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CHAPITRE XV

1er mars 4915.

Au milieu de tant de questions qui sont en ce moment posées, l'attention continue de se porter sur la prétention de l'Allemagne de fermer une grande étendue de mers à la navigation des neutres, aussi bien que des belligérants. En vertu d'un chiffon de papier, — ici l'expression est parfaitement exacte, — l'Allemagne a prononcé cette interdiction et cette clôture et leur a donné pour sanction la menace adressée aux navires de tous les pays indistinctement d'être coulés sans avertissement préalable. L'Allemagne a-i-elle le moyen matériel de réaliser sa menace? Possède-t-e!le pour cela un assez grand nombre de sous-marins? Cette arme nouvelle estelle en mesure de produire de semblables effets ? L'expérience le prouvera : en attendant, on en veut douter. L'Allemagne ne vise à rien moins qu'à affamer l'Angleterre : elle n'y réussira pas,

mais elle peut couler un certain nombre de navires, et c'est contre quoi les neutres protestent avec une énergie croissante et une résolution dont nous verrons sous peu les effets. L'exemple donné par l'Amérique a été bientôt suivi par toutes les Puissances européennes particulièrement intéressées, l'Italie, la Suède, la Norvège, le Danemarck, la Hollande. Toutes déclarent qu'elles rendront l'Allemagne responsable de ses méfaits. Ces protestations se ressemblent dans le fond, et c'est à peine si elles diffèrent dans la forme. Nous nous attacherons surtout à celle des Etats-Unis, parce qu'elle est la plus importante et la plus développée. L'Amérique s'honore en prenant aujourd'hui en main la grande cause de la liberté des mers.

Aussitôt après avoir lu le Mémorandum allemand, le gouvernement américain y a répondu par une note que son ambassadeur à Berlin, M. Gérard, a été chargé de remettre à M. de Jagow. 11 était de son devoir de « prier instamment le gouvernement impérial allemand de réfléchir, avant d'agir, sur la situation critique qui pourrait résulter, pour les relations de ce pays avec l'Allemagne, de l'application des menaces de la proclamation de l'amirauté allemande, si un navire marchand des Etats-Unis était détruit, ou si un citoyen des Etats-Unis était tué ». A la menace de Berlin, Washington en oppose une autre. « Si, dit-il, une situation aussi déplorable se produisait, le gouvernement impérial peut facilement comprendre que le gouvernement des Etats-Unis serait contraint de tenir le gouvernement allemand strictement et complètement responsable des actes de ses autorités navales et de prendre toutes les mesures qui pourraient être nécessaires pour sauvegarder l'existence et les biens des Américains et

pour assurer aux citoyens américains la jouissance de leurs droits reconnus sur la haute mer. » Jamais langage ne fut plus clair. Quelle a été la réponse de l'Allemagne ? Elle peut se résumer en quelques mots, ceux que M. de Bethmann-Hollweg a déjà fait entendre au commencement de la guerre: nécessité n'a point de loi ; — ou, en d'autres termes : il n'y a de loi que l'utilité et les convenances de l'Allemagne. Et la réponse de Berlin parle comme si ce droit nouveau était dès maintenant établi. On croirait, à la lire, que c'est l'Angleterre qui viole constamment et impudemment tous les principes du droit des gens. L'accusation est énoncée à maintes reprises avec une rare insolence et, semble-t-il, avec une lourde intention d'ironie : « Si, y est-il dit, le gouvernement américain, au dernier moment, écartait les raisons qui rendent les mesures allemandes nécessaires et surtout trouvait le moyen de faire respecter la déclaration de Londres et rendait ainsi possible pour l'Allemagne l'importation des denrées nécessaires, alors le gouvernement allemand ne saurait trop estimer un pareil service rendu dans l'intérêt des méthodes de guerre humanitaire. »

