. Ses matelots lui demandèrent : « Comment nous ramèneras-tu au pays? Tu nous as promis de nous rendre au Pircc.

— Soyez tranquilles, répondit le capitaine, je me charge de tout. Vous serez bientôt en route. En attendant, voulez-vous faire un tour en mer? J’ai vendu le navire, mais il me reste le canot. L’acquéreur m’a laissé un petit mât qui est encore bon, et une voile qui n’est pas trop déchirée. Je vous offre une promenade. »

Les matelots s’embarquèrent sans défiance. 11 les conduisit, en flânant, à Gibraltar; de Gibraltar il les transporta à Marseille, où il devait sans faute leur procurer un embarquement; de Marseille il les mena voir Toulon ; de Toulon il les entraîna jusqu’à Gênes. Au bout de six mois, le canot entrait triomphant au Pirée.

Il y avait dans ce marin l’étoffe d’un diplomate. Il y a dans chaque Grec l’étoffe d’un marin.

Deux insulaires se rencontrent sur le port de Syra.

« Bonjour, frère; que fais-tu? (c’est-à-dire : Comment vas-tu?)

— Bien; merci. Que dit-on de nouveau?

— LeDimitrijle fils de Nicolas, est revenu de Marseille.

— A-t-il gagné beaucoup d’argent?

— Vingt-trois mille six cents drachmes, à ce qu’on assure. C’est beaucoup d’argent.

— 11 y a longtemps que je me dis : Il faut que j’aille à Marseille. Mais je n’ai pasdebateau.

— Si tu voulais, nous en ferions un à nous deux. N’as-tu pas du bois?

— J’en ai bien peu.

— On en a toujours assez pour faire un bateau. J’ai de la toile à voiles, et mon cousin Jean a des cordages : nous nous mettrons ensemble.

— Qui est-ce qui commandera?

— C’est Jean : il a déjà navigué.

— Il nous faudra un petit garçon pour nous aider.

— J’ai mon filleul Basile.

— Un enfant de huit ans ! il est bien petit.

— On est toujours assez grand pour naviguer.

— Mais quel chargement prendrons-nous?

— Notre voisin Petros a des vallonées : le papas a quelques tonnes de vin ; je connais un homme de Tinos qui a du coton ; nous passerons à Smyrne, si tu veux, pour charger de la soie. »

Le bateau se construit tant bien que mal ; l’équipage se recrute dans une ou deux familles ; on prend chez les voisins et les amis toutes les marchandises qu’ils veulent vendre, on va à Marseille en passant

par Smyrne ou. même par Alexandrie ; on vend la cargaison; on en prend une autre; et, lorsqu’on revient à Syra, le navire est payé par le fret, et les associés se partagent encore quelques drachmes de bénéfice.

Ce mode de navigation à la part permet aux Grecs de réduire le prix du fret beaucoup plus que nos capitaines marchands ne pourraient le faire. J’ai dit que leurs navires coûtaient deux tiers de moins que les nôtres ; il n’est donc pas surprenant que les patrons offrent un rabais de cinq ou six francs par tonneau.

La Grèce possédait, en 1838, 3269 navires de commerce. En 1840, elle en avait 4046, jaugeant 266,221 tonneaux. On évalue à 50 millions de drachmes le chiffre de ses frets en une année. Le marchand grec se glisse partout, ne néglige aucune affaire, ne dédaigne aucun expédient, et change de pavillon toutes les fois qu’il y trouve son intérêt. Aussi le cabotage de la Méditerranée appartient-il presque exclusivement à la Grèce. En 1846, le commerce maritime de Constantinople était réparti comme il suit :

Pavillon grec

967,000 tonneaux.

— anglais et ionien.

russe

— sarde

— autrichien

— français

— napolitain

Ce petit royaume sans population et sans capitaux faisait avec la Turquie deux fois plus d’affaires que

l’Angleterre et treize fois pin s que la France. Le gouvernement, qui s’est avisé de rompre avec la Porte, entend assez mal les intérêts du pays*.

La marine grecque, que nous voyons prospère et brillante, le serait bien davantage si les Hellènes n’avaient contracté deux mauvaises habitudes : l’une s’appelle la piraterie, l’autre la baraterie.

Tous mes lecteurs connaissent, au moins de réputation, la piraterie. C’est une industrie qui a fait son temps. Dans dix ans, grâce à la marine à vapeur, les pirates seront aussi rares dans l’Archipel que les voleurs de grand chemin dans la Beauce.

