‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 35 sur 39 · NOBLES CŒURS · texte numérisé non relu

NOBLES CŒURS

Des myriâdes d’étoiles scintillaient au firmament et semaient sur la .. neige glacée des points lumineux et brillants comme des diamants. Tout cela m’éblouissait et me fascinait. Mon état d’épuisement aidant, je fus bientôt pris de vertige. Il me sembla que les étoiles descendaient, descendaient encore, tournoyaient autour de moi, se rapprochant de plus en plus, m'’attirant, me forçant pour ainsi dire à tourner avec elles. Bientôt, je ne vis plus qu’un grand cercle de feu qui tournait, tournait, se rétrécissant sans cesse.

j': Je tombai, la face dans la neige, après avoir heurté du front l’arbre con- : trelequelje m'étais appuyé. Cette chute me sauva, car malheur à ceux qui se laissent aller au sommeil dans de pareilles circonstances !

Malgré mon état extrême de faiblesse, je me remis en route, avançant

. péniblement, mais avançant tout de même, soutenu par l’idée que j’appro-

chais du but.

Tout-à-coup j’arrivai à un grand espace vide. La nappe blanche qui s’étendait à droité et à gauche, était unie comme uneglace. Devant moi, à une cinquantaine de pas, je vis la masse sombre des sapins, la continuation de la forêt. Cet espace sans afbres, c'était sans doute la rivière gelée et couverte de neige !

En appuyant à droite, jé devais nécessairement arriver à un pont, à celui que traversait la grand’route.

Mais serait-ce bien le parti le plus sage ?

Ce pont était sans nul doute gardé par les cosaques et, si pee de la liberté, c’eût été pénible de me voir de noùüveau arrêter.

Si ls glace était assez forte pour me porter !…,Essayons toujours... Je descends lentement la berge, et, posant avec mille précautions un pied, puis l’autre, j’avance, les bras étendus, comme si je m’aventurais sur une corde raide. La glace paraît très-forte et je n’entends pas ce craquement sinistre annonçant qu’un gouffre va s’ouvrir. Alors je me mets à courir et j’atteins bientôt l’autre rive, joyeux, la tête en feu, me croyant sauvé parce

que je foule le sol de la Pologne.

Puis, de nouveau mon imagination se met à travailleret je me demande que] serait mon sort si, contrairement à mon attente, on me refusait be pitalité.

Au commencement de la guerre,les Polonais ne voyaient en nous que des libérateurs. Mais aujourd’hui que nous sommes battus, humiliés, la pauvre Pologne n’est-elle pas de nouveau opprimée par la Russie, ne vais-je

pas trouver encore sur mon chemin ces cosaques exécrés, toujours heureux quand ils peuvent maltraiter un soldat français ?

Pourquoi m’arrêter à ces tristes pensées ? N’ai-je pas échappé à d’innombrables dangers? Maintenant que le plus difficile est fait, n’aurais-je pas doublement tort de me laisser aller au découragement? Puis, ma mère à promis d’aller en pèlerinage à Hal si j’ai le FRERE de revenir sain et

+ sauf, et je veux y aller avec elle!

ù Ces réflexions me donnèrent du cœur et je continuai à marcher, toujours droit devant moi, espérant bien que tôt ou tard je finirais par découvrir une habitation, chaumière ou château. En effet, après deux ou trois heures

de marche, au moment où la clarté grise d’un triste jour d'hiver succédait

aux ténèbres, je vis, à une petite distance, au milieu d’une immense clai- ,: : rière, pus belle maison de Prng ur rie d’un fossé très y et d’un

104 VIE DE NAPOLÉON Ier

. |. tation dans le voisinage. Je gravis un perron de plusieurs marches et, tout ému, je frappai à la porte. Mon sort allait se décider. Je sentais qu’il ne me

restait plus de forces pour de nouvelles épreuves.

Deux longues minutes se passèrent. Alors j’entendis le bruit d’une fenétre qu’on ouvrait avec précaution, et je vis un homme jeune encore qui me demanda ce que je voulais. Les mains jointes et d’une voix suppliante, heureux d’avoir entendu quelques mots de français, je répondis :

— Pour l’äamour de Dieu, mon bon monsienr, ayez pitié de moi! Je

tombe de faim, de froid et de fatigue...

— Vous êtes Français! reprit la voix ; il nous est défendu sous peine des

châtiments les plus sévères d’accueillir un soldat étranger.

J'étais trop agité pour ajouter un mot de plus, et je restais là, les mains jointes, comme un condamné qui attend le coup de grâce. Mon interlocuteur se retira, mais sans fermer la fenêtre. Ceci me donna un peu d’espoir. Alors apparut, comme une vision céleste, une dame d’une grande beauté qui, me voyant si misérable, ne put retenir un cri de compassion.

— Pauvre soldat, dit-elle, non certes nous ne vous renverrons pas!

Et elle disparut à son tour.

Au même instant la porte s’ouvrit; c'était le jeune seigneur lui-même qui venait au-devant de moi. Je voulus parler, mais les paroles expiraient sur mes lèvres glacées. Mon émotion et mon trouble étaient extrèmes et je dus m’appuyer au mur pour ne pas tomber.

— Du courage ! me dit le généreux Polonais, prenez mon bras, ne craignez rien, quelques pas encore et vous serez dans une place bien chaude où vous pourrez ous reposer.

La jeune dame accourut à son tour, m’adressant des paroles de consolation et aidant son mari à me soutenir. Je n’en pouvais croire ni mes yeux

ni mes oreilles. Comment, après tant de souffrances, de misères et d’humi-

liations, j’étais fraternellement accueilli dans un manoir seigneurial et j'appuyais mon bras sur le bras d’une châtelaine !

Avant de venir rejoindre son mari, la noble dame avait prévenu domestiques et servantes qui couraient, s’empressaient, préparant tout ce qu’il fallait pour me secourir. Bientôt un grand feu flamba sous la large cheminée et j’entendis le bourdonnement joyeux de l’eau qui chauffait dans une immense bouilloire. Mais, ce qui me réconfortait le plus, c’étaient les paroles affectueuses qu’on m’adressait.

— Comme vous avez dû souffrir! disait la dame, pendant que sur son ordre un domestique me débarrassait des lambeaux de drap sous lesquels saignaient mes pauvres pieds gelés.

— Quand vous aurez pris un peu de nourriture, vous irez vous reposer dans un lit bien chaud, ajoutait le châtelain.

La charitable dame voulut elle-même panser mes plaies. Ce fut encore. elle qui m’offrit un bol de bouillon dont l’effet fut merveilleux. Je me sen- |

tais revivre, j’oubliais mes peines et mes angoisses. Un domestique entra et dit que les ordres de M. le comte étaient exécutés.

On me conduisit dans une chambre à coucher où un feu de blocs de

chêne répandait une douce châleur. Sur le lit, je trouvai du linge et des

vêtements. Quel luxe pour moi, pauvre fugitif! Et quel bon lit! Quand je

- sentis sur mes membres endoloris la douce châleur d’un bon gilet de flanelle

et Fans fine pepe de toile, fraîche et blanche, ayant cette odeur : di

; Meta Fo MIT

Page 1