Joseph Cornet, né à Bourlon, en i889; sousdiacre
Le 2 août, il faisait ses adieux à M. le vicaire général Delattre. a A la veille de partir à la guerre, et sans doute à la mort, j'ai voulu vous adresser mon dernier adieu. Je vous remercie beaucoup de la bonne direction que vous m'avez donnée ces deux dernières années, et par-dessus tout, je vous serai éternellement reconnaissant de m 'avoir laissé avancer au sous-diaconat. C'est en ce jour qu'on apprécie le bonheur de s'être donné complètement à Dieu; je ne manquerai pas de renouveler tous les jours ma consécration à Dieu et à la sainte Vierge, Je compte aussi beaucoup sur le secours de vos prières.
(( Présentez tous mes respects à mes vénérés professeurs et confrères; dites en outre à Monseigneur que ses séminaristes sauront faire leur devoir jusqu'au bout. Tout pour Dieu et pour la France! »
3. — Cyr Dupont, né à Lillers, en i889; sousdiacre; sergent au 43'^ de ligne, enseveli dans une tranchée que l'ennemi .avait fait sauter, à la fin de février i9i5.
Son digne aumônier, M. l'abbé Régent, chevalier de
la Légion d'honneur, envoya à Mgr l'évêque, et par Lui à M. \e curé de Gonnehem et aux vénérables parents du héros, la funèbre nouvelle. Dès les premiers jours, il était placé au poste du danger; en décembre i9i4, il était cité à l'ordi-e du jom-; en janvier i9i5, il écrivait : « J'ai entendu mon lieutenant dire : « J'ai (( dans ma compagnie un curé qui n'a peur de lien; » aussi je ne saurais vous dire tous les égards qu'on a pour moi. » Sa piété, sa confiance en la sainte Vierge égalaient son courage et son ardeur (i).
4. — Alfred Degand, né à Metz-en-Couture, en i893; minoré. — Mortellement blessé, il a fait le sacrifice de sa vie, en des termes qui lui ont valu les éloges publics de san évêque (2).
5. — Léon Valen-s, né à Hénin-Liétard, en i892; minoré; sergent. La lettre écrite par lui, le 3 février i9i5, exprime les sentiments les plus élevés et les plus édifiants :
Plusieurs fois déjà, je suis allé au combat, mais jamais je ne me suis senti si gai, si confiant au bon Dieu et si résigné en sa diviiie volonté qu'aujourd'hui. Dieu me donne peut-être cette grâce pour m'ôter bientôt la vie; il fait ce qu'il veut, car il est maître. Assurément je voudrais être prêtre et être le prêtre de Marie (3); je voudrais
(1) « Que celle année, écrit-il le 19 janvierr 1915 à son directeur, aumônier militaire, soit meilleure que l'autre! Que Jésus et Marie vous bénissent et rendent fécond en g-ràces de toute sorte votre ministère près des pauvres malades dont vous avez la lourde charge!... Marie me protège; je la vois, pour ainsi dire, étendant son large manteau au-dessus de moi. Sans c^sse, je la prie. Tout à l'heure, je vais réciter mon chapelet, à deux genoux, aux pieds de Notre-Dame des Soldats. Laus Jesu, Marias...
(2) Voir plus haut, p. 59.
(3) Un de ses amis, victime de la guerre comme lui, l'abbé Pruvost, blessé, écrit de lui, le 9 septembre 1914 : « En regagnant l'ambulance, j'ai pu apercevoir le bon abbé Valons, gui gardait un chemin en tête de son escouade, le petit chapelet-Lebel »cctoché au bouton de sa capote, »
l38 LA GUERRE EN ARTOIS
bien nie consacrer à lui plus intimement par la vie religieuse, je voudrais souffrir longtemps pour lui, avec sa grâce naturellement, pour supporter tout saintement; mais le bon Dieu sait mieux que moi ce qu'il vaut mieux pour sa plus grande gloire, et Marie se souvient qu'elle est maîtresse de tout ce que je possède. Avec la grâce, je saurai me battre en vrai soldat chrétien et, si c'est la volonté de Dieu, aidé par lui, je saurai mourir en séminariste. En tout cas, je vous demande, si je meurs, de vouloir bien, après ma mort, consoler mes deux frères et prier pour moi. Si le bon Dieu m'accorde son Ciel, je prierai de Là- Haut pour vous.
