L'ASSAINISSEMENT DES GARES
(20 Juin.)
Il faut assainir les gares. Cela devient une nécessité urgente et absolue.
Il faut d'abord purger leurs abords de cette cohue interlope de mercantis, de gens suspects qui détroussent nos soldats en profitant de leurs moindres moments d'inattention ou de lassitude — l'un de ceux-ci m'a écrit ces jours-ci une lettre désespérée où il me contait sa douleur en se voyant subitement allégé d'un paquet qui contenait des provisions et des effets donnés par sa femme. — Il faut éloigner la cohue des filles échevelées qui se jettent sur leur proie comme un troupeau de gouges (1)
Voilà la première besogne à faire, et qui ne peut attendre. Elle regarde, ici, le gouverneur de Paris et le préfet de police. Elle doit s'étendre, par l'action directe des commissaires militaires des
(i) Texte supprimé parla censure.
gares, à tous les points du réseau français (2)
Mais il y a d'aiitres soins à prendre, qui, à défaut de l'intervention officielle^ visiblement trop nonchalante, pourraient relever de l'initiative privée. Les permissionnaires arrivent souvent harassés par un long voyage. Au départ, on en voit qui sont épuisés pour avoir, par la chaleur que nous subissons, traversé Paris à pied, parfois avec un lourd ballot sur le dos. Ils s'affalent sur les trottoirs, trempés de sueur et noirs de poussière. Ils s'endorment, et on les vole. Heureux quand d'autres dangers ne les menacent pas !
Il y a de-ci de-là, je le sais, quelques cantines, entretenues par des âmes compatissantes. Elles sont trop rares et trop exiguës. L'État ou la Ville ne devraientils pas aménager des locaux plus vastes,
(2) Texte supprimé par la censure.
Lt-COLÙNÉL ROUSSET
LA GUERRE AU JOUR l.E JOUR
20 JUIN (suite)
Au nord de l'Aisne. — Une atti^que allemande, préparée par un violent bombardement el menée par des troupes spéciales d'assaut appartenat}t à une division frcîche rappelée de Russie, est lancée sur nos position à l'est de Vauxaillon. Elle parvient à nous enlever quelques tranchées au sud du mont des Singes :ur un front de 400 mètres et au nord' de la ferme Moisy sur un espace de 200 mètres. Les efforts di l ennemi pour développer ce premier succès échou nt devant la résistance tenace de nos soldats.
La Belgique et les Etats-Unis. — M. IVilson, en lecevant la mission belge qui lui remet une lettre autographe du roi Albert, exprime au baron Moncheur, chef de la mission, la détermination solennelle des Etats-Unis de rendre à la Belgique, au jour de l'inévitable victoire, le rang qu'elle a toujours occupé si dignement 'parmi les nations libres, prospères et laborieuses.
En Grèce. — Le roi Alexandre adresse à M. Zatmis . président du Conseil, une lettre dans laquelle il déclare suivre avec un vif intérêt les efforts faits par le gouvernement en vue du rétablisiement de l'unité de la nation. Il ajoute que, demeurant fidèle gardien de la charte constitutionnelle et confiant dans le; dispositions bienveillantes des puicsances garantes, il est prêt à collaborer sincèrement avec elles, pour l'apaisement des esprits et pour la réconciliation du fays. Le général Cousmani; le colonel Métaxai, M. Gounaris ancien président du Conseil, et d'autres personnages germanophiles de l'entourage du roi Constantin ont étl invités à quitter la Grèce et s'embarquent aujourd'hui au Pirée. Le général Sarrail arrive à Larissa où il vient se rendre compte de la situation militaire. L'intervention rapide de nos troupes en Thessalie a produit un grand effet moral : l ordre et la tranquillité sont partout assurés.
OÙ ces braves gens pourraient trouver un abri momentané et une préservation contre tous les genres de misères auxquelles ils S(jnt exposés?
Des hommes arrivent du front, qui connaissent mal la capitale et semblent com- ])lètement dépaysés en y mettant le pied- Ca serait chose pourtant bien facile de créer quelques bureaux de renseignements, où (les équipes d'employés à brassard, volontaires ou prélevés sur certains services de l'arrière qui regorgent de personnel, serviraient d'indicateurs et de guides. Comment un campagnard, ignorant tout de Paris, et peu muni de pécule, peut-il se diriger tout seul de la gare de l'Est sur celles de Montparnasse ou d'Orsay?
Protégeons nos braves contre les périls variés qui les guettent. Les Anglais nous donnent l'exemple. Il faut le suivre, en ( ela comme en bien d'autres choses ; nous n'aurons, j'en suis sûr, qu'à nous en féliciter.
Il me semble aussi — mais ceci est d'ordre plus général et plus délicat — que l'on pourrait répartir en province, à la
campagne, les permissionnaires sans famille, qui peut-être trouveraient là comme tm renouveau du foyer perdu. Ah ! les réglementations étroites, rigides, faites d'un seul bloc sans élasticité, par des gens qui se targuent d'ignorer le cœur humain, quelle erreur et quel piteux travail ! La guerre au cafard serait bien facile, et très rapidement victorieuse, si l'on voulait condescendre parfois à se faire tant soit peu psychologue, au lieu de toujours lancer des ukases comme le font du haut de leur tour d'ivoire des ronds-de-cuir.
Mais je reviens à mes moutons, c'est-àdire à l'épuration des gares. Je supplie le gouvernement et l'administration, à Paris et ailleurs, de considérer qu'il y a là un facteur de première importance pour le maintien de nos forces morales. Dût-on me traiter de rabâcheur, je répète que celles-ci sont les plus nécessaires de toutes et que, pour les entretenir, ou au besoin les grandir encore, il faut beaucoup de fermeté sans doute, et une répression sévère parfois, mais beaucoup de sollicitude aussi.