‹ La guerre européenneChapitre 55 sur 58 · Les deux faces du Progrès · texte numérisé non relu

Les deux faces du Progrès

Conclusion trop heureuse et trop hâtive. La doctrine du progrès à laquelle nous avons cru jusqu'ici, était ambiguë sinon mensongère, et par son ambiguïté elle nous a entraînés dans la crise présente. Lorsque je parcourais TAmcrique et que je la comparais au monde antique où j'avais vécu par l'esprit pendant tant d'années; lorsque j'écrivais Entre les deux Mondes et que je préparais le discours que je fis à Paris en novembre 1913 et qui est imprimé dans ce volume; lorsque j'enfonçais et retournais le couteau de l'analyse dans les innombrables contradictions contenues implicitement dans l'idée du progrès, telle que nous la professons, et que je contemplais à mes pieds, avec une sorte de tristesse voluptueuse, le monde immense, s'agitant, haletant, se démenant pour chercher toujours quelque chose de nouveau et de meilleur, sans savoir clairement ce qu'il voulait, je ne supposais pas qu'à quelques années ou à quelques mois de là l'une de ces contradictions devait amener une telle catastrophe. Celui qui veut- remonter la chaîne des

causes qui ont provoqué la guerre européenne jusqu'à la plus éloignée, après s'être arrêté aux intrigues des diplomates, aux desseins occultes des Etats-majors, aux ambitions des Gouvernements, à la jalousie des peuples, aux excitations des journaux, aux divagations des philosophies salariées, aux rivalités industrielles et commerciales, aux agitations des empires en décadence, aux souffrances des nations opprimées, à l'orgueil, aux ambitions, aux rêves de la nation allemande et à son besoin d'outrepasser toujours le but, même au risque de se perdre dans l'illimité, — finira par arriver pas à pas à l'une de ses nombreuses contradictions au milieu desquelles nous vivons depuis un siècle, à la contradiction suprême dont nous n'avons jamais pu nous dégager : à cette furie d'accroître la puissance de l'homme, sans faire de distinction entre la puissance qui crée et la puissance qui détruit. Quand la science faisait quelque nouvelle découverte, quand l'industrie construisait une machine plus rapide et plus puissante, quand nous comptions nos richesses et que nous découvrions qu'elles avaient augmenté, nous étions convaincus que le monde progressait. Notre siècle ne s'était-il pas proposé de conquérir la terre par le feu et par la science ? Chaque pas qui nous rapprochait de ce but lointain ne devait-il pas être considéré comme un progrès ? L'Europe et l'Amérique avaient donc progressé en abandonnant les vieilles diligences pour les trains et les bateaux à voiles

pour les bateaux à vapeur ; elles avaient progressé en inventant le téléphone, le télégraphe, l'automobile, l'aéroplane et le dirigeable, en accumulant les connaissances et les moyens nécessaires pour percer l'isthme de Panama ; elles avaient progressé en fabriquant les machines qui fauchent, vannent et mesurent le blé, quilabourent et sèment, qui cousent les souliers et enfoncent les clous, et qui, rapides comme l'éclair, font tant d'autres opérations confiées pendant des siècles à la main petite et lente de l'homme.

Et ce n'est pas tout. Conséquent avec lui-même et avec sa façon d'entendre le progrès, notre temps célébra comme les vertus les plus nobles l'activité, la discipline, l'obéissance, le courage, l'énergie, l'esprit d'initiative et d'innovation, l'ambition et la confiance en soi ; il regarda comme des héros les selfmademen^ les inventeurs heureux et malheureux, les pionniers de toutes les aspirations, les initiateurs de révolutions dans l'art, dans l'industrie, dans la religion, dans la banque, dans la mode et dans la politique. Mais notre époque n'a pas seulement fabriqué des chemins de fer, des navires, des charrues, des machines à battre et à vanner le blé ; elle n'a pas seulement préparé des remèdes merveilleux,fait jaillir des lumières fulgurantes, trouvé le moyen de parler et d'écrire à travers TespaccElle a aussi fabriqué des fusils, des canons, des cuirassés, des poudres cent fois plus puissantes et plus meurtrières que celles dont

