CHAPITRE III
LA DÉPÊCHE D’EMS
J’ai rappelé dans le chapitre précédent, que le rapport officiel sur ce qui s’était passé à Ems le 13 juillet, rédigé sous la surveillance du roi Guillaume, se terminait ainsi : « Le roi a satisfait au désir du comte Benedetti de pouvoir prendre congé de lui a son départ, en saluant le ministre le 14 à son passage par la gare, lorsqu’il allait se rendre à Coblentz. « Cette courtoisie du roi, qui ne s’était pas une seule fois départi de ses manières obligeantes envers l’ambassadeur français depuis sa venue a Ems, irritait fort Bismarck qui, dès la première audience, aurait voulu que son maître traitât de haut Benedetti et le renvoyât brusquement négocier avec la chancellerie prussienne. Chose délicate, puisque dès les premiers pourparlers, le ministie de Thile avait déclaré que le gouvernement prussien ignorait complètement cette affaire qui, d’ailleurs, ne le concernait pas. Dans ses Pensées et Souvenirs, le chancelier s’est plaint ainsi de la politique personnelle de son maître : « Sous la pression des menaces, le roi, pendant sa cure d’eaux, a, quatre jours de suite, reçu en audience l’ambassadeur français. Il a, sans 1 assistance d un ministre, exposé sa personne de souverain aux manœuvres insolentes de cet agent étranger. Par cette tendance à se charger personnellement et seul des affaires de l’Etat, le roi a été poussé dans une situation dont je ne puis pas prendre la responsabilité. A mon avis, Sa Majesté à Ems aurait dû repousser toute discussion avec un négociateur fran-
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çais n’ayant pas le même rang que lui, et l’adresser à son ministre des Affaires étrangères à Berlin. Le ministre aurait eu alors à s’enquérir de la décision du roi à Ems après un rapport oral; ou, si un traitement dilatoire de l’affaire avait paru utile, à lui exposer la situation par écrit. Mais il y avait chez le souverain, avec quelque correction qu’il respectât d’ordinaire les questions de compétence, un trop fort penchant à traiter personnellement les affaires importantes, sinon à en décider seul... Le roi, qui possédait à un degré si élevé le sentiment de sa haute dignité, ne s’était pas soustrait dès l’abord aux insistances de Benedetti. S’il ne l’avait pas fait, c est qu il subissait surtout l’influence que la reine exerçait sur lui de Coblentz, où elle se trouvait, dans le voisinage d’Ems. Il avait soixante-treize ans, était pacifique et peu disposé à mettre en jeu, dans une nouvelle lutte, les lauriers de 1866. Mais affranchi de l'influence féminine, le point d’honneur de l’héritier de Frédéric le Grand et de l’officier prussien restait toujours en lui la règle de conduite. C’est contre ce sentiment que luttait l’épouse avec ses craintes naturelles chez une femme, et son manque de sentiment national. La résistance que lui opposait le roi était affaiblie par ses sentiments de galanterie chevaleresque pour la femme, et par l’idée qu’il se faisait, comme souverain, d’une l’eine, et en particulier de celle qui était assise à ses côtés sur le trône. On m a raconté que la reine Augusta, tout éplorée, avait supplié le roi, avant son départ d’Ems pour Berlin de conjurer la guerre en souvenir d’Iéna et de Tilsit. Je tiens le récit peu croyable aux larmes près (1) . »
Or, dans le cours de son voyage de Varzin à Berlin, le eomte de Bismarck avait reçu la nouvelle du retrait de la candidature Hohenzollern. Cet arrangement inattendu l'avait consterné. Par dépêche, il avait envoyé aussitôt sa démis-
(1) Pensées et Souvenirs, t. Il, p. 102, 103.
