LES ALLEMANDS EN BELGIQUE ET LES FRANÇAIS EN ALSACE
De ces vertus guerrières, la France aurait voulu être la première à donner l'exemple, si ce n'était pas la Belgique qui l'avait fait. Mieux vaut pour l'honneur de l'humanité qu'il ait été donné par un peuple de quelque 7 millions d'habitants contre un autre qui en a plus de 60. Cette disproportion numérique montre avec plus d'éclat ce que peut la force morale au service d'une juste cause. U Allemagne avait préparé dans le recueillement et le silence un plan de guerre dont l'exécution ne pouvait se faire que par la violation de la neutralité belge. Ce plan, sinon dans les détails, au moins dans son ensemble, est si simple qu'il est apparu à la fois à tous les esprits. Notre frontière commune avec l'Allemagne est courte et bien défendue ; nous y avons accumulé les ouvrages d'art, les fortifications ; nous y avons concentré nos meilleures troupes, ces troupes de cou-
vcrture qui, au milieu d'une population animée du patriotisme le plus ardent, sont toujours entraînées et prêtes. Si nous connaissons notre force, l'Allemagne ne l'ignore pas, et elle vient de prouver combien elle la redoute. Son plan a consisté à tourner à FOuest notre aile gauche, par un grand mouvement qui ne pouvait s'accomplir que sur le territoire belge. Dans la confiance que nous inspirait, bien à tort, on vient de le voir, la sainteté du droit, nous n'avions pas défendu notre frontière avec la Belgique comme notre frontière avec l'Allemagne. La tentation devait donc être grande pour celle-ci de violer la neutralité belge : elle tournait ainsi notre ligne principale de défense et, en même temps qu'elle l'aurait fait sur cette ligne, elle nous aurait attaqués à gauche et par derrière. Nous aurions été pris entre les branches d'un immense étau. Mais il fallait pour cela de deux choses l'une : ou que la Belgique s'y prêtât, ou qu'elle fût brisée.
Le plus probable est que l'Allemagne comptait sur la réalisation de la première hypothèse; si cependant c'était la seconde qui se présentait, elle ne s'en embarrassait guère et, quoiqu'elle eût signé le traité de 1 83g qui garantissait la neutralité de la Belgique, elle ne se sentait nullemen t liée par sa parole : la disproportion de force numérique entre l'armée belge et la sienne lui permettrait de vaincre la résistance qui lui serait opposée. Si elle lui était opposée, ne serait-ce pas d'ailleurs seulement pour la forme? Est-ce que la Belgique pouvait avoir la prétention d'arrêter l'Allemagne ? Est-ce que David pouvait, dans notre siècle réaliste, frapper une fois de plus Goliath au front et le renverser ? Dans cette douce confiance, l'Allemagne a commencé, pour se faire la main, par violer la neutralité du Luxembourg;
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puis, ainsi que l'a dit M. le Président de la République, elle « a outrageusement insulté la noble nation belge », en lui demandant la liberté de traverser son territoire. La réponse a été ce qu'elle devait être, indignée et résolue. L'Allemagne a passé outre, elle est entrée en Belgique, et, comptant la traverser aussi facilement qu'une toile d'araignée, elle a mis le siège devant Liège. « En voyant son indépendance menacée, a dit le roi Albert, qui s'est montré aussi grand que son peuple dans ces circonstances tragiques, la nation a frémi, ses enfants ont bondi à la frontière ! » et l'armée belge, composée sur ce point de 4°-ooo hommes, a mis en déroute l'armée allemande qui en avait plus de 100.000. Certes, l'histoire de la Belgique est belle et glorieuse ; nous n'en connaissons guère qui soit de nature à attirer sur une nation plus d'estime, de sympathie et de respect ; mais rien dans cette histoire n'est comparable à l'héroïque défense de Liège, dont le monde vient d'être le témoin ému et émerveillé. L'Europe avait garanti la neutralité de la Belgique, et la France et l'Angleterre sont en marche pour la défendre, mais, sans attendre davantage, la Belgique a frappé elle-même un coup qui, à lui seul et pour toujours, consacre cette neutralité : personne désormais n'aura plus l'imprudence de la violer. Sans doute, l'armée allemande revient à la charge, mais nous avons confiance. Les Anglais ont débarqué sur le continent et ils avancent ; nous sommes entrés en Belgique et nous avançons : qui sait si nous n'assisterons pas bientôt à un Waterloo retourné où Belges, Anglais et Français combattront ensemble contre l'arrogance et la mauvaise foi germaniques ? Quoi qu'il en soit, la prodigieuse défense de Liège, si même elle n'a retardé que de quelques
jours la marche de l'armée allemande, aura brisé le plan de son état-major et nous aura permis de terminer notre mobilisation : ce sont deux conséquences d'un grand prix.
Et pendant que ces faits éternellement glorieux pour la Belgique se passaient chez elle, nous sommes entrés en Alsace. Un premier combat nous a permis de repousser les Allemands à Altkirch, de nous emparer de la ville, de courir à Mulhouse et d'y entrer. Les Allemands ont couru aussi, mais en sens inverse : ils ont fui devant nos baïonnettes. Heureuse la troupe française qui, la première, a fait entendre notre clairon aux échos de l'Alsace et retentir sous ses pas le sol sacré d'une province qui nous est si chère ! Les dépêches racontent que les paysans d'Alsace ont aussitôt, sur ce point de la frontière, renversé les poteaux qui marquaient la séparation d'avec la vieille patrie. Quel Français n'aurait-il pas voulu être là ! Ceux surtout qui, comme nous, ont pris part à la guerre de 1870 et gardé au fond de l'âme la douleur muette, mais toujours aussi vive, de l'arrachement brutal, sentiront en eux, avec un tressaillement de joie, un renouveau d'espérance. On connaît l'admirable gravure que Piaffet a intitulée le Réveil : un tambour, superbe et farouche, bat aux champs et des fantômes sortent lentement de terre avec des figures étonnées qui se raniment, encore à moitié morts et déjà à moitié vivants. Des fantômes se reveillent aussi dans nos cœurs; nous reconnaissons parmi eux des figures aimées ; mais il est encore trop tôt pour leur tendre les bras. Nos enthousiasmes doivent rester prudents. Les Allemands sont revenus si nombreux que nous avons été obligés d'évacuer Mulhouse; mais nous sommes restés en Alsace, nous reviendrons à Mulhouse, et
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nous ne nous arrêterons pas là. Il faut s'attendre à des péripéties diverses dans cette guerre, ne pas s'enorgueillir quand elles seront favorables, surtout ne pas se décourager quand elles ne le seront pas. Ce n'en est pas moins pour nous une grande force morale que ces premiers succès, et il est, tout de même, permis d'y voir une promesse. Jusqu'ici, notre territoire a résisté à l'invasion. Nous sommes entrés en Belgique pour défendre la neutralité d'un pays héroïque et généreux. Nous sommes entrés en Alsace, c'est-à-dire chez nous, pour y exercer la revendication du droit foulé aux pieds. Dans les conditions où elle s'engage, la guerre ne peut pas mal finir, et cela seul importe, mais elle ne pouvait pas non plus débuter plus heureusement : et nous dirons avec M. le Président de la République, dans le message concis, robuste et fort qu'il a adressé aux Chambres : « Haut les cœurs et vive la France ! »