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CHAPITRE PREMIER

L'ULTIMATUM AUTRICHIEN

der août 4914.

L'ULTIMATUM

Il nous est difficile, dans une chronique qui doit être imprimée deux ou trois jours avant qu'elle paraisse, de donner les dernières nouvelles et de suivre dans leur précipitation les événements qui se succèdent. Celle d'aujourd'hui était déjà presque complètement écrite lorsqu'un coup de foudre a éclaté dans un ciel qui, certes, était loin d'être serein, mais où un éclat de cette soudaineté et de cette violence était à bon droit inattendu : nous voulons parler de l'ultimatum que le gouvernement austrohongrois vient d'adresser au gouvernement serbe. L'effet produit a été de la stupeur. La veille encore, on assurait à Vienne que la note en préparation serait conciliante et modérée : cette espérance a été cruellement, brutalement trompée.

L'histoire diplomatique ne présente pas, à notre connaissance, un autre exemple d'un document du même genre : même lorsqu'on est résolu à la guerre, on reste habituellement soucieux de se concilier

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l'opinion de l'Europe, en employant certaines formes. Comment ne pas voir une provocation pure et simple dans l'ultimatum austro-hongrois? L'empereur François-Joseph avait été mieux inspiré, lorsque, après l'assassinat du prince héritier, il a adressé à ses ministres une lettre où on s'était plu à voir un gage de paix. Il attribuait alors le crime de Serajevo au « vertige d'un petit nombre d'hommes induits en erreur » : il l'attribue aujourd'hui, ou du moins son gouvernement l'attribue à tout un peuple qu'il prétend condamner à faire publiquement le plus humiliant des mea culpa et à consentir à des conditions qui, impérieusement dictées, portent une atteinte profonde à son indépendance et à sa dignité. La Serbie s'est pourtant inclinée, mais rien n'a arrêté son intraitable adversaire. C'est une lourde responsabilité que, à la fin d'un long règne commencé dans l'orage , poursuivi à travers de tragiques péripéties et qui menace de se terminer dans une effusion de sang comme le monde n'en a pas encore vu, le vieil empereur a prise devant l'histoire et devant Dieu. Il ne s'agit plus, et personne ne s'y méprend, de châtier la mort de l'archiduc François-Ferdinand et de la comtesse de Hohenberg; le crime de Serajevo n'est plus ici qu'un prétexte ; l'entreprise autrichienne a une portée beaucoup plus générale qui met en cause la paix de l'Europe. On n'a pas pu s'y tromper à Vienne ; on ne s'y est pas trompé non plus ailleurs. Si l'Autriche s'était lancée dans cette aventure sans s'être assurée du concours de l'Allemagne, ce serait démence, et si elle s'est assurée de ce concours, nous n'avons pas besoin de dire combien la situation est dangereuse : tout le monde le sent.

M. le baron de Schœn, ambassadeur d'Allemagne

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à Paris, a fait une démarche auprès de M. Bienvenu- Martin, président du Conseil et ministre par intérim des Affaires étrangères, pour lui dire : i° que son gouvernement approuvait, dans le fond et dans la forme, la note adressée par l'Autriche à la Serbie; 2° qu'il espérait que la discussion resterait localisée entre Vienne et Belgrade; 3° que si une tierce puissance intervenait dans la discussion, il pourrait en résulter une grave tension entre les deux groupes de Puissances qui existent en Europe et que les conséquences en seraient incalculables. Soit, mais l'abstention de certaines Puissances, en présence de l'acte qui se prépare et déjà s'accomplit, en entraînerait qui ne le seraient pas moins. La démarche de M. de Schoen rappelle celle que l'ambassadeur d'Allemagne en Russie a faite auprès du ministre russe des Affaires étrangères au moment de l'annexion de l'Herzégovine et de la Bosnie. Elle a réussi alors, mais les circonstances sont changées et les mêmes moyens ne produisent heureusement pas toujours les mêmes effets. L'a-t-on senti à Berlin? On s'est appliqué, après coup, à atténuer l'effet produit. M. de Schoen est revenu au quai d'Orsay et a invité M. Bienvenu-Martin à chercher avec lui quelque moyen de conciliation. Une note de l'agence Havas a déclaré « qu'il résultait d'informations provenant d'une source autorisée qu'il n'y avait pas eu entre l'Allemagne et PAutriche un accord préalable à l'envoi de la note adressée à la Serbie ». Nous sommes bien aise de l'apprendre : pourtant, que nous importe, si l'Allemagne approuve l'ultimatum autrichien ? L'information n'a plus qu'un caractère anecdotique. Ce n'est pas un ultimatum que l'Autriche a envoyé à la Serbie, dit encore la note officieuse, mais «une demande de réponse aveclimitation de temps ».

