‹ La Grèce & l'Orient en Provence, Arles, le bas Rhône, MarseilleChapitre 13 sur 25 · AD RIPAM FLY DEDIT · texte numérisé non relu

AD RIPAM FLY DEDIT

..IS RHODANI ..DEDIT

3o6 CHAPITRE HUITIÈME.

remontent au troisième ou au quatrième siècle de notre ère, et paraît avoir été, vers cette époque, une borne-limite destinée à marquer la séparation de deux héritages ; elle mentionne à la fois le rivage du Rhône, le territoire de Chamone et le port qui s'y trouvait et qui devait être à la fois un port en mer et un port en rivière. Cette triple désignation est infiniment précieuse; car elle permet d'affirmer que cette partie du delta exis^ tait à Pépoque impériale, sinon comme continent définitivement rattaché à la terre ferme, au moinscomme un îlot avancé dans la région des embouchures. Là devait très-vraisemblablement se trouver un poste de ces anciens gardiens du Rhône, préposés , sous la domination romaine , à la navigation du fleuve et dont le chef, qui portait le titre de Cornes ripœ Rhodani, était une sorte de commissaire maritime résidant à Arles, ainsi que semblent le prouver quelques anciens textes épigraphiques (i).

La région du bas Rhône et la Camargue étaient loin d^ailleurs d'être , aux temps anciens, dans la situation déplorable que les digues leur ont

(i) Voir notamment Tinscription du célèbre tombeau de Flavius Memorius, jadis aux Alyscamps, aujourd'hui au Musée de Marseille. — Noble Lalauzière, inscr. n^ib'j.

d'aRLES a MARSEILLE PAR MEk. 3oj

feite; et des ruines assez nombreuses attestent que le désert d'aujourd^hui était non-seulement en pleine prospérité agricole, mais quMl était aussi un territoire riche et peuplé.

Le Valcarès, qui n^est plus qu^une grande mare isolée de la mer oti croupit une eau saumâtre et impuire, communiquait alors librement avec elle, et a dû, pendant assîez longtemps, ressembler à notre bassin d^Arcachon situé au nord de la plaine des Landes. On sait, en effet, qu'une peuplade spéciale, les Anatiliens, Anatilii (i), habitaient cette zone extrême de Pantique Provence ; et, bien qu^on soit réduit à de simples conjectures sur l'emplacement et même sur la réalité de leur ville principale ^na/f /fa, il est très-probable qu^un ou plusieurs centres de population ont existé sur les bords mêmes de la baie du Valcarès.

Partout en effet sur cet ancien rivage maritime, on trouve des débris et des souvenirs de la civilisation passée, a Outre une grande quantité de poteries variées et de médailles du Haut et du Bas-Empire, la rive orientale du Valcarès montre des pierres d'appareil et de nombreuses substruc-

(i) Regio Anatiliorum. (Plin., 1. III, c. v.)

lOV. M. L. CORN. BALBVS

P. AlfATILIORVM

AD RHODAKI OSTIA SAOLARAM V. S. L. M.

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lions qui offrent tous les caractères de Tépoque gallo-romaine. Il en est de même sur le rivage opposé ; et il existe notamment un point de cette rive oti Ton aperçoit, lorsque les eaux sont trèsbasses, une grande quantité d'amphores plus ou moins intactes et à moitié enfouies dans la vase, à côté de pierres provenant d'anciennes constructions , comme si un navire avait coulé à pic en cet endroit, le long du quai oix il était amarré, et avait laissé échapper de ses flancs les produits céramiques composant sa cargaison. La rive septentrionale n'est pas moins riche en vestiges du même genre ; et Ton y rencontre en abondance ces tuiles à rebords caractéristiques des habitations gallo-romaines, des fragments de mosaïques et des fondations assez considérables pour être exploitées comme carrière, lorsque dans le pays on a besoin de quelques matériaux (i). » Tout récemment encore, on a exhumé de ce sol de grandes jarres funéraires de fabrication hispanogrecque, et qui contenaient des ossements : on sait avec quel soin pieux on préparait autrefois ces grandes amphores qu'on accouplait bout à bout, comme un étui gigantesque, de manière à former un cercueil dont la durée était presque indéfinie, qui préservait beaucoup plus longtemps les corps que le bois ou le métal, et témoignait ainsi du

(i) E. Flouest, Sépultures antiques de la Camargue, 1869-1870, •

D^RLES A MARSEILLE PAR MER. Sog

respect profond que les sociétés antiques ont toujours eu pour leurs morts.

Un ou plusieurs bras du Rhône débouchaient autrefois dans le golfe du Valcarès, et c'était sur ses rives que finissait la navigation maritime et que commençait la navigation rhodanienne ; nul doute par conséquent que tous les débris et toutes les substructions que Ton voit émerger sur tout le contour de Tétang, dès que le niveau des eaux s^abaisse de quelques centimètres, niaient fait autrefois partie de constructions assez importantes, d^entrepôts , de magasins , de quais même. Ce n'est donc pas sans quelque probabilité qu^on peut placer sur cette plage gracieusement arrondie la ville un peu problématique d*Anatilia, qui était ainsi la première station des marchandises importées sur notre continent à destination des emporta d'Arles, de Lyon et du centre de la Gaule.

Lorsque, après avoir longé la plage de la Camargue, on se dirige vers Marseille, on laisse tout d'abord à gauche un golfe profond, demi-circulaire, dont les deux saillies extrêmes sont le musoir sablonneux du grand Rhône et les premières falaises rocheuses de la chaîne de TEstaque. C'est le golfe de Fos, l'un des meilleurs atterrages de cette partie de la Méditerranée, ainsi que l'indiquent les noms d*anse du Repos et de mouillage

d*Aigues-Dcuces donnés aux deux côtés de cette baie hospitalière.

Jusqu^à ces derniers temps, les tartanes et les allèges du Rhône, qui faisaient le service du petit cabotage d^ Arles aux ports voisins du golfe de Lyon, étaient obligées de franchir la barre dont nous avons plusieurs fois mentionné l'existence, les variations et les dangers.

L'ouverture récente du canal Saint-Louis a considérablement amélioré la situation; et une coupure, faite dans les terres basses et les marécages de la rive gauche du Rhône, permet aujourd'hui de délaisser l'embouchure du fleuve et d'entrer directement dans le golfe de Fos.

Le canal Saint-Louis a pris son nom de la dernière tour de guet du Rhône; son point de départ est à six cents mètres de cette tour. Il présente un seul alignement droit de trois mille trois cents mètres de longueur ; sa largeur et sa profondeur sont à peu près les mêmes que celles du canal de Suez, çt il débouche à la mer, sur la plage ouest du golfe de Fos, dans un avant-port formé de deux jetées , disposition artificielle analogue à celle de Port-Saïd sur la plage d'Egypte,

On peut s'engager dans le nouveau canal sans craindre Tencombrement. Le port en rivière, l'avant-port en mer, le grand chenal qui les réunit sont des travaux d'art de premier ordre et qui font le plus grand honneur aux ingénieurs qui les ont exécutés; malheureusement tout est vide.

Pas un bateau, pas une tonne de marchandises. Sur les deux rives le silence, la fièvre et le désert.

Une sorte de fatalité semble peser, depuis trente ans, sur la solution du problème des embouchures du Rhône. Les travaux d'endiguement exécutés de i852 à iSSy avaient un moment permis d'espérer que toutes les eaux du fieuve , réunies dans un seul bras , produiraient une chasse assez puissante pour abaisser et draguer le seuil de la barre; on crut même toucher au succès, et pendant quelques années la passe se maintint à près de quatre mètres; mais ce résultat ne fut qu'éphémère; et Ton vit bientôt le grau d'entrée osciller et se déplacer de plus de trois kilomètres, le seuil sous-marin s'élever de nouveau à un mètre vingt centimètres et fermer impitoyablement l'entrée du fleuve un moment déblayée. La question si longtemps agitée entre l'endiguement et la canalisation latérale fut reprise et définitivement résolue en faveur de cette dernière solution. Le canal Saint-Louis fut créé. Le Rhône a désormais une porte directe ouverte sur la mer, mais cette porte est délaissée.

Tout le monde sait que la vallée d'Arles à Lyon, qui a été de tout temps la grande voie historique et commerciale de la France , est desservie par un double chemin de fer. La navigation fluviale lutte, depuis près de vingt ans , contre cette terrible concurrence; et peut-être, lorsque les mauvais passages du fleuve auront été améliorés ,

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lorsqu'on aura établi partout une profondeur suffisante et réduit ainsi la durée des chômages, qui dépasse quelquefois le quart de Tannée , la battellerie verra-t-elle renaître les jours prospères du passé, et le canal Saint-Louis deviendra-t-il alors la tête de ligne et le point de soudure obligé de la navigation maritime.

Toutefois, des dangers bien autrement sérieux menacent l'avenir du canal, dont le présent est déjà si lamentable. Le golfe de Fos lui-même tend à s'ensabler (i).'La comparaison des sondages faits en 1841 et en 1872 a fait naître les plus vives appréhensions. Les fonds marins se sont considérablement exhaussés par suite des apports successifs du Rhône; l'eau du golfe est moins salée; et, làoti l'on relevait il y a vingt ans des profondeurs de vingt à trente mètres, on trouve des couches de vase récente et des fonds qui varient de un à dix mètres; la mission hydrographique, envoyée en 1872 aux embouchures du Rhône, a constaté d'une manière indéniable que, pour retrouver les fonds inaltérés du golfe, il fallait dépasser à Test le méridien de Fos. Les trois cinquièmes de la baie sont donc envahis dès mainr tenant par les alluvions.

(i) Il arrivera, dans la suite des temps, que le golfe dt Fos se comblera entièrement jusqu'au cap Couronne, et que toute cette plage sillonnée par des vaisseaux le sera par la charrue. (Papon, Hist, gén. de Provence, première partie, chorogr.)

d\rLES a MARSEILLE PAR MER. 3l3

En présence de ces constatations d'une gravité qui n'échappera à personne, on se demande si le canal Saint-Louis ne sera pas comblé avant l'heure où il pourra servir ; et le remède qui paraît devoir être adopté est le détournement du grand Rhône lui-même, dont les eaux boueuses, délaissant l'embouchure actuelle , seraient alors rejetées à Pouest en pleine Camargue sur la plage de Piémanson , dans cette partie du rivage que la mer ronge aujourd'hui et que les limons du fleuve reconstitueraient de nouveau.

On le voit : peu de problèmes sont plus difficiles, plus complexes et moins résolus que celui des embouchures du Rhône. Nous n'avons pu qu'effleurer ici cette question délicate, et dont l'exposé seul nous a déjà entraîné un peu en dehors du cadre de notre sujet. Nous espérons la traiter un jour avec tous les développements qu'elle comporte; mais pour le moment, nous quitterons ce promontoire avancé du Rhône et nous continuerons notre marche littorale vers Test, en nous reportant toujours à ces époques anciennes où le fleuve, au lieu de faire une saillie en mer, débouchait dans sa lagune comme dans un golfe, et où par conséquent les questions d'ensablement des embouchures étaient loin d'avoir l'importance qu'elles ont aujourd'hui.

Un seul grau d'écoulement déverse dans le golfe de Fos le trop-plein des eaux de la grande lagune, aujourd'hui fort réduite, qui s'étalait autrefois du nord au sud , depuis les Alpines jusqu'à la mer; c'est le grau du Galéjon. Cette lagune s*est considérablement rétrécie; et, si le canal d'Arles à Bouc n'a pas rendu de grands services à la navigation , il a eu du moins pour résultat de favoriser le dessèchement et la mise en culture d'une notable partie des marais qui entouraient la ville d'Arles. Il est facile de reconnaître, même encore aujourd'hui , l'importance nautique que le grau du Galéjon devait avoir dans les temps anciens. Alors que les embouchures du Rhône étaient et sont encore soumises à toutes sortes de vicissitudes et de variations , qu'elles se déplaçaient et s'envasaient sans cesse, l'étang de Galéjon est resté, pendant de longs siècles, une rade sûre, tranquille et navigable, communiquant avec la mer par un chenal régulier et profond. Cette excellente situation s'est prolongée jusque vers le milieu du dix-septième siècle. « L'eau de la mer, écrivait H. Bouche vers 1660, aussi bien que les petites barques, peuvent entrer par de petits canaux dans l'étang de Fos qui est presque

au bord de la mer , ainsi que je l'ai appris sur

le lieu par des personnes de créance qui m'ont

D* ARLES A MARSEILLE PAR MER. 3l3

assuré être venues autrefois sur une barque « depuis Arles jusqu^à Fos , entrant du Rhône au Galéjon et de celui-ci par d^autres canaux qui conduisent à Fos...., et c^est chose bien assurée que les pécheurs deMartigues, sortant tous les jours de la mer, entrent dans le grand canal et étang du Galéjon, au terroir de Fos, pour y pêcher, et de ce canal ils pouvaient aller anciennement jusqu'à Arles (i). »

Une assez mauvaise carte de Provence, qui porte la date de 171 9, désigne encore le Galéjon sous le nom de Port de Baléjon (2) et le met en communication directe avec Tétang de Montmajour et la plaine d'Arles complètement inondée.

C'est donc aux environs du grau de Galéjon qu'il faut chercher l'ancien port des Fosses-Mariennes construit, comme nous Favons dit, par les Grecs de Massalia à Tembouchure du canal de Marins.

Le port a disparu comme le canal ; mais son existence, aux premiers siècles de notre ère, n'est pas contestable. L'Itinéraire maritime le place à quarante milles de Massalia ; l'Itinéraire officiel de Tempereur Antonin le porte sur la voie Auré- ' lienne de Marseille à Arles , à trente-trois mflles de cette dernière ville et à trente-quatre de Cal-

(i) Honoré Bouche, Chorographie ou Description de Provence, 1. III, ch. vi, Aix, 1864.

(2) Carie de Chiquet, (Bibliothèque de Marseille.)

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caria, aujourd'hui Calîssane, située de l'autre côté de rétang de Berre, où Ton exploite encore des carrières de pierre de taille déjà connues des Romains; la table de Peutinger enfin le représente sous la forme d'un portique demi-circulaire assez semblable à la vignette du port d'Ostie, établi à l'embouchure du Tibre et qui a pris le nom de l'empereur Claude son fondateur, portus Claudii,

« En rapprochant ces deux témoignages graphiques des textes des Itinéraires, et en tenant compte du silence gardé sur le port par les auteurs du premier et du deuxième siècle qui ont parlé avec détail du canal de Marins, on peut en conclure que ce port est d'une création postérieure de trois siècles peut-être au canal, et qu'il té» moigne de l'importance croissante des Fosses- •Mariennes comme moyen de communication sous l'empire (i). »

Il est évident, en effet, qu'en approfondissant les passes navigables de la lagune de Galéjon, Marins n'avait en vue que d'assurer l'approvisionnement de son armée campée au nord d'Ar* les , et qu'il dut se soucier assez peu de créer un port définitif sur le littoral. Ce furent les Grecs de Marseille, devenus propriétaires du canal, qui établirent plus tard un véritable port; et,

( I ) E. Desjardins, Aperçu historique sur les embouchures du Rhône, Paris, 1866

d\rLES a MARSEILLE PAR MER. Siy

bien que les archéologues soient assez peu d^accord sur la position précise de cet emporium plus grec que romain , il est probable qu^il devait se trouver au pied de la petite colline calcaire sur laquelle est bâtie la ville moderne de Fos et sur les rives indécises de Pétang de \di Pousse, dont les noms rappellent très-bien Itsfossœ creusées par Parmée romaine.

Les abords de la petite anse naturelle située au sud de Fos et formée par la pointe de Saint-Gervais sont encore couverts de débris romains. Les fragments d^amphores, de poteries, de tuiles à rebord abondent à la pointe même et sont disséminés sur le rivage à plus d^un mille vers Test et à près de cinq cents mètres vers Pouest. Ces ruines s'étendent même sous Peau à une certaine distance; car la mer a rongé la côte. Depuis quinze siècles , les vagues ont usé et détruit presque toutes les constructions englouties ; et la plus grande partie des fragments qu'on retrouve sur la plage sous-marine sont très-petits et présentent des surfaces arrondies par le frottement et Pagitation de la mer. Ces ruines sont cependant assez •considérables. « Elles consistent en une série de fondations de maisons, dont quelques-unes parais- :sent avoir servi de bains et d'où Pon a extrait, à ilifFérentes reprises , des tables de marbre de Paros. La mer a atteint la dernière rangée de ces maisons et n^a presque plus rien laissé sur le rivage. On y voit encore quelques gros blocs de pierre

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qui ont dû faire partie des quais, des amas de briques, des fragments de granit, de porphyre, de marbre, de vases, etc.. On en a retiré des monnaies massaliotes, de petites statues en bronze, des ustensiles de ménage; et l'on croit même pouvoir distinguer quelques vestiges de longues jetées en pierre détaille (i). »

Il est donc très-probable que le port des Fosses- Mariennes correspond à ces ruines ; mais , s'il est prudent de ne pas être tout à fait affirmatif en présence de débris que la mer a rendus bien souvent méconnaissables, on ne saurait cependant douter que le port antique ait existé à peu près sur cette partie de la plage, et il est certain que les Grecs de Marseille ont dû le créer tout d'une pièce et par la- force même des choses, « parce que, d'une part (2), les allèges, qui descendaient d'Arles à la mer, avaient quelquefois besoin de s'arrêter en route, lorsque les vents contraires les empêchaient de sortir du grau; et que , d'autre part , les navires que des intérêts commerciaux n'appelaient pas jusqu'à Arles, et qui, par conséquent, n'avaient pas à remonter

(i) Comte DE Villeneuve, Statistique des Bouches-du- Rhône, 1826.

On doit regretter surtout la perte d'une petite monnaie d'argent au type de Marseille, et qui portait en légende les deux lettres grecques 2 T (stoma-limné). (Statist.)

(2) A. AuRÈs, Sur le port des Fosses- Mariennes, Nimes, 18-3

D* ARLES A MARSEILLE PAR MER. Sip

jusque-là , pouvaient néanmoins avoir besoin de stationner près de Tembouchure des Fosses-M ariennes, soit lorsqu'ils y entraient, comme dans un port de refuge, pour éviter une tempête, soit même lorsque, suivant l'usage constant des anciens , ils y faisaient relâche pendant la nuit pour reprendre le voyage le lendemain », et continuer, de port à port, cette navigation côtière dont l'Itinéraire maritime nous a laissé fidèlement toutes les étapes (i).

Les progrès des atterrissements et Pexhaussement séculaire de tous les bas-fonds marécageux ont fini par transformer toute la zone littorale qui s'étend des embouchures du Rhône aux premiers contre-forts de la chaîne rocheuse de TEstaque.

Nous avons vu que la grande lagune maritime d'Arles avait été presque entièrement desséchée par le canal d'Arles à Bouc , et se trouve aujourd'hui réduite à quelques marais isolés dont le

Ab Immadris Massilia Grcecorum portus, . . • mpm. xii

A Massilia Grcecorum Incaro, positio mpm. xii

Ab Incaro Dilis^ positio mpm, viii

A Dilis Fossis Marianis, portus mpm, xx

A Fossis ad Gradum Massalitanorum , fluvius

Rhodanus mpm, xvi

A Gradu per fluvium Rhodanum Arelatum, . . mpm, xxx

(Itinerarium maritimum,)

dernier seul, l'étang de Galéjon, communique encore avec la mer.