6. — Albert Barbier, né à Aire, en i893; minoré; sergent, tué le 24 juin i9i5, en organisant des tranchées conquises sur l'ennemi. — Son âme, qui s'était progressivement élevée à une grande générosité surnaturelle, était à la hauteur du sacrifice suprême : il avait fait ses études à Aire et était ensuite entré au Séminaire de Saint-Thomas. Il était resté, sous les armes, fidèle séminariste. De santé délicate, il souffrit beaucoup des débuts de la campagne : « Je fis, dit-il, ce que je fis tant de fois, lorsque je me suis trouvé dans le danger, parmi les divers combats épouvantables que j'eus à voir : je me suis mis entre les mains de la sainte Vierge, et je fis le sacrifice de ma vie... J'avais toujours mon fusil d'une main, et mon chapelet déchiqueté de l'autre, en attendant que je reçusse le vôtre, accompagné de deux petits volumes de piété que j'aime à méditer. » Il avait, la veille de sa mort, assisté à la Messe, reçu l'absolution et communié; « c'était là pour lui, disait-il, le grand réconfort ».
7. — Procope Pruvost, né à Lorgies, en i89o; minoré; sergent.
DIEU ET PATRIE loD
Sa correspondance avec M. le Supérieur du Sérniuaire et avec des amis est vivante et particulièrement intéressante.
Voici d'abord, le i^*" août i9i4, la surprise du départ, généreusement acceptée, alors qu'il traçait la carte de son pays et s'occupait à catéchiser les enfants et à lire Bourdaloue et Mgr Freppel :
Je suis mobilisé et dois être rendu après-demain, lundi
matin, à Béthune. Rentré dans le calme de ma cham-
brette, après avoir exercé le plus possible autour de moi
le rôle de consolateur, j'ai voulu vous communiquer mes
! impressions, devant le fléau terrible qui vient de se dé-
I chaîner. Je l'attendais depuis fiiiolques jours et, ce soir, le
I bruit du tocsin, des cloches, des tambours ne m'a pas trop
mis hors de moi-même. Je suis résigné à tout ce que la
î Providence voudra faire do moi. Après tout, je ne suis
qu'une pauvre petite créature qui doit se courber devant
1 les décrets insondables du souverain Maître de la vie et
I de la mort. A certains moments, ce qui me remplit d'an-
I goisse, c'est ma situation d'humble minoré; ce m'eût été
; une grande consolation d'affronter les périls du champ
I de bataille avec l'auréole du sacerdoce. Puisse la bonne
Vierge me permettre de célébrer au moins une fois la
sainte Messe avant de mourir! Ce fut l'unique désir de
i; toute ma jeunesse.
Mais j'ai déjà fait le sacrifice de ma vie pour le salut ! de la France et surtout pour la sanctification du clergé, ' et demain matin il me sera doux, avant de partir, de i faire une dernière communion et de gagner l'indulgence j de la Portioncule. Je prierai beaucoup pour les confrères, I séminaristes et prêtres, qui, partageant mon sort, laisse- ' ront le diocèse dans une grande désolation.
Puis il est blessé dans la glorieuse bataille de la Marne; transporté à Issoudun, il reste dans une solitude sanctifiée pendant plusieurs mois et va se guérir X Vatan :
I 'iO LA GUERRE EN ARTOIS
J'ai décroché une légère fièvre scarlatine et me voilà lK)ur quarante jours isolé, comme contagieux, dans une belle chaml)rette dont je puis facilement me faire une douce et pieuse solitude. Aussitôt guéri, j'avais hâte de retourner au feu avec tous mes camarades de combat, mais la bonne Vierge qui m'a plusieurs fois protégé miraculeusement en des combats meurtriers, de préférence à de nombreux compagnons d'armes tombés à côté de moi, a voulu me dire : « C'est trop d'empressement, tu ne retourneras pas de si tôt au combat; je te mettrai de longs jours en retraite et là tu prieras avec ferveur pour la France, pour l'Eglise et pour le diocèse. Tu te souviendras de ceux qui luttent, qui souffrent et qui agonisent sur le champ de bataille. » J'ai compris cette voix intérieure de ma Mère du Ciel, et chaque jour je redeviens de plus en plus séminariste, en regardant amoureusement le crucifix de cuivre que je portais sous ma capote à côté de mon paquet de pansement, en égrenant trois rosaires (c'est mon angélus)...
A Vatan, je passe l'Avent dans un hôpital tenu par des religieuses. J'ai le Saint-Sacrement sous mon toit, la Messe L't la Communion quotidienne, l'entrée libre chez M. le Doyen. C'est évidemment une gâterie de la sainte Vierge.