se servaient nos aïeux et bisaïeux. Elle a agrandi et embelli les écoles, les hôpitaux, les bibliothèques ; mais de quels atroces engins n'a-t-elle pas muni les plus grandes armées que l'histoire ait vues ! Devions-nous être fiers de ces progrèsci comme de ceux-là ? Question difficile entre toutes! Répondre oui, signifiait vénérer, à la mode hégélienne, la destruction comme la création, adorer sur le même autel Dieu et le Diable ; et cela répugnait à une époque qui a cru à la bonté de la nature humaine, qui s'est tant efiPorcée d'accroître la richesse du monde. Mais pour répondre non, il fallait dissoudre les armées, supprimer les monarchies qui les commandent, refaire la carte de l'Europe, changer profondément l'esprit de l'Etat moderne. L'Europe n'en avait point la force et elle a préféré ne répondre ni oui ni non ; elle s'est contentée d'une définition du progrès assez vague pour qu'elle pût embrasser à la fois la paix et la guerre, la violence et le droit, la vie etja mort, les charrues à vapeur et les obusiers à moteur, le sérum antirabique et la mélinite ; elle n'a pas osé résoudre la question de savoir s'il y avait lieu d'admirer de la même manière l'audace, l'esprit d'initiative et de sacrifice, le courage et la persévérance, qu'ils fussent employés dans la lutte contre la nature ou pour conquérir des terres et des empires dans des guerres d'agression. Elle a toujours hésité entre le oui et le non ; les uns disant oui, les autres non... Le siècle voulait

la paix ; mais quand il s'est apprêté à la prêcher, il s'est aussitôt découragé en voyant sur tant de visages de soldats, de philosophes et de politiciens tant de sourires ironiques ; et plein de honte, ce siècle qui avait tant osé, même se révolter contre Dieu et revoir les épreuves de la création, n'a pas même osé répéter ce que saint Thomas avait affirmé sans hésitation au milieu de la barbarie du moyen âge : que la guerre n'est pas légitime si elle n'est point faite pour une cause juste et sans mauvaise intention.

Et ainsi est arrivé le jour où l'Allemagne a mis le feu aux quatre coins de l'Europe. Elle a eu ce courage incroyable, parce qu'elle est de toutes les nations de l'Europe celle qui a le plus mêlé à l'idée de progrès l'idée de destruction et l'idée de création en affirmant qu'une nation doit s'efforcer d'être grande dans la paix et dans la guerre et qu'il n'y a pas moins de mérite et de gloire à imposer sa propre volonté aux autres hommes par la force, qu'à vaincre la nature et à lui arracher ses trésors secrets. Les victoires de 1866 et de 1870,1e développement de ses industries, l'augmentation de la population et de la richesse, ce défaut de " sens humain » et de mesure qui est propre à l'esprit allemand, la fièvre d'orgueil, d'ambition, de cupidité qui s'est emparée de l'Allemagne dans ces dernières années, expliquent comment elle a pu faire entrer de force deux principes aussi opposés dans une définition hy-

bride et contradictoire du progrès; créer pêlemêle des instruments de vie et des instruments de mort, multiplier les fabriques et les casernes, les navires marchands et les navires de guerre ; comment elle a voulu être à la fois une immense fabrique et un immense camp retranché, en servant le Progrès sous la forme d'une monstrueuse divinité à deux faces, qui incitait les hommes à devenir plus riches et plus redoutables, plus savants et plus cruels, plus laborieux et plus violents. Enfin un jour, parvenue au comble de la postérité et de la puissance, elle s'est crue aussi au comble de la force et elle a provoqué à un combat à mort trois grands empires. Et la terrible boucherie a commencé et l'on ne peut prévoir quand elle finira, car la guerre européenne paraît différer de toutes celles qui l'ont précédée, principalement en ce qu'elle n'a point de limites, ni dans l'espace, ni dans le temps, ni dans la forme.

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