UN COUP DE MAIN BULGARE CONTRE LA SERBIE
tructives au point de vue politique et moral. Ce n'est pas un reproche que nous leur adressons ; il est tout naturel qu'ils ne songent qu'à eux ; mais à aucune autre époque, on ne l'avait fait avec une plus complète absence des formes dont le respect humain a coutume de s'envelopper. C'est le nouveau jeu. La vérité n'a que faire de son puits, elle se montre nue sur la place publique. Nous avions cru, nous qui appartenons à une génération déjà vieille, que Bismarck, dans son réalisme sans gêne, lui avait enlevé ses derniers voiles : nous nous trompions, il lui en avait laissé quelques-uns, comme s'il avait eu pour elle un reste de pudeur, car la vérité toute nue n'est pas belle à voir. Grâce aux hommes d'Etat d'aujourd'hui, la génération nouvelle grandira en dehors de toute naïveté.
La Bulgarie et son roi auront certainement contribué, pour une large part, à ce résultat. On aurait tort toutefois de les prendre pour modèles, car ils forcent la note, ce qui est dangereux. Le moment vient toujours où la justice immanente se dégage des choses et prend des revanches subites. On l'a déjà vu une première fois lorsque, après la guerre des pays balkaniques ligués contre la Porte, la Bulgarie s'est subitement détachée de ses alliés de la veille et s'est tournée contre eux les armes à la main. C'était de la grande politique ; elle l'a cru du moins, mais il aurait fallu être le plus fort, et la Bulgarie ne l'a pas été. Le traité de Bucarest lui a très légitimement enlevé une partie de ses conquêtes, pour les attribuer à la Serbie et à la Grèce victorieuses. Depuis lors, les circonstances sont devenues plus favorables à la Bulgarie qu'elle n'était en droit de l'espérer. L'immense ébranlement dont toute l'Europe est secouée a posé à nouveau dans les Balkans un certain nombre de
questions qui semblaient closes pour quelque temps, et la Bulgarie s'est mise à marchander sa neutralité. Restera-t-elle cantonnée dans cette attitude? En sortira-t elle et dans quel sens? Tout le monde se Test demandé et elle se Test sans doute demandé à elle-même, sans que la réponse soit encore venue.
En attendant qu'elle le soit, la Bulgarie juge habile de négocier avec les deux parties à la fois et d'attendre. Qu'il y ait eu des négociations, on n'en saurait douter ; le fait résulte avec évidence des déclarations de M. Venizelos dont nous parlerons dans un moment et, au surplus, nous n'en douterions pas, même si nous n'en avions aucune preuve. Quand les choses prennent un certain degré de vraisemblance, on peut les tenir pour vraies. On a donc négocié. Tout d'un coup qu'est-il arrivé ? Nous l'ignorons ; bien des détails nous échappent et ne seront connus que plus tard. Peut-être les espérances que la Bulgarie avait pu concevoir ont-elles été déçues, ou du moins ajournées. Quoi qu'il en soit, une agitation subite s'est produite et, un matin, l'Europe, qui ne s'y attendait pas, a appris que des bandes de comitadjis s'étaient formées dans la partie de la Macédoine restée bulgare. Deux mille hommes avaient franchi la frontière serbe au point précis où y pénètre le chemin de fer qui va de Salonique à Nich, et il en était résulté un combat meurtrier à la suite duquel les assaillants avaient été repoussés. Ce n'est pas la première fois qu'un pareil acte s'est accompli au même endroit. Les Bulgares ont déjà essayé d'interrompre la communication de la Serbie avec Salonique. Le sentiment général est qu'ils ont de nouveau tenté le même coup, sans l'avoir d'ailleurs mieux réussi. Il y a lieu de remarquer qu'en même temps qu'elle se produisait contre la Serbiç une tentative
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du même genre avait lieu contre la Grèce, quoique avec de moindres forces. On s'est demandé ce que cela signifiait. Le gouvernement serbe ne pouvait pas se dispenser de poser officiellement la question à Sofia. Il Ta fait, et le moins qu'on puisse dire de la réponse qui lui a été faite est qu'elle a causé un profond étonnement.
On avait cru que, le coup de main ayant d'ailleurs échoué, le gouvernement bulgare s'empresserait de le désavouer, d'en punir les auteurs, d'en prévenir le retour au moyen d'une plus grande surveillance exercée sur la frontière; mais on était loin de compte et M. Radoslavof a présenté de l'incident une version inopinée. — Il est dû tout entier, a-t-il dit, à la situation intérieure de la Serbie. Les populations macédoniennes annexées à la Serbie par le traité de Bucarest sont naturellement en état de révolte contre le joug odieux qui pèse sur elles. Les Turcs en particulier ne veulent pas le supporter plus longtemps et ils se soulèvent. Les Serbes prétendent que leur territoire a été envahi par des bandes venues de Bulgarie : c'est le contraire qui est vrai. Les insurgés serbes, poursuivis rudement par les troupes serbes, se sont réfugiés sur le territoire voisin. Le gouvernement bulgare pouvait-il leur refuser asile? L'humanité ne le permettait pas. Mais quela Serbie y prenne garde ; des faits du même genre peuvent se renouveler, et si le gouvernement serbe ne prend pas des mesures sérieuses pour que ses troupes, lancées à la poursuite des rebelles, ne passent pas la frontière bulgare, « les conséquences pourraient être excessivement graves ». — On croit entendre le gouvernement allemand déclarer au gouvernement russe que, s'il s'oppose à l'exécution de la Serbie, des « conséquences incalculables en résulte-
ront, » et en effet il ne les avait pas calculées. Ainsi le gouvernement serbe s'attendait à ce qu'on lui exprimât des regrets, et on lui adresse une menace.
Donnera-t-il suite à l'incident? Il n'en a rien fait jusqu'à présent, et le mieux, sans doute, est qu'il soumette la cause aux Puissances dont le jugement ne saurait être douteux. La Serbie, alliée de l'Angleterre, de la Russie et de la France, doit combiner, non seulement ses mouvements militaires, mais sa politique avec celle de ces Puissances. C'est dont à celles-ci qu'il appartient de décider ce qu'il lui convient de faire. Mais il importe que la Bulgarie sache, à n'en pouvoir douter, que la Serbie est en effet leur alliée, avec toutes les sanctions que ce mot comporte. Et sur ce point il est inutile d'en dire davantage. M. Radoslavof a déclaré, tout récemment encore, que la Bulgarie était et resterait neutre : nous ne lui demandons pas davantage, mais nous n'en exigeons pas moins. En tout cas, elle aurait tort de toucher à la Serbie. Si elle le faisait, nous ne mettons pas en doute que la Grèce interviendrait aussitôt. On peut, sans être obligé de l'approuver, comprendre que le gouvernement hellénique n'ait pas jugé le moment opportun pour s'engager avec nous dans l'affaire des Dardanelles et de Constantinople : mais il ne resterait pas indifférent à une agression contre la Serbie.