‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 7 sur 87 · REMANIEMENTS MINISTÉRIELS · texte numérisé non relu

REMANIEMENTS MINISTÉRIELS

l'a pensé. Le silence gardé à ce sujet montre à quel point l'opinion publique a le sentiment de sa responsabilité: mais d'autres ont aussi la leur. L'initiative est venue cette fois d'où elle devait venir. M. le Président de la République a pris la résolution qu'il devait prendre et Ta exécutée. Les radicaux étaient au pouvoir, il fallait les y laisser nominalement. M. Viviani reste donc président du Conseil, mais son nouveau ministère est un ministère de défense nationale, où les diverses fractions du parti républicain sont représentées. Les socialistes unifiés euxmêmes y figurent dans la personne de M. Marcel Sembat, leur orateur le plus brillant depuis la mort de M. Jaurès, et d'un des vieux prophètes de leur plus Ancien Testament, M. Jules Guesde : cette figuration n'a d'ailleurs rien qui nous choque, puisque les socialistes unifiés n'ont pas rompu l'unité na tionale et qu'ils font leur devoir comme les autres en bons Français. Mais la vraie signification du ministère est dans la présence de M.Ribot aux Finances, de M. Delcassé aux Affaires étrangères, de M. Millerand à la Guerre, de M. Briand à la Justice. Nous ne dirons rien déplus; tous ces hommes sont connus par leurs œuvres ; ils sont en Europe comme en France; ils ont une grande expérience des affaires; ils ont rendu des services éminents et, pour tous ees motifs, ils jouissent d'une autorité que nul ne conteste. La France peut se reconnaître en eux et serait mieux reconnue encore dans un miroir un peu plus large. Ces choix excellents sont complétés par celui du général Galliéni, nommé gouverneur de Paris. Tout cela est bien. Notre situation morale en sera fortifiée dans le monde ; nos armées, dans la lutte héroïque où elles sont engagées, seront soutenues par la conscience qu'il y a derrière elles un

gouvernement véritable, et nos cœurs, dégagés de la préoccupation qui les étreignait, pourront se tourner tout entiers vers elles.

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Leur tâche est dure. La guerre est commencée, et on s'attend à ce qu'elle soit longue et difficile; elle présentera inévitablement des péripéties diverses; nous traversons déjà des jours pénibles; la victoire finale sera à celui qui montrera jusqu'au bout le plus de sang-froid, de constance et de fermeté. Sans parler de l'Autriche, dont les contingents dirigés contre nous présentent une force avec laquelle il faut sérieusement compter, l'Allemagne est une nation de 65 millions d'hommes : la France n'en a pas 4o. Bien que cette disproportion ne nous décourage nullement, nous n'avons pas la prétention de venir à bout d'un seul coup, et sans le concours de nos alliés, d'ennemis aussi nombreux. Or, le concours de nos alliés est réduit pour le moment au minimum. La Russie a franchi la frontière allemande et elle marche vers l'Ouest, mais elle est encore loin, et l'Allemagne ne lui oppose qu'une faible partie de ses forces; tout le reste est tourné contre nous. L'Angleterre a déjà fait un effort important, mais elle en prépare d'autres, et, de ce côté encore, nous avons à attendre. Certes, si nous avions pu, dans une première bataille, remporter sur l'ennemi un de ces avantages qui fixent définitivement la fortune, l'événement aurait été d'un prix inestimable : l'entreprise valait la peine d'être tentée et, même

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après son échec, nous ne regrettons pas qu'elle Tait été, car l'ennemi n'a pas été moins éprouvé que nous. Au surplus, nous n'avons pas été entamés sur nos positions qu'on peut qualifier de normales ; nous nous y sommes repliés en bon ordre; nous allons maintenant nous y défendre. Ce n'est nullement une déroute qui s'est produite entre Mons et Gharleroi, et l'opinion ne s'y est pas méprise. La campagne continue, et tout en combattant de manière à arrêter l'ennemi ou à ralentir sa marche, nous saurons atteindre l'heure favorable où le concours de nos alliés, devenu pleinement efficace, nous sera enfin acquis.

Dans cette seconde période de la guerre où nous sommes, la France rendra plus en grand à la cause du droit, de la civilisation, de l'indépendance des nations, le même service que lui a rendu l'héroïque Belgique dans la première. Que serait-il arrivé, si la Belgique, après avoir protesté contre la violation de son territoire, sentant l'insuffisance de ses forces, avait laissé aux seules puissances garantes de sa neutralité le soin de la défendre ? Elle s'est défendue ellemême, et sa résistance a fait gagner à l'Angleterre et à nous une dizaine de jours qui ont été bien employés: c'est grâce à elle que nous pouvons opposer aujourd'hui à l'invasion allemande une digue qui faiblira peut-être sur certains points, mais qui, dans l'ensemble, sera assez solide pour donner à la Russie le temps de développer à son tour tout son effort. Nous y parviendrons en mêlant à propos la défensive et l'offensive jusqu'au jour où, toutes les forces de la coalition européenne étant réunies, nous passerons enfin de la première à la seconde avec toutes les chances de succès.

