INTRODUCTION DE UEDITION AMÉRICAINE
La réunion sous forme de livre des articles qui composent ce volume a à peine besoin d'une excuse. S'il en fallait une, pourtant, l'auteur la trouverait dans le bienveillant accueil qu'a reçu son précédent ouvrage, La Preuve (The Evidence in ihe Case) . ^ Les pages qui suivent et qui se rapportent toutes aux controverse suscitées par les péripéties de la guerre actuelle, peuvent être considérées comme faisant suite à la discussion des responsabilités morales des belligérants à laquelle il s'est livré au début du conflit.
Le motif principal de son premier ouvrage, La Preuve^ c'était le devoir qui incombe aux nations de justifier leurs actes devant la conscience morale de l'humanité. Le sujet du présent volume ce sont les péripéties subséquentes de la guerre mondiale, péripéties qui soulèvent les mêmes questions devant la Cour Suprême de la Civilisa-
» The Evidence in the Case, A discussion of the moral responsibility for the» War of 19 14 as disclosed by the diplomatie records. G. P. Putnam's sons, New York et Londres. (Première édition, novembre 1914, treizième édition, janvier 1917. Edition française, La Preuve, Paris, Crès et C'^. Edition allemande, Der Tatbestand, Lausanne, Payot et C'®.)
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tion. Il y a donc un lien évident entre les deux ouvrages. Une partie du livre se rapporte à l'attitude et aux devoirs des Etats-Unis dans cette crise internationale; son véritable sujet est pourtant, et le titre l'indique, beaucoup plus large, et il s'adresse moins à la conscience nationale qu'à la conscience universelle. Le chapitre intitulé Les Nations en détresse traite d'un problème aussi vieux que le monde, celui de la guerre et de la paix; il discute quelques uns des nombreux remèdes qui ont été proposés et proclame l'insuffisance manifeste des dits remèdes.
Le chapitre suivant, Un peuple ne saurait se passer de vision^ analyse les causes historiques et les raisons psychologiques de la neutralité américaine, ainsi que les conséquences qu'elles peuvent avoir pour l'influence à venir des Etats- Unis, envisagés comme l'une des nations dirigeantes de l'humanité.
Dans La Politique étrangère de George Washingtonj l'auteur examine une des raisons mises en avant pour expliquer comment il se fait que les Etats-Unis ne soient point intervenus plus efficacement pour la défense de l'humanité foulée aux pieds. *
La Controverse des Sous-Marins discute les restrictions imposées aux belligérants dans l'emploi de la force par la conscience de l'humanité.
La Belgique et l'Affaire Cavell traite des droits des non-combattants dans les territoires conquis et, pour les mettre en lumière, se contenta de faire
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passer sous les yeux du lecteur le récit fidèle du drame le plus déchirant de la guerre actuelle.
Dans U Amérique et les Alliés l'auteur s'efforce de laver le peuple américain de cette accusation d'indifférence à l'égard des aspects moraux de la gueire, qui a été si injustement portée contre lui par les critiques de l'étranger.
Enfin La Vision de la France tâche de faire comprendre l'état de l'âme française, cet état d'âme qui devrait servir d'exemple à toutes les autres nations en face de la crise actuelle de la civilisation.
Les susdits chapitres reproduisent, en les développant ainsi qu'en les revêtant d'une forme plus littéraire, toute une série de discours es d'allocutions par lesquels l'auteur s'est efforcé d'agir sur l'opinion publique et qui ont été prononcés dans les villes de Toronto, New York, Baltimore, Philadelphie, Boston, Montréal, Londres et Paris. La première publication en a eu lieu en novembre 1916, et deux éditions en ont été vite épuisées.
Au commencement de janvier 191 7, l'auteur décida de reviser ces discours dans le but d'y faire mention des propositions de paix du mois de décembre 191 6. Pendant que cette nouvelle édition était à l'impression la longue controverse, qui s'était élevée entre les Etats-Unis et l'Allemagne et qui sera discutée plus loin sous la rubrique **La Controverse des sous-marins" (pp. 157 et ss.), arriva à son point culminant par suite de la repu-
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diation, du côté de l'Allemagne, des engagements presque sans valeur pris par elle au sujet des sousmarins, et, du côté du Président Wilson, par la rupture des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Dans cette édition revisée il n'a donc été possible de faire que brièvement mention de ces incidents qui avaient profondément modifié l'attitude des Etats-Unis et raccourci la distance qui nous sépare de la seule issue possible du conflit.
