‹ La guerre en ArtoisChapitre 36 sur 121 · III. — Hommages funèbres · texte numérisé non relu

III. — Hommages funèbres

A toutes ces vies, — fauchées dans leur fleur, ou récompensées d'une façon glorieuse, mais purement humaine, — est venu (i) s'ajouter le tribut de la prière chrétienne la plus solennelle, en la cathédrale de Boulogne, le dimanche 28 décembre i9i5. M. le vicaire général Guillemant, aumônier départemental, célébra, devant les groupes de l'A. J. C. et les familles des défunts, une Messe pendant laquelle fut proclamée la longue liste des morts connus à cette date.

Mgr l'évêque leur rendit hommage, en gardant pour l'avenir, à l'A. J. C. d© demain. Son affection et Sa paternelle confiance :

Combien j'étais heureux autrefois quand je voyais, ici et dans la région, avec quelle confiance hardie tous ces bra-

Ainsi prit fin ce combat qui avait été acharné. Je n'attribue mon salut qu'à la protection toute spéciale du bon Dieu. Dans la main droite, j'avais mon revolver brisé; et la canne de la forêt de Reims, que je tenais de la main gauche, était, elle aussi, frappée d'une balle! Quant à moi, je n'avais qu'un doigt égratigné, blessure tellement légère que, dans la chaleur de l'action, je ne l'avais, même pas sentie.

« La nuit suivante, quelques Allemands démoralisés, affamés et se jugeant perdus, vinrent se rendre. Sur l'un d'eux, nous trouvâmes un carnet de notes de campagne, où cet homme avait inscrit chaque jour ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu. Notre surprise à tous fut grande lorsque, traduisant ces lignes, je las qu'il avait longtemps habité l'Artois pendant la guerre. Les noms de Bapaume et de la région, noms très chers, que nous ne lûmes pas sans émotion, nous rappelaient les êtres aimés qui habitent ces lieux et dont, pour la plupart, nous n'avons pas de nouvelles! » L. R.

(1) Outre plus de cent morts, l'A. J. C. compte (dans le Pas-de-Calais) de nombreux blessés, plus de vingt-cinq prisonniers et de trente disparus.

DIEU ET PATRIE lC)9

ves s'avançaient dans le chemin de la vie ouvert devant leurs pas! et quelle douleur j'éprouve aujourd'hui de savoir que toute leur force s'est écoulée avec leur sang et que leur course est à jamais finie !

Cette douleur, ai-je besoin de la justifier ? Faut-il rappeler que l'Eglise de France était fière d'enrôler sous sa bannière catholique des jeunes gens toujours plus nombreux, et que sur ces phalanges d'élite elle fondait ses meilleurs espoirs !

De fait que ne pouvait-on pas attendre de leur ardeur disciplinée ? Quelqu'un qui les avait vus défiler à Paris devant la statue de Strasbourg et celle de Jeanne d'Arc s'écriait : « Ce ne sont pas là encore les maîtres d'aujourd'hui, mais qui les empêchera de devenir les maîtres de demain P »

En les voyant prier sous ce Dôme si accueillant ou passer à travers les rues boulonnaises, étendards déployés, l'évêque et ses prêtres rendaient grâces à Notre-Seigneur et à sa Mère : Super inenarrahili dono ejas.

On ne pouvait s'empêcher d'admirer leur foi intacte, leur piété sincère et ce zèle enflammé qui de beaucoup d'entre eux faisait plus que de simples croyants, de vrais apôtres. Se trouvait-on dans leurs assemblées (et qu'elles étaient belles, les vôtres!), impossible de ne pas ressentir quelque chose de l'ardeur qui brillait dans leur regard, et de la confiance résolue avec laquelle ils souriaient à l'avenir.

L'avenir! Hélas! vous savez, mes Frères, ce qu'il a été, ce qu'il est encore pour un trop grand nombre d'entre eux. Quand la tourmente aura cessé, quand la paix affermie permettra de compter ceux que la mort aura épargnés, combien seront-ils, les jeunes qui reviendront se grouper sous les plis de votre drapeau en deuil ?

Combien qui déjà ont disparu et que nous ne reverrons plus ici-bas ! Quel long martyrologe déjà !

Pauvres enfants ! que vous est-il arrivé ? et qui peut y songer sans douleur? A l'heure où vous ne connaissiez que le bonheur de vivre et la joie d'être aimés, un appel de la patrie menacée s'est fait entendre et sans transition vous avez été jetés dans ce que la vie a de plus austère et de plus terrible.

Doux était le foyer de cette famille dont vous étiez l'espérance, dont vous deviez continuer les traditions d'honneur et de foi, et il fallut la quitter; beaux étaient les rêves où se plaisait votre imagination, et il fallut en interrompre le cours : enivrants, les espoirs qui gonflaient votre cœur, et il fallut y renoncer et tomber au milieu des plus tragiques réalités !