La baraterie a plus d’avenir. Lorsqu’un capitaine grec a bien vendu sa cargaison et son navire, il déchire ses habits, suspend à son cou un petit tableau représentant un naufrage, et vient, ainsi paré, dire à son armateur : <c Le navire a péri. Nous avions oublié, en nous embarquant, de mettre un sou dans le tronc qui est à la proue : saint Christodule ou saint Spiridion s’est vengé. J’espère que nous serons plus heureux une autre fois. » Cette spéculation s’appelle la baraterie. Il n’est pas facile de l’empêcher : car les capitaines sont de bons comédiens, les matelots d’excellents comparses, et « a beau mentir qui vient de loin ».

La Grèce n’a qu’un seul vapeur, YOthon : il appartient au roi. De longtemps la marine marchande n’emploiera les bateaux à vapeur. Il est facile à six

1. La Grèce est rentrée en relations avec la Turquie. Cet accord durera aussi longtemps que nous occuperons Athènes.

( Noie de la 2 e édition .)

bourgeois de Syra de construire et d’armer un navire à voiles; mais ils n’ont pas encore appris à construire des machines et à fabriquer des chaudières.

Pour le transport des marchandises qui ne peuvent pas attendre, comme les cocons, les Grecs ont recours aux vapeurs du Lloyd et de nos Messageries impériales. Ils s’embarquent eux-mêmes sur les bateaux autrichiens ou sur les nôtres lorsqu’ils sont pressés, ce qui arrive rarement. L’Orient ignore encore le prix du temps. Cependant j’ai vu quelquefois, en allant d’Athènes à Syra, le bateau encombré de Grecs. Ils prennent toujours les quatrièmes places, sans aucun respect humain. Les sénateurs, les députés, les hommes les plus considérables, s’établissent sur le pont avec leurs femmes, leurs bagages et leurs enfants. Chacun porte son lit avec soi. Une fois embarqués, ils étendent leurs couvertures et se couchent. Ils dorment, ils causent, ils mangent, ils se querellent d’un lit à l’autre, et le pont ressemble à un dortoir de collège en insurrection.

Les bateaux du Lloyd marchent généralement un peu mieux que les nôtres ; cependant je ne conseille à personne de les prendre. Le bâtiment, les chambres, les lits, la cuisine, tout est d’une propreté plus que douteuse. Les Grecs, qui ne se piquent pas de délicatesse, s’embarquent de préférence sur les bateaux du Lloyd, parce qu’ils coûtent un peu moins cher, et surtout parce que l’administration traite de gré à gré.

Le Lloyd, fondé par M. de Bruck au moment et à l’occasion de la guerre de l’indépendance, relie

Athènes à Trieste, à Ancône, au royaume de Naples, aux îles Ioniennes, à Patras, à l’Isthme, à Syra, à Smyrne, à Constantinople et à la côte de Syrie.

Les Messageries impériales font communiquer la Grèce avec Marseille, Gênes, Livourne, Civita- Yccchia, Naples, Messine, Malte, Smyrne, Constantinople, la Syrie et l’Egypte. Un bateau qui stationne au Pirée fait un service régulier entre Athènes et les villes de Salonique, Chalcis, Syra, Nauplie, Ilydra, Maralhonisi et Calamata. Tous les bâtiments de la compagnie sont solides et confortables; les officiers bien élevés, polis avec les hommes, galants avec les dames. On trouve un médecin à bord de chaque bâtiment.

Le gouvernement de la Grèce ne fait rien pour le commerce maritime.

Il n’existe dans le royaume qu’un phare, situé sur un îlot en face de la ville de Syra. Les navigateurs en demandent trois ou quatre autres depuis vingt ans. Malgré leurs justes réclamations, malgré les naufrages qu’on signale tous les hivers, les ministères qui se sont succédé ont fait la sourde oreille. Le commerce ne doit rien au gouvernement qui lui doit tout.

J’affirmerais même, sans crainte d’être accusé de paradoxe, que la marine grecque était plus florissante sous la domination turque qu’elle ne l’est aujourd’hui, Nous ne voyons plus dans les îles aucune de ces fortunes colossales que les Condouriolis et tant d’autres avaient amassées avant la guerre de l’indépendance. Le commerce trouvait, sous les

Turcs, dos facilités qui lui manquent aujourd’hui. Je veux citer un fait qui paraîtra incroyable à tous les peuples civilisés. L’ile d’Eubée ou de Négrepont est tellement rapprochée du continent à la hauteur de Chalcis, qu’on a pu jeter un pont sur le détroit (PEuripe) qui les sépare. Ce pont était mobile, au temps de la domination turque : il est fixe aujourd’hui. Les navires sont condamnés à faire un détour immense, et Chalcis, qui a été et qui devait être un entrepôt important, reste, faute d’un pont tournant, un médiocre village.