Ce mot de guerre humanitaire résonne étrangement dans une bouche allemande. Oublie-t-on par hasard à Berlin qu'au regard de l'Allemagne la guerre humanitaire est la plus féroce, la plus atroce, sous prétexte qu'elle est la plus courte? L'Angleterre pourrait répondre : Patere legem quam ipse fecisti : subis la loi que tu as faite toi-même. Mais ce n'est pas ainsi qu'on parle, ni surtout qu'on agit dans ce grand et noble pays. L'Angleterre a scrupuleusement respecté tous les principes du droit des gens. Il y a eu un moment où les Etats-Unis ont paru avoir un doute à ce sujet, et une note a été

adressée de Washington à Londres pour appeler l'attention de l'Angleterre sur le nombre, jugé trop grand, de navires américains saisis en pleine mer. Dans la réponse qu'il vient de faire le gouvernement anglais s'adresse encore plus au gouvernement allemand qu'au gouvernement américain, L'Angleterre serait-elle donc si coupable de vouloir affamer l'Allemagne ? Sir Edward Grey rappelle à ce sujet qu'aucune Puissance n'a soutenu plus énergiquement que la Grande-Bretagne le principe que les belligérants doivent s'abstenir d'arrêter les vivres destinés à la population civile ; mais, en i885, ditil, quand les gouvernements anglais et français ont discuté la question, Bismarck, dont l'opinion fut sollicitée par la Chambre de commerce de Kiel, répondit en ces termes : « La guerre dont il s'agit a pour but le raccourcissement de la guerre en augmentant les difficultés de l'ennemi, et c'est une mesure justifiée en temps de guerre, si elle est appliquée impartialement contre tous les vaisseaux neutres. » Mais nous reviendrons dans un moment sur cette question des vivres : épuisons d'abord la question maritime.

A la demande américaine, l'Allemagne oppose un refus pur et simple. Elle est résolue, dit-elle, « à supprimer par tous les moyens à sa disposition l'importation du matériel de guerre en Angleterre et chez ses alliés. Elle espère que les neutres ne s'y opposeront pas. Dans ce dessein, elle a proclamé une zone de guerre qu'elle cherchera à fermer autant que possible avec des mines, et a décidé de détruire les navires marchands hostiles par tout autre moyen en son pouvoir... Les navires neutres qui se hasarderont dans la zone de guerre en porteront eux-mêmes la responsabilité. Celle-ci ne peut

être acceptée par le gouvernement allemand ». Ainsi le gouvernement américain et le gouvernement allemand se renvoient mutuellement la responsabilité de ce qui peut arriver. Entre deux points de vue aussi différents, aussi opposés, il semble bien que la solution ne puisse pas intervenir seulement avec des mots : tous ceux-ci ont d'ailleurs été épuisés. Il n'y a donc plus qu'à attendre les faits.

On n'a pas attendu longtemps : le steamer américain Evelyrty qui transportait du coton de New- York à Brème, a heurté une mine au Nord de Borkum. Un navire norvégien, le Belridffe, a été torpillé. Nous ne parlons pour le moment que des navires neutres : les pertes anglaises sont plus considérables, mais elles ne le sont pas assez et il est à croire qu'elles ne le seront jamais assez pour diminuer dans une proportion sensible la force navale du pays. « Durant ces trois derniers mois, disait M. Winston Churchill dans un discours récent, 8.000 navires anglais sont restés constamment en mer: il y a eu 4-465 arrivées et 3.609 départs dans le Royaume-Uni : 19 vaisseaux seulement ont été coulés par les navires allemands ; 44 ont coulé pour d'autres causes ; or, de 1793 à i8i4, nous avons perdu 10.871 vaisseaux et même après Trafalgar nous perdions encore 5oo vaisseaux par an. Le nombre total des vaisseaux perdus pendant le premier semestre de la guerre actuelle a été de 36 seulement. » Il est vrai que cela se passait avant le 18 février; mais comme sa force navale n'a pas augmenté depuis cette époque et que l'Allemagne usait déjà auparavant de tous ses moyens de destruction, si les proportions constatées par M. Churchill sont dépassées, il est à croire qu'elles ne le seront pas de beaucoup.

La question des vivres est une de celles qui préoccupent le plus l'Allemagne. Est-elle déjà menacée dans sa subsistance ? Le sera-t-elle bientôt ? Les renseignements qu'on reçoit à ce sujet ne sont pas concordants. Mais comment n'être pas frappé de l'angoisse qui perce dans les lignes suivantes de la réponse de Berlin à Washington : « Le gouvernement allemand veut croire que le gouvernement américain saura apprécier toute la gravité de la lutte dans laquelle l'Allemagne est engagée et où il y va de son existence même, et comprendra le but des mesures qu'adopte l'Allemagne, mesures qui n'auraient pas été adoptées sans les raisons de défense nationale ?» Il y va de l'existence même de l'Allemagne ; soit, cela n'excuse pas les procédés de celle-ci, mais explique l'état d'esprit qui l'amène à en user. Les neutres doivent sacrifierleurs intérêts et leurs droits à l'existence de l'Allemagne.

