CHAPITRE VI
CBITIQUE DBS OPÉRATIONS MILITAIRES^ DES ARMES; DE l'espionnage, des BUSES DE GUERRE
De l'idée que nous nous serons faite de la guerre dépend donc le jugement que nous aurons à porter en dernier ressort sur la moralité d'une collision entre deux États, sur l'utilité de la victoire, la solidité de la conquête, la valeur des combattants et la gloire des généraux.
La guerre est-elle simplement, comme quelques-uns le
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prétendent, Vart de détruire les forces de V ennemi? Soit. L'histoire abonde en sujets qui se sont signalés dans cet art horrible; et si c'était le lieu de nous étendre sur la stratégie, la tactique, la poliorcé tique, la balistique, nous constaterions qu'en effet, d'après ses praticiens comme d'après ses théories, la guerre n'a pas eu jusqu'à présent d'autre objet. Mais qu'on ne nous parle plus alors du droit de la guerre. Le droit de la guerre, principe de tout héroïsme, et dont la renommée des conquérants ne saurait se passer, est une action atroce, qui a cela de particulier, qu'elle fait des représentants de la force autant de tartufes. De toutes les hypocrisies, la plus lâche n'est-elle pas, en effet, celle de la bravoure recourant à l'astuce et à la trahison?
Au contraire, la guerre est-elle, comme nous le soutenons, et comme le sentaient d'instinct les vieux enfants de Romulus, le jugement de la force? La guerre alors, de même que le combat judiciaire et le duel, a ses règles d'honneur; elle a son droit, qui ne consiste pas en de vaines démonstrations de philanthropie ou de sournoises formalités, mais qui se déduit logiquement de l'îtiée même de la guerre, qui subsiste malgré les infractions des guerriers, et que l'histoire sanctionne, en confirmant les faits de guerre accomplis en conformité de ce droit, ou en les annulant et les punissant lorsqu'ils lui sont contraires*
Il n'y a pas une tierce opinion à suivre : il faut opter.
D'un Càié la guerre franche, morale, féconde, guerre qu^ honore la défaite autant que la victoire, et fait vivre ensemble, comme des frères, les vainqueurs et les vaincus; de Tautre la guerre perfide et stérile, qui dégénère en sauvagerie et brigandage, et rend les haines de peuple à peuple irréconciliables.
Aux faits signalés dans le précédent chapitre, nous al^ Ions en joindre é'autres, non moins graves. ^
L'emploi de la force dans les luttes natiosales implique Teffusion du sang. On peut même dire que le péril de mort est nécessaire pour mettre en lumière, avec les forces physiques, les forces morales, le courage, la vertu, le dévouement. Or, suivant que la destruction de l'ennemi sera considérée comme le but spécial de la guerre, ou seulement comme la conséquence possible, mais non directement cherchée de la lutte des forces, on conçoit qu'ici, comme dans le duel, le choix des armes n'est pas chose indifférente. Il y a matière à règlement et définition.
On s'est servi pour le duel ou combat singulier de toutes sortes d'armes : sabre, épée, fleuret, dague, poignard, couteau, fusil, carabine, pistolet, pique, lance, bâton, massue, hache, fléau, marteau, compas (dans les duels des compagnons du devoir), etc. Aujourd'hui les seules armes reçues sont l'épée, le sabre, le fleuret et le pistolet. Au moyen âge on se battait à pied ou à cheval, cuirassé ou en chemise; de nos jours, on ne se bat plus qu'à pied et en chemise. En cherchant la raison de cette simplification du duel, on découvre que l'on a voulu deux choses : en écarter tout ce qui pouvait le ravaler ou le rendre atroce, en même temps lui donner tout ce qui pouvait faire valoir le courage des combattants.
Je demande donc s'il n'en devrait pas être de même à la guerre; s'il est permis à la guerre, plus que dans le duel, d'employer toute espèce de moyen homicide, le poison, par exemple, ce qui peut se faire de plusieurs manières, en ' empoisonnant les armes, lançant des gaz asphyxiants,*ou infectant les boissons et aliments? La réponse de Grotius e«t équivoque sur tous ces cas.