A l'époque où cette seconde édition fut mise entre les mains du public, on pouvait encore se demander si le Président Wilson ne persisterait pas dans sa politique de neutralité, transformée pourtant en belligérance passive par l'adjonction d'une épithète en faisant une ''neutralité armée." Le Président n'avait donné aucune indication parfaitement nette de son but final, si ce n'est que le 26 février 191 7, il avait ouvertement nié avoir aucune idée, aucun désir de recommander une déclaration de guerre à moins d'y être absolument forcé.
Depuis la publication de cette première révision la politique du pays a été heureusement fixée par le remarquable discours du Président Wilson prononcé le 2 avril 191 7, et par la subséquente déclaration de guerre votée le 6 avril par le Congrès. Cela forme la conclusion finale d'un chapitre de l'Histoire des Etats-Unis et le commencement d'un autre chapitre, et comme ce livre, en discutant les côtés moraux de cette guerre, examine
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incidemment l'attitude des Etats-Unis, leur décision de prendre part à la guerre permet à l'auteur de discuter un chapitre d'histoire arrivé à sa dernière page. Désormais les problèmes moraux de la guerre, en tant qu'ils se rapportent aux Etats- Unis, auront trait à la manière dont les Etats-Unis se comporteront dans la guerre elle-même et pardessus tout au rôle influent qu'ils sont destinés à jouer dans les négociations de paix, et si l'auteur cède jamais à la tentation de traiter ces sujets nouveaux, ce sera dans un nouveau livre.
J'espère que mes lecteurs n'oublieront jamais que les critiques dirigées par-ci-par-là dans ces pages, spécialement dans les deux chapitres intitulés "Un peuple ne saurait se passer de vision" et "La Controverse des Sous-Marins," contre la politique de neutralité suivie au début par le Président Wilson, ont été écrits antérieurement à la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne et à la proclamation de l'état de guerre. Ces critiques, méritées lorsqu'elles s'appliquaient à une politique d'inaction, n'ont plus de raison d'être en face d'une politique contraire. D'autres passages, par exemple les allusions de l'auteur à l'attitude des nations de l'Entente à l'égard des Etats-Unis, parfaitement conformes à la vérité à l'heure où ils ont été écrits, doivent aussi être modifiés par suite des événements qui ont suivi.
Dans le chapitre intitulé "Un peuple ne saurait se passer de vision" je donnais à entendre que la perte de prestige soufferte par l'Amérique par
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suite de sa politique de neutralité pouvait "n'être pas définitive, et il n'est pas trop tard pour que les Etats-Unis reconquièrent leur position dans la civilisation comme une des grandes puissances du monde."
Cette éventualité s'est réalisée et elle a déjà eu pour résultats d'accroître la vigueur nationale, de resserrer l'unité du pays et de rétablir le prestige des Etats-Unis parmi les nations dirigeantes de l'humanité.
Tous ceux qui aiment l'Amérique et qui comprennent le grand rôle qu'elle peut et qu'elle doit jouer dans le grand Demain, ont le devoir de faire par la parole et par la plume tout ce qu'il leur est possible de faire pour soulever l'orgueil américain, cette force qui ne nous a jamais fait défaut dans le passé et qui aujourd'hui vibre encore d'une vie immortelle. Tout ce qu'il nous faut c'est qu'on sache nous conduire.
C'est ce qui explique la citation de V Areopagitica de Milton, qui figure au-dessous du titre de ce volimie. Un éclatant destin s'ouvre devant l'Amérique dans ce monde déchiré par la guerre. Tout ce qu'il faut à cette grande République, dont les instincts sont restés moralement sains, c'est un chef doué d'une vision semblable à celle de Washington et à celle de Lincoln. Déjà la nation s'est soulevée en réponse au retentissant appel de son Président. Pour effacer la faute de son inaction passée, elle a généreusement offert le meilleur du sang de sa jeunesse. L'année 191 7 est destinée
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à être pour rAmérique Vannus mirabilis et l'avenir rappellera "Tannée du grand réveil," comme il appellera les deux précédentes les années de "la grande infidélité" à ce qu'il y a de plus élevé dans l'idéal de la nation.
