La guerre, 1914-1915
Ce volume contient la série des chroniques de la quinzaine que j'ai publiées dans la Revue des deux mondes, depuis le ieraoût 1914 jusque, et y compris, le ier mai 191 5. Je me suis arrêté à cette date, parce que le retour d'une saison plus clémente et l'imminente entrée en scène de l'Italie y marquent la fin d'une période de la guerre et le commencement d'une autre. J'ai placé en tête, ^pour servir d'introduction, une étude sur le livre ^ du prince de Bûlow intitulé : la Politique aile- ^ mande, qui donne une vue d'ensemble sur cette politique pendant ces dernières années; les ambitions de l'Allemagne s'y étalent sans mesure et sans prudence et il en est résulté pour plusieurs ^puissances, notamment pour l'Angleterre, une menace où beaucoup de choses arrivées depuis trouvent naturellement leur explication.
^ Depuis vingt-et-une années que je rédige ces ^chroniques, j'ai eu à raconter, à apprécier,à juger tous les événements de quelque importance qui se sont succédé au dedans et audehors,à en indiquer les origines plus ou moins complexes et à en faire
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pressentir, autant qu'il était possible, les conséquences. N'ayant aucune prétention à être prophète, je me suis trompé plus d'une fois dans cette dernière partie de ma tâche, car l'histoire est capricieuse et ne suit pas toujours les voies où les politiques s'attendent à la voir passer. La liberté humaine y tient une plus grande place que ne le croit l'école fataliste. Mais je me suis efforcé de m'entourer de renseignements puisés à des sources sûres et, même à travers les erreurs auxquelles je n'ai pas toujours échappé, on pourra se rendre compte de ce qu'ont été, à une certaine date, les projets, les efforts et les espérances de toute une partie du monde politique en France et à Pétrang-er.
Aussi des lecteurs bienveillants, indulgents peutêtre, m'ont-ils quelquefois pressé de réunir annuellement mes chroniques et d'en faire l'objet d'une publication particulière. A les entendre, elle n'aurait pas été sans intérêt ; ils me disaient même que l'historien y trouverait plus tard une documentation politique et diplomatique assez abondante et assez précise qui, dégagée de tout esprit de parti, aurait, à défaut d'autre mérite, celui de l'impartialité et de la bonne foi. Je me suis néanmoins refusé jusqu'ici à suivre leur conseil. J'estimais qu'une chronique de la quinzaine appartient tout entière au moment qui passe, aux circonstances qui en fournissent la matière et, si on veut, l'inspiration; j'ai senti à plus d'une reprise que, si je l'avais faite quelques jours plus tard, elle aurait été un peu différente ; j'ai eu enfin
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l'impression*qu'à une œuvre inévitablement provisoire iln'était pas sans inconvénient de vouloir donner un caractère définitif . Ces objections n'ont pas perdu aujourd'hui toute leur force, et pourtant je passe outre. L'Europe, ou, pour mieux dire, le monde, traverse une crise d'une ampleur exceptionnelle qui met en jeu les intérêts les plus divers, fait surgir les problèmes les plus nombreux, les plus ardus, les plus redoutables, ébranle toutes les bases sur lesquelles repose la société politique universelle. Des } événements inopinés surviennent chaque jour, nous secouent violemment, nous troublent, nous émeuvent. Des crimes sans nom nous ramènent à la sauvagerie primitive. Cette guerre ne ressemble à aucune autre. On pourrait donc croire aune confusion inextricable de faits qui se produisent en dehors de toute prévision raisonnable et qu'il est impossible de rattacher à une loi quelconque. Il n'en est rien cependant. Si on se dégage des apparences pour aller au fond des choses, on reconnaît que la prodigieuse tragédie marche vers son dénouement avec une logique rigoureuse, et qu'à travers tant d'actes divers l'observateur attentif démêle sans peine l'unité d'action qui préside à son développement. En temps ordinaire, la chronique s'égrène au milieu d'incidents multiples qui n'ont entre eux aucun lien solide; aujourd'hui, tous les incidents viennent du même point, convergent vers le même but, se groupent naturellement, se fortifient mutuellement ; ils s'engendrent les uns les autres ; et voilà pourquoi je ne désespère pas que la réu-
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nion de ces chroniques, écrites de quinzaine en quinzaine, puisse former finalement un tout où le lecteur se reconnaîtra. Si même j'étais remonté plus haut, j'aurais retrouvé aisément,dans des travaux antérieurs, la préoccupation très vive, l'appréhension constante de la guerre que je voyais venir et à laquelle le pays, mal renseigné par ses représentants officiels, se refusait à croire et, presque jusqu'à la dernière minute, négligeait de se préparer. Mais il vaut mieux ne parler aujourd'hui que delà guerre elle-même et de l'heureuse union qu'elle a subitement fait naître entre tous les Français.
On me rendra la justice que je me suis constamment inspiré de cette « union sacrée », qui sera l'honneur de la génération actuelle et rachètera beaucoup de ses fautes. Elle n'a subi aucune éclipse, elle n'a connu aucune défaillance depuis le début de la guerre, et je ne doute pas que le pays ne lui doive enfin son salut. Elle provient de deux causes principales : d'abord et avant tout, du patriotisme qu'on a parfois pu croire engourdi dans quelques cœurs, mais qui, au premier choc, a jailli de tous comme une flamme très pure et très haute ; ensuite d'un sentiment que nos ennemis eux-mêmes semblent s'être appliqués, par leurs excès et leurs crimes, à rendre dans nos consciences de plus en plus clair et fort, à savoir que notre cause est vraiment celle de la justice, de la civilisation et de l'honneur, contre le mépris de toutes les lois humaines et divines et leur violation brutale, arrogante, cynique, mêlés à une
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froide cruauté et à une barbarie qui s'enorgueillit sataniquement d'elle-même.
Telle est, en effet, la cause pour laquelle nous combattons et nous vaincrons, avec le loyal et puissant concours de nos alliés. Il est triste d'être à un âge où on ne peut combattre pour elle que par la plume ; mais si le même devoir s'impose à tous, chacun le remplit suivant ses forces à la place de bataille que sa destinée lui assigne. Les uns luttent héroïquement dans les tranchées, les autres travaillent plus modestement ailleurs et, certes, les services qu'ils rendent sont très inégaux.Mais tous n'ont qu'une pensée : le triomphe de la patrie.
Francis Charmes.