« Certaines nations, dit-il, sont dans l'habitude d'em- « poisonner leurs flèches, et l'on ne saurait dire que le « droit de nature s'y oppose. Toutefois les nations de l'Eu-
« rope ont aboli entre elles cet usage, qui n'est pas dans « les voies de la force ouverte. »
Quant aux boissons et aliments, Grotius réprouve le poison, tout en reconnaissant qu'il est permis de rendre les eaux impotables en y jetant des cadavres, de la chaux, comme aussi de dénaturer, par des moyens analogues, les comestibles.
Vatte Ipartage sur ce point Tavis de Grotius.
Ici paraît Tincertitude des principes du célèbre juriste. La guerre a-t-elle pour but direct la destruction de l'ennemi? Dans ce cas, point de scrupules : les mines, les machines infernales, l'huile de vitriol, l'eau bouillante, le poison, la chaux, les charognes, la dyssenterie^ l'aveuglement, la famine, la peste, les flèches à crochet ou empoisonnées, tout ce qui produit d'incurables blessures comme ce qui tue sur-le-champ, il faut tout prendre, faire, comme on dit, flèche de tout bois.
Mais la guerre est- elle avant tout, comme le dit son nom latin et comme le porte sa définition, un duel de la force et de la vaillance, dans lequel la mort apparaît comme un risque, non comme une fin ? Il est évident qu'alors il y a lieu à un règlement d'armes, sans quoi la guerre n'est plus qu'une lutte hideuse entre une armée de Castaings et une autre armée de Brinvilliers. Je n'aime point ce général qui, dans un combat de mer, ayant fait provision 'd,e vipères renfermées dans des bouteilles, les fit jeter par ses soldats dans les vaisseaux ennemis, cherchant ainsi par une espèce de trahison, ce qu'il désespérait d'obtenir parla force. Et je regarde comme digne du supplice des assasins le soldat qui mord sa balle dans l'idée que cette morsure empoisonne le projectile et tuera infailliblement Tennemi.
Nos militaires, il faut leur rendre cette justice, ont gé-
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néralement horreur de pareils moyens. Je ne leur demande donc que d'être d'accord avec eux-mêmes. Ils croient à un droit de la guerre, par conséquent à une réglementation des armes, quand ils réprouvent Tempoisonnement de l'ennemi. Qu'ils suivent cette idée, et qu'ils répondent maintenant à ma question : Peut-on regarder comme permises par le droit de la guerre ces armes de précision qui foudroient à des distances énormes et à coup sûr; ces projectiles de toute forme, coniques, creux, à ressort, qui, après avoir perforé le corps de l'adversaire, laissent des blessures dangereuses, pires que celles causées parles bombes orsiniennes?
« Les Français, écrivait lors de la guerre de Lombardie u un correspondant du ^im^^, ont introduit récemment dans « le service une nouvelle balle, dont la base creuse est en « forme de pyramide. Cette forme donne à la balle cette « propriété que, lorsque la pointe de la balle touche un « os, la base de la pyramide s'ouvre aux angles et fait une « blessure terrible que le médecin de l'hôpital m'a mon- « trée, en l'appelant sehr schœn, »»
Le fait rapporté par le Times est-il exact ? Je m'en méfie. La presse anglaise est peu bienveillante pour l'honneur français. L'infanterie française est regardée aujourd'hui comme la plus brave du monde dans les charges à la baïonnette; elle l'a prouvé dans cette même guerre de Lombardie. Qu'a-t-elle besoin de balles à ressort?... En tout cas, si les Français ont eu en ceci le triste mérite de l'invention, ils ne tarderont pas à éprouver les inconvénients de la contrefaçon. C'est pourquoi je dénonce à mon tour le fait à la loyauté de tous les militaires, qui certes n'ont pas imaginé la balle à ressort, et dont la bravoure sait
fort bien se passer des inventions infernales des armuriers (1).
