L'ÉNIGME BULGARE
Il n'est pas plus facile de prévoir ce que feront demain la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. On connaît la résolution qu'a prise cette dernière, mais elle n'est peut-être que provisoire : on la donne comme telle à Athènes. De ce bloc des quatre Puissances neutres, si une se détache, il y a des chances pour que les autres suivent le mouvement. L'affaire des Dardanelles aura sans nul doute une influence sur leur détermination, mais il n'est pas sûr qu'elle s'exerce sur chacune d'elles dans le même sens. Nous avons dit plus haut que mieux valait ne pas parler en ce moment des projets qui s'élaborent sur Gonstantinople et sur les détroits ; mais le bruit de ceux qu'on a attribués à la Russie en est venu jusqu'à Bucarest et il y a produit une impression réfrigérante. Elle s'effacera peut-être, elle existe encore aujourd'hui. Dans ces conditions, et la Grèce
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s'abstenant jusqu'à nouvel ordre, c'est vers la Bulgarie que les partisans de l'intervention se tournent avec le plus de confiance.
Oui l'aurait dit, qui l'aurait cru hier encore? La politique bâtit sur des sables mouvants. Peut-être a-t-il suffi que la Grèce manifestât une volonté abstentionniste, pour que la Bulgarie éprouvât subitement des tendances en sens inverse. Le roi Ferdinand n'a pas de préjugés; il se tourne et se retourne suivant l'intérêt du moment ; il ne s'est jamais piqué de fidélité et, d'ailleurs, on ne lui connaît aucune attache qui le gêne. Hier encore il convoitait ardemment la Macédoine, il la revendiquait comme son bien, il était à celui qui la lui donnerait. On lui conseillait alors de se tourner du côté de la Thrace et d'Andrinople, et il en faisait fi. Les dédaignait-il vraiment? Non certes; mais il se croyait si assuré de les avoir quand l'Empire ottoman aurait achevé de mourir qu'il ne mettait aucune hâte à les prendre et que, les considérant comme devant être nécessairement à lui, il ne les acceptait pas à titre de compensation aux renoncements ou même aux ajournements qu'il devrait consentir ailleurs. Il ne voulait que la Macédoine! Mais l'expédition commencée aux Dardanelles a modifié ses vues.Siles détroitssont forcés, et ils le seront, si Constantinople est prise, et elle le sera, l'Angleterre, la Russie, la France auront en main ce qui restede l'Empire ottoman : qu'en ferontelles? Que feront-elles de la Thrace? Que ferontelles d'Andrinople? Il est bien possible que le roi Ferdinand ait senti le besoin d'être là lejouroù s'accompliront tant de métamorphoses. A ce moment, en effet, les absents auront tort. Mais ce raisonnement, qu'on prête au roi, est-il vraiment le sien ? Demandet-il quelque chose de précis, à la manière de l'Italie?
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Pose-t-il ses conditions? C'est ici que les renseignements s'arrêtent et que les prévisions deviendraient téméraires. Il se fait sans doute depuis quelques jours un travail diplomatique d'une grande activité et intensité, mais nous n'en connaissons que peu de chose. Les journaux ne nous renseignent guère que sur les attitudes prises par les divers pays devant le public, mais les gouvernements restent mystérieux. Et qui pourrait le leur reprocher? Ils ont de lourdes responsabilités et se défient des imprudences de langage. Loin qu'ils s'en défient trop, on peut craindre quelquefois qu'ils ne le fassent pas assez.
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En attendant que la situation s'éclaircisse, la guerre continue dans les conditions favorables que nous avons indiquées. Favorables, disons-nous, et vraiment nous sommes de plus en plus sûrs de ne pas nous tromper en voyant le trouble de plus en plus grand et l'agitation de nos ennemis. Quand ils font àl'Italie des concessions de désespoir pour obtenir d'elle le maintien de sa neutralité, ils montrent par là le besoin qu'ils ont de ce maintien. La propagande de mensonges qu'ils s'acharnent à faire dans le monde entier, mais surtout en Amérique, pour rejeter sur les Alliés la responsabilité de la guerre et en disculper leurs propres gouvernements, est une preuve nouvelle des difficultés, des embarras de leur situation. Ils n'éprouvaient pas les mêmes scrupules lorsque, au commencement de la guerre, ils se croyaient sûrs d'une victoire rapide et écrasante.