La triste destinée vraiment que celle d'avoir en soi tant de promesses de vie et d'être placé où cette vie est perpétuellement menacée !

Je salue cependant en eux des héros!

Héros, nos jeunes gens qui sont partis avec l'impétuosité de leur âge, la foi invincible dans la victoire, l'impatience de prendre part à tous les dangers; — qui, pendant des mois et des mois, ont su garder leur courage allègre, leur héroïsme souriant, leur grâce virile; — qui ont subi sans se plaindre les intempéries des saisons ! Fallait-il rester pendant de longues heures, l'œil au guet, l'arme au poing, prêt à bondir sur l'oppresseur? Ils restaient. Fallait-il sortir des tranchées, alors même qu'ils savaient que monter sur l'échelle, c'était presque monter sur l'échafaud ? Ils sortaient.

Fallait-il se glisser dans la nuit pour surprendre l'adversaire et s'exposer ainsi aux coups invisibles d'une mort courant partout dans les ténèbres? Ils s'exposaient, et tel était leur état d'âme, dans des circonstances si effroyables, que l'un d'eux pouvait s'écrier, se faisant l'interprète de tous : « Rien que du soleil dans l'âme, même dans la

l)n ime; rien que de la joie, môme dans le malheur; rien (pie des fêles sublimes, même dans la mort. »

Je sais bien que oe n'est pas notre Jeunesse Catholique toute seule qui a donné et donne des preuves de bravoure et d'endurante ténacité. Il suffit d'être de race française pour être pourvu de ces qualités militaires. Mais il est d'autres qualités qui viennent de la foi et de la pratique chrétiennes. Et pour dire d'un mot ce qui distingue le jeune homme catholique, c'est ce qu'on a appelé 1' a amplitude de sa vie intérieure ».

Oui, certes ! comme tous ses compagnons d'armes, il comprend que tout doive céder à la nécessité de défendre la patrie et qu'il faille, dans ce but, sacrifier, sans hésiter, et ses intérêts personnels les plus chers, et les intérêts plus précieux encore de la famille; comme eux, il se passionne pour le droit, pour les grandes idées de justice,, de liberté et d'honneur, il est prêt à tout entreprendre, à tout supporter pour les faire prévaloir. Mais lui seul, il entend, avec la voix de la patrie implorant du secours, la voix même de Dieu faisant le même appel; — lui seul, il sait que rien de ses souffrances, de son holocauste ne sera perdu, parce qu'à défaut des hommes, Dieu en a été l'invisible témoin, et qu'il en sera Là-Haut l'éternel rémunérateur; — lui seul, il est certain que les sacrifices librement consentis ont une double vertu : celle de purifier, d'affiner son ame, celle aussi d'attirer les bénédictions divines sur ceux qui lui survivent. Il sait que, dût-il tomber en vaincu sur le champ de bataille, il entrera en vainqueur dans le ciel : dût-il ne rien rester de visible de tout son corps meurtri, son âme sera à jamais vivante dans la gloire; il sait que, dans la patrie céleste, uni à tous les saints de France et priant avec eux, il continuera de servir son pays; — lui seul, enfin, il peut, faisant ses derniers adieux à ceux qu'il aime, écrire des paroles consolantes comme celles-ci : u Maman très chère, je meurs pour la

k France en bon chrétien : sois forte, nous nous retrouvejons au Ciel. »

Nous nous retrouverons au Ciel ! Entendez-vous, mes Frères, ces suaves, ces doux mots de l'espérance chrétienne? Oui, il y a eu des séparations cruelles; ceux qui trouvaient leur joie à vivre ensemble ont été désunis, il a fallu se résigner à ne plus se voir, à ne plus se parler, et la mort semble rendre les ruptures définitives. Mais non, en quittant ce monde, les âmes fidèles à Dieu s'envolent toutes vers le même séjour, et, au terme de leur voyage, finissent par se retrouver dans la divine lumière pour s'y reconnaître et s'y aimer à jamais.

En attendant de revoir celles dont le départ a précédé le nôtre, et qui nous étaient particulièrement chères, pensons à elles, prions pour elles.

D'abord, Dieu a vu où nos frères ont achevé leur sacrifice, et de notre côté, nous ne cesserons pas de demander à Dieu qu'il leur fasse miséricorde.

Bien mieux, nous profiterons de leurs exemples :

Demain sur les tombeaux, Les blés seront plus beaux,

a dit le poète; mais c'est surtout les âmes qui devront être plus belles. Tant d'immolations sanglantes, une explosion si continue d'héroïsme doivent produire autre chose que des conquêtes matérielles; elles doivent nous délivrer des erreurs, des hontes du passé et nous rendre meilleurs.

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