Un second bassin intérieur faisait autrefois suite à cette lagune atterrie, et réunissait en une même nappe d'eau les étangs modernes (VEngrenier, de Poura, de Çytis, de Lavalduc et de VEstomac. Sous ce dernier nom, quelque peu ridicule, mais qu'il convient de prononcer et d'écrire suivant l'idiome provençal, lou stoma, on reconnaît parfaitement le Stoma-limné de Strabbn (ffTOfjta, bouche ; Xfpif), étang), que plusieurs géographes considéraient, à l'époque où toute la région littorale était inondée, comme une des bouches mêmes du Rhône dans la mer. Les noms de Cytïs (xuToç, cavité, lit de rivière ou de mer) et de Poura (Ttopo;, portus, passage, grau de communication) peuvent aussi être considérés comme une indication de l'ancien état des lieux. Il est certain que tous ces étangs isolés communiquaient autrefois non-seulement entre eux, mais encore avec la mer; et, comme nous voyons aujourd'hui ces bassins séparés par des massife calcaires dont le relief est assez accentué, il en résulte que la petite mer intérieure des temps anciens devait avoir un contour très -dentelé, assez semblable comme dessin à celui que présente Tétang de Berre qui lui est contigu. L'état actuel des lieux s*est profondément modifié. Seul, l'étang de la Bouche ou de l'Estomac a conservé, par des filtrations souterraines, ses communications avec la mer, et ses

eaux peuvent se maintenir au même niveau que celles de la Méditerranée ; mais les autres étangs, séparés les uns des autres soit par des flèches de sable, soit par quelque soulèvement intérieur du sol, et privés de .^alimentation de la mer, se sont trouvés exposés à une évaporation active ; leur niveau s^est rapidement abaissé (i). Les étangs de Poura et de Cytis ont été desséchés ou transformés en salins ; ceux de Lavalduc et de l'Engrenier sont descendus à neuf mètres en contrebas du zéro moyen de la mer et ne sont plus que des Caspiennes en miniature, dont les eaux sursaturées de sel alimentent les salines et les usines de produits chimiques que l'industrie a créées sur leurs bords.

Les géographes classiques. Mêla, Pline, Ptolémée, mentionnent Inexistence d'une ville du nom de Maritima, à laquelle ils attribuent le titre de colonie de la peuplade des Avatiques, Ava^ tici (2). Il est bien difficile d'indiquer, même

(i) Lavalduc, 9%4o au-dessous du zéro de la mer.

Engrenier, ^",76 id.

Poura (desséché), 8" id,

Cytis, 7">40 id,

(A. Saurel, Fossce Mariance , Marseille, i865.)

(2) Maritima Avaticorum stagno assidet. (Mêla, 1. Il,

Oppidum Maritima Avaticorum, (Plin., 1. III, c. v.)

approximativement, la place de cette colonie disparue. L'auteur de la Chorographie de Pro» vence estimait que « cette Maritima devait être Berre ou Marignane, toutes les deux sises au bord de Tétang de Berre, toutes les deux ayant des marques de grandes villes et colonies pour la beauté, la bonté et la grandeur de leur terroir (i) ».

Plusieurs géographes ont adopté cette opinion qui ne repose sur aucune preuve directe ; et il est beaucoup plus probable que Tancienne a mer des Avatiques » était ce grand bassin intérieur formé par la réunion des cinq étangs de TEstomac, de Poura, deCytis, d'Engrenier et de Lavalduc. Les ruines romaines trouvées en assez grand nombre sur la rive orientale de ce dernier étang semblent devoir confirmer cette opinion ; et là devait vraisemblablement se trouver un port, assez enfoncé dans rintérieur des terres et qui communiquait avec la mer par la grande bouche du Stoma- Limné, aujourd'hui obstruée par les atterrissements.

La transformation de la rade foraine de Stoma- Limné en bacsin fermé et presque complètement atterri est un phénomène commun à toutes les lagunes littorales, et que nous avons invariablement observé, depuis les derniers contre-forts des

(i) H. Bouche, Chorogr, de Provence^ 1. III, ch. vi.

Pyrénées jusqu'aux embouchures du Rhône (i). La côte du golfe de Lyon , jusqu'ici sablonneuse, plate et à contours variables et adoucis, change brusquement d'aspect; elle devient rocheuse, accidentée, et son relief ne paraît pas avoir éprouvé depuis l'origine de notre ère de très-grandes variations. La chaîne de PEstaque commence ; et une coupure naturelle dans les premières collines de ce massif montagneux a permis d'établir, dans d'excellentes conditions nautiques, un petit havre presque abandonné ; c'est le port de Bouc. Derrière Bouc, s'étendent quelques salines noyées dans un étang peu profond, V étang de Caronte; des pêcheries productives , désignées sous le nom de bordigues, sont établies sur les deux rives d'un chenal qui s'enfonce dans l'intérieur des terres. L'étang de Caronte forme ainsi une sorte de défilé naturel de cinq kilomètres de longueur, d'une largeur moyenne d'un kilomètre, et que des dragages peu dispendieux permettraient de rendre accessible à la grande navigation. La ville de Bouc est à son entrée , la ville de Martigues à sa sortie ; la première est le port sur la Méditerranée, la seconde est le port sur ce magnifique lac intérieur qu'on appelle l'étang de Berre.

(i) Les Villes moitiés du golfe de Lyon, passim.

La nature n'a jamais créé de situation plus privilégiée. Tous les étangs littoraux des basses plaines de l'Aude, de THérault et du Rhône sont des formations récentes et passagères en voie constante de transformation ; Pétang de Berre , au contraire, véritable bassin presque entouré complètement de collines, fait partie du relief général de la côte. Il existe depuis de longs siècles, et il existera toujours; car les deux petites rivières l'Arc et la Touloubre, qui y conduisent leurs eaux, n'ont encore produit à leurs embouchures que des dépôts sans importaace.

Les relevés hydrographiques exécutés depuis plus de trente ans permettent, en effet, d'affirmer que les fonds de l'étang de Berre sont à peu près invariables ; les bords seuls ont éprouvé quelques légers atterrissements depuis les temps les plus anciens ; mais la partie profonde et centrale n'a subi aucun exhaussement.

Cette petite mer intérieure a une superficie de plus de vingt mille hectares ; son contour affecte une forme très-irrégulière, se découpe suivant des dentelures assez variées, et présente quelques petits ^orrf^, parmi lesquels ceux de Berre et de Saint-Chamas sont les plus prononcés. Toute la côte ouest est rocheuse et invariable; la rive orientale, au contraire, est formée d'une succession de plage plus adoucies ; c'est de ce côté que

D'aRLES a MARSEILLE PAR MER. 325

débouche la Touloubre, dont Tancien nom grec, KaCvoç, Cœnus (i), se retrouve au village de Lançon, Tancien Lan-Ccenus du moyen âge (2). Tous les touristes connaissent le lit inférieur de ce torrent taillé dans le rôc vif et franchi par la voie Aurélienne au moyen d'un pont hardi qui présente, sur ses deux côtés, deux arcs de triomphe romains d^un dessin délicat et d'une parfaite conservation. Un peu plus bas se jette l'Arc, SYjxoavoç, Secoanus (3), dont les apports ont déterminé au devant de Berre une flèche de sable qui, dans un avenir peu éloigné, isolera le petit fiord de 1 -étang de Vaine et en fera un bassin séparé, destiné à être un jour comblé.

Déjà le même phénomène s'est produit au sud de rétang de Berre ; la grande plage où miroitent au soleil les salines de Vitrolles et de Marignane est d'une formation toute récente ; à l'origine de notre période géologique, les vagues venaient battre le pied des petites collines sur lesquelles sont aujourd'hui bâtis ces deux hameaux.

(i) Ptolémée, 1. II, c. X.

(2) Les auteurs de la Statistique des Bouches-du-Rhône considèrent Tétang de Caronte, qui fait communiquer celui de Berre avec la mer, comme formant les bouches maritimes du Caenus. Vos Cceni, Katvou è[i£o\al de Ptoléxnée, se retrouve dans les actes du douzième siècle, où le port de Bouc est désigné sous le nom deportus BoguceniSy bocca Cceni, (E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, première partie, chap. i, 1 2, Paris, 1876.)

(3) Siixôovoc iroTatjLÔc MaaaaXicdTÛv. ( Steph. Byzanc.)

et rétang de Bolmon ou de Marignane était anciennement englobé dans la mer de Berre, dont il n^est séparé que depuis une vingtaine de siècles par une langue de sable appelée le Jàî, Par corruption^ on a désigné cette chaussée naturelle sous le nom de lou Caïou ; on a même cherché à lui trouver une origine artificielle et à en faire remonter la construction aux soldats de Caïus Marins ; c'est là un nouvel exemple de la naïve crédulité qui porte tous les antiquaires du pays à attribuer à César ou à Marins presque tous les accidents de terrain et la majeure partie des ruines de la basse Provence.

L'étang de Berre est presque désert; c'est une sorte de mer morte, où Ton voit rarement glisser quelque voile perdue ; et cependant la cuvette centrale de cette rade intérieure présente des fonds de neuf à dix mètres d'excellente tenue, sur une superficie qu'on peut évaluer à sept fois la petite rade de Toulon. Isolé de la mer par la lagune étroite de Caronte, au milieu de laquelle il serait facile, comme nous l'avons déjà dit, de creuser un chenal convenable, c'est un port d'abri et de refuge tout indiqué pour le matériel de notre marine marchande; des flottes entières pourraient y mouiller dans des conditions de sécurité parfaite, non-seulement hors de l'atteinte, mieux encore, hors de la vue de l'ennemi ; car la chaîne de

d\rLES a MARSEILLE PAR MER. 327

PEstaque se dresse entre Tétang et la mer. Il y a plus, cette rade sûre et fermée semble avoir été disposée par la nature pour être un jour un des plus vastes entrepôts de notre commerce maritime. Le canal d'Arles à Bouc, convenablement approfondi et rectifié, serait alors la voie la plus courte, la plus directe, la plus sûre pour pénétrer de la mer jusqu'au cœur de la vallée du Rhône; c'est là qu'est, en réalité, la véritable solution, la seule durable, du problème des embouchures. On a peine dès lors à comprendre pourquoi les bords riants de Tétang de Berre ne sont pas déjà entourés d'un collier de villes industrielles et populeuses ; et la non-utilisation de cette mer intérieure peut être justement considérée comme un véritable ce scandale économique ».

Les anciens n'utilisaient pas l'étang de Berre. Pline et Festus Aviénus mentionnent à la vérité sur ses bords une ville qui portait, comme l'étang, le nom de Mastromela (i) ; et il est bien possible que les ruines romaines, assez clair-semées, que l'on peut voir encore près de l'embouchure de

(i) Stagnum Mastromela, (Plin., 1. III, c. v.)

Oppidum Mastromela

Priscum paludis

(Fest. Avien., Or, mar,, v. 691-692.)

MocarpajjiiXXii , «6>k xal ).i[iv»i. (Steph. Btz., d'après Artémidore.)

l'Arc, en marquent la place; maïs tout cela est bien hypothétique, et Ton n'est pas fondé à croire que la navigation maritime ait jamais eu, dans cette mer intérieure, une importance sérieuse. Il n'était pas d'ailleurs utile d'y pénétrer, puisque le canal d'Arles à Bouc n'existait pas alors, et que Tétang ne pouvait être qu'une impasse sans communication avec la vallée du Rhône, seule route de la Gaule. On sait d'ailleurs que le port de Bouc est d'une date relativement récente ; et ce n'est que bien après la domination romaine que l'îlot Marseillès fut surmonté d'un petit fortin appelé Castellum Massiliense , qui, après avoir subi quelques transformations, est devenu la tour moderne de Bouc.

Martigues elle-même, qu'on a eu quelquefois le tort d'assimiler avec l'antique Maritima de Pline et de Mêla, ne remonte pas au delà du treizième siècle ; et cette ville amphibie , si souvent appelée la Venise de la Provence, et qui semble en effet flotter sur les eaux mélangées des étangs de Berre et de Caronte , ne se composait , en i23o, que de quelques masures de pêcheurs, établies sur pilotis dans l'île centrale, qui fut l'embryon de la cité moderne (i).

Toutes les questions que soulève l'étang de Berre, — bassin de refuge, canal d'Arles à Bouc,

(i) Saxy, HisU ecclésiast. d'Arles,^ H, Bouche, C/rcrographie de Provence, 1. III, ch. vi.

ports de Bouc et de Martigues , — sont donc essentiellement modernes, et nous ne faisons que les indiquer ici. Le monde ancien ne les connaissait pas. L'Itinéraire maritime précise d'une manière fort nette que les navires qui allaient d'Arles à Marseille n'entraient pas dans la mer de Berre ; ils suivaient d'abord le canal des Fosses Mariennes, puis venaient relâcher au port du même nom; là, ils prenaient la mer, et se dirigeaient vers un petit havre dont le nom de Dilis a une physionomie grecque très-prononcée, et qui correspond exactement au port Sainte-Croix; ils doublaient ensuite la pointe du cap Couronne (en provençal cairon, rocher calcaire), au pied dU' quel se trouve le petit mouillage de Caro, d'oti l'on expédie à Marseille des pierres extraites des carrières de la Couronne-Neuve, désignées par Strabon sous le nom de Latomies ( i ) (les carrières), et au milieu desquelles on distingue encore quelques ruines romaines très-clair-semées. On côtoyait alors les premiers contre-forts de TEstaque, et l'on relâchait au port de Caro, Incarus positio, situé seulement à douze milles de Marseille. Les navires s'éloignaient enfin de la terre, mettaient le cap sur la ville phocéenne, traversaient la grande

(i) Mtxpèv Vkuh TTJç woXew; tôv MaaaaiXicoTùv icpoeXôoOaa [Vj ôpeiv:^ irapaXCa] ô<rov elç ixaxàv ar. iizX axpocv eOjieYeôr, TC^Tiffiov XaTO(i,iâ)v Tivwv èvTeùôsu âp/exat xoXitoOaOai xal icotEÎv Tiv FaXaxtxàv xoXtcov tc^ô; xà 'Açpooidiov, xô xij; IIupYÎvY); àxpov. (Strabon, Géogr., 1. IV, i, 6.)

33o CHAPITRE HUITIÈME.

rade, sillonnée, alors comme aujourd'hui ,, par les flottes du monde entier ; et quelques heures sufiîsaient pour accoster le quai grec de Lacydon, qui est le vieux port de la Marseille moderne.

Il est donc aisé de reconstituer, en longeant la côte, l'ancien itinéraire maritime des premiers siècles, et de suivre, pour ainsi dire, le sillon si souvent tracé par les navires de l'époque grecque et romaine. Caro, Incarus, Sainte-Croix, Dtlis, Saint-Gervais , Fossœ Marianœ, étaient les trois escales de cette route , aujourd'hui délaissée.

Cette région de la Méditerranée était, en fait, beaucoup plus grecque que romaine. Marseille, libre et autonome , peuplait le littoral de ses colonies et de ses comptoirs. Les ports d'Arles et des Fosses-Mariennes étaient les principaux entrepôts de la Gaule et les véritables succursales de la métropole. Tout le commerce était alors entre les mains des Grecs ; tous les échanges se faisaient par leurs vaisseaux; et ce peuple de marins actifs et indépendants, très-peu soucieux de la gloire militaire et de l'influence politique , mais possédant au plus haut degré le génie des affaires et le goût des spéculations mercantiles , semble avoir voulu continuer, dans le bassin de la Méditerranée, les traditions phéniciennes de ses prédécesseurs, et est resté ainsi, pendant les premiers siècles de notre ère, le maître incontesté de la mer, le banquier de toute la côte et le commissionnaire indispensable de la Gaule méridionale.

La rade et les îles de Marseille. — Aspect de la ville moderne. — Le vieux port et les nouveaux bassins. — Massalia d*après les géographes classiques. — Modifications du relief du sol. — Lacy~ don, port grec de Marseille.— Les marais de la Cannebière. — L*enceinte de Marseille du temps de Jules César. — L'acropole et Tarsenal. — Rareté des ruines phéniciennes, grecques et romaines. — Physionomie grecque de Massalia.

C'est par la mer qu^il faut arriver à Marseille. La M^iterranée pénètre assez profondément dans le massif rocheux qui dessine la côte. Le cap Méjan au nord, le cap Croisette au sud (i), sont les deux saillies extrêmes du golfe , largement ouvert du côté de Fouest. Vers le centre, la courbure régulière du rivage est brisée par une colline abrupte et dénudée, qui s'avance en mer comme un éperon , et au sommet de laquelle se dressent le sanctuaire néo-byzantin et la tour carrée de Notre-Dame de la Garde, dont les assises, alternativement blanches et noires, tranchent sur l'azur limpide du ciel. Ce petit cap marque l'entrée du vieux port et divise le golfe en deux; audessus , est la grande rade de Marseille ; au-des-

(i) Zao promontorium, (Plin., 1. lll, c. v.)

SOUS, la baie d'Endoume, terminée par le cap Croisette, précédé lui-même par un petit îlot perdu, Tîle Maïré, dont le nom se retrouve sur ritinéraire maritime (i), sur les anciennes cartes marines, et qui conserve encore de rares débris de Tépoque romaine. Quelques archéologues aventureux ont cru même reconnaître, sur le promontoire Croisette, des ruines d'enceintes à pierres sèches qu'ils ont attribuées un peu légèrement aux premiers habitants de cette partie de la côte, Celtes, Ligures ou Salyens (2). Les anciennes cartes désignent, en efFet, cet emplacement sous le nom de Marsillo- Veyré; mais cette dénomination est loin d'être suffisante pour permettre d'affirmer l'existence d'une Massalia primitive sur un récif escarpé, battu de tous côtés par les vents et la mer. On peut considérer comme prouvé que le vieux port actuel, exceptionnellement abrité et situé dans une de ces coupures naturelles du rivage désignées sous le nom de calanques, a été, dès l'origine de la civilisation, l'objectif des navires phéniciens ou grecs; et c'est très-certainement sur cette grève , doucement in-

(i) Immadras positio. (Itin. marit.) — Insula Mandrac au moyen âge; île Madrague dans le langage des Provençaux.

(2) I. Gilles, Marseille depuis trois mille ans, 1876. — GossELiN, Notes sur la Géographie de Strabon, t. II, 1809. — Bruckner, Historia reipublicce Massiliensis, Gôttingue, 1826. — Is. Vossius, Œuvres diverses, la Haye, 1666.

clînée, que s'établirent les habitations, assez grossières, des premiers navigateurs, qui furent Tembryon de la ville moderne.

