L'ÉGYPTE SOUMISE AU PROTECTORAT ANGLAIS
lui payait un tribut annuel. C'était là un souvenir du passé, beaucoup plus qu'une espérance d'avenir. Il faut pourtant croire que cette espérance n'était pas absolument éteinte dans le cœur de la Turquie., de la Jeune-Turquie, puisqu'elle a cru que, grâce à l'appui de l'Allemagne, elle pourrait encore jouer un rôle en Egypte. On a dit, en effet, qu'une armée ottomane se réunissait en Syrie et qu'elle avait l'Egypte pour objectif : elle trouvera quelques obstacles sur sa route. L'aveuglement des Jeunes- Turcs est tel qu'on n'a pas été surpris de les voir s embourber dans cette nouvelle aventure : on l'a été davantage en voyant le Khédive Abbas-Hilmi, qui ne manque pas d'intelligence et qui est personnellement sympathique, tomber maladroitement dans le piège. Il était à Constantinople depuis quelque temps déjà, et il aurait dû être refroidi sur la politique qu'on y pratique, car il a failli y être assassiné. Mais on a fait reluire à ses yeux le mirage séduisant d'une Egypte où il rentrerait en vainqueur avec une armée turque et d'où il chasserait les Anglais. Ce rêve, qui lui a porté à la tète, lui a coûté sa couronne. Les Anglais l'ont destitué :omme un simple préfet qui aurait manqué à ses îevoirs hiérarchiques, et l'ont remplacé par son )ncle, le prince Hussein-Kemal, homme distingué, }ui a été élevé à Paris à la fin du second Empire ît qui se pliera naturellement aux circonstances lont il vient de bénéficier. Avec lui, les Anglais l'ont plus à craindre une velléité d'indépendance, .e prince Hussein-Kernel est fils du Khédive Ismaïl >acha, que les Anglais et nous avons eu peut-être e tort de déposséder autrefois. Ismaïl désirait rap- >rocher par quelques côtés les institutions de l'Egypte de celles de l'Europe et il avait obtenu du
Sultan, en payant largement cette concession, le droit de changer Tordre successoral de Khédiviat : il devait passer à son fils aîné au lieu d'être attribué à l'aîné de la famille. C'est grâce à cette disposition qu'Abbas Hilmi avait succédé à son père Tewfik, à la place d'Hussein Kemal, frère de celui-ci. On voit par cet exemple la vanité des combinaisons humaines : la fortune ramène au Khédiviat Hussein Kemal, qui en avait été écarté par un arrangement en bonne forme,
Nous disons Khédiviat, le mot n'est plus juste : Hussein Kemal devient sultan et non pas Khédive, afin de mieux marquer son affranchissement à l'égard de la Porte. Quelques journaux assurent même que c'est lui qui sera le vrai Sultan, le chef religieux de tout l'Islam. À dire vrai, nous n'en croyons rien : il est même un peu puéril d'espérer que le monde islamique accepte jamais pour chef le protégé d'une grande nation européenne. Mais il semble bien que le Sultan de Constantinople, Mahomet V, ait beaucoup perdu de son autorité religieuse entre les mains des Jeunes-Turcs, juifs de Salonique, libres-penseurs et athées où il est tombé. Si son autorité diminue et s'affaiblit encore, celle du Sultan de la Mecque grandira dans la même proportion, à moins que l'autorité réelle ne passe tout à fait aux congrégations religieuses, déjà si puissantes.
Ce sont là les choses de demain. Celles d'aujourd'hui peuvent se résumer en un mot : il a suffi que l'Allemagne prît sous sa protection le Sultan de Constantinople et le Khédive d'Egypte pour que le premier perdît son prestige, le second sa couronne.