‹ La guerre des paysansChapitre 45 sur 46 · TRAHISON DE GOETZ, BATAILLE DE KOENIGSHOFEN · texte numérisé non relu

TRAHISON DE GOETZ, BATAILLE DE KOENIGSHOFEN

Siège de Liebfrauenberg. — Trois assauts repoussés. — Levée du siège. — Derniers efforts de Wendel Hipler. — Florian Geyer reparait. — Opinion infâme de Melanchton sur le peuple. — Le comte palatin de Bade parjure à son serment et aux traités signés.

— Il fond sur les paysans pacifiques avec un corps d'armée. — Sa jonction avec le sénéchal. — Marche sur Wurzbourg. — Le fort de Neckarsulem occupé par les terroristes de Weinsberg. — Négociât ions secrètes entre Goetz et Dietrich SpaeU — Parjure et fuite de Goetz. — - Défense désespérée du fort. — Pour la troisième et dernière fois les paysans ne savent pas profiter du hasard. — Capitulation de Neckarsulum. — Scène étrange entre un père sur Téchafaud et son fils parmi les spectateurs. — Passage de la Tauber.

— Terreur générale. — Débandade. — Chasse aux sangliers. — Fuite de Minier et de Metzler.

Dans la Souabe, en Alsace, en Thuringe et en Saxe, les bannières des paysans étaient tombées ; il ne restait que la horde centrale campée près de Wurzbourg et celle de l'AUgau,

Vis-à-vis de Wurzbourg était le fort Frauenberg , espèce de citadelle qui menaçait perpétuellement la liberté

de la ville. C'était le seul château resté debout en Franconie ; les autres avaient été pris ou incendiés par la horde de Florian. Il eût mieux valu laisser là la citadelle de Frauenberg, marcher sur Nuremberg , et réunir autour de cette ville toutes les forces armées des campagnes ; mais la ville de Wurzbourg insista pour la destruction du château de Frauenberg. Durant le siège, les malheurs des paysans de la Souabe abattirent le courage de leurs frères en Franconie, et Goetz eut le temps d'exécuter sa trahison , qu'il rêva dès le premier moment de son entrée en fonctions comme chef.

C'était le 15 mai, jour néfaste de la bataille de Frankenhausen, où Munzer périt avec ses paysans. L'arc-enciel en plein midi que Munzer avait pris pour un bon augure avait été également vu par la horde centrale et interprété en sa faveur. 11 fut résolu de tenter un assaut sur le fort. L'attaque eut lieu à neuf heures du soir, par la horde de Florian ; elle fut repoussée avec vigueur. Une seconde attaque eut lieu le lendemain , mais également sans succès. Les paysans y perdirent quatre cents de leurs meilleurs combattants. Une troisième attaque devait avoir lieu le jour même , lorsque la nouvelle arriva au camp de la défaite des paysans , en Souabe et à Weinsberg. Goetz, qui, tout d'abord , s'était opposé au siège, déclara qu'il était temps de quitter Wurzbourg et d'avancer vers la Souabe. Il était trop tard. Après la bataille de Boeblingen, la ville de Heilbronn,

au lieu de se rappeler les serments prêtés par elle à la confédération évangélique, s'empressa d'envoyer une députation au duc Georg, pour l'inviter à venir occuper la ville. Wendel Hipler, qui se trouvait dans cette ville, à peine instruit des malheurs de ses frères, la quitta précipitamment et se rendit dans le camp de la horde centrale. Le brave chancelier déploya une activité étonnante; partout où il passa, il encouragea ses amis à rester fidèles à la bonne cause et à risquer tout plutôt que de se rendre. Dans ce moment suprême , Florian Geyer reparut aussi pour partager le danger et mourir à la tête de ses braves; le tocsin retentit de nouveau dans tous les villages de la Franconie, et la horde centrale fournit encore un corps d'élite de huit mille hommes.

