PKÉS DE L'ABI.ME
— Ne me dites pas le nom de cette ville, s'écria Sabina, je l'apprendrai assez tôt. Il me suffit de savoir que c'est une ville d'Italie pour que mon imagination en fasse une merveille. Voyez , cher curé , si cela ne ressemble pas à un palais enchanté !
— Je ne vois, Madame, en vérité, que des chandelles qui luisent.
— Vous n'êtes guère poëte ! Quoi ! il ne vous semble pas que ces lumières sont plus brillanies que d'autres lumières , que leur mystérieux rayonnement dans cette ténébreuse profondeur nous promet quelque surprise inouïe, quelque aventure nouvelle?
— Voici bien assez d'aventures comme cela pour aujourd'hui, dit le curé; et je n'en demande pas davantage.
C'était une modeste petite ville île la frontière , dont nous ne dirons pas le nom au lecteur, de crainte de la dépo. tiscrà ses yeux, s'il l'a, par hasard, traversée dans un jour de pluie et de mauvaise liumeur; mais quelle qu'elle soit, Sabina fut frappée de son caractère italien, et sa belle position en am|ihitliéàlre au revers des montagnes, dans une région abritée du vent du nord, chauffée par les rayons du midi, et incessamment lavée par les eaux & urantes, lui donnait un aspect de projireté, de bonheur et un entourage uo riche végétation. La lune, en se levant, montra des murailles blanches, des terrasses couronnées de pampres, des escaliers ornés de vases de pierre où l'aloès étalait ses arêtes pittoresques, de I etits clochers au toit ariondi et une foule de bjutiques remplies d'herbages et de fruits magnifiques éclairés par des lanternes en papier de couleur, qui en faisaient ressortir les riches nuances et les contours transpaients. Les rues étaient bordées d'arcades grossières sous lesquelles circulaient des passants de bonne humeur, braves gens pour qui chaque beau soir d'été est une heure de lète, et qui saluaient de rires et de cris joyeux l'arrivée d'une voiture opulente. Une bande d'enfants demi-nus et déjeunes tilles curieuses, la chevelure ornée de fleurs naturelles, suivit l'équipage et assista au débarquemeiU des voyageurs, devant l'hôlel del Leon-Bîaiico , sur la place du Marché-Neuf.
L'auberge était confortable, et la vue d'un lôli copieux qui tournait au milieu des flammes, comn.ença à édaircir le front du curé. Taudis qu'on préparait les meilleures chambres, nos voyageurs virent se dresser la table dans une salle basse, peinte à fresque, avec ce goût d'ornementation et cette cbarmaule harmonie de couleurs qu'on retrouve dans les plus misérables demeures de rjtalie septentrionale. Le curé n'oubhait pas ses truites cTses~chttin pignon s. C'avait été pour lui jusque-là une fiche de consolation, (^t il n'avait cessé de répéter qu'avec ce comiiieiweuient de chère et de Jesliii,
pourvu qu'on trouvât du feu, il n'y avait rien de désespéré. Teverino prit le tablier et le bonnet blanc d'un marmiton et se mit facélieusement à l'œuvre avec l'abbé, dans la cuisine, prétendant avoir des secrets merveilleux dans cet art. Madeleine aida la négresse à préparer la chambre, de lady G... pendant que cette dernière, penchée au balcon do la salle avec Léonce, prenait plaisir à voir chanter et danser les enfants sur la place.
Quand les flambeaux furent allumés et la table couverte de mets simples et excellents, les convives se réunirent, et Léonce alla chercher l'oiselière pour faire plaisir, disait-il, au marquis; mais Sabina ne parut pas charmée de cette persistance dans les douceurs de l'égalité. L'hôte se récria :
— Quoi, dit-il en servant le potage sur la table, la fille aux oiseaux dans la compagnie de Vos Seigneuries illustrissimes? Oh! je la connais bien, et plus d'une fois je l'ai fait diner gratis, à cause des jolis tours qu'elle sait faire. Mais est-ce que tu nous amènes toutes les bestioles, Madeleine? Je t'avertis que s'il leur faut à chacune un couvert et un lit, je n'ai pas assez d'argenterie et d'oreillers dans ma maison pour tant de monde. Allons, ma fille , va-t'en manger à la cuisine avec les gens de Leurs Altesses: sans plaisanterie, je te trou\erai fiien un petit coin dans le grenier à paille pour te faire dormir.