Le cap avancé qui prolonge en mer le contrefort de Notre-Dame de la Garde semble vouloir se souder à un petit archipel rocheux composé de trois îles, Pomègue, Ratonneau et le Château d'If, qui donnent à la rade de Marseille un relief tout particulier. Les géographes classiques les appelaient les petites Stœchades; et leurs noms anciens Iturium, Phœnice, Phila (i), semblent rappeler à la fois les Phéniciens , les Grecs et les Romains, c'est-à-dire les trois grandes nations qui ont tour à tour occupé l'antique métropole de la Provence.

Vue du large, la rade de Marseille présente un aspect grandiose, et la nature a préparé à la ville phocéenne le plus magnifique encadrement. Les montagnes âpres et nues s'ordonnent les unes derrière les autres en amphithéâtre, se rattachent

{i) Vicinis Massiliensibus : Phila, Phœnice, Iturium, (Plin., 1. III, c. zi.)

Etjam turrigeram Bruti comitata carinam Vemrat influctus Rhodani cum gurgite classis

Stœchados arva tenens

(LucAiN, Phars., v. 5i6-5i8.)

ZroixàSec vSjdoi Tpet; icpôç x^ MaaaoXCqt' xaXouvrai li xal AiYVffxCÔe;. (Steph. Byz.)

par gradations insensibles aux sommets plus élevés des chaînes de TÉtoîle et de Saint-Cyr, et se perdent dans le lointain , azurées par Pair et la distance. Les collines les plus voisines du rivage ofifrent des contours arrondis et gracieux , et sont, en général, recouvertes d^une végétation un peu terne, mais durable , qui s'harmonise d'une manière merveilleuse avec les tons bleuâtres et cendrés de la roche ; un nombre infini de taches blanches et presque brillantes marque la place des bourgs, des hameaux, des villas et de plusieurs milliers de ces maisons de campagne en miniature, appelées dans le pays bastides ou cabanons, et dont la possession fait la joie de nos modernes Marseillais. La vie libre, heureuse et prospère s'épanouit en pleine lumière dans ce vaste hémicycle. La mer pénètre à Taise dans renfoncement du golfe , comme dans une immense vasque; et, tandis que la côte, encombrée de navires de toute sorte, couverte d'édifices énormes, semble en proie à toute la fièvre du commerce et de l'industrie, les eaux de la rade d'un bleu sombre, doux et profond, sont sillonnées par de petites voiles blanches qui glissent lentement à la surface de ce miroir, semblables à des cygnes endormis.

Au tond , la ville occupe à elle seule tout un groupe de collines (i) , présente, à première vue,

(i) La colline de Notre-Dame de la Garde a 140 mètres

un entassement désordonné de construaîons et de monuments, à travers un fouillis de navires, de mâts, de vergues, de cordages, qui donnent tout d'un coup la mesure de son importance.

Elle s'étale et s'étage avec orgueil dans son exubérante vitalité. Agitée, bruyante, ivre de mouvement , éclairée par un soleil prodigue , elle offre à la fois toute la gaieté des grandes villes méridionales, toute la force et Panimation des cités industrielles, maritimes et commerçantes.

L'ensemble des ouvrages qui constituent le port de Marseille, et dont l'exécution toute récente (i) est loin d'être encore achevée, a transformé, comme par enchantement, l'ahcien état des lieux, et créé, en moins de vingt ans, une ville nouvelle.

Tout d'abord, en pleine mer, à quinze kilomètres de la côte, le phare de.Planier, fondé sur un écueil, signale l'entrée du golfe, élève audessus des eaux sa tour cylindrique de qua-

d*altitude; — la colline Saint-Charles, 5o m.; — la butte des Carmes, 38 m.; — la butte des Moulins, 40 m.; — la colline Saint -Michel, 48 m. — C'est sur cette dernière qu'on a construit le fort Saint-Jean, dont les escarpements plongent dans la mer, à l'entrée du vieux port.

(i) Le projet des nouveaux bassins de Marseille date de i855.

rante mètres de hauteur, et scintille pendant la nuit avec des alternances dMclipses et d^éclats ré-» gulièrement calculés. On avance, et les îles de Pomègueet de Ratonneau, reliées entre elles par une puissante digue, forment un premier abri, une sorte de port en rade, le port de Frioul, où stationnent les navires suspects , que le service de la santé retient en quarantaine. Le vieux port est en face; il s'enfonce profondément au cœur de la ville, et l'on y pénètre par un goulet étroit et recourbé, de cent mètres environ d'ouverture, creusé par la nature entre deux rochers, sur les escarpements desquels se dressent les murailles relativement modernes du fort Saint-Jean et du fort Saint-Nicolas.

Le port classique* diî Marseille est un petit âord naturel de la 'cote; les nouveaux bassins sont, au contraire, une œuvre tout artificielle, et ont été conquis sur la mer. Pour les construire, une colline entière a été littéralement jetée à Teau et convertie en blocs d'enrochements et en matériaux de toute nature (i).

Une série de môles enracinés à la terre forment entre eux une suite de compartiments ou bassins, couverts du côté du large par une digue qui court parallèlement au rivage et qui laisse, entre elle et les têtes des môles , un large

(i) La colline du Lazaret, au nord de Marseille, haute de 44 mètres.

chenal permettant une communication facile entre tous ces bassins. Avec de pareilles dispositions, de nouveaux travaux peuvent facilement être ajoutés aux premiers ; il suffit de construire d^autres môles à la suite de ceux qui existent déjà, et de continuer à les couvrir par un prolongement de la digue extérieure; de telle sorte que les nouveaux ouvrages s'harmoniseront toujours avec les anciens, et paraîtront avoir été faits avec eux d'un seul et même jet. C'est ainsi qu'on a créé successivement le bassin de la Joliette, le bassin du Lazaret, le bassin d'Arenc, le bassin de la gare maritime, le bassin national, un avant-port, et que Ton pourra continuer la série de ces havres au fur et à mesure des besoins du commerce, en remontant toujours la côte vers le nord. Des bassins de même nature sont projetés au sud de la pointe du Pharo; et la plage des Catalans est destinée à disparaître, absorbée comme celle de la Joliette par les exigences de Pindustrie et de la grande navigation. Ce n'est pas tout; et peutêtre un jour tous ces bassins seront-ils protégés contre les rafales du nord-ouest par un immense brise-lames d'un développement de plusieurs kilomètres , et qui formera au devant de Marseille un avant-port dans lequel pourront mouiller les navires en relâche, ou ceux auxquels leurs dimensions extrêmes, comme celles du Great Eastern, ne permettraient pas d'entrer sans inconvénient dans les bassins qui longent la côte.

L'avenir, — et on peut le croire un avenir prochain, — verra se réaliser ces projets grandioses. Marseille, par sa position géographique, par les pays qu'elle dessert, par ses relations toujours croissantes avec l'Orient, développe tous les jours son mouvement maritime. Sa population , qui a plus que triplé depuis moins d'un demi-siècle, dépasse aujourd'hui trois cent mille âmes. Vieille de trois mille ans, elle porte légèrement le poids des siècles, et c'est peut-être la seule ville du monde qui ait traversé la série des périodes historiques connues en suivant une marche toujours progressive. Oîi s'arrêtera cette expansion? Nul ne peut le dire. Mais on peut affirmer que Marseille n'est pas arrivée encore à son apogée, et l'on ne saurait trop admirer cette sève ardente et cette perpétuelle jeunesse qui font de la métropole de la Provence la ville la plus riche et la plus vivante de tout le bassin de la Méditerranée.

L'antique Massalia était beaucoup plus modeste. On a beaucoup discuté et écrit depuis vingt ans sur l'étendue et sur l'emplacement de Marseille à l'origine de notre ère ; mais, malgré quelques divergences de détail, tous les géographes anciens s'expriment avec une clarté qui restreint beaucoup le champ des hypothèses et de la fan» taisie.

D'après Strabon (i), Marseille est bâtie sur un terrain pierreux , et son port est situé au-dessous d'un rocher en forme d'amphithéâtre qui regarde le midi. « Elle fait saillie, dit le rhéteur Eumène, qui, sous le règne de Constance Chlore, était chargé de diriger les écoles des Gaules, sur la mer profonde. Les eaux du golfe s^introduisent dans son port par une étroite ouverture ; elle ne tient à la terre ferme que par un espace de quinze cents pas, fortifié par un mur solide garni de nombreuses tours (2). »

L*aspect de la ville et du port, au premier siècle de notre ère, est dépeint d'une manière encore plus saisissante par le poëte géographe Aviénus, qui écrivait, comme on sait, au cinquième siècle, mais se contentait, en général, de versifier les récits ou les textes des voyageurs anciens et surtout de Denys le Periégète; ce qui permet de regarder son poëme comme une reproduction assez fidèle des connaissances géographiques que les Grecs avaient acquises au sujet des Gaules : « Voici Massalia. Un chemin étroit s'ouvre à travers les flots. La mer baigne les flancs de la ville; devant elle s'étend le rivage ; un marais l'environne, et l'eau vient baigner les murs de l'oppidum. La

(i) Ketrat (Ma^vaXCa) iicl x^P^ou icsTpuSouç * ^iroicéirrfance.

(Strabon, Géog., 1. IV, c. iv.) (2) EuMÈNE, Panegyr. Constant» Aug,

cité est presque une île. C'est ainsi que la main des hommes a fait pénétrer la mer dans les terres, et que le travail assidu des anciens fondateurs a triomphé à force d'art de la forme des lieux et de la nature du sol (i). »

César enfin, faisant le récit du siège de la ville phocéenne avec la précision et la netteté d*un écrivain militaire, indique dans ses Commentaires, en deux lignes concises, la topographie ancienne des lieux. « Marseille, dit-il, est baignée de trois côtés par la mer. Le quatrième est le seul qui donne accès par terre à la ville (2). »

Nous pourrions multiplier ces citations, mais elles suffisent pour démontrer clairement que la ville tout entière était autrefois située sur la rive septentrionale du vieux port, et que l'enceinte grecque ne renfermait que les trois collines des Carmes, des Moulins et de Saint-Laurent. C'est ce qu'on appelle encore aujourd'hui, le Vieux Marseille.

( i) Massilia et ipsa est; cujus urbis hic situs : Profronte litus prcejacet ; tenuis via.

Patetdnter undas; latera gurges alluit , Stagnum ambit urbem et unda lambit oppidum Laremque fusa : civitas pêne insula est : Sic œquor omne cespiti infudit manus, Labos et olim conditorum diligens Formant locorum et arva naturalia

Evicit arte

(AviEN., Or. mar., y. 690-698.) (2} Cjesar, De bello civ.,l. Il, Cl.)

La topographie ancienne de ce petit groupe montagneux a d^ailleurs subi depuis vingt siècles de notables transformations. Quelque rocheuse que soit la côte (j), elle a sensiblement varié. Battue par les vagues courtes et serrées qui traversent toute la largeur de la rade, la falaise, située au nord de la ville et dont les anfractuosités formaient les anses de TOurse et de la Joliette, aujourd'hui remblayées par les quais des nouveaux bassins, s'est peu à peu désagrégée. LMternelle morsure de la mer a déterminé à plusieurs reprises de véritables écroulements. On manque sans doute d'éléments précis pour déterminer l'espace gagné ainsi par les flots depuis les premiers temps historiques ou même seulement depuis la naissance de Marseille ; car les géographes anciens et la plupart même des historiens modernes ne paraissent pas avoir observé le phénomène, ou tout au moins ne Tont-ils jamais mentionné ; il est certain cependant que le ressac des vagues a de tout temps produit les mêmes effets, que la mer s'est avancée, que la côte a été rongée.

A défaut de textes classiques, nous possédons quelques repères et quelques documents relative-

(i) Strabon l'appelle la côte rocheuse des Salyens : *H 6peivjj Tâv laXOayv icapaXCa. (Strab., Géog,, 1. IV, c. vi.)

ment anciens, qui permettent de se rendre compte de l'importance de la corrosion.

On sait que la vieille église de la Major avait autrefois son entrée principale du côté de la mer, et que, vers la fin du dix-huitième siècle (i), les vagues avaient sapé le rocher jusqu'à Paplomb de Téglise, à laquelle on fut obligé d'adapter une entrée latérale.

Des actes authentiques mentionnent l'existence, en 1202, de la chapelle de la Trinité- Vieille, qui fut détruite, en 1524, pendant le siège du connétable de Bourbon. L'emplacement de cet ancien sanctuaire se trouvait, en 1808, englouti à quatrevingts mètres de la côte, dans le fond de l'anse de rOurse (2).

En 1667, une délibération du conseil de ville signalait que les coups de mer avaient emporté une partie des rochers de la porte de l'Ourse, et que les remparts de la ville menaçaient de ce faire chute (3) » dans les flots.

Pendant tout le siècle dernier, on voyait encore des blocs énormes se détacher, après chaque tempête, de la falaise de l'ancien Lazaret et s'effondrer avec fracas dans la mer. Entre Marseille et la chaîne de l'Estaque, la côte était envahie sur

(i) J. B. Grosson, Recueil des antiquités et monuments marseillais, Marseille, lyyS.

(2) Mémoires publiés par l'Académie de Marseille, année 1808, t. VIL

(3) A. Fabre^ les Rues de Marseille, 1867.

•une assez grande étendue, et les voies littorales -submergées avaient complètement disparu.

En rapprochant tous ces éléments d'appréciation, on peut conclure, sans erreur sensible, que, depuis l'époque de César, la mer a emporté à peu près deux cents mètres de falaises (i); et il est certain qu'elle aurait, depuis plusieurs années, atteint l'église de la Major et envahi une grande partie des vieux quartiers grecs, si les ingénieurs modernes n'avaient créé de toutes pièces une formidable ligne de défense en établissant en pleine rade, et parallèlement à la côte, la grande jetée extérieure qui limite les nouveaux bassins dont nous avons parlé. La ville moderne, reprenant en quelque sorte l'offensive, est allée elle-même audevant de cette mer qui l'assiégeait et qui est devenue désormais son empire.

Le port primitif occupait la partie méridionale de la ville et constituait un des meilleurs refuges de la côte. Nul doute que les premiers navigateurs phéniciens n'aient de tout temps rangé leurs vaisseaux au pied des petites collines, occupées aujourd'hui par le fort Saint-Jean, Tinten-

(i) E. RouBY, le Siège de Marseille par Jules César, étude d'archéologie topographique et militaire, Spectateur militaire, année 1874.

dance sanitaire et Thôtel de ville. Ce petit fiord naturel avait une entrée étroite et recourbée; à vrai dire, ce n'était pas un port, mais un simple abri, une sorte de plage d'échouage admirablement défendue contre le vent du nord et la grosse mer du large, ce que les Provençaux, dans leur langage expressif, appellent si bien « une bonne calanque ». Les géographes anciens le désignaient sous le nom de Lacjrdon ou Haîycidon, qui indique qu'il était marécageux et peut-être bordé de marais salants (i) (àXuxfôsç, salines); et l'on connaît une curieuse monnaie grecque qui paraît être du premier ou du second siècle, portant sur une de ses faces une tête virile, vue de profil, avec la légende AAKTAÛN, Laçydon, et qui semble représenter le dieu topique du port, en l'honneur duquel elle aurait été frappée; de même qu'on voit sur les médailles de Corinthe l'isthme

(i) Les salines de Marseille occupaient encore au dixième siècle tout l'espace situé au sud -est du port, depuis la Cannebière jusqu'au Grand-Théâtre^ qui est aujourd'hui en pleine ville.

Lacydon, Massiliensium portus, et in eo ipso Massilia. (Mêla, 1. Il, c. y. — Plusieurs manuscrits de Mêla portent Haîycidon,)

j^yado; yàp eIç MaadaXibyraTç >.i(jl^v d AaxOSttyv ëv6a Te yaia

MaairaXCY) xtxayOaxai , ènCoxpo^ov 5p(jLov ë/ouira.

(Den. Perieg.) Kal 6ti 5p(xov ii MaaaaXia ê/ei éirCcrrpoçov , 5 ïaxt xspi^epi^ nepCSpOfJiov xal xa(jiicuXov ii oO iTrKrrpé^ovfai oi vauTiXX6(jLevoi.

(EusTATHE, Comment. Den, Perieg,)

;^- personnifié par la figure d'un jeune adolescent, .M au-dessus duquel se trouve la légende I20MO2, ^ îsthmus, qui ne laisse aucun doute sur Fattribu- ^ tien du type.

Le territoire accidenté sur lequel est bâtie la ville moderne disparaît aujourd'hui sous Fencombrement des maisons, et il est assez difficile de saisir, d'une manière fort nette, les plateaux, les escarpements , les bas-fonds et toutes les ondulations du sol marseillais. De même que la digue protectrice des nouveaux bassins, située au devant des falaises de la Joliette et de TOurse, a arrêté Fempiétement de la mer, la masse des constructions modernes a définitivement fixé Fassiette de la ville. Avant que le massif montagneux fût ainsi protégé de tous côtés, le relief du terrain a subi des modifications trèssensibles. Les actions atmosphériques ont, en effet, pour résultat de diminuer toutes les saillies du sol et d*entrainer la terre meuble des sommets pour la déposer dans les vallées ; il est donc certain qu'autrefois les crêtes des collines de Marseille étaient mieux dessinées, les plateaux plus élevés, les ravins plus encaissés ; les siècles et la main de Fhomme ont, dans une très-forte mesure, nivelé le sol, dérasé les sommets et remblayé les bas-fonds ; et Fon peut évaluer à quatre mètres

environ Pexhaussement moyen de toutes les parties basses de la ville (i).

Le port de Marseille, qui se comble aujourd'hui lentement, devait donc se combler plus rapidement encore dans les temps anciens; et, en comparant les sondages faits depuis 1760, on voit que cette calanque, qui est la cuvette de réception de toutes les eaux chargéçs de terres meubles provenant des collines qui l'entourent, aurait dû être fatalement comblée neuf fois jusqu'au niveau de la Méditerranée, depuis l'origine de notre ère, et ne serait plus aujourd'hui qu'une plaine marécageuse, si elle n'avait été l'objet d'un curage presque continu. Ce curage n'était pas exécuté autrefois, comme de nos jours, avec les engins perfectionnés qui emportent très-loin en pleine mer les boues et les vases enlevées du fond du port. On se contentait de les rejeter sur les berges voisines qui s'exhaussaient d'autant ; et c'est ainsi que se sont peu à peu converties en plates-formes les marécages qui entouraient l'ancien port des Phéniciens et des Phocéens, et qui subsistaient encore pendant la plus grande partie du moyen âge.

Il est facile, d'après cela, de se rendre compte de la topographie relative du port, de la ville et de sa banlieue. Il suffit de reprendre en sens inverse le travail séculaire des hommes et de la nature, d'approfondir de quatre mètres toutes les

(i) E. RouBY, le Siège de César ^ passim.

parties basses et de transporter par la pensée tous ces déblais sur le sommet des buttes de Saint- Michel, des Carmes, des Moulins et de Saint- Laurent. On verra alors tous les abords du port, situés à Pesl et au sud, dont l'altitude est inférieure à quatre mètres, revenir, comme par le passé, à Tétat de lagunes et de marais. Le ruisseau du Jarret, qui entoure la ville et se jette aujourd'hui dans le petit fleuve de THuveaune, pourra s'écouler naturellement dans le thalweg plus approfondi qui sépare la colline Saint- Michel de la colline Saint-Charles, et se rendre directement au port en traversant des marais plus ou moins profonds et en suivant à peu près la direction de la moderne Cannebière (i). Tout le monde sait, d'ailleurs, que cette somptueuse avenue du port a été conquise sur Peau ; ses maisons et celles des rues voisines manquent en général de caves, et, comme celles de Venise ou d'Amsterdam, sont construites sur une forêt de pilotis.