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En bon français, n'est-ce pas la définition même d'un ultimatum? Enfin la note assure que l'attitude de l'Allemagne « a été inexactement représentée comme comportant une menace » et qu'elle * doit être interprétée seulement comme l'indication qu'il est désirable que le désaccord entre l'Autriche et la Serbie reste localisé ». Sans doute, c'est désirable ; mais est-ce possible? Cela l'était aussi longtemps que la discussion a été localisée elle-même sur le terrain diplomatique ; nous craignons que cela ait cessé de l'être à partir du moment où elle en est sortie.

Ce qui était désirable avant tout, au milieu de la surprise où l'Europe a été jetée en sursaut par l'ultimatum autrichien, c'était qu'on eût le temps de réfléchir, de se consulter, de se ressaisir. Ce temps, la Serbie l'a demandé et la Russie, la France et l'Angleterre ont appuyé une demande si juste, si légitime, si raisonnable: très péremptoirement5PAutriche a refusé. La date et l'heure fixées pour la réponse serbe à l'ultimatum était le 25 juillet à 6 heures : elle a été remise à 5 heures 3/4 entre les mains du ministre austro-hongrois, le baron Giesl. Le gouvernement serbe a poussé, dans l'intérêt de la paix, la résignation à son extrême limite ; il a cédé plus que nous l'aurions cru possible ; il n'a reculé que devant le suicide et le déshonneur; il s'est incliné devant les conditions si dures, exorbitantes et excessives, qui lui étaient imposées, à la seule exception de celles qui mettaient en cause et supprimaient en fait son indépendance et sa souveraineté. Et même à ces dernières, il n'a pas opposé un refus formel; il s'est contenté de demander des explications et a invoqué, s'il en était besoin, l'arbitrage de la Cour de La Haye. Le ministre de l'Autriche a

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déclaré cette soumission insuffisante et a aussitôt quitté Belgrade avec tout le personnel de sa légation, en notifiant la rupture définitive des relations diplomatiques.

Ce n'était pas encore et nécessairement la guerre, mais il aurait fallu fermer les yeux à la lumière pour ne pas reconnaître que c'en étaient les funestes prodromes. Il semble que F Autriche ait voulu couper les ponts derrière elle, de manière à ne plus pouvoir reculer et à mettre l'Europe en face d'un fait accompli. Dès lors, les questions qui viennent aux esprits sont si redoutables qu'on ne saurait en exagérer le péril. L'émotion, extrêmement vive partout, a pris dans les divers pays des formes différentes. A Vienne et à Pest,on a montré un grand enthousiasme guerrier, et nous avons le regret de dire qu'il en a été de même à Berlin ; mais nous savons ce que valent ces manifestations, dans les rues, d'une opinion irresponsable : il ne faut pas en surfaire l'importance. Elle a été toutefois jugée assez grande pour que l'empereur Guillaume ait cru devoir interrompre sa croisière en Norvège et rentrer à la hâte à Berlin. On a eu alors le sentiment très net que la paix de l'Europe était entre ses mains. Certaines circonstances confuses et troubles de ces derniers jours ont amené à se demander s'il en voulait encore le maintien. Un signe de lui aurait dissipé toutes les ombres ; mais il ne l'a pas encore fait. En l'attendant, ou plutôt sans l'attendre, le gouvernement autrichien a ordonné une mobilisation partielle et le gouvernement serbe une mobilisation totale. Des mesures de précaution ont été prises aussitôt dans d'autres pays, en Russie naturellement, en Roumanie et même en Belgique. Les pays les plus pacifiques s'attendent à tout. La Russie a déclaré qu'elle ne pouvait pas rester

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indifférente aux événements et, en effet, elle ne le peut pas. Dès lors la France ne le peut pas davantage et il en est de même de l'Angleterre. Dans une communication qu'il a faite à la Chambre des Communes, sir Edward Grey a dit très nettement que la question menaçait de prendre un caractère général. M. de Schoen, dans la démarche qu'il a faite auprès de M. Bienvenu-Martin, n'a-t-il pas, tout en exprimant le désir qu'elle fût localisée, marqué lui-même l'intérêt européen de la question en mettant en opposition les deux grands groupements qui se font équilibre en Europe? C'était, de sa part, une vue très exacte des choses.

