DÉFAITE DES TURCS AU CAUCASE
Quant à la guerre, objet principal de nos préoccupations, elle se poursuit toujours dans de bonnes conditions pour nous, quoique très lentement. Plus heureux, les Russes ont remporté une victoire éclatante contre les Turcs au Caucase, et ils ont fait des progrès sensibles dans les Carpathes, d'où ils menacent de plus en plus sérieusement la Hongrie. La défaite desTurcs a été une déroute; tout un corps d'armée a été fait prisonnier. Qu'est devenue cette armée ottomane qui aeu de si belles heures dans l'histoire? Victime d'une détestable politique, elle semble avoir perdu le ressort qui Ta rendue autrefois redoutable. Enver Pacha, qui était allé chercher au Caucase un peu de cette gloire que ne donnent pas les seules intrigues politiques, ne l'y a pas trouvée. Il est plus facile de passer sur le corps de Nazim pacha abattu d'un coup de pistolet, que sur celui d'une armée russe. On ne sait même pas ce qu'est devenu Enver Pacha ; on n'a pas non plus de nouvelles précises du général Liman de Sanders, qui était parti
avec ce jeune homme pour lui servir de Mentor. Le prestige de l'armée turque, déjà si entamé, ne survivra pas à quelques échecs du même genre et le monde islamique y regardera à plusieurs fois avant d'obéir àl'appel qu'ila entendu, mais nonpas écouté, et à se jeter dans la guerre sainte.
C'est en cela surtout que la bataille du Caucase est importante. Elle est trop éloignée du champ principal des opérations militaires pour y influer d'une manière très sensible, mais, si elle n'influe pas sur l'Europe, elle le fera sur l'Asie et sur l'Afrique. Dans ces vastes régions, l'imagination allemande s'était donné carrière. Elle n'y rêvait que soulèvement contre la Russie dans le Caucase et en Perse, contre l'Angleterre en Égypte, contre la France en Tunisie, en Algérie, au Maroc : aucun de ces rêves ne s'est encore réalisé et le moment est passé où on pouvait en éprouver des inquiétudes. L'Egypte a eu tout le temps de se mettre en état de défense. Quant à nos possessions ou protectorats du Nord de l'Afrique, leur tranquillité n'a pas été troublée un seul instant. Tunisiens, Algériens, Marocains sont venus vaillamment combattre pour cette France qu'on leur avait dépeinte comme un tyran oppresseur. En ce qui concerne le Maroc, un pareil fait prouve l'excellence de la politique qui y a été suivie. Le général Lyautey n'a certainement pas vu sans regrets la guerre s'engager sur notre frontière sans qu'il y fût. « Pends-toi, brave Crillon, » écrivait Henri IV à un de ses compagnons qui avait éprouvé la même déconvenue; on s'étaitbattu, on avait vaincu sans lui, comment s'en serait-il consolé?Mais pendant ce temps-là, Crillon n'avait eu sans doute rien à faire, tandis que le général Lyautey a continué de faire briller au Maroc le prestige de la France et l'a purgé
de tous les Allemands qui, forts de l'appui de leur pays, y intriguaient et conspiraient contre nous, en attendant le jour où ils y prendraient notre place. C'est un grand service que le général Lyautey a rendu. Mais le principal péril, au Maroc, n'était pas dans la guerre sainte proclamée à Constantinople dont Tanger et Fez sont très indépendants religieusement comme politiquement. Dans tout le nord de l'Afrique, l'influence ottomane s'est trouvée périmée lorsqu'on y a fait appel, et c'est à peine s'il y a eu quelques manifestations, peu importantes d'ailleurs, dans ce sud de la Tripolitaine où l'établissement italien, bien qu'il soit de date récente, n'a couru, lui non plus, aucun danger sérieux. Ce qui restait encore de la force islamique, appuyée sur ce fanatisme religieux qui a fait autrefois des miracles, a été frappé d'impuissance par les scandales de la Jeune-Turquie.