— Dans le grenier à paille, avec les muletiers et les palefreniers sans doute? dit le curé. Si c'est là la vie que vous menez, Madeleine, je n'ai pas tort de diro que votre vagabondage vous mènera loin.
— Bah! bah! c'est un petit enfant, seigneur abbbé, reprit l'hôte, et personne encore n'y fait aitention.
— Monsieur l'hôte, dit Sabina, je vous prie de faire mettre un lit dans la chambre de ma négresse; Madeleine couchera auprès d'elle. Je me suis fait suivre do cette enfant qui nous a divertis de ses talents, et je réponds de sa sécurité.
— Du moment que Votre Altesse daigne s'y intéresser, reprit l'hôte, tout sera fait ainsi qu'elle 1- commande. Nous l'aimons tous, cette petite : elle est magigicienne aux trois quarts! Dois-je donc lui mettre son couvert à cette table?
— Eh bien! oui, répondit lady G..., curieuse de voir en face et aux lumières, quels progrès avait fait l'intimité de l'oiselière et du marquis. Mais elle fut trompée dans son altento : ces deux personnages semblaient ètro redevenus étrangers l'un à l'autre. Madeleine était chastement familière avec Léonce et respetueusement calme auprès de Teverino. Ce dernier, qui faisait les honneurs de la table avec une aisance merveilleuse, s'occupait d'elle avec une sorte de bonté paternelle et protectrice, qui faisait ressortir la bienveillance de son caractère sans rien ôter aux convenances de son rôle. Sabina pensa bientôt qu'elle s'était trompée, et le curé lui-mémo n'eut rien à reprendre aux manières du beau marquis. 11 fut plutôt porté à s'effaroucher un peu de l'alfectien quo Léonce témoignait à celte petite sotie, qui riait avec lui et paraissait le charmer par ses naïvetés enjouées. Mais l'appétit du bourru était si terrible et les délices de la réfection si puissantes, qu'au moment où il eût pu redevenir clairvoyant et grondeur, Madeleine avait quitté la table et s'était assoupie, avec l'insouciance de son àgo , sur le grand sofa qui , dans toutes les auberges de cette contrée, décore la salle des voyageurs. De temps en temps, Léonce, placé non loin de ce sofa , se retournait et la contemplait, admirant ce repos de l'innocence, cette pose facile, et cette expression angélique, qui ii'a|)partiennent qu'au jeune âge.
On était au des=ei t, et le marquis, exclusivement occupé de lady G..., parlait sur toutes choses avec un esprit supérieur; du moins c'était un genre de supériorité que les femmes peuvent apprécier : plus d'imagination que de science, une originalité puétique, une sensibdité exaltée. Sabina retomba peu à peu sous le charme de sa parole et de son regard. Le curé remplissait l'oflice de contradicteur, comme s'il eût eu à cœur de faire briller l'éloquence du jeune homme, et de lui fournir des armes contre la froideur dogmatique et les préjugés étroits du
TEVERINO
monde officiel. Léonce, voyant avec humeur l'animation de son amie, prit son album, l'ouvrit, et se mit à esquisser la figure de l'oiselière, sans se mêler à la conversation.
Toute femme du monde est née jalouse, et Sabina avait été si justement adulée pour sa beauté incomparable et son brillant esprit, que l'attention accordée à toute autre créature de son sexe, en sa présence, devait infailliblement lui sembler une sorte d'outrage. Habile à dissimuler ses mouvements intérieurs , elle ne les exprimait que sous forme de plaisanterie; mais ils produisaient en elle un besoin de vengeance immédiate, et la vengeance de la coquetterie, en pareil cas, c'est de chercher ailleurs des hommages, et d'en prendre un plaisir proportionné à l'affront. Elle s'abandonna donc tout à coup aux séductions de Teverino, et ne put s'empêcher de le faire sentir à Léonce , oublieuse de la honte qu'elle avait éprouvée alors que Teverino semblait occupé de Madeleine.