Dans une des plus sombres heures de Tannée précédente, alors que l'Amérique semblait entraînée au fond d'un abîme de honte et de malheur, je me laissai aller à citer comme une prophétie la vision qu'eut Milton d'une démocratie vraiment grande, et maintenant nous semblons toucher à l'accomplissement de cette prophétie.
**Je crois voir dans mon esprit une noble et puissante nation, gui se soulève au réveil comme un homme vigoureux et gui secoue son invincible chevelure. Je crois la voir comme un jeune aigle arrivé à sa pleine croissance et gui sans les laisser éblouir j allume ses prunelles aux rayons du soleil de midi: je crois la voir gui purifie sa vision et gui fait tomber les écailles de ses yeux à la fontaine même du rayonnement céleste''
Les Américains patriotes osent à-peine se demander ce qu'il adviendrait de leur pays s'il ne réussissait pas à faire de la vision du grand poète de la démocratie une vivante réalité. Au moment où nous écrivons ces lignes environ dix millions d'Américains, âgés de 21 à 31 ans, obéissant à la grande et sage loi du service militaire obligatoire, enregistrent leur intention de servir leur pays dans
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la grande guerre mondiale, armée plus grande, en puissance, que n'importe quelle armée jamais appelée par aucun pays à aucun moment de son existence.
La réponse à Tappel des inscrits et des volontaires ne suffit pas. Il faut que l'Amérique en entrant dans cette guerre le fasse avec un sentiment de joie héroïque, la joie de lutter encore une fois pour les augustes principes de la Liberté et de la Justice. Eveiller cet enthousiasme, si nécessaire pour mener à bien n'importe quelle guerre, n'est pas chose facile. Portant le poids de leurs vieilles traditions d'isolement, s'étant laissé dire, pendant deux ans et plus, par le guide élu du peuple américain, qu'elles n'avaient aucun rapport nécessaire avec les causes de la grande guerre et aucun intérêt dans ses résultats possibles, il n'est pas étonnant que les grandes masses de la population américaine, tout en répondant loyalement à l'appel aux armes, éprouvent encore une sensation d'effarement et se demandant ce qu'elles ont à voir au juste dans cette gigantesque lutte.
C'est l'âme même de l'Amérique qui est mise à l'épreuve. Depuis un demi siècle elle n'a connu aucun conflit d'une importance quelconque. En même temps l'accumulation des richesses qu*elle acquérait a dépassé les rêves les plus fabuleux de l'avare. Ces richesses ont été évaluées à la somme prodigieuse de deux cent cinquante milliards de dollars! Son revenu annuel dépasse ce
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qui était la richesse totale du pays lorsque Lincoln lança son appel aux armes en avril 1861. Sa position est celle du propriétaire de l'Ecriture dont les champs lui avaient procuré des moissons tellement énormes qu'il lui fallut abattre ses granges et en ériger de plus spacieuses afin d'y accumuler son excédent, et qui alors se dit à luimême, dans son égoïste satisfaction: ** Prends tes aises. Mange, bois et amuse- toi."
C'est ce soir même que son Seigneur lui dit: ** Cette nuit tu auras à donner ton âme."
A l'heure où nous sommes l'épreuve à laquelle sera mise l'âme de l'Amérique ce sera le libre consentement, la joie héroïque avec lesquels elle prendra sa place parmi les combattants dans la bataille la plus noble et la plus vitale qu'on ait jamais livrée pour les principes qui sont à la base de la Civilisation.
Jusqu' à-présent, l'Amérique a toujours fini par faire ce qu'elle devait. Ses tâtonnements et sa lenteur sont les traits caractéristiques d'une démocratie. Elle a été comme paralysée par des traditions surannées, et son âme même a été empoisonnée par de fallacieux mensonges. Néanmoins l'auteur, qui aime son pays, se laisse aller à l'idée que semblable à l'aigle, l'Amérique "arrivée à sa pleine croissance, allumera sans les laisser éblouir ses prunelles aux rayons du soleil de midi," que la "noble et puissante nation" saura se secouer comme un homme vigoureux après un long sommeil et qu'elle fera voir au monde une
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Démocratie plus grande et plus noble encore que celle qu'a pu concevoir même le sublime génie de Milton dans le rêve le plus inspiré de sa splendide imagination.
James M. Beck.
New York, le 5 juin, 19 17.