‹ La guerreChapitre 2 sur 178 · TA BLE A U I. SCENE IL · texte numérisé non relu

TA BLE A U I. SCENE IL

Zam. Quoi ?

JoNAS. Deux cent cinquante habits russes, cent paires de souliers, des pantalons, des e'paulettes, des pompons.

Zam. De l'hôpital Saint-Laurent?

JoNAS. Non, tout arrive de Novj, c'est marque' à la 5 baïonnette.

Zam. Et le prix ?

JoNAS. Deux cent vingt ducats en bloc.

Zam. Écoutez, Jonas, apportez-moi cela dans mon magasin... Je ne peux rien dire avant d'avoir vu la marchan- 10 dise.

Jonas. Quand ?

Zam. Quand l'arrière-garde de Souworow aura quitté Alexandrie. Je connais l'intendance russe, elle reprend volontiers ce qu'elle a vendu, pour le vendre une seconde fois. 15

\Grand tumulte aie fond ; quelques officiers russes passent au galopa

Voix nombreuses. Vivent les Russes ! Vivent les sauveurs de l'Italie !... \Acdamations.\

Zam. Quels braillards ! 20

Jonas. Bah ! laissez-les faire ; ils criaient aussi fort au passage de Bonaparte... Si les Français reviennent...

Eespion Ogiski, déguisé en crieur public, traversant la place, un paquet de brochures sous le bras. Histoire d'Alexandre-Basilowitche Souworow, vainqueur de Kinburn, de 25 Foxhani, du Rymnik, d'Ismaïl, de Praga. Histoire de Souworow, fameux généralissime du tzar Paul. Histoire du vainqueur de Cassano, de la Trebia, de Novi. Histoire de Souworow l'invincible !

\Ll disparaît à gauche, en recommençant : — LListoire, cfc.'\ 30

Plusieurs voix, dans la rue à gauche. Par ici ! hé ! par ici !

\^En ce moment Zampieri aperçoit des enfants, qui grimpent aux piliers de son échoppe.'\

LES PRÉCÉDENTS, puis un DOMESTIQUE.

Zam., criant. Descendrez-vous, canailles 1 Descendrezis ! \Les enfants se laissent glisser et se sauvent.^

JoNAS. Quelle race !

Le domestique, arrivant tout essouffle. Le signor Zampieri ?

Zam., 07 rivant derrière. Me voilà.

5 Le DOMES. Signor Zampieri, la signora Isabclla vous demande de lui faire la grâce...

Zam., encore fâché. Je sais... je sais... la signora veut voir passer le feld-maréchal Souworow, avec son petit casque et son grand sabre... Il lui faudrait une fenêtre sur la lo place... Toutes mes fenêtres sont loue'es. Le DO.MES. Pour la signora...

Zam. Pour la signora Isabella, j'entends bien. Toutes mes fenêtres sont louées, il fallait venir hier.

Le DOMES., d ini accent pathétique. Ah ! signor Zampieri, 15 vous êtes cruel.

Zam., avec emportement. iHé! je ne piiis pas trouver de fenêtres dans ma maison, quand il n'y en a plus. Le DO.MES. Oh! signor Zampieri, pour la signora! Zam., se fâchant. Allez-vous-en! Pour la signora!... 2o pour la signora !

Mar., arrangeant des vêtements à l'étalage. Allez chez lêpicier du coin, tenez là... il en a, lui... mais dépêchez-vous, le Te Deum va finir.

Le DOMES., sen a/lant. La saintç Madone vous en- 25 tende! signora Marictta.

Zam., à Jonas. Quel ennui. ..Des fenêtres... des fenêtres, pour voir passer ce vieux barbare !...

]otiAS, regardant /es l>a/cons. Je voudrais bien en avoir quelfiucs-unes à louer, cela ne m'ennuierait pas du tout, au 30 contraire.

\^Un général russe et un vieillard en costume d'émigié paraissent à droite.^

LES rKÈCÉDENTS, LE GÉNÉRAL RUSSE, LE VIEILLARD.

Le vieillard. Ainsi, général, c'est une chose positive: je iniis en informer le Comité royaliste.