Léonce , qui comprenait parfaitement ce jeu cruel , et qui avait par instants la faiblesse d'en être atteint, voulut avoir la force de le mépriser ; mais en se servant des mêmes armes, il s'exposa fort à être vaincu. Il affecta une si grande admiration pour son modèle et une attention si fervente à son travail , qu'il paraissait sourd et aveugle à tout le reste.
— Léonce, lui dit Sabina en se penchant sur son ouvrage, je suis sûre que vous nous faites un chef-d'œuvre, car jamais vous n'avez eu l'air si inspiré.
— Jamais je n'ai vu rien de plus charmant que cette dormeuse de quatorze ans, répondit -il; le bel âge! quel moelleux dans les mouvements ! quel sérénité dans l'immobilité des traits! Admirez, vous autres qui êtes artistes aussi par le sentiment et l'intelligence, et convenez qu'aucune beauté de convention , aucune femme du monde ne pourrait se montrer aussi suave et aussi pure dans le sommeil.
— Je suis complètement de votre avis, répondit Sabina d'un ton de désintéressement admirable, et je gage que c'est aussi 1 avis du marquis.
,— Aucune? A Dieu ne plaise que je m'associe à un pareil blasphème ! répondit Teverino. La beauté est ce qu'elle est, et quand on se perd dans les comparaisons, on fait de la critique, c'est-à-dire qu'on jette de la glace sur des impressions brûlantes. C'est la maladie des artistes de notre temps; ils se vouent à certains types, et prétendent assigner à la beauté des limites forgées dans leur pauvre cervelle ; ils ne trouvent plus le beau par instinct, et rien ne se révèle à eux qu'à travers leur théorie arbitraire. Celui-ci veut la beauté puissante et fleurie à l'instar de Rubens; cet autre la veut maigre et tluelte comme les fantômes des ballades allemandes; un troisième la voudra tortillée et masculine comme Albert Durer ; un quatrième raide et froide comme les maitres primitifs. Et pourtant tous ces anciens maitres, toutes ces nobles écolos ont suivi un instinct généreux ou naïf; c'est pourquoi leurs œuvres sont originales et plaisent sans se ressembler. Le véritable artiste est celui qui a le 'sentiment de la vie, qui jouit de toutes choses, qui obéit /à l'inspiration sans la raisonner, et qui aime tout ce j qui est beau sans faire de catégories. Que lui importe le nom, la parure et les habitudes de la beauté qui :'le frappe"? Le sceau divin peut lui apparaître dans un cadre abject, et la fleur de l'innocence rustique résider quelquefois sur le fiont d'une reine de la terre. C'est à lui, créateur, de faire de celle qui le charme une bergère on une impératrice, selon les dispositions ue son àme et les besoins de sun cœur. Vous êtes assez grand artiste, Léonce, pour faire ue cette montagnarde blonde une Sainte Elisabeth de Hongrie, et moi (£ri io ancke son pittore! puisque je sens, puisque je penie, puisque j'aime), je puis voir la Béatrix du Dante sous la brune chevelure de milady.
— Il me semble, Léonce , dit Sabina flattée de ce dernier trait, que le marquis est tout à fait dans vos idées sur l'art, et que vous ne différez que par l'expression. Mais quel est donc ce joli dessin qui sort do votre album? Permettez-moi de le regarder.
— Pardon, Madame, c'est une étude sur le nu, je vous en avertis. Cependant, si vous v«us voulez le voir, mon Faune est assez vêtu de feuillage pour ne pas forcer M. le curé à vous l'ôter des mains, et il a dans son église des saints beaucoup moins austères.
— Cette ébauche est superbe ! dit Sabina , en regardant le croquis que Léonce avait fait au bord du lac, d'après Teverino. Voilà une charmante fantaisie, une noble attitude et un ravissant paysage!
— Moi, dit le curé, je trouve que cette figuro-là ressemble comme deux gouttes d'eau à M. le marquis. Si on rhabillait comme le voilà , on croirait que vous avez voulu faire son portrait ; mais, après tout, l'habit ne fait pas le moine, et je vois bien que vous avez mis là sa tète avec ou sans intention.
— Sa belle figure est si bien gravée dans mon souvenir, dit Léonce en jetant un regard significatif à son marquis, que Irès-souvnnt elle vient naturellement se placer au bout de mon crayon quand je cherche la perfection.
