TABLEAU K SCENE XL
LES COMMANDANTS, en cercle, LECOURBE et DAUMAS, à l'intérieur,
Lec. Messieurs, il faut nous attendre à une attaque furieuse; nous sommes trois bataillons, et nous allons avoir 5 vingt-cinq mille vieux soldats sur les bras, commandés par Souworow en personne. Vous connaissez la jactance du vainqueur de Cassano, de la Tre'bia et de Novi ; vous savez qu'il se vante de nous passer sur le corps, d'écraser Masséna comme Joubert, Macdonald et Moreau, et de marcher sur 10 Paris. Souvenez-vous que c'est aujourd'hui le 3 vendémiaire; qu'aujourd'hui même l'action décisive de la campagne s'engage entre Masséna et Korsakow sur toute la ligne, de la Linth à la Limmat. Souvenez-vous de la dépêche du général en chef, qui nous ordonne de défendre le terrain pied à pied, 15 de mourir s'il le faut jusqu'au dernier pour retarder la marche de Souworow, et l'empêcher d'arriver sur le champ de bataille. C'est la République qui nous parle; vous justifierez tous sa confiance, j'en suis sûr !
\En ce mofuetit, on entend s^ engager au loin le feu des 20 tirailleurs; plusieurs hussards à la file repassent le pont au galopJ]
Daumas. Voici nos éclaireurs qui se replient, général.
Lec, aux commandants. Allez, messieurs, que chacun retourne à son poste; et surtout du calme, de la vigueur, de 25 la décision.
\Les commandants s'éloigneftt; les éclaireurs continuent d'arriver^
LECOURBE, DAUMAS, OFFICIERS D' ÉTAT-MAJOR, SOL- ^o DA TS, HUSSARDS, UN CAPITAINE DE HUSSARDS.
[On aperçoit dans la rue en face deux hussards poursuivis par quelques cosaques ; les hussards serrés de prés, se retoiirnent à la tête du pont, engagent un combat à Parme blanche, puis se retirent. Un capitaine de hussards 35 arrive plus loin ; il est entouré de cosaques et s'en dégage rapidement. Deux cosaques s'acharnent à sa poursuite ;
il se retourne, abat iVun coup de pistolet le plus proche,
puis traverse le pont et arrive près de Lecourbe, le sabre
pendu au poing. Tout cela se passe en quelques secondes,
pendant que le feu s'engage à toutes les fenêtres.]
5 Le CAPITAINE DE HUSSARDS, rt'rmw//rt'7/^ç-rt'/(7/. Général,
la reconnaissance est terminée, nous avons poussé jusqu'à
portée de canon de Hospenthâl. Les Russes descendent la
vallée en colonne de marche. Leur avant-garde, en colonne
d'attaque, est de trois bataillons de grenadiers, d'un pulk de
lo cosaques et de deux pièces de huit.
Lec, à Daumas. Trois bataillons à l'avant-garde, cela suppose un corps d'armée de quinze mille hommes ; Souworow, d'après le rapport d'Ogiski, en amène vingt-cinq mille d'Italie; que sont devenus les dix mille autres? 15 Daumas. Il a dû faire un détachement à la poursuite de Gudin, sur le Furca.
Lec. Oui... mais ce détachement ne peut être de dix
mille hommes... Deux ou trois bataillons suffisent contre la
petite colonne de Gudin. Enfin... nous verrons!... {Au capi-
20 taine.) C'est bien, capitaine, allez rallier vos hommes et
soyez prêt à charger.
\Le capitaine s'éloigne. La fusillade redouble; on voit
quelques paysans sortir effarés de chez eux, ouvrir leurs
caves et dispa?-aître. Au milieu de la fumée et des dé-
25 tonations, qui se prolongent dans tout le village, la tête de
coloniie russe parait au bout de la rue.]
LES PRÉCÉDENTS, TÊTE DE COLONNE RUSSE, qui s'avance de F autre côté du pont.
30 L'officier d'artillerie. Canonniers, à vos pièces!
\Alors la tète de colonne russe s'avance au pas de course. On entend battre ses tambours au milieu de la fusillade. Quelques cosaques tourbillonnent en avant, et s'approchent du pont d'un air de bravade^ agitant leurs lafices et
35 criant: Ilourrah ! Ilourrah ! 7\nit est calme du côté
des Français, sauf le feu des fenêtres. Les compagnies de soutien restent l'arme au bras ; les canonniers secouent leurs mèches en attendant le commandement?^
TABLEAU V. SCENE XIL 75
Lec, à r officier, d'' artillerie. Voici le moment. L'officier. Feu !
\^Les deux pihes du pont tirent, puis les deux autres plus loin, da?is le coude de la rivière. La schie se remplit de fumée. Grande rumeur du côté des Russes. La fusillade 5 des fenêtres augfnente.^ L'officier. Chargez!...
Lec, observant les Rzisses. La colonne s'arrête. ( Vivement aux ca7i07iniers .-) Feu ! . . . Feu ! . . .
\Les deux pièces tirent, puis les deux autres. Lecourbe 10
s"" élance devafit le front du bataillon. \ Lec. En avant les grenadiers de la 38" ! A la baïonnette !
\Une compagnie de gre?iadiers s'' élance sur le pont ; la fusillade pétille à droite et à gauche. On enten.d des cris, des 1 5 commandemeiits. Quand la fumée se dissipe, on voit la colonne russe qui se j-etire en désordre. Les grenadiers républicains occupent la tête du pont. ^ Lec. L'attaque est repoussée ! Cessez le feu ! Que les grenadiers de la 38^ reprennent leur position. 20
[Les grenadiers repassent le pont, et viennent reprendre la position qu'ils occjipaient. On entend la batterie de Cessez le feu. La colonne russe a disparu. Z<? feu ce s se. ^ Lec. C'est bien... Je suis content de vous. A la bonne 25 heure. [// rit?\
Daumas. L'affaire commence bien, ge'ne'ral. Lec. Oui, ça prend une bonne tournure. Daumas. Avec deux ou trois bataillons de plus... Lec. Bah ! nous tiendrons tout de même... Deux mille 30 hommes déterminés à la tête d'un pont en valent dix mille. \En ce moment, le feu de P artillerie russe éclate sur toute la ligne. Les prejniers boulets arrivent dans le village, des toits s'affaissent ; P enseigne du Cheval-Blanc tombe. E artillerie française répond.\ 35
Daumas. Voici les giboulées qui commencent. Lec, riant. Oui, Souworow se fâche. 11 ne comptait pas sur nous à Andermatt. ( Un boulet renverse la cheminée de Paiiberge du Cheval-Blanc ; tout s' écroule avec fracas.) Il s'impatiente, le vieux feld-maréchal; il veut arriver au ren- 40
dez-vous ; mais j'espère bien lui faire perdre ici quelques heures.
[ Un boulet passe dans les rangs des grenadiers, trois homtnes tomb€nt!\ 5 Le com., d'une voix calme. Serrez les rangs !...
\Un officier d'état-jnajor entre au galcp.\