La Grèce possède un bon port : le Pirée; deux rades excellentes à Salamine et à Milo. La rade de Syra est médiocre : elle n’est ni assez fermée ni assez profonde. Il y aurait peu de chose à faire pour la fermer : on ne fait rien. On trouverait à Délos un mouillage infiniment plus sûr : on n’y songe pas. On a laissé Délos se changer en désert et Syra devenir une grande ville.

C’est une chose curieuse que la fortune de Syra, qui est aujourd’hui Pile la plus commerçante de l’Archipel. Elle n’était rien qu’un rocher au commencement de la guerre de l’indépendance. Mais elle était catholique, et la France la protégeait. A l’abri de sa religion et de notre puissance, Syra, au lieu de souffrir de la guerre, en profita. Les persécutions exercées contre les Grecs lui envoyèrent des habitants ; la piraterie qu’elle exerçait impunément lui fit un capital; elle confisqua pour les vendre les convois d’armes que nous adressions à la Grèce, et sur la misère du pays elle fonda sa richesse.

Le plus sérieux obstacle qui s’oppose aux progrès

du commerce grec est le manque de capitaux. L’intérêt légal de l’argent est de 10 pour 100 pour les prêts ordinaires, et de 12 pour 100 pour les affaires de commerce; mais il ne se fait pour ainsi dire que des prêts usuraires; le gouvernement le sait, et ne peut pas s’y opposer. Réprimer l’usure, ce serait réprimer l’agriculture et le commerce.

Le ministre des finances déclarait à la chambre, en 1852, que la plupart des vignerons qui cultivent le raisin de Corinthe se ruinent par des emprunts à 15 et 20 pour 100.

Les laboureurs empruntent leurs semences à 30 pour 100 pour huit mois, ce qui fait 40 pour 100 par an. Le prêteur se paye lui-même sur la récolte, au moment du battage des grains.

Pour venir en aide à l’agriculture et au commerce, une banque nationale s’est établie en 1842. Comme toutes les fondations utiles, la Banque a été créée par les particuliers et par les étrangers, sous les yeux du gouvernement. Un particulier en a eu l’idée; les capitaux particuliers sont accourus; la Fiance a avancé deux millions; un Français, M. Lemaître, a tout organisé : le roi Olhon n’a rien empêché.

Le capital de la Banque était primitivement fixé à 5 millions de drachmes; mais l’article 4 des statuts portait qu’il pourrait être augmenté.

Le 31 décembre 1852, il s’élevait à 5,396,000 drachmes.

L’encaisse métallique était de 1,387,311 drachmes 9S |.

Les actions sont de 1000 drachmes; mais en 1852

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la Banque elle-même émettait avec une prime üe 1 50 drachmes.

Les opérations de la Banque sont :

L’escompte ;

Les payements en compte courant;

Les prêts sur hypothèques;

Les prêts sur gages.

L’administration centrale est à Athènes ; un comptoir a été établi à Syra en 1840, un autre à Tairas en 1846; on se promettait alors d’en fonder deux autres à Chalcis et à Nauplic,mais on n’en a pas eu besoin. Le comptoir de Tairas est aujourd’hui aussi important que celui d’Athènes.

La Banque émet des billets de 10, de 25 et de 100 drachmes : ces papiers ont cours dans tout le royaume et sont acceptés sans difficultés.

Le chiffre des opérations de la Banque, qui s’élevait en 1847 à 22,740,194 dr. 22 1.

n’était plus en 1851 que de. 19,376,000 »

et en 1852 de 19,317,000 *

En 1862, les bénéfices ont été de 807,921 dr. 85 1.

Les actionnaires ont reçu un dividende de 85 drachmes qui, ajoutées à 4 drachmes de fonds de réserve, forment un total de 89 drachmes, ou 9 pour 100 environ du capital nominal.

La Banque ne versera pas un pareil dividende en 1855 '.

On ne saurait contester les services immenses que la Banque nationale a rendus à la Grèce. Malgré l’élévation du taux de l’escompte et des intérêts, elle a

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