Aux joursdu danger, lorsqueles paysans étaient partout victorieux, le comte palatin Louis avait fait de grandes concessions à ses paysans. La paix avait été scellée par un grand repas auquel nobles et paysans prirent part et se traitèrent mutuellement sur le même pied d'égalité. Les paysans de Bade avaient religieusement observé les traités signés , à ce point qu'ils repoussèrent une horde amie qui en voulait à leurs seigneurs ; mais , depuis les victoires remportées par le sénéchal sur les paysans , le comte, excité par les évêques réfugiés de Wurzbourget de Spire, avait fait de nouveaux préparatifs de guerre. Pour soulager sa conscience , il consulta Melanchton

sur les douze articles. Voici la réponse de ce calomniateur de Thomas Munzer; elle est curieuse à plus d'un titre :

« Il serait à désirer qu'un peuple si sauvage et si mal élevé que le peuple allemand eût encore moins de libertés. Tout ce que l'autorité fait est bien fait. Si l'autorité confisque des biens communaux et monopolise des forêts, personne ne doit y trouver à redire ; si elle ôte la dîme aux églises pour la donner à qui bon lui semble, les Allemands doivent se taire, comme les Juifs auxquels les Romains ont pris les vases sacrés du temple. L'autorité a le droit d'infliger des punitions selon le besoin du pays, car Dieu l'a établie pour obvier au mal et pour le punir. Les paysans n'ont , en aucune manière, le droit de prescrire des lois à l'autorité ; c'est un crime de leur part de ne pas vouloir rester serfs et de refuser la dîme. Les Allemands sont un peuple si licencieux et si sanguinaire qu'il mériterait bien encore des châtiments plus sévères. Aussi Dieu nomme-t-il le régime temporel un glaive; qu'il agisse, qu'il tranche donc, comme un glaive qu'il est ! »

Il est hors de doute que toutes ces extravagances despotiques ont été écrites par Melanchton dans un moment de folie réactionnaire, et que, revenu à la raison , il a condamné lui-même ces horribles maximes , dignes de Tibère et de Caligula; mais cette lettre n'est pas

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moins un témoignage éclatant du rôle odieux que le parti de Luther a joué dans ce terrible drame.

Soulagé par les encouragements sanguinaires de Melanchton , le comte palatin se mit en relations avec le duc Georg, et profita de la première occasion pour rompre les traités signés et pour fondre sur les paysans. Le 23 mai, il quitta Heidelberg avec un corps d'armée fort de quatre mille cinq cents fantassins et de mille huit cents cavaliers. Il tomba d'abord sur Malsch, bourg considérable, berceau de la révolte; les paysans, qui ne s'attendaient nullement à une attaque , se défendirent vaillamment ; mais , comme à Lupfstein, le comte fit mettre le feu aux quatre coins du village , et le réduisit en cendres avec tous ceux qui s'y trouvaient. Le 27 mai, la ville de Bruchsal se rendit à discrétion ; la ville d'Eppingen fut également prise ; les chefs des paysans furent décapités , et les paysans du Brurain forcés de payer 40,000 florins de rançon. Le 28 mai, le comte palatin opéra sa jonction avec le duc Georg. L'armée de la confédération souabe formait un corps de treize mille hommes, dont mille arquebusiers à longs canons , commandés par l'évôque de Trêve , et une nombreuse artillerie. Cette heureuse journée fut fêtée par une orgie monstre. A Wurzbourg 1 tel fut le mot d'ordre de l'armée des confédérés. D'avance , ils comptaient sur une victoire éclatante.

Grâce à l'inaction de la horde centrale, près de Wurz-

bourg, les hordes de Wurtemberg étaient anéanties , Weinsberg était brûlée et Heilbronn repris par les confédérés.