Le 21 novembre, après neuf semaines de réclusion, j'allai renouveler mes promesses cléricales en la basilique d'îssoudun, où Ion vénère Notre-Dame du Sacré-Cœur. Une heure après, je passai devant la commission médicale. Je suis un peu honteux de traînasser ainsi dans les hôpitaux, à la pensée de mes confrères tués sur le champ de bataille, des ruines accumulées dans le diocèse, de mes parents dant j'ignore le sort depuis deux mois. En ce moment je ne puis que gémir, prier et me résigner. Le jour de Noël, je repars à mon dépôt, pour affronter de nouvelles épreuves. A la grâce de Dieu : Il est le Maître et je ne suis que son serviteur.
Peu de temps après son retour au front, nous avons l'édification d'apprendre la fondation, sous sa direction, d'une Fraternité franciscaine, dans les tranchées.
DIEU ET PVTRTE î/jl
av-ec son capitaine et des séminaristes comme collaborateurs; ce ne çera pas un des spectacles les moins étonnants et les moins touchants de cette guerre! Deux mois depuis le retour ne se sont pas écoulés qu'il succombe!... Et voici la lettre admirable que son chef écrit à sa sœur, pour lui annoncer sa mort.
Le sergent Pruvost, votre frère, a été tué le 20 février, au nord de M...-les-H..., par une balle ennemie. Il n'a pas souffert.
En vous envoyant la confirmation de €ette terrible nouvelle aussi brutalement, je fais une grande exception à ma manière de faire habituelle : elle consiste à écrire au maire, en le priant de prévenir la famille, avec tous les ménagements possibles. Si j'ai voulu faire cette exception, c'est que J'étais attaché au sergent Pruvost par des liens d'affection tellement solides que sa mort a été, pour moi et quelques autres, un vide difficilement réparable.
Pruvost était tertiaire, et au mois de janvier igiô une fraternité du Tiers-Ordre avait été érigée au ...«. On l'appelait la F. F. (fraternité du front). Or, le sergent Pruvost en avait été élu le Recteur.
Animé du plus pur esprit franciscain, il remplissait ses devoirs de recteur avec un dévouement et une compétence dignes de l'admiration de tous. Le Tiers-Ordre avait produit en lui le travail en profondeur qu'il opère chez tous ceux qui le comprennent; et lui l'avait compris, — non pas comme on le dépeint trop souvent, — mais tel que saint François l'a conçu. Nous autres, humbles tertiaires, nous étions chaque jour les témoins de cet esprit de charité qui marquait tous les actes et toutes les allées et venues du sergent Pruvost; sa sérénité d'âme, toute communicative, n'avait pas été sans exercer une sérieuse emprise sur les nôtres, et l'avenir de notre fraternité naissante s'annonçait brillant et prospère.
La Providence l'a choisi comme première victime, voulant ainsi nous donner le baptême du sang. Ce choix nous a tous profondément émus. D'ailleurs notre vice-recteur (sergent Valens, du ...^) a eu le même sort, ainsi qu'un
autre frère, le soldat Steiix (i). Deux autres frères ont été blessés au même combat. Les survivants de ces terribles journées se sont maintenant ressaisis; ils pleurent leurs frères disparus, c'est vrai; mais ils ne les oublieront j:as et ils conserveront toujours un souvenir tout parti ;ulie^ pour le sergent Pruvost...
Capitaine M...
Hélas! Tabbé Pruvost n'a pu réaliser le vœu qu'il répète à chacune de ses lettres : « Célébrer une fois la sainte Messe, avant de mourir! » Dieu lui a fait une plus belle grâce : A facie ad faciem.
8. — Henri Steux, né à Méricourt-Mines, en i893; — clerc tonsuré, tué au champ d'honneur le 21 février i9i5, près de M. Pruvost. (Voir la lettre précédente.) — n avait été mineur à Méricourt, avant d'entreprendre ses études; c'est dire toute sa générosité.
9. — Edouard Héricourt, né à Acquin, en i894; clerc tonsuré, tué au champ d'honneur en février i9i5.
10. — Alphonse Caroux, né à Wimille, en i89o, habitant Conteville; clerc tonsuré; caporal, mort au champ d'honneur le i3 avril i9i5. — C'était une âme délicate, un apôtre zélé, très fidèle à la dévotion envers la sainte Vierge. H pouvait rester au dépôt, mais il demanda à plusieurs reprises à partir au front, et finit par l'obtenir. H fut tué peu de jours après son arrivée.
11. — Richard Ricque, né à Hermies, âgé de 21 ans, neveu de MM. les abbés Richard et Jules Capelle, mort au champ d'honneur.
Plusieurs clercs du diocèse, détachés dans divers Séminaires, ont été aussi de sanglantes victimes de la guerre :
(1) Tous deux sont des séminaristes d'Arras.