Le général. Oui, monsieur le comte. C'est aujourd'hui le 10 septembre. Le 16 et le 17 l'armée se con-

TABLEAU I. SCENE m. 5

centrera à Bellinzona. Le 19 nous attaquerons le Saint- Gothard; le 20 et le 21 nous pousserons l'ennemi dans la valle'e de la Reuss ; le 22 nous serons maîtres d'AIiorf, où Linken et Jellachich doivent nous attendre ; le 24 nous battrons Masséna, et six semaines après nous entrerons à Paris. 5

Le comte. Dieu vous entende, général.

Le gén. Il n'y a pas le moindre doute à concevoir. Tout a été prévu par le feld-maréchal ; les ordres les plus précis ont été expédiés au général Korsakow d'attaquer > [asséna de front le 24, pendant que nous le prendrons à 10 revers

Le comte. Je vous crois, général. ..J'ai la confiance la plus absolue dans le génie de Tillustre feld-maréchal Souworow...mais cette marche de toute une armée, — qui traîne des canons et des bagages, — à travers les plus hautes mon- 15 tagnes de l'Europe, oii l'ennemi s"est fortifié depuis deux mois, me paraît tellement extraordinaire...

Le gén., souriant et lui posant la main sur le bras. Nous connaissons exactement la force et les positions de l'ennemi. L'officier qui a porté à Korsakow les ordres du 20 feld-maréchal a traversé, en revenant, la vallée de la Reuss et le massif du Saint-Gothard. Il a tout vu!. ..Quant aux bagages, à la grosse artillerie, ils fileront, sur les Grisons, par Chiavenna. Nous ne prendrons avec nous que les pièces de montagne, transportables à dos de mulet. — Je 25 vous le répète, monsieur le comte, vous pouvez écrire au Comité royaHste de se tenir prêt à nous appuyer vigoureusement...Qu'il envoie des agents en Alsace et en Lorraine ...Qu'il prépare un mouvement à Paris:

Le comte. Général, les royalistes sont prêts ; ils 2>''^ n'attendent que l'entrée du feld-maréchal Souworow en France, pour courir aux armes et proclamer Sa IMajesté Louis XVIII. Nos agents remplissent les administrations ; nous avons des intelligences dans les ministères et dans le Directoire: si l'armée de Masséna manque de vêtements et 35 de vivres, si elle meurt littéralement de faim au milieu des neiges de la Suisse, c'est au Comité royaliste qu'en revient l'honneur. Du reste, la France est lasse de ce ridicule système de liberté et d'égalité.

Le gén. En ce cas, tout ira plus vite encore que nous 40

ne l'espérions. {Tendatit la main au comte.) Au revoir donc, monsieur le comte ; à bientôt.

Le comte, //// serrant la main. Au revoir, général.

[Le général s'éloigne.'] 5 Le gén., se retournant au moment de sortir., et criant.

A Paris... dans six semaines...

Le comte, a Paris ! . . .

\Le général fait de la main un geste d adieu et sort par la gauche ; le comte se perd dans la foule. Jon'as et Zam- 13 PlERi ont entendu les dernières paroles du vieillard et du

général.]

y ON AS, ZAMPIERI, MARIETTA.

JoNAS. Il paraît qu'ils marchent sur Paris. 15 Zampieri. Oui, depuis qu'ils ont gagné deux ou trois batailles, ces Russes ne doutent plus de rien. Marietta. C'est bien loin, Paris?

Zam. Derrière les Alpes... A deux cents lieues plus loin que la Suisse.

20 INIar. Pauvres gens !

Zam. Je te conseille de les plaindre; ils n'avaient qu'à rester chez eux.

\^Ru meurs au fond, cris : — Voici les grenadiers !] Voix nombreuses. Vivent les grenadiers de Rymnik ! . . . 25 Vivent les vainqueurs de la Trebia !...

[^On voit défier jine colonne de grenadiers^ Cris a gauche, dans la rue. Halte !... Arrêtez !... Zam. Qu'est-ce que c'est?

JoNAS, faisant quelques pas dehors, puis rentrant. Un 33 encombrement dans la rue des Foins.

Zam. Comment passer avec des bagages dans une rue pareille ? un véritable boyau !

JoNAS. Ça les regarde ; ils en verront bien d'autres en Suisse, sans parler des coups de canon. - - \0n voit para) tre à droite une charrette. Sur la charrette est assise contre une tonne, des sacs et un chaudron, une 'Hcille femme, toute grise et toute ridée ; c est Hattouine /(/ cantimérc. Une jeune fille, Ivanowna, tient le cheval par la bride. Tout le inonde regarde.]

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