sion. Le roi lui avait fait télégraphier de venir le rejoindre à Ems. Bismarck avait refusé, prétextant que sa présence était indispensable à Berlin. En réalité, il lui restait un espoir, c est que le duc de Gramont, ne comprenant pas toute l’importance du retrait de la candidature, exigerait davantage. Caché comme une araignée au fond de sa toile, il attendait que son maladroit adversaire lui fournît la proie tant désirée, et il en fut ainsi. On sait aujourd’hui comment Bismarck trouva le moyen de précipiter les hostilités en modifiant une nouvelle dépêche partie d’Ems dans l’après-midi du 13 juillet et comment il ne craignit pas d’en faire la cause inévitable de la guerre. Vingt-deux ans après, il s’en est vanté dans une interview ou plutôt dans une communication faite à la Neue Freie Presse le 20 novembre 1892. Je suis obligé de revenir sur ce fait si grave, car il importe d’établir une fois pour toutes sur quel texte le chancelier prussien a opéré. On a trop longtemps cru à l’intégralité de la dépêche transmise par Abeken au nom du roi le 13 juillet à 3 heures 50 et on n a pas fait assez nettement la distinction qu’elle comporte. Elle comprend en effet deux parties : une dictée par le roi à Abeken et 1 autre qui est un récit ou un commentaire d Abeken lui-même, revu plus tard par le chancelier de Capnvi. Comme je l’ai montré ailleurs (1), d’une dépêche de deux cent trente-deux mots, Bismarck a fait une dépêche de cent mots, en coupant la tête et la queue du texte primitif et en renversant le sens des phrases de façon à faire croire aux Allemands à une insolence de l’ambassadeur de France envers leur souverain, et aux Français à un congé brutal de cet ambassadeur infligé par le roi. Cette dépêche fut produite au Reichstag le 23 novembre 1892 par le général comte de Caprivi, successeur de Bismarck à la chancellerie fédérale.
(1) Bismarck, Collection des Hommes d'Êtat, p. 92. Alcan, 1900
LA DÉPÊCHE D’EMS
Dépêche transmise par Abeken au comte de Bismarck, d' Finis, Je 13 juillet à 3 h. 50 du soir.
TEXTE ALLEMAND
Seine Majestât (1er Kônig schreibt mir : « Graf Benedetti fingmich auf der Promenade ab, uni auf zulezt sehr zudringlic.be Art von mir zu verlangen, icb sollte ibn autorisiren, sofort zu telegraphiren, das icb fiir aile Zukunft micb verpflichte, niemals wieder meine Zustimmung zu geben, wenn die Hohenzollern auf dire Kandidatur zuruckkâmen. Icb wies ihn zuletzt etwas ernst züriick, da man à tout jamais (für immer) dergleicben Engagements nicbt nehmen dürfe nocli kôune.
Natürlicb sagte icb ilirn, das ich nocli nichts erhalten batte, und da er über Paris und Madrid frülier benachrichtigt sei als icb, er wolil einsàhe, das mein gouvernement wiederum ausser Spiel sei. »
Seine Majestât bat seitdem ein Scbreiben des Fürsten bekommen. Da Seine Majestât dem Grafen Benedetti gesagt,
TRADUCTION
Sa Majesté le roi m’écrit :
u Le comte Benedetti me saisit au passage à la promenade et finalement, d’une manière très importune, exigea de moi que je l’autorisasse immédiatement à télégraphier que je m’engagerais pour l’avenir à ne plus jamais donner mon consentement, si les Hohenzollern revenaient de nouveau sur leur candidature. Je lui objectai pour la dernière fois, sur un ton assez sérieux, que je ne pouvais ni ne devais prendre un tel engagement à tout jamais. Naturellement, je lui ai dit que je n’avais encore rien reçu et que lui, étant informé plus tôt que moi par Paris et Madrid, il voyait bien que mon gouvernement était de nouveau hors de cause. »
Sa Majesté a depuis ce temps reçu une lettre du prince. Alors Sa Majesté qui avait dit au comte Benedetti qu’Elle atten-
TEXTE ALLEMAND
(las er Nachricht von Fürsten crvv a rte, liât Allerhôchstderselbe, mit Rücksicht auf die obige Zumutung, auf des Grafen Eulenburg and meinen Vortrag, bescblossen, den Grafen Benedetti nicht mebr zu empfangen, sondern ihm nur durcb einen Adjudanten sagen zu lassen : das Seine Majestat jetzt von Fürsten die Bestâtigung der Nacbricht erhalten, die Benedetti ans Paris scbon geliabt, und dcm Bostscbafter nichts weiter zu sagen habe.
