EN MOLDAVIE ET SUR L'ISONZO
(31 Août.)
Nous avions pu croire jusqu'ici que le petit groupe de forces russes commandé par Tcherbatchef échappait à la contagion générale et, pas plus tard qu'hier, je le citais comme le soutien des vaillantes troupes roumaines qui défendent avec tant de courage les débouchés des Carpathes.
Hélas ! je me trompais. Lui aussi connaît la défaillance. Mardi dernier, il a, au moins en partie, abandonné ses positions à l'est de Focsani. Telle est la nouvelle affligeante que nous apporte lé dernier communiqué de Petrograd.
Affligeante et inquiétante aussi, Surtout
après celle de la veille, qui avait trait au recul de Brojani. Voici en effet que les Roumains sont exposés, sur leurs deux ailes à la fois, à un débordement qui peut les mettre en posture critique. Le danger que nous croyions écarté reparaît, avec aggravation. C'est tout ce que je veux dire de cette malheureuse affaire, qui rend plus impérieuses mes conclusions d'hier sur l'utilité du concours japonais. Car si, par malheur, la Moldavie était conquise, c'est notre armée de Salonique à la sécurité de laquelle' il faudrait songer, peutêtre un peu tard.
LES FAITS
A Verdun. — Le président de la République, le ministre de la Guerre et le général Pétain passent en revue l'armée Guillaumat représentée par des batail' Ions ou des compagnies de toutes les divisions qui ont pris part aux combats depuis le 20 août.
Le président de la République remet au général Pétain la grand croix de la Légion d'honneur et rappelle que depuis le jour où le général a été appelé à rétablir devant Verdun la situation militaire, l'attention du monde est restée fixée sur cette glorieuse cité et sur la zone de terre lorraine qui entoure ses vieilles murailles et qu'ont ravagée les obus de l'ennemi. Ce sol dévasté a pris une valeur symbolique et ne forme plus seulement les avancées d'une place célèbre mais le glacis d'une citadelle idéale où se serait retranché le droit éternel.
Front d'Italie. — Combats acharnés pour la possession du Monte San-Gabriele.
Front occidental. — Les communiqués ne signalent qu'une lutte d'artillerie très vive dans les secteurs de Nieuport, d'Ypres, et de Lens.
Sur risonzo. — La bataille continue avec un acharnement extrême.
AuMonte San-Gabriele,'^ il y a de nouveau de durs moments pour nos soldats, dit le cortttmmiqué autrichien; l'ennemi revient sans cesse à l'attaque et dans la soirée, il réussit à pénétrer dans nos tranchées sur les pentes nord.*
Sur mer. — Les journaux allemands reconnaissent les difficultés croissantes de la lutte des sousmarinf contre les patrouilleurs et les hydravions des alliés.'^Les bombes jetées sur le sous-marin ont un effet moral considérable par l'angoisse que cause l'attente de leur éclatement... )>/a tension de tous est poussée à l'extrême, on compte les secondes... enfin le danger est passé. »
Heureusement que les succès italiens non seulement font compensation à la reculade moscovite, mais même sont peutêtre de nature à en modérer les conséquences. L'Autriche en effet, si elle était vaincue sur l'Isonzo, ne pourrait plus guère alimenter sa campagne orientale et aurait des soucis plus immédiats que celui d'aider les Allemands à conquérir la Bessarabie. Or, elle est, sur le plateau de Bainsizza, en posture Eissez mauvaise, et ne peut jurer qu'elle gardera longtemps encore le massif si important de l'Hermada.
Ses troupes se cramponnent désespérément au premier, mais résistent mal aux Italiens, dont l'ardeur est infatigable et qui bombardent impitoyablement les réserves ennemies à coups d'avions. Quant au second, il est soumis à des feux concentriques dont certains, venus des monitors embossés devant Trieste, prennent d'enfilade ses défenseurs. On voit que, malgré
la force statique des obstacles présentés à nos alliés par le terrain, l'équilibre autrichien devient à tout instant plus instable. Nul doute que si, comme nous l'espérons, il finit par se rompre, les héroïques Roumains ne trouvent dans ce changement d'état un soulagement réel.
De notre propre front, je n'ai rien à dire, car il ne s'y passe en ce moment que des événements de peu de portée. Cependant, le président de la RépubUque est allé porter les remerciements de la patrie aux vainqueurs de Verdun, « citadelle idéale où se serait retranché le droit éternel », et il a stigmatisé en termes énergiques « la propagande infâme que la justice, a-t-il dit, réprimera sans faiblesse ». Il y avait, dans le discours du chef de l'État, une émotion qui gagnera toute la France. Il y a aussi, dans cette dernière phrase, un engagement que le gouvernement a le devoir de strictement tenir.
LA ROCHE TARPEIENNE
(1*"^ Septembre.)