U,ne fouille récente a mis au jour, dans le per-

(i) On fait dériver quelquefois Cannebière du provençal Canebe, qui signifie chanvre et rappelle les ateliers de cordene qui y existaient au treizième siècle.

Voir à la Bibliothèque nationale une inscription grecque trouvée, en 1785, sur une table de marbre enfouie dans le sous-sol de la Cannebière-, elle porte la date de Tannée 964, est attribuée à des marchands grecs de Tcmpire d'Orient, et mentionne la Cannebière sous le nom de lieu humide

cernent de la rue Impériale, une vieille carène de navire enfouie à cinq mètres au-dessous du sol et à plus de soixante mètres du quai actuel. La quille de cette épave était engagée dans une vase compacte, u Des médailles antérieures , contemporaines ou peu postérieures à Jules César, étaient incrustées dans le bois; des poteries antiques, des verres et des débris de toute sorte ont été retrouvés soit dans la galère elle-même, soit aux environs immédiats (i). » Les madriers du fond étaient en cèdre, et Ton sait que le cèdre était un des bois le plus habituellement employés dans les constructions des navires phéniciens (2}.

De tous ces éléments, il résulte nettement que la nef extraite du sous-sol de la rue Impériale remonte très-certainetaeiit à une haute antiquité, qu^elle est tout au moins du troisième siècle avant notre ère, probablement antérieure à cette époque, et constitue, dans tous les cas, un repère des plus précieux déterminant avec une exactitude parfaite l'exhaussement artificiel du sol depuis près de dix-huit siècles.

Non loin de là , et à une profondeur de trois mètres au-dessous du niveau -des eaux du port, on a découvert de gros blocs en pierre de taille

(i) Â. Saurel^ Musée d'archéologie de Marseille, I.

(2) Ce n'est qu'au moyen âge que la majeure partie des galères furent faites de bois blanc; beaucoup plus tard seulement on employa le hêtre et le sapm pour la confection des bordages. (A. Jal, ArchéoU nav.)

assez bien alignés et régulièrement assises, formant une ligne non interrompue. Des blocs de même nature ont été trouvés dans les substructions de Thôtel de ville, et paraissent, comme les premiers , avoir feit partie d'un quai primitif auquel il est difficile d'assigner une date approximative, mais dont il est impossible de nier Pexistence et la haute antiquité.

Toutes ces indications permettent de rétablir avec une précision sinon rigoureuse, du moins très-suffisante, la topographie de Massalia; et, si Ton rapproche les textes des anciens géographes des découvertes archéologiques récentes et des considérations que nous avons développées plus haut sur les transformations naturelles que le port et le relief du sol ont dû subir depuis vingt siècles, on se fera une idée assez nette de la physionomie de la ville phocéenne et de ses abords à Porigine des temps historiques. Les collines qui Penvîronnaient étaient couvertes de forêts de pins, et Lucain nous raconte que le bois sacré qui était près de la ville inspirait aux Romains une religieuse terreur (i). La presqu'île de César, baignée

(i) Tune omnia late

Procumbunt nemora et spoliantur robore sylvœ, (Lucain, Phars,, III, v. 394-395.) Luctis erat longo nunquam violatus ab cevo.

(Id,, ibid,, V, V. 399.)

de trois côtés par les flots, se dessine alors très-nettement; au nord, la mer pénétrait dans Tanse de la Joliette ; à Test, les vagues brisaient contre la falaise abrupte, remplacée aujourd'hui par la grande église neuve de la Major et les bassins modernes; au sud, enfin, le port, continué par des marécages , occupait la partie basse de la ville moderne et s'étendait jusqu'au pied de la colline de Notre- Dame de la Garde.

La cité était ainsi protégée par les eaux sur la majeure partie de son périmètre ; et du côté de la terre, elle était défendue par cette muraille tourelée de quinze cents pas dont parle Eumène, qui fut détruite par César après la reddition de la place (an 49 avant notre ère), reconstituée un siècle plus tard (vers 70 ap. J. C.) grâce à la générosité du médecin"Crînas(i), ruinée de nouveau après le siège des Burgundes en 412, rétablie par Charlemagne, et qui paraît avoir subsisté presque sans modification jusqu'au dixième ou au onzième siècle.

Considérée dans son ensemble, l'enceinte de Marseille du temps de César ne diffère que très-peu de celle du moyen âge; et il semble résulter de la lecture des Commentaires et des récits détaillés du siège entrepris par Tarmée roiîiaine, qu'elle avait quatre portes :

(i) Crinas laissa, dit-on, à Marseille, sa patrie, dix millions de sesterces pour relever ses murailles.

la principale était au centre, au point où aboutissait la voie Aurélienne; c'était la porta Annonoria, qui a été pendant tout le moyen âge la porte Annonerie, et conduisait à Aix, aux Fosses Mariennes, à Arles et dans tout le centre de la Gaule; — la seconde devait se trouver à Textrémité ouest du rempart, près de la tour Sainte- Paule, et est devenue la porte Gai, porta Galleca ou Gallica; elle s'ouvrait sur la crête de la falaise, en face d'un chemin qui gravissait le flanc méridional de la petite colline du Lazaret, qui a disparu complètement aujourd'hui; — la troisième était placée au pied de la colline des Carmes ; — la quatrième , enfin , était presque au sud, à Fendroit le plus rapproché du port, de l'arsenal, navigta, et donnait accès sur les marais de la Cannebière. C'était de là que partait la route littorale qui conduisait aux colonies marseillaises, Tauroentum, Citharista, etc., établies sur la côte ligurienne ; non loin de la porte , une double bifurcation permettait de se rendre au pays des Albici, les alliés de Marseille, et au Champ de Mars, voisin de la ville, qui correspondait au plateau de la butte Samt-Michel, et auquel on accédait par un petit chemin dont on retrouve le nom dans les chartes du douzième siècle, via de Campo Martio,

Les chantiers maritimes ou l'arsenal, navigta, étaient peut-être les premiers du monde. Ils étaient situés sur les berges du port, dans la partie la plus profonde , près de Pendroit oîi a été découverte la galère échouée dont nous avons parlé plus haut. « On y voit, dit Strabon, une grande quantité de navires, d'armes et d'engins de toute sorte, tant pour la navigation que pour le siège des villes..., et tout ce qui concerne Fart des constructions, la confection des machines et la fabrication des choses nécessaires à la marine y est ordonné et administré avec un soin extrême (i). »

La citadelle, au contraire , qui joua un rôle si important dans le siège de César, occupait le sommet de la ville et touchait presque le rempart; et Ton est conduit tout naturellement à la placer soit sur la butte des Carmes , soit préférablement sur celle des Moulins. C'était ce qu'on appelle, en termes de fortification, le réduit de la place, à la fois forteresse et sanctuaire, assez semblable à toutes les acropoles des villes grecques. On y avait groupé dans le principe les monuments

(i) Eldi 6è vetddotxoi Trap'aOTotc' xai ÔTrXoOYJxY). IIpoTspov ht xal 7rXot(i>v siTcopCa xal ÔTrXbiv xal o^-^éNdUN tûv te Trpàç Ta; vav- TiX(a; xp^^^'P"^^ '^«î fûv itpoç woXiopxia;,.. (Strab. , Géog,, 1. IV, c. IV.)

consacrés aux divinités phéniciennes. Plus tard, les Phocéens y substituèrent leurs propres temples. Le culte d'Apollon remplaça celui de Baal; TAstarté syrienne fut détrônée par Diane Artémise; et c'est là que, vers Pan 600 avant notre ère, la prêtresse Aristarché adressait ses prières et ses offrandes à l'image qu'elle avait pieusement apportée d'Éphèse, et qui rappelait à la colonie grecque le double souvenir de la patrie absente et de la déesse bien-aimée. Les géographes anciens affirment en effet , avec la plus grande autorité, que Tacropole de Massalia contenait à la fois un Ephésium , un sanctuaire d'Apollon Delphien, des temples consacrés à Minerve, à Vénus et à Junon (i).

La cité sainte dominait ainsi la ville marchande; et c'était au pied de son escarpement, presque sous sa protection, que se tenaient les réunions publiques, au devant de la célèbre tour des Accoules, qui fut le véritable cœur de Marseille au moyen âge, et sur la place du Vieux-Palais, qui est restée jusqu'à ces derniers temps le siège de toutes les assemblées tumultueuses et politiques, et semble avoir conservé,

(i) ^v Se viçi àxpcf tb ^«féa'jv lf$puTai, xal xb toO AsXçtou 'An6XXci)vo; Upov. (Strab., Geog\, 1. IV.)

Petitoque ut intrare illi urbem et deos eorum adorare liceat, quum in arcem Minerves venisset, conspecto in por^ ticibus simulacro Deœ (Just., 1. XLIII , c. v.)

pendant plus de vingt siècles, les traditions populaires de Tagora phocéenne et du forum romain.

Il faut renoncer malheureusement à retrouver remplacement exact, encore moins les principales dispositions architecturales des édifices grecs ou phéniciens. Marseille n'a rien ou presque rien conservé de ses premiers monuments. Elle a traversé, au milieu d^orages sans nombre, toutes les périodes historiques connues ; et, après ce voyage de trois mille ans dans Phistoire, elle ne nous a pas même laissé de ruines. Plus encore que la Ville Éternelle qui démolissait le Colisée et le tombeau d^ Adrien, pour bâtir des maisons, elle a détruit jusqu'à la dernière pierre ses temples, ses portiques et ses remparts. Elle a subi vingt pestes, autant d'incendies et des sièges terribles. Prise, saccagée, décimée par le pillage et les plus terribles épidémies, elle s'est rebâtie plusieurs fois à la hâte, sans respect pour les grands souvenirs et les monuments de son histoire , en se seryant des premiers matériaux qu'elle trouvait à sa portée, et l'on dirait que chaque génération a pris à tâche de détruire tout ce qui appartenait à la génération précédente.

Les villes qui n'ont eu qu'un développement moyen et progressif, celles surtout qui ont peu à peu décliné et qui se sont lentement éteintes,

oflFrent presque à fleur de terre une riche moisson de débris précieux. Le sol bouleversé de Marseille n^est pas même un amas de décombres ; car les décombres ont été emportés ou utilisés comme matériaux de construction ; et il faut creuser profondément la terre pour y retrouver de loin en loin quelque vestige douteux du passé. Quelques stèles phéniciennes qui sont encore une énigme, des inscriptions en assez petit nombre et des monnaies en abondance, voilà tout l^héritage d^une colonie puissante qui a été, pendant dix siècles, la ville grecque par excellence de la Narbonnaise et qui sUntitulait avec orgueil PAthènes des Gaules, la sœur de Rome et la rivale de Carthage. On n'a conservé à Marseille aucun monument, aucune enceinte, presque pas de statues. Tout ce qui rappelle Tart a disparu, et il semble que la cité phocéenne ait livré à la mer et à Tâpre vent du nord le dernier grain de sa poussière antique.

Ce n'est donc que par la pensée et en s'aidant des textes anciens que l'on peut ressusciter la Massalia de l'époque césarienne ou impériale.

Elle nous apparaît alors dans ses proportions réduites; et d'un seul regard nous pouvons eu saisir la forme générale et le relief complet. L'étude raisonnée du siège qu'elle a soutenu contre les armées de César nous conduit à penser

que sa population ne devait pas dépasser quarante mille âmes (i) ; et son enceinte tourelée de quinze cents pas, appliquée sur le terrain, embrasse à peine une surface de soixante-dix hectares.

Les maisons étaient basses^ à un seul étage, légèrement construites, comme la plupart des habitations phocéennes ; et, malgré la proximité des carrières, on avait réservé les matériaux de prix pour les édifices publics. Les magasins et les hangars qui côtoyaient la grève, désignés sous le nom de Cannabœ, n'étaient le plus souvent construits que de planches ou de terre battue ; et il n*est peut-être pas téméraire de chercher dans cette modeste origine l'étymologie de Populente Cannebière, Cannùbi'arium{2).

L'arsenal occupait la rive droite et le fond du port; et la rive opposée était noyée dans les marais qui s'étendaient jusqu'au pied de la montagne.

Vue de la mer, la cité grecque présentait ainsi trois étages. Au premier plan , le port et les vaisseaux rangés contre la grève formaient comme une ville flottante. Au deuxième , s'élevait la ville proprement dite, dont les maisons étaient adossées

(i) Voir Pièce justificative 1 V,

(2) Non minus etiam Massilice animadvertere possumus sine tegulis subacta cum paleis terra tecta, ( Vitruve^ 1. II,

au versant méridional de ses trois collines. Au sommet, enfin, se dressait Pacropole avec ses temples en marbre blanc, dont les lignes droites et pures se détachaient nettement sur Pazur du ciel. C'était presque le paysage de TAttique et de rionie, c'était aussi le même climat; et les émigrants de Phocée avaient ainsi retrouvé, sur la côte hospitalière de la Gaule, leurs collines boisées et leurs montagnes arides, leur petit archipel rocheux et dentelé, leurs horizons lointains, — la même mer enfin et le même soleil.

>A.nivée des Grecs sur la cdte de la Ligurie. — La légende de Gyptis et de Protis. — Premières années de Massalia. — Son alliance avec Rome. — Développement de son commerce et de sa navigation. — Pythéas et Euthymène. — Siège de Marseille par César. — Perte des colonies. — Décadence. — Corruption des mœurs.

incursions des Phéniciens en Gaule ; leurs colonies dans la Méditerranée. — Routes phéniciennes. — L'Hercule lyrien en Provence. — Stèles de Melkarth et inscriptions du temple de Baal. •^ Monnayage massaliote. — Types de Diane et d'Apollon. — Le lion marseillais. — Le taureau cornupète; réminiscence des •courses thessaliennes. — Monnayage gréco-celtique. — Les caractères grecs sur les inscriptions et les monnaies gauloises du littoral. — La langue grecque à Marseille. — L'idiome grec des pScheurs. — Organisation politique. — L'éphébie. — Les arts. — Vénus ionienne. — Inscriptions gréco-orientales de la Provence. Introduction du christianisme en Gaule. — École critique, école traditionnelle ; discussion. — Établissements des chrétiens. — L*église primitive. — Les sociétés funéraires. — Catacombes de Marseille. — Abbaye de Saint-Victor. — La grande tradition chrétienne de la Provence. — Absence de preuves historiques. — Conclusions.

L'histoire de Marseille, comme de toutes les villes maritimes, n'est autre que celle de son port; et notre intention n'est pas de parler ici avec détail de cette étonnante prospérité commerciale qui a suivi, pendant près de trois mille ans, une marche progressive à peine interrompue par quelques désastres passagers. Il est impossible, d'ail-

36o CHAPITRE DIXIÈME.

leurs, d'avoir des données exactes et réellement scientifiques sur les origines de cette ville célèbre. La fable et la légende sont intimement mêlées dans les récits des premiers historiens ; et ces historiens eux-mêmes, postérieurs de plusieurs siècles aux événements qu'ils racontent, semblent avoir pris plaisir à leur donner une sorte d'auréole poétique et mystérieuse.

Tout ce que Ton sait avec certitude, c'est que la côte méridionale 4e Tancienne Celtique a été habitée de toute antiquité par la race ligure plus ou moins mélangée d'éléments ibériens. Ces Ligures , qui ont dominé, aux époques les plus éloignées de Phistoire, dans toute la partie de la Gaule s'étendant depuis le Rhône jusqu^aux Alpes, paraissent être restés une population essentiellement fixée au sol ; leurs incursions et leurs brigandages étaient, pour ainsi dire, tout locaux ; et ils regardaient la mer comme une limite infranchissable.

D'après Strabon et Scymnus de Chio, ils se divisaient en trois peuplades : les Salyens ou Salluviens, Salyi ou Salluvii, qui s'étendaient jusqu'à la Durance; les Oxybiens, Oxjrbii, qui occupaient la vallée de l'Argens, où devait plus tard s'élever la ville impériale de Fréjus, Forum Julii; les Décéates enfin, les plus rapprochés de ritàlie, qui habitaient le territoire d'Antibes et la région des Alpes Maritimes. La petite tribu des Ségobriges n'était, au dire de Justin, qu'une firac-

tion de celle des Salyens et occupait la basse, région du Rhône, depuis Arles jusqu^à la mer.

Une légende poétique, devenue presque classique à force d'avoir été reproduite par les historiens et les géographes de tous les temps, raconte que, dans la première année de la 45* olympiade (an de Rome 1 54 — 599 ans av. J. C), une flottille grecque partit du port de Phocée, l'une des douze villes ioniennes de l'Asie Mineure, sous la conduite d'un aventurier du nom d'Eumène ou de Protis, et vint aborder dans le petit fiord naturel où devait s'élever plus tard l'opulente Massalia. La première préoccupation des nouveaux débarqués fut de se placer sous la protection de la tribu des Ségobriges, et ils ne trouvèrent rien de mieux que d'envoyer, avec quelques présents, une ambassade à leur roi Senannus, Nannus ou Nann, qui habitait Arles. Par une heureuse coïncidence, l'ambassade arriva le jour même oti Nann réunissait à sa table les premiers guerriers de sa tribu, et demandait à sa fille Gyptis de se choisir un époux parmi eux. L'arrivée du jeune Grec fut un véritable coup de théâtre ; il prit place au banquet. Sa bonne grâce naturelle, ses manières séduisantes, la noblesse et l'élégance de sa personne et de ses traits contrastaient singulièrement avec l'allure farouche et vulgaire des autres convives.

Libre dans son choix, impérieuse et passionnée, cédant peut-être à un vague désir d'indépendance et à rinvincible attrait de l'inconnu , la blonde fille du Rhône s'avança résolument vers lui, et, sans écouter les murmures de ses prétendants éconduits, lui tendit fièrement la coupe symbolique des fiançailles. Protis la porta sans hésitation à ses lèvres, et Palliance fut conclue.

L'exemple de Gyptis entraîna un certain nombre de ses compagnes; et la colonie naissante se construisit à la hâte quelques habitations, un temple et une première enceinte qui devait la mettre à l'abri d'un coup de main. Il était temps; car le souvenir de l'injure reçue, la prospérité et le développement rapide de la jeune colonie, et probablement la défection plusieurs fois renouvelée de leurs femmes et de leurs filles, avaient excité au plus haut degré la haine jalouse des Ségobriges. Profitant des fêtes de Flore, ils se présentèrent un jour en grand nombre, après avoir introduit dans les murs de la ville des armes cachées dans des chars couverts de feuillage. Mais l'amour, qui avait fondé la ville ionienne, devait aussi la sauver. C'était, paraît-il, dans la destinée des filles d'Arles de subir le charme des enfants de Phocée ; une jeune femme dévoila le complot; les Massaliotes s'emparèrent de ces armes mêmes qui devaient leur être fatales, et une sanglante hécatombe consolida à tout jamais leur établissement sur la côte ligurienne. Ils appelèrent alors

tous leurs frères d'Ionie; ceux-ci arrivèrent en masse, et la fortune de Marseille suivit, dès cette époque, une progression véritablement merveilleuse.