DfEU ET PATRIE lfl'^
12. — René ViLTART, ne à Arras, âgé de vingt-cinq ans; étudiant au Séminaire français de Rome, souslieutenant, a été tué au champ d'honneur, le i3 juin i0i5, dans une tranchée qu'il venait de conquérir. D'après son capitaine, « sa disparition a produit un vide profond. Tous, chefs et soldats, l'aimaient et l'admiraient. Il a été tué en donnant des soins à un sergent blessé. Il nous laisse le souvenir d'un héros. » Pendant qu'il combattait, son père et sa mère dirigeaient, avec tout leur zèle, l'ambulance de la Croix-Rouge, à l'institut Parisis; la mère n'a pu survivre à la perte de son fils bien-aimé. Toute sa famille et tout le diocèse portent les mêmes deuils, en face des mêmes sacrifices; mais les mêmes espérances les réunissent aussi devant Dieu.
i3. — Charles Herrengt, né à Lille, âgé de 24 ans, était étudiant aux Facultés catholiques de Lille depuis deux ans; minoré; sergent.
D'abord blessé légèrement à Dinant, le i5 août, il retourna au front en novembre, et reçut trois blessures dont l'une mortelle, à l'œil, le 17 février i9i5, à M...-les-H... M. Vitel, aumônier, le vit porter sans connaissance au poste de secours et lui donna les derniers Sacrements. Il l'apprécie en ces termes :
Je l'aimais chaque jour davantage. Au cantonnement, il fut im véritable apôtre; bien des sergents, des soldats de sa compagnie lui doivent leur conversion et leur paradis. Tous l'aimaient, et avant-hier un de ses petits soldats me disait sa peine de le savoir blessé. Vous pouvez être fiers de lui.
Sa bonté, son amabilité, sa piété ont trouvé prématurément leur récompense (i). Le neveu, qui avait
(1) D'après les notes de M. l'abbé Leliembre, son parent.
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spontanément demandé à être admis dans le diocèse d'Arras, est allé Là-Haut partager la couronne de soa oncle vénérable, le R. P. Herrengt.
i4. — Victor Sevrette, né à Pron ville, âgé de 24 ans; clerc minoré, du Séminaire Saint-Sulpice, à Issy, lut tué au champ d'honneur, le 28 août i9i4, après avoir pu seulement remettre à un camarade son chapelet, destiné à ses parents. Par humilité, il avait retardé de six mois, après Tappel régulier, la réception du sous-diaconat. S'il avait su! Il enAoyait du bivouac, le 21 août, deux jours avant sa mort, ces lignes où sont exprimés de façon émouvante les sentiments qui font la force de nos frères, prêtres et séminaristes, en face de la mort, et, en même temps, certains scrupules de délicatesse des âmes sacerdotales vouées par profession aux seules œuATes de charité et de saîut :
Dès le début, je me suis mis dans les dispositions d'abandon et de victime... Et maintenant, à la grâce de Dieu! Etre victime au champ du devoir, mourir uni à ÎVotre- Seigneur, être prêtre ainsi dès maintenant, uni à l'Agneau céleste dans la lumière et la gloire, être uni réellement aux âmes aimées, quel idéal ! Et comme les horreurs de la campagne, les souffrances de la mort, les atrocités possibles même, disparaissent en face de cette perspective!... Non, je nose espérer im tel honneur... Quand je pense à ces mots de saint Paul : Cupio dissolvi et esse cum Christo, ou à cette phrase de Gratry : «. Les âmes se touchent en Dieu », les larmes me viennent aux yeux... EL pourtant n'ai-je pas le droit et même le devoir de l'espérer, si je meurs généreusement ? L'année que je viens de passer au séminaire a été la meilleure de ma vie; Dieu soit béni! Et si Dieu veut que je revienne, qu'il soit encore béni; mais qu'avant tout sa volonté se iasse ! Il m'aime, rien ne m 'arrivera qui ne soit pour mon salut!.,. Une souffrance me demeure, parfois pénible, c'est de mourir en tuant des hommes; de cela, je me console difficilement. J'aurais tant
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préféré ôtre brancardier, et mourir, du moins, en sauvant lu vie des autres ! Que voulez-vous ? Je ferai mon devoir, I t si je dois marcher à la baïonnette, je marcherai. Pourtant, je ne veux pas me laisser aller aux sentiments haineux et je voudrais m 'élancer à l'assaut en disant ces mots : Adveniat regnum taum. Fiat voluntas tua! Je tâche de les interpréter en ce sens... Je suis convaincu que nous marclions pour le droit et la liberté (i)...
i5. — Fernand Molin, né à Gouy-en-Ternois, sousdiacre, est décédé en captivité, à l'âge de 24 ans, à Munster (Westphalie), le 4 niai i9i5.