En attendant, nous avons besoin de concentrer

toutes nos forces sur le terrain de combat que l'Allemagne a elle-même choisi pour y concentrer les siennes. La manœuvre allemande, qui s'est dessinée dès le premier moment, a pris aujourd'hui un tel relief et frappe par une telle évidence que tout le monde s'en rend compte. Elle a consisté, elle consiste encore à enfoncer et à tourner notre aile gauche par un mouvement opéré sur une immense échelle et par une action qui, poursuivie sur toute la ligne de front, a eu un caractère défensif sur la partie orientale et centrale de cette ligne, et nettement, fortement , formidablement agressif à son extrémité occidentale. L'état-major allemand avait fort bien marqué l'endroit où il entendait porter son effort principal. Avons-nous fait de même ? A cette attaque que nous avons vue se préparer pendant plusieurs jours, avons-nous à notre tour préparé et opposé une parade suffisante? Ce n'est pas le moment de le rechercher. Quoi qu'il en soit, après la grande bataille qui vient de se livrer, et qui n'a pas répondu à notre espérance, le besoin de la concentration à un point décisif s'est imposé à nous. Nous avons dû abandonner l'Alsace et reporter sur notre aile gauche la majeure partie de nos forces. Suivant toutes les apparences, la guerre s'y prolongera quelque temps; puis elle prendra une forme nouvelle à mesure que les Russes avanceront vers l'Ouest. L'Allemagne, qui a pu jusqu'ici réunir toutes ses forces contre nous, devra alors faire face de plusieurs côtés à la fois. C'est dans cette obligation, qui tôt ou tard s'imposera à elle, que nous avons puisé, dès le premier jour, notre confiance dans la victoire finale, et cette confiance n'est pas diminuée.

Si nous pouvions douter, si notre foi pouvait défaillir, nous serions réconfortés par l'inflexible

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volonté de nos alliés. Celle de la Russie se manifeste par la marche hardie de son armée dans la Prusse orientale, et celle de l'Angleterre, non moins par le langage que lord Kitchener, ministre de la Guerre, a tenu à la Chambre des lords, « Tandis, a-t-il dit, que les autres pays engagés dans cette guerre ont réussi par la conscription à amener sur le champ de bataille toutes leurs ressources d'hommes, nous, avec notre système colonial, nous n'avons pas pu le faire, et par conséquent nous pouvons encore faire appel à une réserve énorme, tirée non seulement de la mèrepatrie, mais de l'Empire britannique au delà des mers. Tandis que les Indes, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande nous envoient des forces puissantes, en Angleterre les troupes territoriales répondent loyalement à l'appel d'un devoir exceptionnellement pressant. Avec un beau patriotisme, soixante-dix bataillons se sont déjà offerts pour servir à l'étranger. Les 100.000 recrues que l'on croyait nécessaire de demander en premier lieu ont déjà répondu. Derrière celles-ci nous avons nos réserves. Les empires avec lesquels nous sommes en guerre ont appelé sous les drapeaux presque toute la population mâle. Le principe que nous suivons est que, tandis leur force maximum subit une diminution constante, les renforts que nous préparons s'écouleront lentement, en augmentant jusqu'à ce que nous ayons une armée en campagne qui, tant par le nombre que par la qualité, sera digne de la puissance et des responsabilités de l'Empire britannique. L'effectif de campagne que nous constituons actuellement est considérable et peut arriver, pour la durée des six ou sept prochains mois, à un total de trente divisions maintenues continuellement en campagne. Je ne puis pas dire aujourd'hui que cela

sera la limite des forces nécessaires : mais si la guerre est longue et ses fortunes diverses, des sacrifices au delà de tout ce qui a été jamais demandé deviendront indispensables, et nous sommes sûrs que ni le Parlement ni le peuple ne se refuseront à les faire. » Rien de plus simple, mais aussi rien de plus grand que ce langage. C'est la plus fière réponse que l'Angleterre pouvait faire à l'avantage provisoire que l'Allemagne avait remporté. L'empereur Guillaume a dit qu'il irait jusqu'à son dernier homme et son dernier cheval ; lord Kitchener a dit jusqu'où irait l'Angleterre. La France sera digne de pareils alliés.

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