— Et vous l'avez mis dans un paysage de notre canton , ajouta le curé. Voilà nos petits lacs et nos grandes nionlagnes, nos sapi'ns et nos rochers; c'est rendu au naturel. Voyez donc, monsieur le marquis!
— La pose est bonne, dit tranquillement Teverino, et la composii;ion jolie, mais le dessin est faible : ce n'est pas ce que notre ami a fait de mieux.
— Moi, je trouve cela très-bien, dit Sabina, qui ne pouvait détacher ses yeux de cette figure.
— Eh bien , je vous en fais hommage, dit Léonce avec ironie; si vous ne trouvez pas cet essai indigne de votre album , il vous rappellera du moins une heureuse journée et de vives émotions.
— J'aime mieux que vous me donniez le dessin que vous faites dans ce moment-ci, répondit lady G..., effrayée du ton de Léonce. Il me semble que vous y mettez plus ù'impegno e d'amore.
— Non, non, ceci je ne le donne pas, reprit Léonce en serrant son croquis de Madeleine dans sou album et en repoussant l'autre sur la table.
— Il fait un temps superbe, dit le marquis en s'approchanl de la fenêtre d'un air dégagé. La lune éclaire comme l'aurore. Si nous allions voir la ville? Demain tout sera moins beau et aura perdu son prestige.
— Allons, dit .Sabina en se levant.
— Moi , je vous demanderai la permission d'aller voir mon lit, dit le curé; je suis rompu de fatigue.
— Quoi ! pour avoir fait sept ou huit lieues dans une bonne voiture bien suspendue? reprit Sabina.
— Non, mais pour avoir eu chaud, et puis faim, et puis froid , et puis faim encore, enlin pour n'avoir pas mangé à mes heures. D'ailleurs, il en est neuf, et je ne vois rien que de naturel dans mon envie de dormir ; pourvu que ma pauvre gouvernante ne passe pas la nuit à veiller pour m'attendre !
— Felicissima notte , l'abbé , dit Teverino. Vous venez, Léonce?
— Pas encore, répondit-il , je veux faire un autre croquis de celte dormeuse.
— Il faut que la dormeuse aille dormir ailleurs, dit le curé d'un ton sévère. Ne va-t-elle pas traîner toute la nuit comme un objet perdu sur ce canapé? Allons, Sans- Souci , réveillez-vous ! Et il éventa de son grand chapeau la figure de Madeleine, qui fit le mouvement de chasser un oiseau importun , et se rendormit de plus belle.
— Laissez-la donc, curé, vous êtes impitoyable! dit Léonce, en faisant mine de s'asseoir auprès de l'oiselière, sur le sofa.
— Cette fille, observa Sabina, ne peut pas rester ainsi endormie sous l'œil de tout le monde.
— Pardon , cher Léonce , s'éci ia Teverino en s'approchant; mais il faut obéir aux intentions de milady et do M. l'abbé.
Et prenant la jeune fille dans ses bras, comme un petit enfant , il passa dans une pièce voisine, où il avait vu la négresse se retirer pour préparer son lit.
— Tenez, reine du Tartare, voici un objet qu'on vous
TEVERINO
Ti-voiiiio poussa raimlcmenl les chevaux îi la descente. (Page 30.)
confie et que votre noble mailrcsse, la blanrho Pliœbc, vous ordonno de i^ardcr comme la prunelle de vo.s yeux.
Il déposa Madeleine sur le lit, et dit tout bas à la négresse, en se retirant : — Etifermez-vous, c'est l'ordre de milady.
Léonce affecta une grande indifférence à ce qui se passait autour de lui, et il suivit nnncbalammcnt Sabina, qui, après avoir vainement attendu qu'il lui offrit son bras, accepta celui du marquis.