Sur l'Autriche-Hongrie, les victoires russes ne sont pas encore aussi décisives, mais elles le deviennent chaque jour davantage par suite de succès qui suivent une marche régulière et se renouvellent constamment. On est même un peu surpris que les opérations militaires puissent se poursuivre en plein hiver sur les Carpathes : il semble pourtant bien qu'elles le font. L'armée russe s'empare des défilés des montagnes qui sont les portes de la Hongrie : si elle les franchit, qu'arrivera-t-il ? Les
nouvelles de Hongrie sont trop confuses, trop contradictoires même, pour qu'on puisse en faire état. Nous avons mentionné un discours de M. Tisza qui, sous l'émotion de circonstances de plus en plus inquiétantes, parlait comme si la Hongrie allait se séparer de l'Autriche et pourvoir seule à sa propre sécurité. Les journaux ont raconté que le ministre hongrois s'était rendu auprès de l'empereur d'Allemagne pour lui demander que l'armée hongroise fût seulement employée à la défense du territoire hongrois. Bien entendu, l'empereur Guillaume aurait refusé. Il est difficile de savoir s'il y a là même une partie de vérité et on peut en douter puisque, depuis lors, M. Tisza a affirmé que l'alliance avec l'Allemagne était plus intime et plus solide que jamais. Ce qui avait sans doute donné naissance aux bruits contraires, c'est que l'Autriche et encore plus la Hongrie auraient eu un intérêt évident à sortir de l'aventure où elles se sont laissé si imprudemment entraîner et dont elles auraient pu alors arrêter et limiter les frais. Bismarck, en pareil cas, n'aurait pas hésité à le faire, lui qui a soutenu le principe, dont ses successeurs ont si fort usé et abusé, que les traités ne lient un pays qu'aussi longtemps qu'ils lui sont utiles. Mais l'Autriche, qui est vieux jeu, a eu des scrupules : elle a laissé passer le moment où elle aurait pu encore se dégager de la rude étreinte allemande et accommoder sagement les restes de ses territoires amoindris. N'est-il pas trop tard aujourd'hui ?
Des événements nouveaux se préparent. La guerre traîne un peu, mais les combinaisons politiques vont leur train. La Roumanie, l'Italie ont proféré des paroles significatives et ne restent pas inactives. La première semble être sur le point de sortir de
sa neutralité pour enlever à l'Autriche les provinces roumaines qu'elle détient, la Transylvanie, la Bukovine, une partie du Banat. Nous avons vu à Paris trois Roumains de grande distinction, appartenant au monde de la politique et de la science, qui sont venus remplir chez nous une de ces missions dont on ne saurait trop dire si elles sont officielles ou officieuses, mais où il est permis de reconnaître la pensée de leur pays et même de leur gouvernement. Un banquet leur a été offert, auquel assistait le ministre de Roumanie à Paris, le sympatique M. Lahovary, et que présidait M. Paul Deschanel. On ne peut guère se tromper sur le sens des discours qui ont été prononcés et sur les intentions qu'ils révèlent. La Roumanie a pris son parti et l'exécutera bientôt. Elle était demeurée jusqu'ici non pas dans l'hésitation, mais dans l'expectative, pour divers motifs dont le principal est qu'elle ne savait pas ce que ferait la Bulgarie le jour où elle entrerait elle-même en action; puisqu'elle sort de la réserve, il faut croire qu'elle le sait maintenant et que des assurances mutuelles ont été échangées. De grands pas ont été faits depuis quelques jours ; des résolutions ont été prises ; on assure que le printemps prochain en verra l'exécution. Alors il y aura un changement profond sur l'échiquier où se joue le sort du monde, et l'Autriche-Hongrie regrettera peut-être de n'avoir pas su se décider à temps. Ne disait-on pas d'elle déjà autrefois qu'elle était toujours en retard d'une idée, d'une armée et d'une année? A présent on ne compte plus par années, mais par semaines, presque par jours, et les retards les plus brefs peuvent amener les plus longues conséquences.
Et l'Italie ? Elle n'a pas encore parlé d'un manière
aussi claire que la Roumanie : cependant M. Salandra a dit un jour à la tribune que la neutralité, qui avait suffi jusqu'alors, ne suffirait pas toujours. Cette neutralité a été maintenue et le gouvernement Ta observée de la manière la plus stricte, mais le sentiment public nous est de plus en plus favorable et des Italiens de marque sont déjà venus combattre dans nos rangs. La France a été touchée, émue, en apprenant que deux petit-fils de Garibaldi avaient été tués, à peine à quelques jours d'intervalle l'un de l'autre, en défendant son territoire. Que ces deux jeunes gens emportent dans la tombe notre souvenir reconnaissant ! M. le Président de la République a envoyé ses condoléances à leur père, le colonel Ricciotti Garibaldi, qui a lui-même combattu pour nous en 1870 et qui a répondu à M. Poincaré en termes dignes de Plutarque. Ce sont là des liens de plus entre deux pays qui ont si souvent mêlé leur sang. Qui pourrait dire s'ils ne le mêleront pas encore, et bientôt ? Bornons-nous à constater qu'il n'y a jamais eu de situations plus analogues que celles de la Roumanie et de l'Italie à l'égard de l'Autriche- Hongrie : il serait par conséquent naturel que leurs résolutions finales se ressemblassent aussi.