Seine Majestat stellt Eurer Excellenz anbeim, ob nicht die ncue Forderung Benedetti’s und ihre Zurückweisung sogleich sovvobl unseren Gefandten als in der Presse mitgetlieilt werden sollte.
Il faut relire avec attention
TRADUCTION
drait des nouvelles, a daigné décider, vu l’exigence ci-dessus mentionnée, sur un rapport du comte d’Eulembourg et de moi, de ne plus recevoir le comte Benedetti, mais seulement de lui faire dire par un aide de camp que Sa Majesté, ayant reçu du prince la confirmation de la nouvelle que Benedetti avait déjà reçue de Paris, Elle n’avait rien de plus à dire à l’ambassadeur.
Sa Majesté s’en remet à Votre Excellence pour décider si la nouvelle exigence de Benedetti et si le propre refus de Sa Majesté ne doivent pas être immédiatement communiqués à nos ambassadeurs comme à la presse.
le dernier paragraphe : « Sa Majesté s en remet à Votre Excellence pour décider si la nouvelle exigence de Benedetti et si le propre refus de Sa Majesté ne doivent pas être immédiatement communiqués à nos ambassadeurs et à la presse. « Cette décision qui paraissait laissée à son libre arbitre, Bismarck l’interpréta ainsi dans ses révélations à la Neue Freie Presse : « J 'étais autorisé à faire les ratures qui me paraissaient nécessaires. On m’avait laissé libre de publier la dépêche in extenso ou par extraits. Je n’ai pas
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regretté d’avoir fait des extraits. « Or, le paragraphe transcrit par Abeken ne donnait nullement cette autorisation. Il laissait seulement Bismarck libre de communiquer aux ambassades allemandes et aux journaux la nouvelle exigence de Benedetti et le refus du roi, mais sans parler d’extraits et surtout sans permettre de ratures. Il ne visait pas le refus de recevoir l’ambassadeur, mais seulement le refus d’accéder à la démarche de garanties. 11 aurait donc fallu publier la dépêche d’Ems telle quelle, et alors on aurait appris que Benedetti avait abordé le roi à la promenade pour lui demander de l’autoriser à télégraphier qu’il s’engageait à ne plus donner son approbation si les Hohenzollern posaient de nouveau leur candidature. On aurait appris, en même temps que le refus du roi, la déclaration par laquelle il considérait, par suite du désistement du prince, son gouvernement comme hors de cause. Ce passage de la dépêche, on le voit, n’avait rien de brutal ni de bien offensant. Abeken expliquait ensuite a Bismarck que le roi avait dit à Benedetti qu’il attendait une lettre du prince Léopold; que cette lettre était arrivée dans l’intervalle et qu’après les avoir entendus, lui Abeken et le comte Eulenbourg, le roi avait résolu de ne plus recevoir Benedetti à cause de ses exigences. Il faisait cependant informer l’ambassadeur par sou aide de camp « qu’il avait eu par le prince de Holieuzollern confirmation de la nouvelle reçue de Paris par Benedetti et que Sa Majesté n’avait rien de plus à lui dire » .
Il est permis de croire et il est même certain que c’est Abeken et Eulenbourg qui ont ajouté un commentaire à la dépêche du roi (1), laquelle commence par ces mots : « Benedetti m a saisi au passage tà la promenade » et finit ainsi « que mon gouvernement était de nouveau hors de cause » . Seulement, leui commentaire était inexact. En eftet, la dépêche ayant été envoyée à 3 heures 30, deux faits se produisirent depuis l’entretien
(1) Bismarck l’a appelée lui-meme «
la rédaction d’ Abeken » .