CHAPITRE LXXVIII
A8PASIB ET PSRICLBS.
— Moi : J'ai une petite objection à faire à la ttiéorie de l'Art pour l'Art, — disons mieux, de l'Art pour l'Artiste.
Te souviens-tu de cette femme d^esprit qui nous soutenait que rtiumanité n'était faite que pour deux types : Aspasie et Périclès ?
Comme elle défendait habilement son paradoxe!
a De même, disait-elle, que la création des minéraux , des plantes et des animaux, a précédé celle de l'homme, de même la création du Genre Humain n'était qu'un apprentissage de la Nature pour arriver à former Aspasie et Périclès. »
Je lui fis remarquer un jour qu'elle mettait constamment Aspasie avant Périclès. Elle me répondit que cela devait être ainsi, qu'Eve était avant Adam.
Aux prudes qui lui objectaient qu' Aspasie n'était pas précisément une femme vertueuse : ■- — <c Ne voyez-vous pas, disait-elle, que le souvenir de toutes vos femmes vertueuses a péri, et qu' Aspasie est immortelle? >»
Si on lui parlait du peuple, oh ! alors elle s'indignait, et, comme un certain homme d'État qu'elle eut peut-être le tort de prendre pour Périclès, elle s'écriait : « Le peuple , vile multitude ! )>
Quand on lui objectait les poètes et les artistes, elle répliquait : <( Les poètes et les artistes sont les serviteurs d'Aspasie et de Périclès. Ils sont dans l'histoire pour les faire ressortir, pour les encenser, pour les grandir. »
C'est ainsi qu'elle renversait la thèse d'Hcrrc^ce,
Et elle ne manquait pas pour cela de bonnes raisons. « Car enfin, disait-elle, Phidias ne gouvernait pas les affaires d'Athènes, c'était Périclès; Phidias n'était que son intendant. C'est à Périclès qu'Athènes dut les chefsd'œuvre de Phidias , c'est à lui qu'elle dut ses plus beaux temples et tous ces monuments qui firent l'admiration de la Grèce et du monde.
H L'Histoire, continuait-elle, se résume, sous le rapport de l'Art, en trois grands siècles : siècle de Périclès , siècle d'Auguste, siècle de Louis XIV. Et toujours le même phénomène ! Horace et Virgile sont les coryphées de la gloire d'Auguste. Louis XIV s'élève au-dessus de Racine et de Boileau, et Molière sera toujours son valet de chambre dans l'histoire. »