En attendant, l'Italie a donné une preuve nouvelle du remarquable esprit d'à-propos qui est le sien : ce n'est pas d'elle qu'on a jamais dit qu'elle était en retard, fût-ce d'une heure. On sait quels sont ses intérêts dans l'Adriatique : elle en a plus particulièrement concentré la représentation et la défense dans la petite ville de Vallona, en Albanie, dont l'occupation, en face d'Otrante, devait lui permettre de barrer cette mer. Si elle ne l'a pas occupée plus tôt, c'est que l'Autriche avait des intérêts du même ordre qu'elle n'aurait sacrifiés pour rien au monde,
et que l'occupation de Vallona par l'Italie, alors que l'Autriche avait encore les mains libres, aurait amené l'occupation par celle-ci du nord de l'Albanie et, finalement, à bref délai sans doute, un conflit entre les deux pays. Pour éviter ce danger, l'Italie, comme nous-mêmes d'ailleurs et comme toutes les Grandes Puissances, avait consenti à la création de ce royaume d'Albanie, création artificielle dont l'histoire aurait ressemblé à une opérette si beaucoup de sang n'y avait pas coulé : et il y en coulera encore. L'Autriche et l'Italie se tenaient là réciproquement en respect. Mais aujourd'hui l'Autriche a affaire ailleurs, elle y est même si occupée qu'il lui serait difficile de détacher un seul de ses soldats pour l'envoyer en Albanie. De plus, la fortune ne sourit pas à ses aigles. Vallona était donc à portée de la main de l'Italie ; la tentation était forte; qui donc y aurait résisté? L'Italie ne l'a pas fait. Elle a cherché un prétexte pour expliquer son intervention et ne s'est pas mise en grands frais d'imagination pour le trouver, ce dont il faut d'autant plus l'approuver que, quand bien même elle aurait trouvé mieux, personne ne l'aurait crue davantage. Elle a donc envoyé une mission sanitaire à Vallona : on sait ce que cela veut dire, et il est facile de prévoir où cela conduira. Mais qui s'en soucie? Non pas nous, assurément. En tout temps, nous avons été sympathiques aux visées de l'Italie dans l'Adriatique : si elle avait besoin d'une approbation pour ce qu'elle vient de faire, elle aurait la nôtre pleine etentière. Elle pousse d'ailleurs la prudence aussi loin que possible, et plus même qu'il n'est nécessaire. M. Sazonoff, dans une conversation récente, s'est étonné qu'elle ait laissé flotter à côté du sien le drapeau de l'Albanie qui est le pur symbole de l'anarchie. L'Albanie n'existe
plus, si tant est qu'elle ait jamais existé ailleurs que sur le papier des chancelleries. Elle n'existe plus, mais l'anarchie y règne toujours, et l'Italie, après avoir pris le gage qui lui semblait indispensable, ne se montre nullement tentée de s'y engager davantage.
On connaît l'odyssée d'Essad Pacha, auquel elle a donné l'hospitalité pendant la seconde partie du règne du prince de Wied. Essad lui appartient, autant qu'il peut appartenir à quelqu'un ou à quelque chose, et cela a suffi pour qu'il soit devenu impopulaire dans un pays où il semblait devoir être toutpuissant, au moins pendant quelques mois. Il y a, parmi tant d'autres, une intrigue musulmane en Albanie; elle s'appuyaitautrefoissurEssad,elle s'est à présent tournée contre lui et, menacé, il a cherché un refuge à Durazzo.il y a été poursuivi, un combat s'est engagé, onignore comment il se serait terminé, sil'escadre italienne n'était pas intervenue : quelques coups de canon, tirés de la mer, ont suffi pour disperser les insurgés. Nous ne sommes pas sûr que le mot d'insurgé soit ici tout à fait en situation, mais on risque peu de se tromper en l'appliquant indistinctement à tout le monde en Albanie. Les Italiens auraient pu débarquer à Durazzo : ils n'ent on rien fait, et ont annoncé l'intention de n'en rien faire. Sans doute ont-ils raison, car l'Albanie est un nid de guêpes : mais l'occupation de Vailona suffît à ies brouiller avec l'Autriche. Dès ce moment, l'Italie se trouve engagée contre elle. Si l'Autriche triomphait dans la grande guerre où elle s'est si étourdiment jetée, PItalie aurait un compte délicat à régler avec elle. Au contraire, si l'Autriche ne triomphe pas, l'affaire est toute réglée. On voit de quel côté sont les intérêts de l'Italie : elle a dû faire ses
calculs en conséquence. Nous serions d'ailleurs bien surpris si elle s'en tenait là : toute la question de l'irrédentisme se trouvera posée demain.