Les événements semblaient devoir se précipiter : un ralentissement s'est pourtant produit dans l'action autrichienne. On l'a expliqué à Vienne par la nécessité de prendre encore quelques dipositions préalables, comme si on ne les avait pas toutes prises avant de lancer à travers le monde la bombe incendiaire. Quoi qu'il en soit, la diplomatie a usé du délai, volontaire ou non, que lui laissait l'Autriche pour causer et offrir ses bons offices. L'Autriche, cette fois, ne s'est pas complètement dérobée. Loin même de se refuser à la conversation, il semble qu'elle l'ait recherchée à Saint-Pétersbourg. On a eu alors à une lueur d'espoir. Ce n'est sans doute pas ce que voulait le gouvernement autrichien, car, fidèle à sa méthode de tout brusquer, il s'est empressé d'adresser à la Serbie une déclaration de guerre. Pourtant il n'a pas tout de suite passé le Rubicon, c'est-à-dire ici le Danube. L'espoir ne s'est pas encore complètement dissipé. Mais que faire? Le gouvernement anglais est certainement celui de tous qui est le mieux en situation de prendre une initiative pacifique : aussi sir Edward Grey

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a-t-il pensé qu'il y avait là pour lui un devoir. On sait que ce sentiment est chez lui très vif. Il s'est adressé à la France, à l'Allemagne, à l'Italie et a proposé que les ambassadeurs de ces Puissances à Londres se réunissent pour chercher ensemble les voies delà conciliation. Ils l'ont déjà fait autrefois avec succ^j. On a critiqué, selon nous, bien mal à propos l'ancienne réunion des ambassadeurs à Londres paice qu'elle n'avait pas résolu l'insoluble question d'Orient. Ce n'était pas tout à fait le but qu'elle s'était proposé, mais bien de maintenir la paix, et elle y avait réussi. Le peut elle encore aujourd'hui ? Qui sait ? Il fallait l'essayer, il le faut toujours. Au premier moment, l'Angleterre a trouvé l'adhésion de l'Italie. La nôtre allait de soi L'Allemagne n'a dit ni oui ni non ; elle a adhéré en principe, mais a réservé ses devoirs d'alliée ; elle n'a pas le geste qui aurait été décisif Et tout est resté en suspens.

Dans une situation non seulement aussi périlleuse, mais aussi délicate, qu'il est difficile d'apaiser et de calmer, trop facile au contraire d'envenimer et de porter au paroxysme, tous les mots comptent et doivent être pesés avec soin. Il suffit d'avoir manifesté avec fermeté des intentions générales : pour le reste, le mieux est de s'en remettre à la diplomatie et d'attendre le résultat de ses efforts. Mais comment ne pas exprimer le regret qu'au milieu de circonstances pareilles notre gouvernement se soit trouvé en quelque sorte décapité ? Ce n'est pas une critique que nous faisons : qui pouvait prévoir d'aussi graves événements ? L'Autriche seule savait à quoi s'en tenir. Elle a si bien pris le temps de tout calculer qu'on se demande si elle n'a pas choisi, pour adresser son ultimatum à la Serbie, le moment précis où M. le Président de la République et M. le minis-

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Ire des Affaires étrangères étaient absents, comme l'était d'ailleurs l'empereur d'Allemagne. L'Empereur est revenu; MM. Poincaré et Viviani ne pouvaient qu'en faire autant. On a bien voulu les excuser à Copenhague et à Christiania, où ils étaient attendus : ils iront plus tard visiter des peuples et des souverains amis. En ce moment, leur devoir, et le plus impérieux de tous, était pour eux d'être à Paris. M. le Président de la République y a été accueilli par des démonstrations très chaudes. La foule qui l'attendait à la gare acrié : « Vive la France! vive l'armée ! vive la Russie ! vive l'Angleterre ! » Tout cela est significatif. Ce qui l'est encore davantage,c'est Tordre du jour qui a été voté par le groupe radical et radical-socialiste de la Chambre des députés. Ses membres présents à Paris se sont réunis. On ne saurait les accuser de chauvinisme, de militarisme; ils ont donné d'abondantes preuves de leur esprit pacifique et même pacifiste. Ils ont déclaré néanmoins, à l'unanimité, que, « reconnaissant la fermeté et la sagesse du gouvernement de la République dans les circonstances extérieures actuelles, ils se solidarisaient étroitement avec lui dans un sentiment de patriotique confiance ». Quant aux pays, son attitude est justement celle qu'on pouvait désirer; elle est faite de calme et de résolution. Puisse le fléau de la guerre s'éloigner de nous ! Mais s'il en est autrement, tout le monde fera son devoir.