11 ne restait plus aux paysans qu'à battre en retraite. Wendel Hipler envoya des messagers au duc Ulric, à la horde de Hegau, et les engagea à s'avancer pour tomber sur les derrières du duc Georg , afin de le mettre entre deux feux. Un envoyé se rendit en Alsace pour presser les paysans alsaciens de passer le Rhin. Afin de gagner du temps, des négociations de paix furent entamées avec le sénéchal -, mais celui-ci connaissant leur situation car il en était instruit par Goetz lui-même) ne répondit même pas et avança toujours. La horde centrale jeta alors les paysans les plus compromis de Weinsberg, et partant les plus désespérés , dans le petit fort de Neckarsulm avec tout le matériel de guerre trop lourd pour être transporté, et recula jusqu'à Œringen. Là, la cohorte devait rejoindre la horde d'Odenwald, forte encore de 5,000 hommes ; mais Goetz de Berlichingen, par un détour qu'il fit prendre à la cohorte en passant par Loenvenstein, non-seulement manqua totalement la horde franconienne, mais les paysans d'Odenwald gagnaient Neckarsulm pendant que lui et sa cohorte arrivaient à QEringen; puis, à peine arrivé, il disparut du camp.

Depuis longtemps Goetz était entré en négociations secrètes avec Dietrich Spaet, conseiller de la confédé-

ration évangélique à Ulm. Au moment du danger, le héros de Berlichingen profita du désordre et du découragement des paysans pour s'enfuir comme un voleur. Dans ses mémoires Goetz s'excuse bien, en disant, qu'il n'avait acceplé les fonctions de chef que pour un mois, et que ce jour-là le terme était expiré. Mais le héros dialecticien, oublie qu'il avait prêté serment comme membre de la confédération évangélique, et que, comme tel, même en déposant son titre de chef, son dévoir l'appelait dans les rang des paysans comme simple soldat.

Le lendemain de sa fuite, il envoya à la horde une lettre dans laquelle il l'invitait à se rendre à discrétion, en promettant que tous , excepté ceux de Weinsberg, seraient reçus à merci.

Cette lettre acheva de mettre le trouble dans la horde découragée. Ce fut un sauve qui peut général. Au bout d'une heure, il ne restait plus que deux mille combattants à Hipler et à Metzler qui avaient pris le commandement de la cohorte.

Le duc , instruit par Goetz , son protégé , d& la dissolution de la horde , avança vers Neckarsulm pour prendre la ville d'assaut : mais dans cette ville étaient les Weinsbergeois qui se défendirent avec désespoir. Durant cinq heures le duc commanda la charge , et toujours les assaillants furent repoussés avec perte. Enfin, à la nuit tombante , le duc résolut de bloquer la ville et de remettre le combat au lendemain.

Les assiégés s'étaient défendus avec d'autant plus de courage qu'ils comptaient sur le concours de leurs frères, qui à tout moment devaient arriver pour attaquer le duc par derrière , et c'eût été facile ? car , durant la nuit , l'armée du duc , ivre de sang et de vin , s'était campée sur les bords du Neckar , vers Heilbronn , à la barbe de 5,000 franconiens qui avaient manqué la horde centrale à OEhringen. Mais là, comme partout, les fautes du duc même le sauvèrent. Les paysans voyant les feux de bivouacs de l'ennemi sur une ligne très-étendue, le crurent plus nombreux que jamais , et au lieu de hasarder une attaque, ils se retirèrent vers OEhringen.

Trois fois la fortune leur avait livré l'armée du duc, trois fois ils la laissèrent échapper.

Le lendemain, les bourgeois de Neckarsuîm, se voyant abandonnés et cernés de tous côtés, ouvrirent les portes de la ville au duc Georg, et lui livrèrent les chefs principaux des paysans, dont soixante furent décapités. Tous les villages d'alentour furent pillés ou réduits en cendres.