C'est toujours avec regret qu'on est obligé de renoncer à une légende et de retomber dans la réalité de l'histoire. Celle que nous venons d'écrire offre une saveur étrange et une sorte de grâce un peu barbare, qui la rendent particulièrement poétique et séduisante. Mais nous devons à la vérité historique de déclarer qu'aucun document sérieux ne permet d'affirmer l'existence de Nann, de Gyptis et du jeune Grec qui fut le héros de cette aventure un peu trop chevaleresque. Eumène et Protis ne sont, d'ailleurs, que des noms supposés (sùfxevT^ç, doux, propice ; irpwToç, premier) ; et tout ce que Ton peut dégager de positif des récits des historiens anciens, c'est que, vers l'an 600 avant notre ère, une première expédition grecque, envoyée sans doute en reconnaissance sur la côte méridionale de la Gaule, y rencontra tout de suite des conditions d'établissement assez favorables à la marine et au commerce, pour décider les habitants de Phocée à s'expatrier en masse et à quitter définitivement leur ville, en proie à toutes les dévastations d'Harpagus le Mède, lieutenant de Cyrus, alors maître souverain de la presque totalité de l'Asie civilisée (i). Il y a donc eu deux mi-

(i) Hérodote, Hist,, 1. I> § 164.

grations grecques ; la première, que les historiens placent cent vingt ans avant la bataille de Salamine, c'est-à-dire en Tannée 599 avant Jésus- Christ, ne fut qu'une sorte d'avant-garde; la seconde eut lieu cinquante -sept ans plus tard, et correspond à la prise de Phocée par les PMTses et les Mèdes (an de Rome 211 — 542 ans av. J . C); et c'est de cette dernière époque que datent l'occupation définitive et la colonisation grecque de la Provence.

Les premiers temps de l'histoire de Marseille sont enveloppés de la plus profonde obscurité. S'il est vrai que, dès le principe , les émigrants de Phocée ne rencontrèrent aucune opposition de la part des tribus celtiques fixées sur la côte ligurienne, c'est qu'ils limitèrent leur occupation au petit groupe rocheux de Massalia, qui n'était pour eux qu'une simple escale, un lieu d'abri pour leurs vaisseaux et de dépôt pour leurs marchandises, et qu'en définitive ils durent être pour leurs voisins pauvres et presque sauvages (i) un précieux élément de richesses et de profits. Ce furent eux, en effet, qui firent connaître à la Ligurie barbare et grossière le blé, la vigne et l'olivier, c'est-

(i) Feras gentes Gallorum. (Justin., 1. XLIII, c. m.) — Cincta Gallorum gentibus barbarice fluctibus alluitur, (Ci- CERO , Pro Flacco,)

à-dire ses plus riches cultures ; et leurs navires, en relations sans cesse renouvelées avec tous les ports de la Grèce, de TAsie Mineure, de Pltalie, de TEspagne, apportaient l'or, Targent, le cuivre, le corail^ toutes les marchandises précieuses et tous les .produits fabriqués de POrient, qui était alors à rapogée de sa civilisation.

Toutefois les Massaliotes essayèrent bientôt de s'agrandir ; et c'est alors que commencèrent leurs démêlés avec les populations liguriennes; mais, en gens pratiques, ils avaient eu soin de se ménager la protection des armées romaines; et l'histoire n'offre rien de plus curieux que cette alliance durable entre deux nations essentiellement différentes de mœurs, de langage et de goûts. Rome prêtait ses légions ; Marseille, ses galères et son or; et ce fut, pendant près de six siècles, un véritable échange de bons procédés, une sorte de contrat synallagmatique observé des deux côtés avec une fidélité qui a lieu de surprendre, si l'on considère que les deux parties étaient, l'une, une société de commerçants et presque de pirates, et Tautre, le peuple le plus positif et le moins scrupuleux de la terre.

C'est ainsi que les Massaliotes regardèrent le sac de Rome par les Gaulois comme un véritable deuil pour leur jeune république, et envoyèrent même à leurs amis trahis par la fortune une partie de leur trésor public pour compléter la rançon exigée par les barbares. Les premiers, ils

donnèrent avis aux Romains de l'approche d'Annibal vers Tltalie, signalèrent la présence de la flotte carthaginoise aux embouchures de PÈbre, et, lorsque après la bataille de Cannes le salut de Rome parut désespéré, mirent à sa disposition tous les secours et toutes les forces dont ils pouvaient disposer. Menacée dans son existence par rinvasion des Ambro -Teutons , la ville phocéenne prêta encore à Marins le concours de ses armées et de sa flotte, assura le ravitaillement de son camp des Alpines , contribua ainsi puissamment à la célèbre victoire remportée sur les bords de l'Arc près de la plaine de Fourrières ; et nous avons déjà vu que, pour la récompenser de cette participation, le général romain lui céda la propriété du canal des Fosses-Mariennes qui lui ouvrit la route directe de la vallée du Rhône.

Les Romains, d'ailleurs, très -désireux de ne laisser échapper aucune occasion de mettre un pied dans la Gaule, vinrent avec empressement au secours de la colonie grecque, toutes les fois qu'elle leur fit appel. Ainsi, dans la guerre de Marseille contre les Décéates et les Oxybiens (143 ans av. J. C), ils sauvèrent deux de ses comptoirs menacés, Nice et Antibes, et lui firent don, après la victoire, d'une partie du territoire conquis. Dix -huit ans après, ils entreprirent contre les Salyens, dans la vallée de la Durance, une campagne célèbre qui eut pour résultat sinon de soumettre complètement cette tribu ligure,

du moins de la réduire à la défensive et de Téloi" gner définitivement de la côte. C'est alors que Caïus Sextius Calvinus détruisit leur principale ville dont on voit encore quelques restes près d'Aix , et établit un camp militaire, castrum, destiné à protéger l'occupation romaine. Ce camp devint dans la suite une ville et une colonie dont le nom, Aquce Sextiœ, Aix en Provence, rappelle à la fois les sources thermales qui firent sa fortune et le proconsul romain qui fut son fondateur. Les Ligures furent rejetés dans les montagnes , contraints d'abandonner aux Massaliotes toute la bande littorale qui s'étend depuis les embouchures du Rhône jusqu'au Var, et, d'après le témoignage de Strabon, « obligés de se tenir éloignés à la distance de douze stades des rivages qui offraient des ports commodes, et à celle de huit stades des côtes couvertes de rochers (i) ».

Marseille devint alors réellement maîtresse de tous les ports de la Gaule. Rome la traitait de sœur et lui décernait le titre d^alliéQyfœderata (2). Son crédit était tel que, lorsque le sénat romain eut décrété, après la guerre d'Asie, la destruction

(i) Strabon, Géog., 1. IV, c. i.

['2.)At in or a Massilia Grcecorum Phocœensium fœderata

^PlIN., 1. III, c. IV.)

de Tancienne Phocée, qui avait soutenu les armes d'Antiochus, elle fit révoquer l'arrêt terrible des vainqueurs ; et la Phocée gauloise put ainsi sauver d'une ruine complète la ville mère d*oîi ses aïeux étaient sortis. Elle conservait de nombreuses relations avec la Grèce ; on trouve encore, aux environs d'Athènes, des inscriptions qui portent les noms des Grecs de Marseille (i) ; et Ton sait que, vers Pan 340 avant Jésus-Christ, Démosthènes plaidait à ïagora pour un Marseillais qui avait chargé indûment à Syracuse des céréales à destination du Pirée.

Ses colonies et ses comptoirs formaient comme une couronne littorale depuis Ampurias et Rhodé en Catalogne jusqu'aux confins de l'Étrurie. Libre, riche et protégée par les légions romaines, elle cultivait avec ardeur les sciences, les lettres et surtout les arts utiles à la navigation. Déjà vers l'année 35o avant Jésus- Christ, deux de ses plus illustres citoyens, Pythéas et Euthymène, lui avaient ouvert les routes des mers les plus lointaines, que les Phéniciens seuls avaient peut-être parcourues autrefois, mais dont ils avaient gardé mystérieusement le secret.

A la fois astronome, mathématicien , géographe, navigateur et le plus ancien écrivain qu'ait pro-

(i) Voir Pinscription funéraire de Chalandis, près d'Athènes, ainsi conçue : KXeoTcàrpa 'AXeÇovSpou Ma(raa>tiiTic. (Herzog, Revue archéoh, 1846.)

duit la Gaule, Pythéas fut chargé par ses compatriotes de faire, au nord de PEurope, un voyage d'exploration dans le but d'ouvrir de nouveaux débouchés à leur commerce. Il côtoya r Espagne, la Lusitanie, l'Aquitaine, PArmorique, suivit les côtes de la Grande-Bretagne, et reconnut Pîle de Thulé, Islande. Dans un second voyage, il pénétra par le Sund dans la Baltique, et s'avança jusqu'à l'embouchure du Tanaïç, qui paraît être la Vistule ou la Dwina. A son retour, il exposa ses découvertes dans deux ouvrages, dont Pline et Strabon nous ont conservé quelques fragments précieux; et, grâce à ses travaux, Marseille (ut la première ville dont la latitude a été déterminée avec une certaine précision.

A peu près à la même époque, Euthymène entreprenait , par ordre de la république, un voyage de recherches vers le sud-ouest, parcourait toute la côte occidentale de l'Afrique, en rapportait la poudre d'or, l'un des instruments d'échange les plus estimés, et pénétrait jusqu'à l'embouchure du Sénégal (i).

L'abaissement d'Athènes après la bataille de Chéronée, l'asservissement de la Grèce, la prise de Tyr, la ruine de Carthage accrurent successivement l'importance de la ville phocéenne et mirent le comble à sa fortune; cent ans avant notre

(i) Hist, des villes de France : Marseille, par J. de Gaulle et Baude, Paris, 1844.

devenue le premier comptoir du cédant A une inspiration malbeu vint dans la guerre civile entre { et embrassa maladroitement le p devait finir par être vaincu.

La prise de Marseille (49 avan bonius, lieutenant de César , et 1 navales qui ruinèrent sa flotte, 1 doigts de sa perte. Toutefois Ces lativement généreux pour la vi ne la détruisit pas de fond en 1 prittoutaux Massaliotes, leurs a seaux, leur argent. Il leur en!

colonies, à l'exception de Nice, une garnison de deux légions. « 1 de plainte que les Marseillais leui pendant la guerre , dit Str^bon , I cesseurs les ont traités avec mot venir de leur ancienne amitié; il tenus dans la liberté de se gouvert anciennes lois , de manière que :

^? Ainsi , quoique dépouillée de sa puissance po- *liiique, la cité phocéenne continua à être une des "^ premières villes du monde par le négoce et par /'les arts. Un instant arrêtée dans son développe- ^^ment, elle ne tarda pas à reprendre son essor, 05 releva rapidement son commerce, reconstitua sa sS flotte et acquit sous Pempire un nouveau genre iJde célébrité (i). Elle posséda alors une école florissante de rhétorique et de philosophie. Elle n^ avait remplacé Athènes , et l'aristocratie romaine !i venait de toutes parts pour y recevoir une édu- ,ï cation brillante. En même temps, et comme conii séquence naturelle, ses mœurs, jadis sévères et i pures , s'adoucirent tellement qu*elles finirent par ise corrompre. Sous la protection des Romains, s la république massaliote continuait sans doute à 5 être une ville marchande et de grand commerce; i mais tous ces Grecs dégénérés et gâtés, Grœculi, i souples , rusés et doués d'une intelligence étoris nante , favorisèrent à Penvi la dépravation de I Tempire , et devinrent en quelque sorte, pour la c jeunesse romaine, de véritables instruments de \ plaisir.

Le temps n'était plus où les jeunes gens des i grandes familles de Rome , tels qu'Agricola , venaient à récole de Marseille, comme jadis à celle d'Athènes, et y passaient, sous les meilleurs maîtres et loin des séductions du vice, les plus pures et

(i) E. RouBY, le Siège de Marseille^

les plus fécondes années de leur vie (i). Marseille était devenue la Corinthe des Gaules. Aller à Marseille, Massiliam naviges, était devenu le synonyme de se livrer à la débauche; et cette décadence morale, entretenue par une prospérité matérielle toujours croissante et par le va-et-vient continu d'une population imbue de tous les vices des pays exotiques (2), altérée de gains et des jouissances faciles, est restée depuis bientôt vingt siècles un des traits saillants de la grande cité phocéenne.

Malgré les trois mille ans qui pèsent sur elle , Marseille est certainement une des villes les plus ardentes, les plus jeunes, les plus sédui^santes qui soient au monde ; mais avant tout c'est un marché international , un centre d'affaires et de trafic, un foyer de luxe et de plaisirs.

(i) Arcebat eum ab illecebris peccantium, prceter ipsius bonam integramque naturam, quod statim parvulus sedem ac magistram studiorum Massiliam habuerit, locum Grceca comitate, et provinciali parcimonia mistum ac bene compositum. (Tacite, Agricola, iv.)

(2) Strabon observe avec raison que les mœurs ne se maintiennent dans toute leur pureté que chez les nations éloignées des rivages maritimes, ail a suffi, dit-il, que les peuples aient voulu essayer de la mer pour que les mœurs se soient aussitôt gâtées, et pour qu'on les ait vus , prendre, des différentes nations auxquelles ils se mêlaient, le goût du luxe, les habitudes mercantiles et tous les vices qui en résultent. » (Strabon, Géogr., 1. VII, c. m.)

MARSEILLE GRECQUE-PHÉNI€IENNE-CHRÉTIENNE. 373

"fil

^ Plusieurs siècles avant d'avoir reçu la visite de ^ la Grèce, la côte de la Provence avait reçu celle

• de rOrient. Mais il est malheureusement impos- •'? sible d'avoir des notions à peu près historiques

* sur les événements qui se sont passés sur notre *' sol gaulois mille ou douze cents ans avant notre ? ère ; et, alors que PÉgypte et la plus grande partie ^' de rOrient, jouissant d'une civilisation très-avancée, nous ont laissé, soit par leurs monuments,

îf soit même par leurs écrits , des témoignages irré- ^ cusables d'une merveilleuse prospérité , PEurope, '^ inculte et presque sauvage, reste enveloppée ' de profondes ténèbres. Pour elle, Phistoire est en f retard de près de dix siècles , et ce n'est que peu à peu et d'une manière fort lente que Paxe de la civilisation s*est déplacé vers POccident.

Longtemps avant que ce mot de civilisation puisse être prononcé chez nous, PAsie connaissait la route de la Gaule, et les peuples navigateurs, les Phéniciens surtout. Pavaient dégagée de sa barbarie primitive. Les relations commerciales n'existaient pas encore d'une manière suivie; et personne ne voyageait, si ce n*est pour des expéditions de guerre ou de piraterie. Toutefois , de la piraterie au commerce régulier il n'y a qu'un pas ; et il n'est pas douteux que les premiers commerçants t3rriens ne Paient franchi

de très-bonne heure, et n'aient commencé leurs opérations de transit et de commission dans la période comprise entre le dix-neuvième et le treizième siècle avant notre ère. Deux ou trois cents ans après, on voyait apparaître leurs premières stations coloniales : Carthage, — Utique, — Hippone (Bone)^ — Panorme (Palerme), — Lilybée (Marsala) , — Gadès (Cadix) , etc.

On peut donc regarder aujourd'hui comme définitivement acquis à la science que, dès le onzième siècle, les Phéniciens avaient entouré d'une ceinture de colonies et de comptoirs tout le bassin de la Méditerranée depuis Malte jusqu'à Gibraltar, et étaient àpeu près les maîtres absolus de la mer et de la côte. Toutefois, ils ne se bornèrent pas à l'occupation et à l'exploitation du littoral ; la présence de leurs monnaies au cœur de plusieurs vallées indique qu'ils colonisèrent assez avant dans l'intérieur des terres; et ce qui le prouve mieux encore, c'est l'existence de la grande voie phénicienne qui, partant de l'Espagne, traversait les Pyrénées orientales, côtoyait une grande partie de la Méditerranée gauloise et, se dirigeant ensuite un peu vers le nord , franchissait les Alpes au col de Tende pour se rendre en Italie. D'après Polybe, cette œuvre, de proportions grandioses, remarquable surtout pour

■ MARSEILLE GRECQUE-PHÉNICIENNE-CHRÉTIENNE. SyS

airépoque où elle fut entreprise, existait encore Al avant la seconde guerre punique; les Massaliotes E» se contentèrent de Pentretenir et d'y planter des xï bornes milliaires à Pusage des armées romaines; rt. et ce fut sur ce tracé primitif plus ou moins rec- ^. tifié que les Romains construisirent leurs deux 3i grandes routes militaires de la Gaule, la via Doji, mitia et la via Aurélia,

Divers autres tronçons d*une route littorale se retrouvent sur la côte même de Provence et mettaient autrefois en communication les colonies de gj, Marseille, comme ils avaient dû dans le principe ^ rapprocher les comptoirs phéniciens; c'était la - via Hercuîia, et ce souvenir d'Hercule dans la région littorale de la Provence mérite d'être par- -| ticulièrement remarqué. Nous Pavons déjà ren- ^ contré dans la plaine de la Crau , alors que le fils \ de Jupiter soutenait contre les Ligures une lutte . héroïque. Un peu plus loin , dans la petite baie de Cavalaire (Var) , on aperçoit les ruines d'une Héraclée, ville dédiée à Hercule, Herculea Cac- * cabaria, aujourd'hui Saint-Tropez, dont le nom rappelle un des noms grecs de Pancienne Carthage, Kakkabé, Une autre Héraclée se trouve sur les bords du petit Rhône , et fut le berceau de la ville de Saint-Gilles (Gard). Monaco, Portus Herculis Monœci, dont le rocher pittoresque, découpé en presqu'île sur la mer comme Gibraltar, l'ancienne Calpé phénicienne où se trouvaient les célèbres colonnes d'Hercule, était au-

trefois couronné par le temple du demi-dieu; et son culte, ainsi que son nom Pindique, [A(!votxoc, Monœcus, y était exclusif de celui de toute autre divinité.

La fréquence de ces désignations héracléennes indique le grand rôle qu'Hercule a joué sur le littoral de la Gaule méridionale, et permet de faire remonter la colonisation et la prospérité de toute la côte à une époque bien antérieure à l'occupation grecque. Hercule, en eflet, n'a jamais été considéré comme un dieu hellénique proprement dit^ et n'est autre que le fameux Melkarth phénicien, le d dieu seul et sans rivaux d, le <c dieu fort », identifié quelquefois avec le Baal syrien, et qui était adoré non-seulement à Tyr, mais dans toutes les colonies phéniciennes, c'est-à-dire sur tout le littoral de la Méditerranée. Les Grecs, qui ont tout embelli et tout poétisé, se sont emparés de ce type de TOrient et l'ont approprié à leur polythéisme plus délicat et plus raffiné que celui des religions tout à fait primitives. L'Hercule grec n'a donc été que la transformation adoucie et en quelque sorte la réduction de l'Hercule tyrien.