4a LE VOYAGE DE M. POING ARÉ A SAINT-PETERSBOURG

On sait où était M. le Président de la République quand l'Autriche a jugé l'heure favorable pour elle. Les préoccupations du jour, quelque inquiétantes qu'elles soient, ne sauraient détourner notre attention reconnaissante des marques de sympathie que le représentant de la France a reçues à Saint- Pétersbourg* et à Stockholm. A Saint-Pétersbourg, en particulier, l'accord de deux grands pays s'est manifesté avec éclat et ceux qui ont pu redouter que l'alliance n'eût perdu, à l'épreuve du temps, quelque chose de sa vertu première ont été détrompés par l'événement. Jamais, au contraire, elle n'a paru plus solide, sans doute parce qu'elle n'a jamais été plus nécessaire et que, les bienfaits en étant également appréciés de part et d'autre, elle a acquis des forces nouvelles à mesure qu'elle durait. Rarement rencontre de deux chefs d'Etat a été l'objet d'une attention plus grande. On attendait les toasts qui devaient être prononcés par l'Empereur et par le Président; on leurattribuaitpar avance plus d'importance que n'en ont d'ordinaire ces discours d'apparat. Cette importance est généralement un peu voilée par la prudence avec laquelle tous les mots sont pesés de manière à ce qu'ils ne disent ni trop ni trop peu : ils ont réussi cette fois à dire exactement ce qu'ils voulaient dire et à préciser les inten-

dons, le caractère, la portée d'une alliance à laquelle l'Angleterre est venue apporter une force nouvelle par l'adhésion qu'elle lui a donnée. Le caractère de la Triple Entente, — nous en parlerons aujourd'hui dans les mêmes termes que nous l'aurions fait hier, — peut être défini en deux mots : la paix par l'équilibre, la seule qui assure à la fois l'indépendance réciproque et la dignité de toutes les nations.

Il faut citer les passages les plus expressifs de ces toats : les textes parlent mieux ici que tous les commentaires qu'on pourrait en faire. « Unies de longue date, a dit TEmpereur, par la sympathie mutuelle des peuples et parles intérêts communs, la France et la Russie sont depuis bientôt un quart de siècle étroitement liées pour mieux poursuivre le même but, qui consiste à sauvegarder leurs intérêts en collaborant à l'équilibre et à la paix en Europe. Je ne doute point que, fidèles à leur idéal pacifique et s'appuyant sur leur alliance éprouvée, ainsi que sur des amitiés communes, nos deux pays continueront à jouir des bienfaits de la paix, assurée par la plénitude de leurs for ces, en resserrant toujours davantage les liens qui les unissent. » On remarquera l'affirmation que la paix est assurée aux deux pays par « la plénitude de leurs forces ». S'il est résolument pacifique, l'empereur Nicolas sait néanmoins que la paix n'est assurée qu'aux forts et c'est pourquoi la Russie, pendant que nous rétablissions chez nous le service de trois ans, a travaillé avec une admirable énergie au développement de sa puissance militaire. Elle a, sur nous et sur toutes les autres nations de l'Europe, l'avantage de disposer de ressources en hommes presque illimitées, et ces ressources,qui pourraient trouver une entrave dans leur quantité même, elle s'applique à les organiser, à les

armer, à en préparer la mobilisation toujours plus rapide. Le jour où les deux pays auront également mis en œuvre « la plénitude de leurs forces », la paix du monde aura une garantie de plus. Au langage de l'Empereur, M. Poincaré a répondu en termes très simples, très nets,très forts comme les siens. « Fondée, a-t-il dit, sur la communauté des intérêts, consacrée par la volonté pacifique des deux gouvernements, appuyée sur des armées de terre et de mer qui se connaissent, s'estiment et sont habituées à fraterniser, affermie par une longue expérience et complétée par de précieuses amitiés, l'Alliance dont l'illustre empereur Alexandre III et le regretté président Carnot ont pris la première initiative a donné la preuve de son action bienfaisante et de son inébranlable solidité. Votre Majesté peut être assurée que, demain commehier, la France poursuivra dans une collaboration intime et quotidienne avec son alliée l'œuvre de paix et de civilisation à laquelle les deux gouvernements et les deux nations n'ont cessé de travailler. » Le parallélisme des discours est une loi de ce genre oratoire, mais on aurait tort d'y trouver une simple répétition : il y a là une harmonie voulue qui indique l'alliance des pensées et des sentiments à côté de celle qui résulte des traités.