Est-elle donc en cause ? Un fait s'est produit, qui mérite une attention particulière : l'établissement du monopole des blés entre les mains du gouvernement impérial. Jusqu'ici, c'est la seule denrée qui a été l'objet d'une mesure de ce genre : le gouvernement l'a accaparée, il se charge d'en faire la distribution. On a remarqué d'autre part la phrase de sir Ed. Grey citée plus haut, où il a dit que l'Angleterre a toujours soutenu le principe de la libre circulation des vivres destinés à la population civile. C'est une application du principe plus général que la population civile doit être maintenue hors de la

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guerre et en souffrir le moins possible : on sait, soit dit en passant, quelles atteintes nombreuses, brutales, cruelles, l'Allemagne a portées à ce principe qu'elle invoque aujourd'hui dans un cas particulier et pour son utilité propre. Il n'en est pas moins respectable, et l'Angleterre l'a toujours respecté ; mais le cas change d'aspect et de caractère lorsque l'alimentation de la population civile est assurée par l'intervention gouvernementale au lieu de l'être par la liberté du commerce, et c'est à ce point de vue que s'est placé le gouvernement anglais lorsqu'il a arrêté le paquebot américain Wilhelmina, qui transportait des céréales en Allemagne. Ces céréales, devant devenir la propriété du gouvernement, devenaient par ce fait même de la contrebande de guerre et devaient être traitées comme telles, L'Allemagne n'a pas manqué de protester* « Les Anglais, dit-elle dans sa réponse aux Etats-Unis, ont arrêté le Wilhelmina, bien que sa gargaison ne fût destinée qu'à la population civile allemande et malgré la déclaration du gouvernement allemand qu'on ne l'emploierait qu'à cela. » Mais que vaut la déclaration du gouvernement allemand ? En temps de paix, la courtoisie obligerait à lui accorder quelque valeur : en temps de guerre et après tout ce que nous avons vu, il serait trop naïf de le faire. Le gouvernement anglais a donc eu raison d'arrêter le navire, et le gouvernement allemand n'a pas le droit d'appeler cela un empiétement.

Il le fait néanmoins et il part de là pour s'excuser lui-même des innovations qu'il introduit dans le droit maritime. L'Angleterre arrêtant les denrées destinées à l'Allemagne, celle-ci aie droit de se venger en coulant les navires neutres qui passent à sa portée dans une grande étendue de mers. Singulier

effet d'une telle cause! On conçoit que les neutres se révoltent et commencent sérieusement à s'agiter. La force de leur résistance s'accroîtra, s'ils s'entendent pour parler et pour agir en commun. Un échange de vues vient d'avoir lieu sur ce sujet, à la Chambre des Communes, entre lord Charles Beresford et M. Asquith. Lord Charles Beresford ayant demandé si les procédés allemands seraient l'objet d'une note commune, M. Asquith a répondu : « Je ne peux encore le dire; mais il y aura certainement une note de la Grande-Bretagne, et j'ai l'espérance que cette note sera commune. » Déclaration qui a été couverte d'applaudissements.

Chaque jour, on le voit, de nouvelles questions surgissent dans cette guerre qui ressemble si peu aux précédentes. Des engins nouveaux en sont en partie la cause. Les dirigeables, les avions se sont montrés extrêmement utiles comme éclaireurs des armées: comme armes de guerre, ils n'ont nullement tenu ce qu'on en attendait. Cela est vrai surtout des dirigeables, dont les exploits ont été fort médiocres. Un zeppelin vient de lancer des bombes sur Calais,où il a tué cinq personnes et démoli deux maisons. Des avions anglais ont été mieux inspirés en volant sur Ostende et sur Zeebrugge où leur tir a fait des ravages d'un autre ordre : en tout cas, ils n'ont tiré que sur des établissements militaires ou affectés à la guerre, tandis que les avions ou les dirigeables Allemands ont vraiment l'air de s'en prendre de préférence aux maisons privées et aux civils. La distinction des militaires et des civils, dont les Allemands parlent si souvent pour l'imposer aux autres, n'existe pas pour eux. Quoi qu'il en soit, les effets produits par leurs zeppelins sont jusqu'ici d'un intérêt très secondaire.

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