Quoi qu'il en soit de l'anecdote racontée par le Times, il est certain que toutes les nations de TEurope font maintenant usage de la carabine et du canon rayés, de la balle et du boulet coniques, plus dangereux que les mêmes projectiles ronds. On parle même de donner à tous les soldats de l'armée française, cavaliers et fantassins, des revolvers à six coups. Pourquoi ce perfectionnement qui, loin d'ajouter à la force et au courage, sert plutôt la faiblesse et la lâcheté; qu'on peut même dire inutile, puisqu'il suffit pour la victoire que le soldat soit mis hors de combat? N'est-ce pas manquer de tous points au but de la guerre, qui est de
(1) Les Français ne sont pas seuls, à ce qu'il paraît, coupables de ces attentats contre le droit de la guerre. On lit dans le Nord du 3 iévrier 1860 : c Le général Dieu a été, comme vous savez, grièvement blessé « dans la campagne d'Italie. La plus grave de ses blessures a été causée « par une balle ea:plo8ible, qui lui a éclaté dans le côté. Quelques fragments € des os fracturés par le projectile se sont logés dans les intestins^ et y ooca" ce «tonnent fréquemment des abcès qu'on est obligé de percer. On ne peut se « faire une idée des souffrances que ces opérations répétées font endurer , c à l'héroïque malade. Il les supporte avec une résignation d'autant plus c admirable qu'il connaît toute la gravit^ de son mal, etc. »
N'est-ce pas une honte, disait Bayard à propos de l'arquebuse, qu'un homme de cœur soit exposé à périr par une misérable friquenelle contre laquelle il ne peut se défendre, et qui met de pairie vaiUant et le lâche?.., A quoi servent, demanderai-je à mon tour, pour le but de la guerre, ces ÎBventions atroces V N'avions-nous pas assez de la lanoe et de l'épée? Il est vrai qu'avec la lance et l'épée il faut s'aborder de près, ce qui paraît convenir moins à notre moderne bravoure. Notez cependant que les mêmes nations qui fabriquent des balles explosibles rougiraient, comme d'une trahison, de les empoisonner. Quelle délicatesse I
C'est un hommage à rendre au corps de l'artillerie française : elle est peu favorable aux inventions destructives, et je l'ai entendu blâmer à. ce propos par des industriels qui se croyaient certainement aussi amis da progrès que philanthropes. Nos artilleurs pensent, apparemment, qu'ils ont bien assez de la mitraille, et qu'il est plus digne de gens d'honneur de s'aborder à l'arme blanche que de se canarder à des distances de quatre et cinq kUomètres. En vérité, on ne saurait être plus rétrograde.
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vider les différends entre nations par les voies de la force? L'empereur Napoléon III a témoigné, dans la dernière campagne, d'une grande sollicitude pour les blessés, français et autrichiens. Je Ten louerais davantage, si j'apprenais qu'il emploie son autorité sur l'armée et son crédit auprès des puissances pour faire abandonner l'usage des balles coniques et à ressort. Je ne sais plus quel roi de France fit assurer une pension à l'inventeur d'une machine infernale, à condition qu'il ne communiquerait son secret à personne. « Nous avons assez de moyens de nous dé- « truire, disait-il; je ne veux pas ouvrir de concours pour « cet objet. » L'exemple est bon & suivre : il témoigne, chez un prince ambitieux, — les rois de France le furent tous, — d'un véritable sentiment du droit de la guerre et du droit des gens.
C'est surtout depuis l'invention de la poudre que les idées se sont perverties sur la nature et le droit de la guerroi notamment en ce qui concerne le règlement des armea. On a prétendu que l'emploi du canon avait démocratisé le métier de soldat et porté à la noblesse un coup sensible, en neutralisant la cavalerie et en amoindrissant l'avantage de la bravoure personnelle. J'aimerais mieux, je l'avoue, que le tiers état eût appris à opposer cavalerie à cavelerie, au risque de voir la féodalité durer cent ans de plus.