Il est donc à présumer que l'Allemagne et l'Autriche, puisqu'elles sont inséparables, auront demain en commun de nouveaux ennemis. A vrai dire, la Roumanie et l'Italie n'ont rien à demander, à arracher à la première, mais ce n'est pas leur faute si elle est à côté de l'Autriche, avec son armure, qui était jadis plus étincelante : les amis de nos ennemis sont nos ennemis. La coalition formée contre l'Allemagne et l'Autriche s'accroîtra donc bientôt d'autres éléments et, au même moment, un peu plus tôt ou un peu plus tard, l'Angleterre commencera à nous envoyer les renforts qu'elle nous a promis. Un article du Times , publié à l'occasion du ier janvier, a parlé de l'armée française en termes excellents : il reconnaît que c'est elle qui fait en ce momen t le gros du travail et qu'elle le fait avec héroïsme ; il nous en témoigne la plus vive gratitude; mais il ajoute que, sous peu, de nombreux contingents britanniques viendront se ranger à nos côtés. Ils seront les bienvenus et jamais nous n'aurons été plus forts qu'à ce moment.
La guerre actuelle apportera des leçons à tout le monde : les Anglais en auront quelques-unes à recueillir. Ils se demandent déjà, — phénomène tout nouveau ! — s'ils ne seront pas amenés un jour à substituer le service obligatoire au système d'enrôlements volontaires qui leur a suffi jusqu'à présent. Hier encore, ils ne voulaient pas entendre parler de la question, même lorsqu'elle étaitposée par l'illustre lord Roberts, le plus grand soldat de l'Angleterre, alors sur le point de venir terminer sur le continent, au milieu des feux de la guerre, une vie qui a été si
glorieuse pour lui et si utile à son pays. Depuis cette mort toute récente, la question a fait du chemin. Lord Haldane s'en est expliqué l'autre jour devant la Chambre des Lords et lord Crewe Ta fait à son tour au nom du gouvernement. Tous deux estiment que le système actuel des enrôlements volontaires n'a pas fait banqueroute, certes! mais ils admettent comme possible que des nécessités nouvelles s'imposent, et qu'il y aura peut-être lieu d'y pourvoir autrement. Sans doute, le régime des enrôlements volontaires a tenu à ce qu'on attendait de lui, mais il est bien lent à le produire! Avec un pays qui pousse aussi loin que l'Allemagne la perfection de la préparation militaire et qui, lui, est toujours prêt à entrer brusquement en action, combien il est dangereux de n'être prêt soi-même qu'au bout de six ou huit moisi Si la Belgique n'avait pas résisté comme elle l'a fait, si la France ne l'avait pas fait à son tour avec une patience qu'on n'attendait pas d'elle, que serait-il advenu? Les Anglais ne seraient arrivés sur le continent que quand tout aurait été fini. Sontils bien sûrs qu'ils auraient été alors en sécurité dans leur île ? Qui le sait ? Mais c'est l'avenir qu'il faut voir. Nous ignorons encore jusqu'à quel point les Allemands ont dès maintenant poussé leurs progrès, mais ces progrès vont toujours en augmentant et, dans quelques années, des transformations nouvelles se seront produites dans la guerre maritime et dans la guerre aérienne. Des problèmes inquiétants sortent en quelque sorte de partout : ils nous obligent à être toujours prêts.
Si on examine à ce point de vue la question, qu'on a tant débattue depuis quelques semaines, de la participation des Japonais à une guerre européenne, on voit combien la solution en est incertaine et ineffi-
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cace : incertaine, parce que les Japonais peuvent refuser de venir et que, en fait, ils ont montré jusqu'ici une grande répugnance à le faire ; inefficace, parce qu'il faudrait quatre ou cinq mois pour les transporter par mer de chez eux chez nous. A supposer qu'ils se décidassent aujourd'hui à nous donner leur concours, nous ne devrions guère y compter avant la fin de juin. Cette considération, sans compter quelques autres, devait nous refroidir sur la participation des Japonais à la guerre. Nous n'avons d'ailleurs pas vu sans quelque confusion ses partisans les plus chaleureux offrir aux Japonais, qui ne demandaient rien de pareil, nos colonies d'Extrême-Orient: — Voulez-vous toute l'Indo-Chine? Vous contenterezvous du Tonkin? — Il y a des inconvénients, on peut nous en croire, à professer ouvertement un tel détachement de colonies qui nous ont coûté si cher.