Les paysans se retirèrent vers Krautheim. Le duc les fit poursuivre par la cavalerie et marcha lui-même sur OEhringen. Cette ville fut sauvée de l'incendie par l'intercession du duc Albrecht de Hohenlohe. Elle paya 2,000 florins de rançon et démolit les maisons des principaux conjurés. C'est à OEhringen qu'un garçon de six ans, assistant aux exécutions politiques , et voyant su-

bitement son père apparaître sur l'échafaud, s'écria : Mon père, que fais-tu donc là haut? — Mon fils, répondit le père, je vais en enfer maudire le ciel et prier pour toi. — Les gardes furent obligés d'enlever cet enfant t qui seul , parmi une troupe de femmes en pleurs , s'opposa à ces horribles exécutions.

Wendel Hipler et Metzler , de crainte d'être coupés par un détachement du duc, s'avancèrent vers Kœnigs- < hofen , aux bords de la Tauber. Mais à peine arrivés dans la plaine , ils aperçurent les escadrons de Frowen de Hutten qui venaient à eux du côté du Schupfergrund. Les paysans alors , sans débrider , se dirigèrent avec toute la Wagenbourg et 33 pièces de guerre sur une éminence au-delà de Kœnigshofen, un peu à gauche vers Bischofsheim. Le plan des paysans, par ce mouvement, était d'empêcher les confédérés de passer la Tauber ; mais, malgré leurs 33 pièces, ils ne purent s'opposer à ce passage; car le fleuve étant trop près de la montagne dénudée, sur laquelle se trouvait l'artillerie des paysans, les coups mal dirigés passaient par-dessus la tête de l'ennemi. Les paysans, du reste, étaient découragés, démoralisés , et dès le commencement de la bataille, la moitié de leurs combattants avaient pris la fuite. La terreur devint générale lorsque rennemi , qui avait cerné la montage , attaqua de tous les côtés. Deux mille des plus courageux se sauvèrent dans la forêt voisine pour tenter une dernière résistance. Dans la forêt, du moins,

ils n'avaient rien à craindre f ni de la cavalerie ni de l'artillerie. Les paysans se cachèrent par petites troupes dans les fourrés , sous les ronces et jusque sur les arbres. Plus de cinq cents étaient grimpés sur les arbres pour tirer de là sur les lansquenets. Le duc, après avoir fait cerner la forêt, ordonna à ses arquebusiers d'y entrer et de faire une battue générale. Ce fut un singulier spectacle, une véritable chasse aux sangliers. « Les paysans, ditl'évêquede Trêves, se défendirent comme des sangliers sauvages frappés par une balle. » Ils tiraient du haut des arbres, de dessous les ronces, de derrière les fourrés. On ne pouvait avancer qu'après avoir tué et massacré tous ceux qui se trouvaient à vingt pas alentour. L'ennemi perdait autant de monde que les paysans. Enfin, vers le soir, six cents paysans , poussés au désespoir, formant dans une éclaircie un carré imprenable , jurèrent de mourir jusqu'au dernier , plutôt que de se rendre à discrétion. Après un combat de deux heures, Guillaume de Furstenberg, le chef des lansquenets, voyant cette noble conduite , leur assura la vie sauve. Ils étaient encore trois cents. Ils se rendirent , et telle fut l'admiration de toute l'armée pour ces braves, que les lansquenets, tout barbares et sauvages qu'ils étaient, les traitèrent avec les plus grands égards. Ils furent cependant condamnés à payer une rançon.

Cette bataille, à part lâchasse aux sangliers, fut moins sanglante que les précédentes. On compte en tout

4,000 morts de part et d'autre, mais elle fut déshonorée par la conduite cruelle du sénéchal. Plusieurs paysans, dans l'espoir de s'évader pendant la nuit , avaient fait les morts et étaient restés couchés sur le champ de bataille; le sénéchal, ayant appris cela, fit faire une battue générale ; cinq cents paysans, soit blessés , soit sains et saufs, furent trouvés parmi les morts. Au lieu d'en avoir pitié, le sénéchal les fit massacrer la nui t même ; pas un seul ne fut sauvé. Plusieurs chefs furent décapités. Cependant Hipler et Metzler eurent le bonheur de s'échapper. On ne trouva du premier que le manteau. Tous les villages qui avaient pris part à l'insurrection furent brûlés et pillés ; les exécutions furent si générales , que les princes les appelaient: des jeux de quilles.

mort héroïque oe florian geyer et de la horde noire.