Ce dernier paraissait coniviitre la ville, bien qu'il n'y fût connu de personne, pas incme de l'hôte det Leon- Biaiico. Il conduisit Sabina prendre des glaces dans un café qui touchait aux vieilles murailles; car c'était une petite place anciennement fortitiéo et qui portait encore la trace des boulets de la France républicaine. Il fit servir en plein air, sur une plale-foiiue , d'où l'on dotninait les fossés et un pèlc-mèlc d'antiques constructions tnassives, rongées de lierre et de mousse. A quoique distance se dressait une tour en ruines, dotit la lune argentait la silhouette élancée, et qui servait de repoussoir au vaste paysage perdu dans une vague blancheur. Le ciel était mâgniiique. Léonce s'éloigna et se mit à errer dans les
décombres, plongé, en apparence, dans la contemplation d'une si belle nuit et d'un si beau lieu.
— Je crois bien , dit Teverino en essayant la force de ses doigts sur un débris de ciment qu'il ramassa sous ses pieds, que cette construction est d'origine romaine.
— Je n'en veux rien savoir, répondit Sabina; j'aime mieux n'en pas douter, et rêver ici un passé grandiose, que de faire des observations archéologiques. On ne jouit de rien quand on veut s'assurer de quelque chose.
— Eh bien , vous êtes dans la vraie poésie, admirable Française ! .s'écria Teverino en s'asseyent vis-à-vis d'elle, et' je veux me perdre avec vous dans ce paradis de l'intelligence où le divin Alighieri lut introduit par la divine Béatrix. Quand cette comparaison m'est venue tantôt sur les lèvres, je ne me rendais pas compte de la justesse de mon inspiration. Oui, vous avez la lumière de l'esprit jointe à l'idéale beauté, et jamais je n'ai rencontré de lemmo aussi extraordinaire que vous. C'est la première fuis que je quitte l'Italie, et je n'y avais pas connu de Française essenliellcment différente de nos femmes, comme vous l'êtes. La lemme du Midi a bien des instincts de poète ou d'artiste, mais dans le caractère plus que
TIÎVIilUNO.
kôf}Éàï
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M.SftMD.
H.DCLfNil LVE.
Je sais sùie qiio voas nous faites un c.lict J'œuvre. (Page 31.)
dans l'intelligence; et d'ailleurs, son éducation bornée, sa vie lascive et paresseuse ne lui permettent pas do se rendre compte de ses émotions comme vous savez le faire, vous, Madame! Et comme vous exprimez vos pensées, nièu-.e dans notre langue, à laquelle vous donnez une forme étrange, toujours noble et saisissante! Oui, vos sentiments sont des idées, et il me semble, en causant avec vous , que je vous suis dans une région inconnue aux autres êtres. Vous jugez toutes choses, rien no vous est étranger, et voire science ne vous empêche pas de vous émouvoir et de vous passionner comme ces pauvres créatures qui aiment et admirent sans discernement. Votre imagination est encore aussi riche que si vous n'aviez |ias la connaissance de tous les secrets de ; l'humanité, ot , au delà de voire sagesse étonnante, l'idéal , vous transporte toujours vers l'inlini! En vérité, mon cerveau s'enllamme au foyer du vôtre, et il me semble que je m'élève au-dessus' de moi-même en vous écoutant !
C'est par un tel flux de phrases élogieuscs que Teverino versa le poison de la llatlerie dans l'àme de la fièro lady. Il y avait loin de cette admiration sans bornes et
manifestée avec cet entrain italien qui ressemble tant à l'émotion, à la philosophique taquinerie de Léonce. Co qui lui prêtait un charme irrésistible, c'est que Teverino était à peu près coiivaincu de ce qu'il disait. Il n'avait guère rencontré de femmes cultivées à ce point, et cette iiouveauté avait pour son esprit de recherche avide et d'observation incessante un attrait véritable. Il voulait mettre cette supériorité féminine à l'aise, afin de la voir se manifester dans tout son éclat, et, sachant fort bien que de tels dons sont unis à un grand orgueil , il le caressait par d'ingénieuses adulations. Il était bien dillicile, pour ne pas dire impossible, que lady G... distinguât cette passion de connaître de la passion d'aimer. Elle n'avait jamais trouvé d'homme aussi blasé et aussi naïf en même temps que Teverino ; Léonce était beaucoup moins avide d'esprit et beaucoup moins tranquille de cœur auprès d'elle. Elle ne vit donc que la moitié du caractère de cet Italien , véritable dilettante de jouissance intellecluellê, qui, sans compromettre le calme do son propre cœur, a'ttaquait vivement le sien pour l'observer comme un type nouveau dans sa vie.