Une des plus anciennes traditions orientales, qui s'est répandue successivement de l'Asie en Grèce et en Italie, oti elle a été plusieurs fois altérée, parle de voyages accomplis dans tout l'Occident par le dieu tyrien Hercule, et d'un premier âge de civilisation qui aurait été la conséquence du passage de ce héros mystérieux et pro-

tecteur. Le vague souvenir d'un état meilleur amené par le bienfait d'étrangers puissants, de conquérants d'une race divine, semble s'être perpétué de génération en génération, pendant les premiers siècles de Tépoque gauloise ou celtique. A vrai dire, cette légende orientale n'est qu'un symbole, et l'Hercule phénicien ne saurait être sérieusement considéré comme un personnage fabuleux ou une abstraction poétique. Voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde, fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes, le dieu n'est en réalité que le peuple lui-même qui a exécuté ces grands travaux. Le détail de ses courses dans la Gaule permet de suivre la marche, les luttes, le triomphe et la décadence de la colonie, dont il n'est que la représentation et le symbole ; c'est en définitive le génie tyrien personnifié et déifié, et sa légende n'est autre que l'histoire même de ses adorateurs (i).

Quoi qu'il en soit, et tout en faisant les plus grandes réserves sur la valeur scientifique que l'on peut accorder à des traditions qui touchent de si près à la fable, il est certain que tout le lit-

(i) Amédée Thibrrt, Hist, des Gaulois, première partie, chap. i*% 1828.

toral de la Provence a été orientalisé vers le onzième ou le douzième siècle avant notre ère; il est dès lors bien difficile d'admettre que, seule de toutes les baies de la Méditerranée, celle de Marseille, si favorable à rétablissement d'un pon, ait échappé à la colonisation phénicienne, et que ces navigateurs intelligents, qui ont parcouru toutes les mers et tous les fleuves de l'ancien monde, qui ont établi des comptoirs sur toutes les côtes et dans le voisinage des plus grands courants fluviaux, n'aient pas songé à pénétrer dans le <:œur de la Celtique par le Rhône, qui a été de tout temps Tune des plus grandes voies commerciales du continent ; et, comme il leur était impossible d'établir un port aux embouchures mêmes du fleuve, obstruées par Tensablement, et dans la zone atterrie de son delta, ils durent naturellement chercher à proximité une rade sûre et tranquille, et présentant toutes les conditions d'une station ou d'un entrepôt maritime.

Le nom seul de Phœnicé, donné à Tune des trois Iles du petit archipel noyé dans la rade de Marseille, est en quelque sorte la signature du peuple qui Ta occupée. On peut sans doute regretter de ne posséder, sur notre sol même, que très-peu de débris d'une civilisation certainement très-avancée et dont la durée, difficile à préciser, n'a pas dû être moindre que cinq à six siècles; mais il est assez facile d'expliquer cette pénurie.

D'une part, ce peuple navigateur et trafiquant

par excellence paraît en général s'être très -peu soucié de la gloire des armes, et n'avoir été attiré que par le goût du commerce et des affaires industrielles et lucratives. On sait qu'une des principales branches de son trafic était, dans l'Occident, l'ivoire d'Afrique et les riches minerais de plomb argentifère qui gisaient presque à fleur de sol, sur la côte d'Espagne ou dans les gorges des Pyrénées orientales, et dont les principaux filons sont aujourd'hui tellement épuisés que les scories seules pourraient en être utilisées par l'industrie moderne. Or, cette prospérité commerciale n'avait pu s'acquérir et surtout se maintenir qu'à la faveur d'un profond mystère et d'une rigoureuse discrétion. La source de la fortune de Tyr n'était pas à ses portes et résidait principalement dans des pays dont l'accès était en général ignoré. Le secret des voyages et des itinéraires était donc la condition même de ce genre de négoce, et il est très-probable que les riches produits de l'Occident apparurent longtemps sur les marchés de la Grèce et de l'Orient, sans qu'il fût possible d'en préciser la provenance. Les Phéniciens ont donc pu être appelés avec raison un peuple essentiellement discret et silencieux, et ont laissé le moins possible des traces de leur passage.

D'autre part, les études récentes entreprises sur les débris des races sémitiques, le nombre inespéré de documents originaux recueillis, permettent de se faire une idée assez exacte de ces peu-

pies primitifs; et Ton sait aujourd'hui qu'ib avaient une histoire écrite, et que si leurs livres et leurs archives ont disparu, c'est que les Grecî et les Romains, auxquels ils ont cédé l'empire du monde, les ont presque partout détruits (i). On ne peut s'empêcher dès lors d'admirer ce petit peuple dont le territoire avait à peine cinquante lieues de longueur, et qui, presque à Torigine des temps historiques, avait déjà ouvert tout le bassin de la Méditerranée au commerce et à l'industrie. « Inventeurs de l'écriture alphabétique, du calcul et de l'astronomie qui était indispensable à leut navigation, architectes habiles, orfèvres, bijoutiers, graveurs sur pierres, métallurgistes, fondeurs, ornementistes, tisserands, teinturiers, verriers, monnayeurs, passés maîtres dans toutes les industries, marins admirables, négociants intrépides, les Phéniciens, par leur incomparable activité, étreignaient le vieux monde; et, depuis le golfe Persique jusqu'aux côtes de la Bretagne, soit par leurs caravanes, soit par leurs vaisseaux, ils allaient partout vendre et acheter (2). » Leur rôle dans la marche de l'humanité a été bien supérieur à celui de l'immobile et lourde Egypte ; dans ces temps antiques oti l'on ne pliait que sous la force brutale, ils ont surtout régné par les arts

(i) E.DesjardinS; Acad. des inscript, et belles-lettr., 1877. (2) E. ViNET, l*Art et l'Archéologie : Mission de Phénicie, Paris, 1862.

et par la paix ; et, lorsqu'ils ont disparu, emportant avec eux le secret de leurs entreprises, le génie de la civilisation semble s'être un instant voilé, et le vieux monde serait certainement retombé dans sa barbarie première, si les Grecs n'avaient pas continué leur grande œuvre de colonisation et de progrès.

L^existence d'une Massalia phénicienne antérieure à la Massalia grecque ressort, d'ailleurs, des récits des auteurs les plus anciens. « Les Phocéens, écrivait Thucydide vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère, en fondant Massalia, remportèrent sur les Carthaginois une victoire navale (i) » ; et Pausanias, commentant en quelque sorte le texte du plus ancien historien de l'antiquité , ajoutait : « Après avoir vaincu les Carthaginois dans un combat naval, les Phocéens s'emparèrent de leurs pays qu'ils occupent maintenant, et ils y parvinrent à une très-grande opulence (2). »

On voit que la colonie de Carthage avait déjà pris, au sixième siècle, la place de Tyr la métro-

(i) ^omcuXç Te Ma9aa).tacv olxCCovrec Kapx^^ovCouc i^ixtav vav(iaxoOvTe<. (Thucyd., Guerre du Péloponèse, 1. I, c. xui.)

(2) rev6(icvoi tï vocuatv èictxpaTé<rrcpot Kapx^^ovtoyv , rit* '^^ •ffp* y ic* Ix^vvi , èxT^aavTo , xal éicl {li^a &f ixovxo eOSatiiOvCaç. (Pausanias, in Phoc,, ch. yui, { 60

pôle ; et, si l'on rapproche ces textes des témoignages des géographes et des historiens classiques, Polybe, Ammien Marcellin, Strabon, Pomponius Mêla, Diodore de Sicile, Denys d'Halicarnasse, etc., on est conduit à regarder comme tout à fait certain que l'arrivée des Grecs sur la côte de Provence a coïncidé avec le déclin de la puissance phénicienne.

Des découvertes archéologiques assez récentes sont venues, d'ailleurs, donner une preuve matérielle et tout à fait positive de l'occupation phénicienne.

Sans parler des médailles et des monnaies de Tyr et de Carthage qu*on a recueillies dans toute la Gaule méridionale et à Marseille même, les travaux de remaniement de la ville moderne ont ramené au jour, presque sur remplacement de Tancienne acropole, quarante-sept petits édicules en pierre, d'un style archaïque bien antérieur à l'époque grecque. Ce sont de véritables chapelles monolithes et portatives, qui présentent l'analogie la plus frappante et la plus significative avec celles qu'on a découvertes, dans ces derniers temps, soit en Afrique dans les ruines de l'ancienne Carthage, soit en Orient à Tyr, à Sidon, à Byblos, à Palmyre, à Baalbec. Le travail est grossier, presque naïf, et dénote chez l'artiste cette inhabileté de main et cette simplicité enfantine qui caractérisent les sculptures primitives de l'Orient.

Toutes ces stèles représentent des figures en re-

lief, assises, enfermées dans une sorte de niche, et dont la roideur inanimée rappelle, à plus de quinze siècles de distance, les statuettes presque informes de Tépoque carlovingienne. L'une d'elles cependant, la mieux conservée peut être, nous offre un personnage debout et nu de la ceinture aux pieds. La tête, les épaules et la partie supérieure du corps sont recouvertes par un vêtement assez difficile à définir, et qui paraît être une peau de lion. La niche est encadrée entre deux pilastres massifs à chapiteaux indécis supportant un arc surbaissé, couronné lui-même par une sorte de fronton terminé par deux consoles en forme de volutes. Le personnage étend les bras en arc-boutant ; ses mains et sa tête soutiennent la clef de voûte qui pèse sur lui ; il semble qu'on ait voulu symboliser ainsi l'image de la force physique, et tout porte à croire que cette statue assez grossière est celle du Baal Melkarth tyrien, le « dieu fort » par excellence.

Une autre plus mutilée, vêtue d'une robe sans plis, la tête coiffée d'une tiare syrienne, les mains appuyées sur les genoux, dans l'attitude mystérieuse et tranquille des divinités de l'Egypte, paraît attendre les hommages de ses adorateurs. Quelques archéologues ont voulu voir dahs cette image par trop fruste et grossière une Diane primitive des Phocéens qu'il faudrait, à cause de sa roideur et de son extrême archaïsme, reporter aux premiers âges de l'école ionienne; mais cette hy-

poihèse est bien difficile à admettre, et rien n^est moins grec que ce petit monstre de pierre qui révèle une ignorance profonde de l'art, et nous semble être plutôt une représentation très-altérée de la Vénus phénicienne, Timpudique Astarté, dont le culte ' accompagnait souvent celui de THercule tyrien. Une sorte d'animal, que Pétat de dégradation de la pierre ne permet pas de définir, et que la déesse tient sur ses genoux, pourrait bien , dans cette hypothèse, être la colombe, son oiseau favori.

Lès autres statuettes ont le même caractère archaïque et la même attitude. Les personnages, presque hideux, quelquefois obèses, toujours roides, n'ont aucune valeur artistique. La barbarie et la gaucherie de l'exécution leur donnent un véritable air de famille. C'est peut-être la même idole ; tout au moins ces images grossières se rattachent-elles entre elles par des liens intimes et appartiennent-elles à la même hiérarchie céleste ; et il est facile de les classer dans la série de ces divinités sémitiques que de récentes explorations en Phénicie ont appris à mieux connaître, et qui commencent à enrichir nos collections modernes.

Les stèles phéniciennes ont été découvertes en i863 ; quelques années auparavant, en 1845, une fouille pratiquée dans les fondations d'une maison

voisine de la Major mettait au jour deux précieux iragments de pierre, offrant une surface lisse et polie, et couverts de caractères indéchiffrables. L'examen géologique de la pierre a permis de reconnaître qu'elle ne provient pas du pays; c'est un calcaire dolomitique, qui n'a aucun rapport avec ceux que fournit la côte de Provence, et tout à fait analogue à ceux des environs de Carthage, d*oti elle a été vraisemblablement envoyée avec l'inscription. Cette inscription elle-même a vingt et une lignes; le monde savant s'en est emparé; les orientalistes l'ont déchiffrée et commentée. Elle contient quelques détails sur les prescriptions religieuses du culte de Baal, et le tarif des émoluments que les prêtres ou suffètes recevaient pour les sacrifices offerts par eux dans le temple de Marseille. Au nom du dieu près, on dirait une page du Lévitique sacré, et cette précieuse épave nous donne les indications les plus certaines sur le gouvernement théocratique de l'antique Mas- ■salia (i).

Mais il y a plus, l'étude approfondie de récriture a permis de reconnaître que les caractères sont d'une époque assez basse et postérieure à la colonisation grecque; il semble dès lors prouvé que l'arrivée des Grecs sur le territoire de Mar-

(i) L'abbé Barges, Temple de Baal k Marseille, 1847. — Jd,, Inscription phénicienne de Marseille, 1868. — Voir Pièce justificative V,

temples ont disparu , transformés par la domination du christianisme ou détruits par la conquête romaine. Il convient, d^ailleurs, de remarquer que la plupart des villes grecques du littoral ont été presque intégralement renouvelées depuis près de dix-huit siècles.

Marseille, en particulier, n'a pas conservé une seule assise de ces constructions antiques. Ses ruines mêmes ont péri; et Ton peut dire que la ville phocéenne a passé son temps à se détruire en détail pour se reconstruire pièce à pièce , et semble avoir pris à tâche de paraître toujours jeune en effaçant comme de vieilles rides tous les souvenirs de sa vie passée.

Mais deux séries de documents anciens nous sont restées et nous donnent sur l'importance de la ville grecque les plus utiles indications; ce sont les inscriptions (i) et les monnaies.

De toutes les manifestations de la puissance et de l'individualité d'une nation, la monnaie est sans contredit la mieux déterminée et la plus durable. Elle porte en soi le caractère de la souveraineté ; et cette empreinte sur un métal inaltérable est, pour un peuple comme pour une ville, l'affirmation de son autonomie devant l'histoire et la postérité.

(x) Voir, pour les inscriptions grecques de Marseille, le Catalogue du Musée d'Archéologie de C. J. Penon et <Saurel.

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Tout le monde connaît les monnaies grecques de Marseille; le littoral de la Provence en a été, pendant plusieurs siècles, véritablement inondé ; on les a collectionnées par milliers , et elles n^ont plus aujourd'hui d'autre valeur que celle du métal lui-même. Cette quantité vraiment prodigieuse de monnaies n'a rien qui doive surprendre, si l'on observe, d'une part, que les négociants massaliotes entretenaient des relations d'affaires très-fréquentes avec toutes les villes grecques du littoral, et que, de l'autre, ils exploitaient ou faisaient exploiter les riches minerais de plomb argentifère de l'Espagne et des Pyrénées orientales , et se procuraient ainsi autant de métal précieux qu'ils pouvaient en désirer.

Nous avons vu, d'ailleurs, que César se montra clément pour la ville qui avait embrassé la cause de Pompée, et qu'elle continua de vivre dans sa première liberté; il est remarquable, en effet, que cette ville, la plus riche et peut-être la plus popu- . leuse de la Gaule Narbonnaise, n'ait jamais possédé de monuments romains, et qu'on n'y trouve pas même de ruines de cirque ou d'amphithéâtre, comme on en voit à Arles, à Nîmes, à Orange, à Narbonne, à Fréjus, etc., c'est-à-dire dans toutes les colonies de l'empire. Marseille, en effet, ne fut ni asservie, ni colonisée; elle resta l'alliée et l'amie de Rome; les empereurs la maintinrent dans tous ses privilèges, et Pomponius Mêla, qui écrivtiit sous le règne de Claude, nous la dépeint

AjpsLTt quelques pièces spéciales qui portent sur une de leurs faces les effigies de Minerve, d,e Mercure, de Neptune, de Mars, etc., ou même de quelque divinité topique, comme Lacydon,. qui personnifiait l'ancien port, et au revers des emblèmes divers tels que des caducées , des ga» 1ères, des poissons, ou des trépieds de sacrifice, les monnaies de Marseille doivent se diviser en deux grandes classes très-nettement distinctes : les monnaies d'argent et les monnaies de bronze.

Il n'y avait pas ou presque pas de monnaies d'or. Toutes sont frappées au marteau des deux côtés, non fondues, et ont en général sur le revers une légende en caractères grecs; un grand nombre de monnaies d'argent sont des pièces fausses, et l'art de fourrer les monnaies, c'està-dire de recouvrir d*une feuille d'argent des médailles de cuivre , était arrivé à un haut degré de perfection. Le faux monnayage était donc trèsrépandu dans les colonies massaliotes, ce qui indique une civilisation très-avancée et une grande pratique du commçrce.

Les monnaies d'argent sont presque toutes au type de Diane d'Éphèse; le profil est toujours pur; les cheveux ordinairement relevés au-dessus de la tête et maintenus par un diadème; derrière la nuque, on voit le carquois et les flèches de la déesse. La coi£fure et les ornements de la tête sont très- variés; les cheveux sont tour à tour noués avec des rubans, tressés avec beaucoup d'art, dé-

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roulés en boucles négligées, ou couronnés de feuilles d^olivier avec leurs baies; le cou et les oreilles portent^ en général, des colliers et des anneaux à un ou plusieurs pendants.

Le lion du revers est passant; et, bien que sa pose soit auçsi très-variée, il est presque toujours animé et semble marcher au combat , la crinière hérissée, la gueule ouverte, Pune des pattes de devant levée, dans une attitude pleine de force et de noblesse.

C'est toujours de ce côté que se trouve la légende, qui porte quelquefois tout au long le nom des Marseillais en caractères grecs, MA22AAIH- TÛN , et plus souvent une abréviation , MA22A , ou simplement MA.

Indépendamment de la légende, on voit, dans le champ et à Pexergue, des lettres dont il a été impossible de donner jusqu^ici des explications satisfaisantes; on ne peut les considérer comme des lettres numérales, car par leur arrangement elles ne paraissent exprimer aucun nombre, ni se rapporter à aucune époque mémorable de l'histoire de Marseille. La meilleure hypothèse est que ces lettres sont les initiales des magistrats épo-nymes ou des monétaires, ou bien qu'elles indiquent quelque détail de fabrication qui nous est encore inconnu.

Les médailles de bronze, relativement moins nombreuses que celles d'argent, sont au type d'Apollon de Delphes, représenté sous la figure d*un beau jeune homme aux cheveux bouclés et couronné de lauriers. Le revers, qui porte en légende les mêmes lettres que les monnaies d'argent, est caractérisé par un taureau d'une grande finesse d'exécution , et que les numismates désignent sous le nom de taureau comupète (qui cherche à frapper de la corne) ou taureau procumbens (qui succombe). L'animal est représenté dans cette période de la lutte tauromachique où il se sent vaincu; il se roidit sur sa croupe, sa corne est encore menaçante, mais il fléchit; l'une de ses jambes de devant manque, et il tombe.

Cette attitude du taureau est expressive, et rappelle celui des exercices publics qui est resté le plus en vogue dans la Provence. On sait, en effet, combien la passion pour les taureaux est ardente dans la partie inférieure de la vallée du Rhône. Le plus petit hameau, le moindre centre de population saisit encore tous les prétextes pour se donner le plaisir d'une course; et la lutte de force et d'adresse avec ces animaux, souvent très -dangereuse, est tellement passée dans les mœurs des Provençaux, qu'on a la plus grande peine à empêcher les enfants eux-mêmes de descendre dans des arènes

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improvisées au milieu de places publiques ou en rase campagne, dans une enceinte formée de chars et de voitures couvertes de spectateurs que la fièvre du combat finit par entraîner dans le cirque.