Florian, F Achille de la guerre des paysans. — Mot d'ordre de sa horde. — Méprise et devoir. — Bataille de Sulzdorf. — Retraite de Florian dans le château d'Ingolstadt. — Lansquenets de la horde de Florian. — Défense héroïque. — Nouvelle retraite de Florian avec deux cents braves. — Ses adieux à la lueur des flambeaux. — Il lui reste sept héros. — Il rejoint la horde de Gaildorf. — Fête de Pentecôte. — 11 organise une nouvelle bande. — Il ne perd ni courage ni espoir. — Mort sublime. — Il est atteint par son propre beau-frère Guillaume de Grumbach. — Hutten et Florian.

Il me faudrait la plume d'Homère pour décrire dignement la mort héroïque de Florian, l'Achille de la Guerre des Paysans. Chevalier sans peur ni reproche, aussi vaillant dans le combat que sage dans le conseil, il bouda les paysans depuis la nomination de Goetz , aussi longtemps que ceux-ci furent victorieux ou eurent chance de victoire ; mais voyant les malheurs de ses frères , Florian, oubliant tous les torts qu'on avait eus envers lui, accourut se mettre de nouveau à la tête de sa horde

noire pour tenter un dernier effort , pour vaincre ou mourir. Tout n'était pas encore perdu. A côté de la horde d'Odenwald, battue à Kœnigshofen , dont Florian n'avait pas de nouvelles, le chef Grégor, dans la Haute- Franconie, tenait en échec le margrave Casimir. Quelques messagers annoncèrent bien à Florian la perte de ses camarades à Kœnigshofen et à Nekarsulm ; mais le vaillant héros, ne connaissant que son devoir qui l'appelait au secours de Wendel Hipler , n'ajouta aucune foi à cette nouvelle désastreuse et se dirigea courageusement» en quittant Wurzbourg, vers la plaine de Sulzdorf. Le mot d'ordre de sa horde aguerrie était: point de quartier. Ils avaient juré en effet, non-seulement de n'en point donner, mais encore de n'en point recevoir. Florian croyant la horde d'Odenwald entre lui et l'ennemi, et ne comptant nullement se trouver en face de ce dernier, avait quitté le château d'Ingolstadt pour se camper dans la plaine même, à une demi-lieue de la forêt de Guttenberg.

Le duc Georg, après avoir fait lui-même la reconnaissance du terrain , jeta à l'instant sa meilleure cavalerie entre la forêt et le camp de Florian. Celui-ci , voyant devant lui un ennemi puissant et nombreux , et reconnaissant l'impossibilité de se retirer dans la forêt , se barricada derrière les chariots , et engagea la bataille. Mais cerné de tous les côtés, il lui étaitimpossible de tenir tête en rase campagne à toute une armée; et, tandis que les paysans de Francunie > fuyant en tout sens , tom-

baient sous les coups des confédérés, Florian, avec 600 de sa brave horde et une cinquantaine de lansquenets, se fraya un passage et atteignit le village et le château d'IngolstadL