D'autres, soi-disant amis de l'humanité, se félicitent de voir les armes et machines de guerre suivre les progrès de l'industrie et devenir de plus en plus meurtrières. La guerre finira, disent-ils, par l'excès même de sa puissance destructive. Ils ne voient pas que cette manière de mettre fin à la guerre aboutit tout juste à la désorganisation politique et sociale. Quand les armes seront telles que le nombre et la discipline, aussi bien que le courage, ne seront plus de rien à la guerre, adieu le règne des mtgoritéSt
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adieu le suffrage universel, adieu Tempire, adieu la république, adieu toute forme de gouvernement. Le pouvoir est aux plus scélérats. Ne sait-on pas que si le peuple de Paris voulait user des moyens de destruction que le progrès de l'industrie et des sciences amis en sa main, aucune force ne serait capable de le réprimer ? Pourquoi donc aujourd'hui Témeute fait-elle silence? C'est que le peuple, même à l'état d'insurrection, croit au droit de la guerre. Il lui répugne d'attaquer son ennemi par derrière, d'employer^ pour le détruire, le poison, les fusils à jet continu, les machines à la Fiesehi, et les bombes fulminantes. Comme Barbes, il préfère, au péril de sa vie, descendre en plein boulevard, en faisant à ses ennemis leur part d'ombre et de soleil.
On a dit que depuis l'invention des armes à feu la guerre était devenue moins meurtrière. Les plus grandes batailles de ce siècle n'offrent pas de carnage comparable à celui de Cannes, par exemple, où Annibal égorgea 50,000 Romains, et perdit lui-même plus de 20,000 hommes.
J'avoue le fait; mais je n'en attribue point la cause à l'artillerie, ce qui serait tout simplement absurde.
n y a, dans une bataille, trois moments principaux. Le premier est l'engagement, congressus : c'est celui où les deux armées en viennent aux mains sur toute leur ligne ; puis vient le combat proprement dit, ou l'effort, pugna, conatus, qui dure jusqu'à ce que Tune des deux armées faiblisse et que les bataillons soient rompus; enfin la tuerie, eadeSy qui commence, ainsi que la fuite du vaincu, à la rupture des bataillons. C'est ainsi qu'à la bataille de Cannes, sur 90,000 hommes dont se composait l'armée romaine, il y en eut 50,000 de tués.
Cette tuerie, dernier acte de la bataille, qu'on trouve régulièrement indiquée dans les auteurs, n'existe plus pour les modernes que comme un accident. L'ennemi enfoncé
se retire, s*il peut, ou met bas les armes. Au lieu de massacrer, on fait des prisonniers, ce à quoi le vainqueur est d'autant mieux disposé qu'il s'est battu à distance, par des manœuvres et de la fusillade, plutôt que par des chocs, et qu'il est moins échauffé au carnage. C'est aussi un effet de ce sentiment d'humanité dont j'ai parlé plusieurs fois, sentiment qui a diminué les destructions de la guerre, mais sans en améliorer les mœurs, comme le prouve le fait même de l'invention et du perfectionnement des armes à feu. Autrefois, le nombre des morts et des blessés pendant les deux premiers actes de la bataille était moindre; le massacre ne commençait qu'au dernier acte. Aujourd'hui l'on se foudroie à distance, en quantité énorme et en nombre à peu près égal; l'avantage du vainqueur est dans le nombre des prisonniers. Ici l'humanité triomphe, j'en tombe d'accord, mais à la un; elle est sacrifiée au commencement. Compensation faite, la valeur militaire a perdu, et la guerre se déprave.
En révolution, disait amèrement Danton, lorsqu'il se vit enlacé par l'astuce de Robespierre, le triomphe est au plus scélérat. Il en serait ainsi de la guerre, d'après les maximes en crédit : la victoire promise au plus vaillant appartiendrait au plus meurtrier. Supposons qu'aujourd'hui l'un des souverains de l'Europe possédât seul le secret du fusil et du canon rayés, des fusées à la Congrève, de l'obusîerPaixhans : se croirait-il, la guerre s'allumant, autorisé à s'en servir? Assurément, si nous devons nous en rapporter au droit de la guerre tel que l'entendait Grotius et qu'on l'enseigne encore aujourd'hui. L'histoire est pleine de batailles gagnées par la supériorité des armes, plutôt que par le courage et la force des soldats.
Je dis que de semblables trophées sont chargés de honte et ne prouvent rien. La guerre, telle que la veut le droit de la force, telle que le genre humain la conçoit et que les