Mais la course provençale diffère essentiellement de la course espagnole; on n'y tue pas le taureau; on ne verse pas de sang, et Ton n'y voit jamais ces déplorables scènes d'abattoir et ces épisodes de chevaux éventrés qui réjouissent si fort les aficionados de l'Espagne, et n'ont jamais soulevé chez nous qu*un légitime dégoût.

Les combats de l'amphithéâtre espagnol viennent en droite ligne de l'amphithéâtre romain; les courses de taureaux de la vallée du Rhône sont, au contraire, une réminiscence, et ont conservé la tradition des courses^ thessaliennes.

Dans son roman célèbre de Théagène et Cha~ ridée, Héliodore raconte que le jeune Théagène doit être offert en sacrifice et va recevoir le coup mortel; un taureau destiné également au sacrifice s'échappe; Théagène prend un bâton dans le brasier de Tautel, saute sur un cheval blanc et galope après le taureau, qu'il atteint et saisit par le cou ; puis il se laisse glisser de dessus sa monture. Le taureau l'entraîne; bientôt il l'arrête, passe sa jambe entre celles de devant de l'animal, le force à s'incliner et à frapper le sol de sa tête. Il l'abat enfin, et le renverse si fortement que les cornes entrent dans la terre. L'animal se débat

en vain avec ses jambes. Théagène le tient d'une main et élève Pautre en signe de sa victoire.

Les courses populaires de la Provence reproduisent, dans ses traits principaux, cet épisode du roman grec. Les picadores ou gardiens de la Camargue, montés, comme les hippocentaures thessaliens, sur leurs chevaux blancs presque sauvages, poursuivent le taureau, le fatiguent, le harcèlent et le poussent au-devant du groupe des jeunes gens à pied qui Pattendent ; ceux-ci luttent alors contre Tanimal excité, le saisissent paf les cornes et par le cou , le contraignent à ployer les jambes et à courber la tête, et renouvellent ainsi cet exer-* cice violent et dangereux que les Grecs appelaient xepdiTioiç, lutte à la corne (i), et que Ton trouve représenté sur un grand nombre de médailles des villes de la Thessalie, telles que Larissa, Perrhaebia, Pherae, Tricca (2), etc. C'est ainsi que Ton voit sur presque tous les bronzes massaliotes un taureau fléchissant sur ses jambes de devant, le genou ployé jusqu'au sol, la tête courbée devant son vainqueur, et que, à près de deux mille ans de distance, les mœurs et les jeux populaires de Fancienne Hellade se sont conservés sur la terre gréco-gauloise de Provence.

(i) Hestchius, Lex., II, 232.

(2) MioNNBT, Médailles antiques grecques et romaines, Paris, 1807. '

Les monnaies massaliotes nbnt pas pénétré profondément dans Pintérieur de la Gaule; elles constituaient la monnaie usuelle et légale de toutes les colonies en correspondance avec la métropole, celle qui servait pour tous les échanges de son commerce international; mais les différentes peuplades attachées au sol de Tancienne Celtique avaient leurs monnaies autonomes, dont les types très-nombreux forment aujourd'hui la magnifique collection du musée de Saint-Germain.

La fabrication gauloise est en général d'un goût assez barbare, et présente à la fois beaucoup plus de variété et beaucoup moins de perfection que la fabrication marseillaise. On ne connaît pas moins de deux cent cinquante types différents. Les faces offrent le plus souvent des têtes informes aux cheveux bouclés, et qui figurent d'ordinaire le dieu topique de la peuplade ou de la tribu. Sur le revers on voit tour à tour les images du cheval, du sanglier, un ours, un aigle éployé, des cavaliers, des guerriers à pied et très-fréquemment une roue contournée de croissants, d'annelets ou de symboles assez confus.

î Au milieu de cette inextricable variété, on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître l'influence grecque, et cette influence se fait surtout sentir dans la région voisine du littoral. Il ne

SqS chapitre dixième.

serait pas impossible en effet que quelques-unes de ces monnaies, qui atteignent presque la pureté grecque, n'aient été fabriquées à Marseille même; tout au moins les monnayeurs massaliotes paraissent-ils avoir importé leur industrie dans les tribus voisines et avoir donné à leurs produits une sorte de caractère mixte ; et, tandis que les monnaies du centre ou du nord de la Gaule portent en général des légendes en lettres latines, empruntant ainsi l'écriture de la langue la plus répandue dans la Celtique depuis la conquête, celles du midi , au contraire , ont presque toutes adopté les lettres grecques, qui étaient les seules usitées sur le littoral.

Les divinités et les symboles grecs sont alors très-souvent associés aux types gaulois. La représentation sur des monnaies gauloises de Diane et d'Apollon, qui sont des divinités grecques et marseillaises par excellence ,* est une preuve évidente de la fusion qui s'était opérée entre les Phocéens de Marseille et les populations primitives ; et l'extension de cette numismatique gallogrecque donne ainsi une mesure assez exacte de rhellénisation de toute la partie méridionale de la Gaule.

Ainsi quelques-uns des bronzes de Béziers sont d'une perfection qui révèle la fabrication grecque et nous montrent à l'envers la massue et le buste de l'Hercule gaulois dont la main droite est levée ; et l'on trouve au revers le lion marseillais

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courant à droite, avec la légende grecque BHTAP- PATI2 , Betarratis, Béziers.

Le petit bronze gaulois d^Orange, dont le style est au contraire des plus médiocres, est absolument conforme aux types des Massalîotes, l'Apollon lauré et le taureau cornupète au revers ; seulement la légende MA22A est remplacée par les quatre lettres grecques AOPA, qui rappellent assez la forme AVRASICE de Fethnique placé constamment sur les monnaies frappées au moyen âge par les princes d'Orange.

Sur la côte de Provence, nous avons mentionné la rivière de la Touloubre qui se jette dans Fétang de Berre, et dont les eaux débouchent à la mer par le pertuis de Tétang de Caronte, oU se trouvent aujourd'hui les deux petits ports de Martigues et de Bouc. La Touloubre est Tancien Caenus, le Ka(voç de Ptolémée ; et la petite peuplade qui vivait dans cette région de la Grèce provençale portait le nom de Ccenicenses, Nous connaissons sa monnaie; c'est une petite drachme, copiée sur les drachmes massaliotes, sauf que le lion marseillais y est remplacé par le loup, d'un caractère beaucoup plus gaulois ; la légende grecque porte le nom de la tribu KAINIKHTÛN, et le type est accompagné d'un monogramme intéressant contenant tous les éléments du mot grec MASTPA- MEAA, Mastramela, qui était Tancien nom de l'étang de Berre.

La numismatique celtique d'Avignon est plus

riche et comprend des monnaies tant d^argent que de bronze, représentant à l'avers une tête d'Apollon laurée, et au revers un sanglier avec la légende grecque AOÏE ou AYE, qui semble indiquer le nom de VAven celtique, Avenio, Avignon. Ces médailles sont d'une finesse d'exécution qui ne le cède en rien aux meilleurs types de la fabrication grecque , et elles présentent, comme on le voit, la réunion de l'Apollon massaliote avec le symbole de la nationalité gauloise.

Nous ne multiplierons pas ces exemples; ils suffisent, croyons-nous, pour établir nettement que l'hellénisation du midi de la Gaule s'est faite sous rinfluence de la colonie grecque de Marseille; et il est certain que, si tout l'Occident n'avait pas été complètement bouleversé, à partir du cinquième siècle, par les invasions des barbares et n'était pas brusquement retombé dans un chaos et une nuit aussi épais que ceux des temps primitifs, toute la Gaule aurait fini par être complètement hellénisée. La civilisation, en effet, rayonnait autour de Marseille et gagnait de proche en proche. Strabon nous apprend que les Gaulois, au contact des Grecs, quittaient leurs armes pour s'occuper d'agriculture, et s'adonnaient à la culture des lettres grecques avec tant de goût qu'ils rédigeaient en grec leurs actes et leurs contrats (i).

Il est difficile, sans doute, d'admettre que les

(i) Strabon, Géog., I. IV, c. i.

Gaulois de la région littorale , quoique voisins de Marseille^ aient abandonné complètement leur langue ; mais il est certain que, tout en la conservant pour leur usage, ils avaient adopté les caractères grecs pour l'écrire et pour la noter.

On sait que les érudits modernes ont entrepris, depuis ces dernières années, Tétude laborieuse de la langue celtique. Le problème est ardu ; car, en dehors de quelques mots gaulois isolés, dont les auteurs classiques, Tite-Live, Pline, etc., nous ont donné la signification ou la traduction, on ne connaît qu'un très-petit nombre d'inscriptions authentiques ; et rien n*est moins satisfaisant que les essais d'interprétation plusieurs fois proposés. Aucun terrain étymologique n'est semé de plus de pièges que celui de la langue celtique, et c'est cependant sur ce terrain que s'engagent et s'égarent, de la meilleure foi du monde, Un certain nombre de savants aventureux. Nous n'aurons pas la témérité de les suivre, et laisserons aux tt celtistes » toute la responsabilité de leurs interprétations.

On croit cependant que le gaulois, comme tous les idiomes néo- celtiques, descend d'une langue primitive qui a dû être celle des pt^ miers ancêtres de toute la race avant son âr#ctionnement préhistorique en diverses bruaç])^,

dont l'une s'est répandue sur le territoire de la Gaule.

Cette ancienne langue n'aurait été elle-même qu'une sorte dç rameau de la langue aryenne, qui s'est peu à peu éloignée de son berceau et s'est étendue vers l'Occident et vers l'Europe ; et les linguistes n'hésitent pas à affirmer qu'elle devait se rapprocher des deux plus anciens idiomes connus, le sanscrit et le zend, ainsi que de la langue des Aryas tout à fait primitifs (i). Tout cela est, il faut en convenir, assez obscur ; la philologie celtique est une science d'origine trop récente pour avoir donné des résultats fructueux, et il faudrait posséder d'autres documents que .quelques rares débris pour reconstituer la langue de nos ancêtres gaulois.

Quoi qu'il en soit, et sans nous perdre dans des dissertations par trop nuageuses, nous constatons que le sol de la Gaule ne nous a révélé jusqu'à présent que onze inscriptions d'origine gauloise incontestables, qui ont été plus ou moins déchiffrées et interprétées. Six de ces inscriptions ont été découvertes dans la région du sud-est, et précisément dans cette partie inférieure de la vallée du Rhône particulièrement fréquentée par les Massaliotes. L'une provient de Vaison (Vaucluse) ; deux étaient gravées sur des stèles trouvées

(i) Ad. PicTET, Essai sur les inscriptions gauloises, Paris, 1867.

à Glanum ( Saint rRemy), dans la chaîne des Alpines ; deux enfin ont été découvertes à Nimes, et la dernière est à peine connue du monde savant, puisqu'elle n'a été mise au jour que dans 1& courant de Tannée 1876 (i).

La pauvreté des documents épigraphiques est donc extrême, et la difficulté est encore augmentée par l'incertitude des interprétations de ce petit nombre de mots véritablement authentiques. On peut cependant affirmer, d'une part, que les Gaulois avaient une langue définie, et d'autre part^ qu'ils n'avaient pas d'écriture spéciale, et que, dans les rares occasions où ils croyaient devoir noter leurs paroles ou leurs pensées, soit sur leurs monuments lapidaires, soit sur leurs mon— naies, ils se servaient des caractères les plus répandus dans la région qu'ils habitaient.

L'écriture suppose, en effet, une civilisation assez avancée, et nos ancêtres paraissent s'en être assez peu soucié. Or, dans la majeure partie de la Gaule, depuis la conquête romaine, le latin était devenu la langue dominante ; et c'est ce qui explique pourquoi les inscriptions gauloises et la plus grande partie des légendes monétaires du centre et du nord sont gravées en caractères romains; dans la région méditerranéenne, au contraire, les mêmes mots gaulois sont écrits en caractères grecs.

(i) Voit Pièce justificative VIL

404 0£APlIKc> 1MXIÉ3Œ.

Ce point, très-importaiit à noter, est on indice frappant de la saprématie intdlectoelle de la nationalité grecque, alors qne la Gaule méridionale était devenue une province nnuaine et que le sort des armes en avait £ût ime annexe de Tempire.

La race grecque a donc eu pendant longtemps sa vie fnx>pie dans la Provence, et l'oocupation romaine n^a été qu^un £ût officiel, qui n^a rien changé aux mœurs, aux usages et aux habitudes du peuple conquis ou allié. On parlait grec, d'^ailleurs, sur toute la côte, depuis le Var jusqu'au Rhône; et, à Marseille notamment, la langue romaine était si peu connue qu'on était obligé de renseigner comme on enseignerait chez nous une langue étrangère.

Parmi les nombreux débris cachés dans le soussol du vieux Marseille, on a retrouvé une plaque de marbre blanc sur laquelle, il y a deux mille ans, les Gallo-Grecs pouvaient lire qu^Athénadès, fils de Dioscoride, exerçait la profession de grammairien latin (i). Cette précieuse découverte a

(0 AeHNÂAHG

AIOCKOPIAOr rPAMMATIKOG FÛMâIKOG

(Répert, des trav, de la Société de statîst. de Marseille, t. III, iSSg.)

eu lieu, en i833, près de Pabbaye de Saint- Victor, dans les fouilles du bassin de carénage. Les caractères sont grecs, et la forme de certaines lettres a permis d'établir avec quelque autorité que rinscription est du deuxième ou troisième siècle avant notre ère. Dans tous les cas, elle nous révèle d'une manière positive la présence à Massalia d'un grammairien grec qui y enseignait le latin ; celui-ci était donc une langue étrangère, et le grec était au contraire la langue populaire et la seule connue ; sans quoi le fils de Dioscorides n'eût pas manqué de faire graver une inscription bilingue afin de pouvoir en faciliter la lecture au public auquel elle s'adressait.

Nous avons vu, d'ailleurs, que la grammaire et la rhétorique étaient professées avec beaucoup de succès dans la ville des Phocéens ; que Cicéron l'appelait l'Athènes des Gaules, et Pline la maîtresse des études ; que la jeunesse romaine avait délaissé la terre classique de la Grèce, et que c'était à Massalia qu'on venait de toutes parts chercher cette fleur de langage et ce doux atticisme qui étaient en quelque sorte l'héritage des fils de l'Ionie.

La langue grecque a donc été la langue dominante de Marseille pendant plus de huit siècles ; car on la parlait encore au sixième après Jésus- Christ; mais ce n'était pas seulement une langue usuelle, c'était avant tout la langue noble, celle des savants, des artistes et des lettrés ; et le

-christianisme s'empressa de l'adopter dans ses rites sacrés. Les exercices religieux se faisaient à la fois en grec et en latin. Saint Césaire, évêque d'Arles, célébrait, au sixième siècle, l'office divin dans les deux langues. Le grec était d'une manière absolue la langue de TÉglise primitive, et rsaint Paul, citoyen romain , écrivait en grec aux chrétiens de Rome. L'évangile de saint Marc, composé à Rome et pour l'usage des Romains, fut d'abord rédigé en grec. Les Pères apostoliques, les apologistes, les historiens et les théologiens de la primitive Église écrivaient et enseignaient en ^rec. Toutes les lettres pontificales étaient écrites en grec, non-seulement quand elles s'adressaient à des évéques d'Orient, mais encore quand elles étaient destinées aux évéques des Gaules ; et lorsque, vers le sixième siècle, l'usage du grec comme langue usuelle eut décliné en Occident, il trouva un dernier asile dans le rituel et dans la liturgie de l'Église romaine. Au septième siècle, les sacramentaires romains contenaient les répons écrits dans les deux langues, en grec d'abord , puis en latin ; et le vocabulaire ecclésiastique emploie encore aujourd'hui un grand nombre de mots grecs, empreinte indestructible des anciens âges : hymne, psaume, liturgie, homélie, catéchisme, baptême, eucharistie, diacre, prêtre, évêque, pape, église, cimetière, paroisse, diocèse, etc. (i).

/i^ J. B. Rossi^ Roma sotterranea, passim.

La langue d'une religion naissante et faite pour tous ne saurait être en effet que la langue populaire ; et le peuple en conserve des débris, alors même qu^elle a disparu et que les siècles en ont fait une langue morte. C'est ce qui a lieu à Marseille, où tous les souvenirs de la langue grecque se sont pour ainsi dire réfugiés et localisés dans le vieux quartier de Saint-Jean, qui occupe, au nord du port, l'emplacement de la ville antique et est presque exclusivement habité par des marins et des pêcheurs. Là, les désignations des rues, celles de quelques maisons et les terminaisons sonores de beaucoup de noms individuels rappellent la langue harmonieuse et colorée de Tlonie. Le pêcheur du quartier Saint-Jean, le ' Sanjanen , semble avoir conservé la conscience de son origine; il parle le provençal pur, qui est une véritable langue latino-grecque, dans laquelle presque tous les mots relatifs à sa profession de pêcheur sont tout à faits grecs (i).

Même remarque, d'ailleurs, sur tout le littoral

(i) Nors citerons entre autres les mots provençaux : bou, coup de filet, péXoç; — bletoum, clou, cheville, pXijTpov, — brume ou brime, câble, amarre, icpvjivTQffta; — broufounié, bruit de la tempête, papuçtuvCa; — escaume, tolet, tntaXjjLoç; — estrop, corde fixant la rame au collet, ffrpoçoç; — esteu, écueil, (XTiîeoç; — madrago, parc de pêche, jiàvSpa; — nau, nef, vaOç, etc. ; — et beaucoup de noms de poissons : cante, escarbot, xavOapoc; — carambol, langouste, xàpaêoç; — romb, turbot, ^6^160;; — lami, marsouin, monstre marin, Xafiia, etc.

de la Provence, dans la région de Marseille et des embouchures du Rhône; presque tous les termes de marine ont conservé une physionomie ou une intonation grecque; et cela ne doit pas surprendre, puisque les Grecs étaient essentiellement une nation de marins, et que leurs embarcations sont venues, de tout temps, chercher un abri dans les moindres criques de la côte.

La lecture des historiens anciens et Finterprétation des nombreux textes épigraphiques recueillis en Provence nous permettent de nous rendre très-bien compte aujourd'hui du degré de civilisation de la ville phocéenne. Ses premières institutions sont parfaitement connues, et Aristote avait écrit, sur l'excellence de la république massaliote, un livre qui est malheureusement perdu, et dont un seul fragment a été conservé par l'historien Athénée. Hérodote, Plutarque, Thucydide, Polybe, Justin et Strabon sont unanimes pour louer sa constitution. C'était, d'après ce dernier, une sorte d'oligarchie républicaine, ou mieux d'aristocratie élective. Le peuple nommait six cents magistrats à vie désignés sous le nom ionien de timuques , Tifxdtoj^oç; quinze de ces membres étaient choisis pour l'administration proprement dite, l'étude et l'expédition des affaires : c'était le conseil. Une élection au troisième degré nom-

MARSEILLE GRECQUE-PHÉNJCIENNE-qHRÉTIENNE. 409

mait enfin un triumvirat qui formait le pouvoir exécutif.