Florian était le seul chef des paysans qui eût embauché des lansquenets. Les paysans qui, au commencement de la guerre, avaient refusé de les accueillir, reconnurent, mais trop tard, l'immense avantage qu'ils auraient pu tirer de cette troupe mercenaire, qui, malheureuse et prolétaire elle-même, aurait certainement préféré marcher avec les paysans contre les nobles, que de batailler avec ces derniers contre les paysans. Cela est si vrai, que deux jours avant l'engagement dans la plaine de Sulzdorf, les lansquenets du duc, sachant que Florian n'était pas loin, firent une émeute, refusèrent de marcher et tuèrent trois hommes qui se séparaient d'eux pour prendre le parti du duc. En vain celui-ci leur rappela-t-il leurs serments : — Que nous importe nos serments, répondirent-ils, il nous faut de l'argent, faute de quoi nous ne marcherons pas. Le duc s'exécuta de son mieux ; il aurait bien voulu les châtier, mais craignant que, dès le premier engagement, ils ne tombassent eux-mêmes sur ses autres troupes, comme cela était arrivé au duc Léopold d'Autriche, force lui fut de céder et de garder sa rancune jusque après la pacification complète.

Pendant que Florian se jetait dans le château, deux

cents de ses braves envahirent l'église et le cimetière pour empêcher l'ennemi de poursuivre leur chef. De tous les coins de l'église, du haut de la tour crénelée, des fenêtres et jusque de la dernière flèche, les paysans lancèrent tour-à-tour des pierres et des balles sur les assaillants. Ceux-ci, voyant qu'ils n'en viendraient pas à bout, jetèrent des torches allumées dans l'église. En peu de temps l'édifice fut en flammes , mais au lieu de se rendre, les deux cents héros tirèrent encore sur l'ennemi du milieu de l'incendie. Pas un d'eux ne demanda grâce, tous périrent dans l'église, mais l'ennemi perdit pour le moins autant de monde.

Le château, quoiqu'en ruines, était encore entouré d'un mur assez haut et d'un fossé large et profond. Florian s'y fortifia de son mieux et accueillit l'ennemi avec force coups d'arquebuse. Il n'y eut que trois lâches qui, cherchant à se sauver, furent percés par les lances des gens du comte palatin. Le comte fit braquer toute sa grosse artillerie sur cette ruinç, et au bout d'un quart d'heure, il y avait une large brèche dans le premier mur. A l'instant, le comte donna ordre de prendre le château d'assaut Gela lui paraissait si facile, que tous les cavaliers, nobles et roturiers, mirent pied à terre pour entrer dans la ruine. Crottés jusqu'à l'échiné, car le fossé était rempli d'une boue gluante et argileuse , les assaillants montèrent sur la brèche, mais là se trouvaient des hommes qui avaient résolu de vendre <her leur vie.

Après avoir reçu les assaillants par une vigoureuse décharge, les assiégés, au lieu de tirer, lancèrent sur eux des pierres, sautèrent des murs et les chassèrent à coups de crosses dans le fossé marécageux. Plus de deux cents des assiégeants restèrent sur la place. Le comte palatin, tout furieux, dirigea de nouveau ses nombreux canons sur le premier mur d'enceinte. Plusieurs nouvelles brèches plus larges y furent pratiquées ; un second assaut fut commandé, et le premier mur fut franchi sans aucune résistance de la part des assiégés.

Ce silence n'était pas de bon augure pour les assaillants. Aussi, à peine le premier mur franchi, ils virent avec effroi qu'il y en avait un second qu'il fallait démolir pour arriver jusqu'à l'intérieur de la ruine. Une seule porte était pratiquée dans ce second mur ; au-dessus de cette porte se trouvait une croisée ; mais sous la porte même se tenaient! les restes héroïques de la bande noire qui en défendaient vigoureusement le passage : de la croisée il pleuvait des balles, des pierres, des tuiles et des poutres. Il y avait là cinq mille hommes contre trois cents, et ce furent les cinq mille qui reculèrent. On s'avisa alors de transporter les canons dans les brèches du premier mur pour les braquer sur le second. Une ouverture s'y déclare, l'ennemi avance et force les braves Noirs jusque dans leurs derniers retranchements. Confédérés et Noirs jettent leurs fusils ; les derniers, du reste, n'avaient plus de poudre, et il s'engage autant de