Elle parla longtemps avec lui, et de quoi, entre un
TÏPOGILirHlE J. CI.AVE, 7 nUE SAINT DENOiT. — II. DELAÏILLE. SC.
TEVERINO
bnaii jeune homme et une belle jeune femme, si ce n'est d'imioiir? Il n'est point de théorie plus inépuisable dans un tète-à-tèle de ce genre, au clair de la lune. La femme sr^ plaint de la vie, pleure des illusions, trace l'idéal de l'ainonr, et fait pressentir des transports qu'elle voile sous un transparent mvstère de déliance et de pudeur. L'homme s'cxalle, renie les projugés, et condamne les crimes de ses semblables. Il veut' justifier et réhabiliter le sexe masculin dans sa personne. Par mille adroites insinualions, il s'offre pour expier et réparer le péché originel, lani.is que, par mille détours plus adroits encore, on élude son hommage et on le ramène à une nouvelle ferveur. Ceci est le résumé banal de tout entretien de cette nature entre gens civilisés. C'est le résumé de ce qui s'était passé, avec plus d'art encore et de dissimulation , entre Sabina et Léonce, le matin même. Mais avec Tevcrino Sabina eut moins d'effroi et plus de douceur. Au lieu de reproches et d'inculpations agilées, elle n'eut que le tranquille parfum de l'encens à respirer. Aussi courut-elle un danger beaucoup plus grand, celui de donner de la tendresse à qui ne lui demandait que de l'imaginalion.
Comme l'aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la nuit sonore, Sabina fut un pou effrayée de voir reparaître Léonce au bas du rempart.
— Voici Léonce ! dit-elle pour réprimer sa faconde.
— Il est bien soucieux et rêveur, ce soir, le pauvre Léonce ! dit Tevi rino en baissant la voix.
— Je ne l'ai jamais vu si maussade, reprit-elle; on dirait qu'il s'ennuie avec nous.
— Non, iMadame ; il est amoureux et jaloux.
— De l'oiselière, sans doute? dit-elle d'un ton dédaigneux.
— Non, de vous; vous le savez bien.
Vous vous trompez, marquis. Il y a quinze ans que
nous nous connaissons, et il n'a jamais songé à me faire la cour.
— Eh bien , Madame , je vous jure qu'il y pense sérieusement aujourd'hui.
— Ne faites pas cette plaisanterie, elle me blesse.
— N'est-il pas un galant homme, un grand artiste, un aimable et beau garçon? Son amour vous était dû, et vous ne pouvez pas en èlre offensée.
— J'en serais mortellement peines, car je ne pourrais le partager.
— Cela est effrayant, Madame. En ce cas, je vois bien que nul homme ne" sera aimé de vous ; car nul homme ne peut se llatter d'égaler Léonce.
— Vous vous trompez, marquis; il a toutes sortes de perfc-clions dont je le tiendrais quitte, s'il ne lui manquait une toute petite qualité, qu'on peut espérer de trouver ailleurs.
— Laquelle?
— La faculté d'aimer naïvement, sans orgueil et sans défiance.
En disant ces paroles, elle s'était levée pour aller à la rencontre de Léonce, et, à la manière dont elle s'appuya avec abandon sur le bras de Tevcrino, eeiui-ei se dit : « Vaincre co grand courage n'est pas si difticile que je croyais. » *
Sabina s'était imaginé parler bien bas; mais, comrne elle venait de descendre les degrés qui conduisaient dans l'amphithéâtre verdoyant des anciens fossés , elle ne se rendit pas compte de la sonorité de ce lieu, et elle ne se douta point que Léonce eût tout entendu. 11 fut tellement blessé et affecté de ses dernières paroles, qu'il eut la lorce de dissimuler et de reprendre le calme de son rôle. Il y réussit au point de faire croire à Teveriiio lui-même qu'il s'était trompé, et à lady G... qu'elle avait raison de lui attribuer une grande froideur. 11 leur proposa de monter au sommet delà tour démantelée , leur promettant, sur ce point culminant, une vue magnifi(iuo et un air encore plus pur que celui des remparts. Ils tirent donc cette tentative. Léonce passa le premier pour leur frayer le chemin qu'il venait d'explorer seul, pour écarter les ronces I et les avertir à chaque marche écroulée ou glissante de l'escalier en spirale.