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Si nous avions à traiter cette question sous toutes ses faces, il faudrait nous demander quelle impression produirait la venue des Japonais en Europe sur certaines nations qui nous témoignent en ce moment de la sympathie, notamment sur l'Amérique. Les Etats-Unis ont dans leur sein un très grand nombre d'Allemands, et c'est sans doute à ce fait qu'il faut attribuer l'hésitation qu'ils ont mise à se prononcer entre les belligérants au commencement de la guerre. Pays pratique, l'industrie et le commerce allemands étaient pour eux un sujet d'admiration. Pays de grande et de noble imagination, l'idée qu'ils se fai*
saieat de la science allemande agissait sur eux comme un sortilège. Mais tout cela a changé : la violation de la neutralité belge et le mépris arrogant, outrageant, du droit des gens et des devoirs envers Thumanité ont révolté la conscience américaine, et les savants allemands se sont chargés de dissiper eux-mêmes le prestige dont leur science jouissait à l'excès. Aujourd'hui, les Etats-Unis sont favorables aux alliés et nous nous en tenons pour très honorés. Aussi y a-t-il eu chez nous un moment de surprise lorsque les agences télégraphiques nous ont apporté le résumé d'une note que le président Wilson venait d'adresser au gouvernement anglais.
Hâtons-nous de dire que cette première impression a été sensiblement atténuée quand le document luimême a été connu. M. Wilson prenait soin de dire, dès le début, que ses intentions étaient amicales et que sa franchise n'avait d'autre objet que de dissiper tous les malentendus. Comment ne pas tenir le plus grand compte d'intentions aussi nettement exprimées? Ne sont-elles pas presque tout en pareil cas? Ceci dit, M. Wilson se plaignait des entraves que le droit de visite apportait au commerce des neutres. Il n'en contestait pas le principe; comment un homme aussi versé que lui dans le droit public aurait-il pu le faire? Il n'en avait même pas la pensée, mais il discutait, — quelquefois avec un peu de rudesse et d'âpreté, — sur la manière dont l'Angleterre use de ce droit, sur la saisie d'un trop grand nombre de navires, sur la longue durée de leur détention avant qu'une solution intervienne, sur l'insuffisance de la réparation, quand elle est accordée, enfin sur la gêne que tant de hasards à courir font peser sur le commerce américain. M. Wilson a d'ailleurs une trop grande probité d'esprit pour ne pas recon-
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naître, et il l'a formellement reconnu, que des fraudes avaient été commises en Amérique et il a invité ses compatriotes à ne pas tomber dans la récidive. Soit, mais comment s'assurer que ce bon conseil sera suivi ? Quelque délicates que soient ces questions, elles ne sont pas insolubles, pour peu qu'on y apporte, comme c'est ici le cas, une égale bonne volonté de part et d'autre. Au moment où nous écrivons, la réponse du gouvernement anglais est encore inconnue, mais on annonce qu'elle va être publiée, et nous sommes convaincu qu'elle sera à la fois ferme et conciliante. La Hollande, elle aussi, a été mêlée à cette affaire. Nous avons eu avec elle, au début de la guerre, quelques difficultés qui ont été depuis dissipées. La presse en a rendu compte d'une manière inexacte, ou du moins incomplète. Il n'est pas aussi facile qu'on semble le croire de prendre du jour au lendemain des mesures efficaces contre la contrebande de guerre. La Hollande les a prises pourtant ; elle y a mis la sévérité nécessaire et le but a été atteint autant qu'il peut l'être. Nous nous sommes d'ailleurs entendus avec elle pour cela. La Hollande, quoi qu'on en ait dit quelquefois, pratique loyalement les devoirs de la neutralité et peut-être y a-telle plus de mérite que d'autres dans la situation géographique où elle se trouve. Nous n'en demandons pas davantage aux pays neutres pour que l'Allemagne trouve, dans un temps prochain, de grands embarras à se ravitailler. Sur ce point, comme sur tant d'autres, la prolongation de la guerre lui est beaucoup plus défavorable qu'à nous.
C'est la conclusion à laquelle nous revenons toujours, parce que tout nous y ramène : la patience doit être notre arme principale. Il est bon de le
rappeler au moment où les Chambres se réunissent. Elles ne sont pas naturellement patientes, mais le pays non plus ne Tétait pas, et il Test devenu. Nous ne demandons aux Chambres, à cet égard comme à tous les autres, que d'être la vraie représentation du pays, d'oublier ce qui nous divise, de se tenir à ce qui nous unit. Elles l'ont fait jusqu'ici : pourquoi ne continueraient-elles pas? On a exprimé à cet égard des soupçons qui les ont assez naturellement irritées ; mais des défenseurs ardents se sont portés garants pour elles. Nous ne demandons qu'à partager leur confiance.