combats singuliers qu'il y a de combattants. Sur ces entrefaites, la nuit étant survenue, nuit de nuages et d'orages, Florian, voyant l'impossibilité de se maintenir, quitte la ruine et se fraie de nouveau un passage avec deux cents de ses braves vers le petit bois du château. Poursuivi par le comte palatin, qui cependant n'a pas le courage d'entrer dans le bois, Florian, loin de se tenir sur la défensive, fait des sorties et tue tout ce qui tombe sous sa maib. Enfin, voyant venir le jour, et jugeant bien qu'il n'y avait plus de salut , il tint un conseil à la lueur d'une torche de résine. La plupart de ses camarades étaient blessés ou hors de combat. Ils désirèrent la mort. Sept seulement résolurent d'accompagner Florian jusqu'au dernier moment. Il fit ses adieux à ses camarades, — adieux silencieux, mais déchirants, — et parvint avec ses sept fidèles, à gagner le large. Son but était d'atteindre la horde de Gaildorf , qui était encore debout, et de recommencer la guerre.

A la pointe du jour, les confédérés pénétrèrent dans le bois et massacrèrent tous ceux qui n'avaient pu ni voulu suivre Florian. Ils se laissèrent tuer sans aucune résistance. C'était le jour de la fête de Pentecôte.

Après la bataille de Bœblingen , cette journée fut la plus terrible pour l'armée des confédérés. Elle y perdit deux fois plus de monde que les paysans. Les chevaux étaient si fatigués, qu'ils moururent par douzaines, et

que le duc fut forcé de lever le camp à cause des miasmes qui l'empestaient.

Tous les villages des environs furent brûlés et détruits. Tous ceux qui s'y trouvaient périrent par les flammes ou par les lances de l'ennemi. On ne fit point de quartier. Le consternation était partout

Florian seul ne perdit point courage. Aussi longtemps qu'il conservait sa tête et son bras, il ne désespérait pas de l'avenir de son pays. Au bout de trois jours, suivi de ses sept héros, il gagna Thann, où naguère avait campé la horde de Gaildorf.

Mais les nouvelles de la défaite de Kœnigshofen et d'Ingolstadt avaient paralysé tous les mouvements des paysans de cette contrée. La horde s'était complètement dissoute, la plupart des paysans de Hall avaient de nouveau fait leur soumission, d'autres avaient pris la fuite... N'importe! tout cela n'ébranla pas encore le courage de Florian. De nouveau il organisa une horde, retint les paysans armés qui n'avaient pas encore renouvelé leur soumission, et résolut de parcourir et de soulever les contrées de Ries, de Rotenbourg et de Barngrund ; mais son heure avait sonné. Le 9 juin, Florian Geyer, à la tête d'une petite troupe de paysans, fut atteint par ses persécuteurs sur le Speltich, espèce de colline boisée entre les châteaux de Belberg et de Lemberg. C'était son propre beau-frère, Guillaume de Grumbach, qui l'assaillit avec un détachement de troupes ré-

glées. Fîorian tomba avec tous ses amis, et en tombant il se couvrit le visage.

Comme Hutten, Florian, sorti des premiers rangs des nobles, ne rêva que l'affranchissement et l'unité de son pays. Son cœur ne battait que pour le bonheur du peuple. Héros sans tache, profondément pénétré des vérités évangliques, il était le premier et le dernier au com- . bat et ne perdit un instant ni courage ni espoir. Il eut le bonheur de mourir sur le champ de bataille, pour une grande idée qui remplissait et occupait toute sa vie ; idée impérissable, invincible, qui trente fois vaincue, se relève plus glorieuse, plus vivante que jamais. — Quand un jour tous les peuples seront libres et heureux, quand un jour, l'esprit de l'Évangile planera sur l'humanité et la remplira de joies et de libertés, on élèvera des statues à Hutten et à Florian, ces frères jumeaux du Saint- Esprit, ces grands héros de la liberté humaine.

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