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Les traités n'étaient alors que des chiffons de papier, et la violation de la Belgique un acte que la nécessité justifiait. On fait comme on peut, disait M. de Bethmann-Hoîlweg. Aujourd'hui, ils affirment que la Belgique avait elle-même violé sa neutralité par une alliance secrète qu'elle aurait contractée avec l'Angleterre, et que la France était toute prête à la violer aussi, lorsque l'Allemagne, qui le savait, s'est jugée en droit de les devancer. Cette dernière découverte est due au général de Bernhardi, qui l'a révélée à l'Amérique par l'intermédiaire d'un journal. Elle ne méritait qu'un haussement d'épaules, mais le gouvernement de la République a cru devoir en établir la fausseté dans une note officielle. D'après le général de Bernhardi, notre mobilisation aurait été faite sur la frontière belge, ce qui établissait avec évidence notre intention de la franchir. La note de notre gouvernement dit jour par jour, heure par heure, ce qui s'est passé Elle montre que notre concentration avait été préparée et commencée sur la frontière allemande et que nous avons dû la changer à la hâte, y appor ter une variante improvisée, au moment où, son territoire ayant été violé, la Belgique nous a enfin appelés à son secours. Hélas ! nous sommes arrivés trop tard, et la preuve que nous n'avions rien préparé pour nous défendre sur la frontière belge est le déplorable échec que nous y avons éprouvé. C'est par là que la campagne a commencé : nous ne nous sommes relevés que sur la Marne. Que reste-t-il donc de l'assertion du général de Bernhardi ? Un nouveau mensonge.
La vérité tout entière au sujet de la violation de la neutralité belge, aussi bien d'ailleurs que des responsabilités de la guerre, a été énoncée une fois de plus par sir Edward Grey, dans un discours qu'il a pro-
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noncé il y a quelques jours à Londres. Sir Edward Grey dit les choses simplement, fortement, avec un accent de loyauté et une émotion intérieure qui imposent la confiance et le respect. Nous voudrions pouvoir reproduire tout son discours : voici du moins la fin du passage qui concerne la Belgique : « Quant au résultat pour lequel nous combattons, le temps viendra où les conditions de la paix seront présentées par nos alliés et par nous-mêmes ; mais une condition essentielle devra être le rétablissement de l'existence et de l'indépendance de la Belgique, de la libre possession de son territoire et de la réparation, autant qu'il sera possible, de tous les maux cruels qu'elle a dû souffrir. Cela fait partie du grand but que nous voulons attendre. Ce grand but consiste, pour les nations de l'Europe, à être libres de vivre leur propre vie indépendante en travaillant elles-mêmes à fixer leur forme de gouvernement et à assurer en toute liberté leur développement national, et cela que ce soient de grands ou de petits Etats. Voilà notre idéal. Nous avons été inondés de l'idéal de l'Allemagne par ses professeurs et sespublicistes depuis le commencement de la guerre. Cet idéal consiste à croire que les Allemands sont un peuple supérieur auquel tout est possible et contre lequel toute résistance doit être sauvagement écrasée. L'Allemagne doit être libre d'établir sa domination sur toutes les nations du continent. Mais moi, j'aimerais mieux mourir ou abandonner ce continent que de vivre dans de telles conditions ! »
Deux petites nations, petites par leur étendue géographique, mais grandes par le courage, ont montré qu'elles aussi aimaient mieux périr que de vivre dans l'humiliation d'une dépendance imposée par la force : ce sont la Belgique et la Serbie. La
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France, dont la politique à travers l'histoire a consisté à grouper et à défendre les petites nations, peut être fière aujourd'hui de ses clientes. Qui aurait dit que la Belgique aurait arrêté pendant ptusieurs semaines l'invasion allemande? Qui aurait cru que la Serbie arrêterait pendant huit mois l'invasion autrichienne ? Et elle continuera de le faire. La journée du 25 mars a été consacrée, dans nos écoles, à célébrer l'héroïsme serbe : à nos enfants, qui entendent aujourd'hui de partout les bruits de la guerre et sont élevés au milieu d'une épreuve à laquelle aucune famille n'échappe, pouvait-on donner une plus grande et plus noble leçon ?