Ces institutions grecques très-perfectionnées ^ comme on le voit, paraissent avoir fonctionné sans crise et sans abus pendant plusieurs siècles; et Ton ne saurait trop admirer cette pondération de pouvoirs et cette sorte de sélection politique, qui permettaient d'adoucir et de diriger les rouages du mécanisme électoral et administratif, et de corriger les excès et la brutalité inévitables du suffrage universel et direct.

Uune des institutions sociales les plus grecques, je dirai même les plus athéniennes, et presque ignorée jusqu'à ces derniers temps, faute de documents précis, est celle de Yéphébie, La découverte récente des annales des éphèbes gravées sur des stèles enfouies au pied de l'acropole d'Athènes a permis de combler cette lacune (i). « Les Athéniens donnaient le nom d'éphèbes aux jeunes gens de quinze à vingt ans qui formaient, en dehors de la ville, une garde civique. A l'intérieur, des fêtes, des exercices, des jeux sacrés remplissaient les journées des éphèbes. C'était une sorte de noviciat politique, militaire, religieux, une

(i) A. DuMONT, Essai sur Véphébie attique, 1875- 1876.

préparation au rôle de citoyen. Le jour où Athènes cessa d'être libre, Péphébie devint un collège, une université, sous la conduite de maîtres nombreux, et les noms des élèves qui reûiportaient des prix furent gravés sur le marbre avec ceux des professeurs et des archontes éponymes, c'est-à-dire des magistrats dont les noms , comme ceux des consuls de Rome, servaient à désigner l'année (i). » L'institution de Téphébie hellénique n'avait pas seulement pour objet les exercices du corps; elle réglait en fait presque toute l'éducation de la jeunesse grecque, depuis la gymnastique jusqu'aux études littéraires, grammaire, rhétorique et philosophie (2).

-Comme Athènes , Marseille possédait un gymnase et un collège d'éphèbes. En iSgi , on a découvert, dans les fondations d'une maison de la vieille ville, une plaque de bronze portant quatre lignes en caractères grecs bien formés, un peu épais et paraissant à peine antérieurs à Tère chrétienne. Le creux des lettres était autrefois rempli d'argent, mais l'argenture a disparu de la moitié environ de l'inscription.

« Cleudemus, y est-il dit, fils de Dionysius, de la classe des (éphèbes) vétérans , a remporté le

(i) E. ViNET, l'Art grec, 1873.

(2) Egger, Note sur une inscription grecque de Marseille, Congrès scientifique de France tenu à Aix, 1866.

prix parmi les éphèbes, et exercé deux fois les fonctions de gymnasiarque (i). »

Il ne reste rien du monument dans lequel était encastrée la plaque de bronze. Il a pu être une statue, au moins un buste, peut-être un portrait peint; car ces sortes d'honneurs étaient souvent rendus aux magistrats éminents. Telle quelle, cette inscription nous révèle que Téphébie était organisée à Marseille comme à Phocée, métropole de Marseille, à Phocée comme à Athènes, la capitale de l'hellénisme; et il est fort intéressant de pouvoir constater que, chez les Massaliotes comme chez les Grecs, des institutions éphébiques contribuaient à entretenir la force et la beauté du corps.

Sans doute, comme le fait judicieusement remarquer M. Egger, la vie des gymnases n'était pas sans péril pour la morale; nous en avons la preuve dans les lois mêmes de Solon ; mais on ne peut nier que la Grèce lui dut d'avoir pu offrir de si excellents modèles au talent de ses artistes. Or, la Gaule colonisée par les Hellènes eut aussi ses écoles de peintres et de sculpteurs , qui s'inspiraient de rétude de la nature; et la beauté du corps humain fut, en ce pays comme en Grèce,

( I ) [K] AEÏAHMOS AIONÏSIOEÏ]

rEPAITEPOi: NIKHIAZ E^HBOri: ErTASIAI KAI rïMNAIIAPXHZAS AIS.

entretenue et perfectionnée par une gymnastique intelligente. Tout se tient dans la vie des peuples, et quatre lignes détachées de la base d^un monument perdu nous autorisent à restaurer un ensemble de faits mémorables longtemps oubliés ou méconnus.

Uart n^a laissé à Marseille que très-peu de souvenirs; on n'y trouve aucune ruine de monuments, et c'est à peine si l'on a recueilli quelques débris de statues. Il est certain cependant que la ville grecque devait en posséder; quelque absorbés qu^ils aient pu être par leurs intérêts matériels et leurs affaires de commerce , les Grecs de Massalia n*ont pas dû se passer complètement de temples, ni d'objets d'art ; et Ton peut citer, comme curieux spécimen de l'art grec contemporain de l'époque même de la colonisation phocéenne, le torse d'une Diane d'Éphèse, d'un style archaïque très-prononcé, à laquelle manque la tête, et dont le corps, terminé en gaîne, est recouvert de têtes et d'attributs de divin'îtés symboliques qui rappellent l'Artémis gréco - orientale des premiers âges (i).

Comme Arles, d'ailleurs, Marseille avait sa

(i) A. Saurel, Musée d'Archéologie de Marseille, 46.

MARSEILLE GRECQUE-PHÉNICIENNE-CHRÉTIENNE. 4i3

Vénus; maïs elle est loin de présenter, comme sa jeune sœur d'Arles, cet accent indéfinissable de grâce facile et ce parfum d'élégance aristocratique presque moderne, qui caractérisent les œuvres de la belle époque de la Grèce; cette remarquable antique a été découverte au dix-septième siècle, et n'appartient plus à Marseille : le musée de Lyon s'en est emparé. C'est une Aphrodite- Astarté tenant à la main la colombe, son oiseau sacré par excellence, mais dont le style est si ancien que rimagination des antiquaires y a quelquefois vu une Isis gauloise. La statue est en marbre grec; c'est une œuvre proprement grecque sans doute, mais qui présente les caractères essentiels du style des écoles ioniennes primitives; elle appartient à ces époques de transition où l'influence des types de l'Asie était encore profonde sur la plastique des Hellènes , mais où cependant leur art commentait déjà à surpasser ses modèles et à prendre une physionomie individuelle. Ses proportions réduites, qui sont à peu près deux tiers de nature, permettent de la rattacher au groupe des ex-voto archaïques trouvés depuis quelques années à Marseille, et qui datent incontestablement des débuts de la colonie grecque. Il est donc peu probable que ce fragment ait été sculpté à Massalia même, et l'on doit admettre que ce curieux spécimen de l'école archaïque a été apporté d'Ionie par les compagnons de Protis, en même temps que la célèbre statue d'Artémis Éphésienne qui devint

le palladium de la nouvelle cité , et qui est malheureusement perdue (i).

Les autres débris de l'art grec retrouvés à Marseille ont tous ce caractère archaïque qui rappelle l'Orient primitif et presque barbare. Nous avons vu, 6n effet, que le vieil Orient a, dès les premiers temps historiques, rendu visite à la jeune Provence, et nul doute que les Phéniciens, qui ont exploré anciennement la vallée du Rhône, n^ aient introduit en même temps leur langage , leurs dieux, leurs arts et leurs monuments. C'est par eux très-certainement que les premiers Gaulois furent initiés au culte d'Isis et d'Osiris , et l'inscription phénicienne gravée audessous du célèbre bas-relief de Carpentras est, à ce titre, une des plus précieuses que possède la Provence.

. Une jeune fille présente des ofifrandes à Osiris. Le dieu est assis ; des gâteaux, des fruits , un animal dépouillé sont déposés à ses pieds. Derrière lui, est une autre femme, et plus bas, étendu sur une table, un corps destiné à Pembaumement. Les taricheutes ou embaumeurs, la tête couverte d'un masque à tête d'épervier, entourent le mort; et, desdeu^ côtés, des parents ou des amis con-

(i) De Witte et Fr. Lenormant, Cassette arch., 1876.

MARSEILLE GRECQUE-PHÉNICIENNE-CHRÉTIENNE. 4i5

templent le rit funèbre avec la roîdeur et Timpassibilité caractéristiques de toutes les cérémonies de rOrient primitif.

<( Bénie soit Thébé, porte l'inscription, fille de Thelhui , chargée des offrandes pour le dieu Osiris. — Elle n'a point murmuré contre son mari. — Elle est restée pure et sans tache aux yeux d'Osiris. — Elle est bénie par Osiris (i). »

C'est, on le voit, dans toute sa solennité, un fragment hiératique de la mystérieuse Egypte transporté au cœur de la vallée du Rhône.

Quelque difficulté que l'on éprouve à se reconnaître dans le labyrinthe obscur des religions et des mythes de l'antiquité, les cultes primitifs présentent, sur le sol même où ils sont nés, une certaine netteté et paraissent s'être maintenus, pendant plusieurs siècles, dans une sorte d'intégrité et purs de tout mélange étranger. En Provence , au contraire , la confusion est extrême , et les religions n'ont été qu'une véritable succession d'importations orientales, greffées en quelque sorte les unes sur les autres. L'arrivée successive des Phéniciens, des Grecs, des Romains, le va-etvient continu des légions depuis les provinces les plus lointaines de l'Asie jusqu'à l'extrémité occi-

(i) MiLLiN, ch. cv. — Acad. des inscr., XXXII, 725.

dentale de Tempire, ont favorisé Téclosion et le développement de tous les rites et de tous les symboles; et c'est ainsi que les cultes orientaux de Mithra et de Cybèle furent introduits, au troisième siècle, par les' légions d'Héliogabale dans toute la Gaule méridionale.

Nous avons déjà vu que le Bacchus indien, qui rappelle si bien POsiris égyptien , s'est peu à peu transformé et est devenu le Dionysos hellénique. Ce fait n'est pas isolé; et presque toutes les cérémonies des mystères chez les Grecs , les Éleusinies, les Thesmophories , les Panathénées avaient conservé quelque chose de leur origine égyptienne.

On sait que le culte de la grande déesse Taneith, vénérée principalement à Saïs, la ville principale de la basse Egypte,, fut introduit dans la Grèce par la colonie égyptienne qui, sous la conduite de Cécrops, était allée s'établir à Athènes et reçut des Grecs le nom d'Athéné, transformation évidente de Tégyptien Taneith. La Minerve égyptienne peu| donc être considérée comme la mère de TAstarté phrygienne et de la Pallas hellénique.

Sérapis lui-même, le dieu suprême du Nil, c( celui qui donne la vie et la force », a passé à Rome vers le premier siècle, et a fini par devenir l'un des dieux les plus populaires de cette mythologie composite et tourmentée. La plupart des statues qui nous en sont restées sont grecques,

-et nous retrouvons son culte établi en Provence dès le second siècle, côte à côte avec celui des dieux classiques et des empereurs régnants , ainsi que le témoigne l'une des plus curieuses inscriptions du musée d*Aix, gravée sur un pilier de marbre rouge en beaux caractères grecs; car le grec était, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois, la langue essentiellement sacrée, et s'adaptait indifféremment à tous les cultes et à tous les besoins (i).

Un des exemples les plus remarquables de cette promiscuité de toutes les religions nous est donné par le petit socle triangulaire conservé au musée de Marseille, et qui paraît avoir été la base d'un trépied sacré ou d'un candélabre destiné aux sacrifices offerts aux dieux de TÉgypte. Les trois faces portent des figures de la mythologie grecque et romaine; sur l'une, se trouve Apollon avec sa lyre; sur l'autre, Diane armée de son arc; la troisième, enfin, représente Junon qui tient à la main sa haste pure ou sans fer; et sur le bord inférieur de l'une des faces on lit, en grec, la dédicace du donateur : a Sosiminus, fils d'Évagoras, a accompli ce vœu à Sérapis, à {sis et à Anubis (2). » On trouve donc réuni dans le même petit monument

( I ) Voir Pièce justiûcative VIII.

(2j 2ûi:iMiNos ErAropor

SAPAUI ISI ANOrBI EÎXHN

'MiLLIN, cil. LXXIX.)

les divinités de l'Egypte, celles de Rome et le langage sacré de la Grèce.

Ces inscriptions gréco-orientales abondent en Provence, et presque toutes rappellent cq syncrétisme religieux dont Marseille, comme Alexandrie, ville grecque aussi, a été un foyer vers le deuxième ou le troisième siècle de notre ère. •

D'autres fois, cependant, le génie grec se manifeste dans ce qu'il a de plus net et de plus délicat ; et Ton retrouve, dans quelques inscriptions funéraires, les élans d*un spiritualisme élevé ^ la foi dans les récompenses éternelles pour ceux qui ont bien vécu, et ce mythe touchant du voyage des âmes à travers les mers, qui convenait si bien à ce peuple de navigateurs. C'est ainsi qu'on ne peut lire sans émotion la gracieuse inscription grecque conservée à Aix, dans l'ancienne maison de Peiresc :

« Sur ces rivages battus par les flots, c*est un adolescent qui t'appelle, ô voyageur! Cher à la Divinité, je ne suis plus soumis à l'empire de la mort. Libre encore du joug de l'hymen, semblable, par mon âge tendre, aux jeunes dieux Amycléens sauveurs des nautoniers, nautonier moi-même, j'ai passé ma vie errante sur les eaux. Mais dans ce tombeau, que je dois à la piété de mes maîtres, je suis à l'abri des maladies, du travail, des soucis et des angoisses; car, parmi les vivants, toutes ces misères sont l'apanage de notre enveloppe grossière. Les morts, au contraire, sont

divisés en deux classes , dont Tune retourne errer sur la terre, tandis que l'autre va former des danses avec les corps célestes : c'est de cette dernière milice que je fais partie, ayant eu le bonheur de me ranger sur les bannières de la Divinité (i). »

Voilà bien la douce langue de Tlonie, simple et poétique, noble et harmonieuse, et' appliquée aux grands principes d'une religion déjà trèsépurée. On y sent le souffle de Platon et de cette pléiade de philosophes grecs tellement spiritualistes qu'on peut, dans une certaine mesure, les considérer comme les précurseurs inconscients de l'Évangile. Il est difficile d'assigner à cette inscription une date précise et de dire si elle est de beaucoup antérieure au christianisme, ou si elle se rapproche tout à fait de l'origine de notre ère. Toujours est-il qu'elle révèle, chez son auteur et chez ceux auxquels elle s'adressait , une âme élevée, un sentiment profond de l'autre vie, et qu'elle semble annoncer l'aurore des vérités éternelles que l'Orient allait enseigner à la Provence.

L'Orient, qui a été le berceau de tous les peuples, a été aussi le foyer de toutes les religions^ et l'un des premiers rayons de la lumière nouvelle, dont la soudaine apparition a marqué la limite de

(i) Voit Pièce justificative VIII.

Tancien monde et du nouveau , est venu frapper directement le rivage de la Provence. Cette question de l'apostolicité directe de nos églises est, depuis le commencement du dix-septième siècle, une de celles qui ont le plus passionné la critique; et la fixation de Pépôque exacte à laquelle le christianisme a pénétré dans les Gaules a soulevé des discussions fort vives qui, après s'être apaisées pendant près d'un siècle, ont recommencé de nos jours avec une nouvelle ardeur. Nous n'avons pas rintention de prendre part à cette lutte d'érudition; nous nous contenterons de poser avec netteté et sincérité les deux termes du débat. D'autres, mieux armés et plus autorisés que nous, sont descendus dans l'arène et ont soutenu énergiquement, soutiennent encore ce que nous croyons être je bon combat.

Le terrain est d'ailleurs aujourd'hui très-bien déblayé, et, deux écoles sont en présence : l'une, s'appuyant sur la tradition, qui n*a pas varié depuis dix-huit siècles, affirme que la parole divine a été portée en Gaule du temps des apôtres, par les disciples mêmes de Jésus-Christ, et que des églises régulières y ont été dès lors hiérarchiquement constituées; Tautre soutient, au contraire, que, à part quelques prédications isolées et plus ou moins fécondes dans la province romaine, le christianisme n'y a produit que des résultats éphémères , sans caractère officiel et permanent, et que tout li'est réduit à une sorte d'apostolat no-

made et vagabond ; quelques-uns même vont plus loin et, rejetant toute tradition, prétendent démontrer que la parole du Christ n*a été portée sur notre sol que vers le milieu du troisième siècle.

Les deux écoles ont pris chacune un nom, ou, pour mieux dire, les partisans du second système se sont tout de suite attribué un peu pompeusement le nom (Técole historique, et ont désigné sous celui d'école légendaire le groupe de leurs contradicteurs. On ne peut s'empêcher de remarquer tout d'abord cette manière un peu sommaire de préjuger une question grave en elle-même et qui est loin d'être parfaitement élucidée. Nous croyons être plus vrai et plus juste en les désignant sous ceux d^école traditionnelle et d'école critique ; car l'une et l'autre s'appuient, comme nous allons le voir, sur des documents historiques et font appel à la tradition.

Les partisans de l'école critique s'autorisent principalement du célèbre passage de saint Grégoire de Tours relatif à la mission des sept évéques en Gaule pendant le règne de l'empereur Dèce, c'est-à-dire vers le milieu du troisième siècle. Heureux de se placer ainsi sous la bannière du saint évêque, ils ont quelquefois pris le nom d^ école grégorienne, assez adroitement

trouvé d'^ailleurs, qui est bien de nature à donner le change et à faire croire que l'illustre auteur de rhistoire des Francs a adopté toutes les conséquences d'une phrase isolée, assez obscure et qu'ils ont interprétée d'une manière tout à fait excessive. On a beaucoup usé du texte de Grégoire de Tours ; on en a même un peu abusé ; et, à vrai dire, pour tout esprit non prévenu, il est loin de justifier les assertions de l'école critique ou grégorienne. Nous le reproduisons fidèlement (i); et Ton peut remarquer qu'il est assez vague, très-peu affirmatif, et que, loin de préciser la date de la mission des sept évêques, il s'en réfère simplement à un autre texte qui, d'après une « tradition », placerait cette mission sous les consulats de Décius et de Gratus, sicutfideli recordatione retinetur.

(i) Sub Decio vero imperatore, multa bella adversus nomen christianum exoriuntur... Valentianus et Novatianus, maximi tune hcereticorum principes, contrafidem nostram,,, grassantur. Hujus tempore, septem viri episcopi ordinati ad prcedicandum in Gallias missi sunt, sicut historia passionis sancti martyris Saturnini denarrat. Ait enim : « Sub Decio et Grato consulibus, sicut fideli recordatione retinetur, primunt ac summum Tolosana civitas sanctum Saturninum habere cœperat sacerdotem. » Hi ergo missi sunt : Turonicis, Gratianus episcopus; Arelatensibus, Trophimus episcopus; Narbonce, Pauîus episcopus; Tolosce, Saturninus episcopus; Parisiacis, Dionysius episcopus; A rvemis, Stremonius episcopus; Lemovicinis, Martialisest destinatus episcopus (S. Gregor. Tur., Hist, Franc, 1. 1, c. xxviiiy

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