Il ne suffit pas, pour que la renommée d'un capitaine prenne place dans l'Histoire, d'enfoncer, avec une ardeur plus ou moins réglementée, des centaines de clous dans une statue de bois. Cette ferraille, qui se rouille, ne saurait remplacer les manifes-. tations du génie, quand elles manquent, ni même valoir, aux yeux de la postérité, les
effets d'une simple conception militaire pratique, ayant donné des avantages manifestes et durables. Le vieux Moltke qui, bien que doué de quelques talents, ne connut jamais l'enclouage, possédait du moins le sens de la manœuvre et des combinaisons stratégiques à un degré sufifi,sant pour mettre constamment en défaut un
LES FAITS
Au nord de l'Aisne. — Pour consolider notre situation dans la région du monument d'Hurtebise et donner à ncs positions une profondeur suffisante qui les dégige de l'étreinte ennemie, deux bataillons du 403® régiment d'infanterie, appuyés par un bataillon de chasseurs, reçoivent l'ordre d enlever les tranchées allemandes en avant du monument jusqu'au nord du plateau. Partis à 19 heures, nos soldats atteignent, en un quart d'heure et d'un seul bond, tous les objectifs. Un grand nombre d'avions prennent part à l'attaque et mitraillent l'infanterie ennemie; l'un d'eux fonce même sur une batterie allemande, crible de balles les canonniers sur leurs pièces et les oblige à cesser le feu.
Armée d'Orient. — De vifs combats se déroulent depuis hier sur la montagne Skra-di-Lezen, à l'ouest du Vardar, dans la région de Guevgueli, où les Bulgares ont attaqué à plusieurs reprises nos positions.
A Hurtebise. — Un nid de mitrailleuses aile* mandes qui n'avait pu être réduit pendant l'attaque d'hier soir et qui, seul, avait arrêté un moment notre progression, est enlevéce matin ; tousses défenseurs sont tués ou faits prisonniers. Nous élargissons le terrain conquis, malgré les contre-attaques lancées à plusieurs reprises par les Allemands au cours de l'après-midi.
En Champagne. — Au sud de la butte du Mesnil, un coup de main tenté par un fort détachement ennemi, vient échouer devant nos lignes : l'officier qui marche en tête du groupe d'assaut est fait prisonnier.
En Russie. — La 8*^ armée allemande prend l'offensive sur le front nord, franchit la Dwina de part et d'autre d'Uxhull et gagne du terrain sur la rive droite du fleuve. Les troupes russes évacuent leurs positions de la rive gauche et abandonnent la tête de pont d Uxhull. Les obus allemands commencent à tomber sur Riga dont l'évacuation est décidée.
adversaire auquel, il est vrai, ce même sens manquait totalement. Son successeur Hindenburg, tout ferré qu'il soit, au sens propre du mot, ne semble pas avoir dans sa besace d'autres tours que la trahison et l'espionnage et, dans son cerveau, de conceptions plus magistrales que celles d'un simple massacreur.
Quand il a pris la direction de la guerre, on s'attendait à le voir remettre en pratique les théories audacieuses de Clausewitz et de Bernhardi, dont il passait pour l'apôtre.
Ces théories avaient, il est vrai, subi au début de "la campagne un camouflet assez retentissant. Mais il est, à la guerre, des accidents qui défient les prévisions, et d'ailleurs, les procédés employés par la suite n'avaient pas donné, du moins sur le front occidental, des succès plus éclatants. Au surplus, si l'on avait été chercher le vainqueur de Tannenberg, c'était précisément parce que ces procédés paraissaient insuffisants.
Mais par quoi donc les a-t-il remplacés? Par une sorte d 'inertie chronique et d 'abstention personnelle qui confine à l'impuissance €t témoigne en tous les cas d'une rare pauvreté cérébrale. Il a laissé le kronprinz s'obstiner en énergumène dans l'entreprise de Verdun qui, dès l'instant qu'elle ne réussissait pas d'emblée, devenait la plus onéreuse des folies, et qui a fini, comme on pouvait s'y attendre, par tourner à la
complète confusion de ses auteurs. Il nous a livré sans combat une vaste étendue de terrain, où il s'imaginait que nous ne pourrions pas nous aventurer parce qu'il l'avait, avec une sauvagerie sans exemple, transformée en désert. Battu sur la Somme, il s'est laissé enlever, dans l'Aisne, une partie de la charnière méridionale de sa nouvelle ligne, sans jamais pouvoir la reconquérir, et voit l'autre, celle du nord, gravement compromise. Voilà en quelle piteuse succession d'échecs s'est transformée la foudroyante offensive dont il nous faisait menacer par ses scribes patentés.
Sur le front occidental, il a trouvé la Pologne conquise, — pas par lui, mais par Mackensen, — et bien qu'elle lui fournît une base précieuse, il n'en a jamais profité, même au moment le plus critiiquede larévolution russe, et quand il n'avait plus devant lui que des troupes frappées d'une sorte d'aliénation mentale. Il préférait attendre que la corruption, à laquelle il travaillait de toutes ses forces, ait fait son œuvre, comme il comptait également sur l'action décisive de la guerre sous-marine. C'était évidemment plus commode et plus reposant pour ses méninges. Mais c'était bien peu glorieux, et peut-être imprudent.
Car la guerre sous-marine n'a eu, en réalité, qu'un seul résultat tangible : l'entrée en guerre des Américains, et il est de taille, mais pas dans le sens qu'on espérait. Pendant ce temps, en Flandre, en
Li-COLONEL ROUSSET
Artois, en Champagne, dans le Laonnois,sur la Meuse, en Italie, les armées allemandes sont ébranlées au point d'osciller partout, et en Moldavie les forces de la coalition
d'une année de commandement suprême, pendant laquelle le maréchal-fétiche a pu montrer tout ce qu'il portait en lui. On conviendra que c'est maigre, pour quel-