L'alliance franco-russe mérite-t-elle ce qu'on en a ditau banquet de Péterhof? On a répondu par avance à cette question en rappelant quel a été son caractère constant. A-t-elle jamais menacé la paix du monde ? A-t-elle émis des exigences incompatibles avecles intérêts ou la dignité des autres Puissances ? S'est-elle montrée intransigeante lorsqu'elle s'est trouvée en conflit avec l'une d'elles ? A-t-elle parlé de sa force avec arrogance et essayé de faire prévaloir ses intérêts par l'intimidation? A ces questions,

la conscience du monde a répondu. Que demandent aujourd'hui la France et la Russie ? La réciprocité dans les procédés dont elles ont donné l'exemple. Et comment peuvent-elles être sûres de l'obtenir, sinon par l'équilibre qui ne permet à aucune nation, ou même à aucun groupe de nations, de croire assez à sa supériorité sur les autres pour être tenté de leur imposer impérieusement sa volonté ? Tel est le but de la politique d'équilibre : la France, l'Angleterre et la Russie n'en ont pas d'autre.

En présence d'événements aussi graves, les derniers souvenirs que nous ont laissés les Chambres, avant de se séparer, sont d'un intérêt un peu pâle, et nous n'en dirions rien s'il ne convenait pas de signaler un incident qui se rapporte à notre préparation militaire. Le budget était enfin voté, la session allait être close.

Lorsque le Sénat a été appelé à voter de nouvelles dépenses que le gouvernement demandait l'autorisation de faire pour remédier à l'insuffisance de notre matériel de guerre, le rapporteur, M. Humbert, sénateur de la Meuse, est monté à la tribune et y a fait un tableau lamentable de l'état dans lequel se trouvait notre matériel de guerre. A l'exception de notre artillerie, qui est encore, pour quelque temps, supérieure à la sienne, nous serions inférieurs à l'Allemagne sur tout le reste. Ces allégations sont certainement exagérées ; mais qu'elles contiennent quelques vérités de détail, il faut bien le croire, puisque le ministre de la Guerre l'a reconnu. Aussi l'émotion a-t-elle été très vive; elle a gagné le public comme une traînée de poudre et pendant quelques jours la presse n'a pas parlé d'autre chose.

M. Clemenceau a pris une part importante à la

discussion. Il a eu, comme président du Conseil, sa part des négligences d'autrefois, mais il est patriote, il Test même ardemment, à la vieille mode; il a vu la guerre et il n'en a pas oublié les terribles enseignements ; il a défendu et il continue de défendre la loi de trois ans : pour tous ces motifs, qu'il lui soit beaucoup pardonné ! Il a demandé avec insistance que la Commission de l'armée consacrât ses vacances à une enquête sur notre matériel de guerre. Une enquête ! Ce mot a sonné mal aux oreilles du ministre de la Guerre, qui a cru y distinguer une intention de défiance. On a supprimé le mot, mais on a conservé la chose et il a été convenu qu'à la rentrée d'octobre la Commission ferait un rapport au Sénat pour le saisir du résultat de ses investigations. Et la Chambre des députés ? On l'avait un peu oubliée dans cette affaire ; elle s'était laissé distancer par le Sénat ; elle en a étépiquée et a voulu se rattraper. Elle a décidé, en conséquence, que sa Commission du budget, ou une sous-commission de cette Commission, renforcée d'un certain nombre de membres des Commissions de l'armée et de la marine, procéderait à une vérification de l'emploi qui a été fait des crédits votés. On s'est demandé d'abord s'il n'y aurait pas avantage à ce que les Commissions des deux chambres travaillassent ensemble ; mais elles avaient reçu des mandats différais qui ne pouvaient pas être confondus. Nous aurons donc deux rapports et nous ne nous plaindrons pas de cet excès de lumière si les rapports sont, en effet, lumineux. Ce qui s'est passé depuis, c'est-àdire le danger de guerre immédiate qui est apparu, a amené à se demander si le discours de M. Humbert avait été bien opportun. Il est fâcheux, sans doute que nous ayons besoin de semblables secousses

pour nous arracher à notre torpeur; mais, puisqu'il en est ainsi, ne nous plaignons pas trop que, de temps en temps, on nous les donne. Et attendons les rapports des deux Chambres : peut-être alors le gouvernement obtiendra-t-il d'un seul coup ce qu'on lui a refusé, disputé ou parcimonieusement marchandé pendant quinze ans.

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