Malgré ces précautions , l'ascension était assez pénible
et même dangereuse pour une femme aussi délicate et aussi peu aguerrie contre le vertige que l'était lady G... , mais la force et l'adresse du marquis lui donnaient une confiance singulière, et, ce qu'elle n'eût jamais osé entreprendre de sang-froid, elle l'accomplit d'enihousiasnrie, tantôt appuyée sur son épaule, tantôt les mains enlacées aux siennes, tantôt soulevée dans ses bras robustes.
D^ns ce trajet émouvant, plus d'une fois leurs chevelures s'effleurèrent, plus d'une fois leurs haleines se confondirent, plus d'une fois Teverino sentit battre contre sa poitrine haletante de fatigue un cœur ému de honte et de tendresse. La lune pénétrant par les larges arcades brisées de la tour, projetait de vives clartés sur l'escalier, interrompues de distance en distance par l'épaisseur des murs. Dans ces intervalles de lumière et d'obscurité, tantôt on se trouvait bien près et tantôt bien loin de Léonce , qui, feignant do ne rien voir, ne perdait pourtant rien de l'émotion croissante de ses deux compagnons. Enfin l'on se trouva au faîte de l'édifice. Un mur circulaire de huit pieds de large, sans aucune balustrade, en formait le couronnement , et Léonce en fit tjanquillement le tour, mesurant de l'oeil celte muraille lisse qui allait perdre sa bcise cyclopéennedans les fossés à cent pieds au-dessous de lui. Mais Sabina fut saisie d'une terreur insurmontable et pour elle-même et pour Teverino qui, debout auprès d'elle , s'efforçait en vain de la rassurer. Elle s'assit sur la dernière marche, et ne respira tranquille que lorsque le marquis se fut assis à ses côtés et l'eut entourée de ses deux bras, comme d'un rempart inexpugnable. Les chouettes effarouchées s'éle\aient dans les airs en poussant des cris de détresse. Léonce, sous prétexte de découvrir leurs nids et de porter des petits à l'oiselière, pour voir comment elle se tirerait de leur éducation, ledescendit l'escalier et alla fureter dans les ét;iges inférieurs , ûîi bientôt le craquement de ses pas sur le gravier cessa de se faire entendre.
Teverino n'était plus aussi maître de lui-même qu'il avait pu l'être en prenant des glaces un quart d'heure auparavant, avec Sabina, dans un isolement moins complot. D'ailleurs, Léonce paraissait si indifférent aux conséquences possibles de l'aventure, qu'il commençait à ne plus s'en faire un cas de conscience aussi grave. Cependant, l'tlonnante loyauté de ce bizarre personnage luttait encore contre l'attrait de la beauté et l'orgueil d'une pareille conquête. Il réussit à dissiper les terreurs de Sabina, et, pour l'en distraire, il lui proposa d'entemlre un hymne à la nuit, dont il improviserait les paroles, et qu'il se sentait l'envie de chanter en ce lieu magnifique. Il lui avait déjà donné un échantillon de sa voix, qui taisait désirer d'en entendre davantage. Elle y consentit, tout en lui disant que tant qu'elle le verrait dcbiuL sur ce piédestal gigantesque, elle aurait un affreux battem nt de cœur.
— Eh bien ! répondit-il, je suis toujours certain d'être écouté avec émotion , et beaucoup de chanteurs de profession auraient besoin d'un semblable théâtre.
La facilite et même l'ùriginalite de son improvisation lyrique, l'heureux choix de l'air, la beau'é incompaïublc de sa voix, et ce don musical naturel, qui remplaçait chez lui la métliode par le goût, la puissance et le charme, agirent bientôt sur Sabina d'une manière irrésistible. Des fcirrents de larmes s'échappèrent de ses yeux , et lorsqu'il revint s'asseoir auprès d'elle , il la trouva si exaltée et si attendrie en même temps , qu'il se sentit comme vaincu lui-même. 11 l'entoura de ses bras en lui demandant si elle avait encore pour; elle s'y laissa tomber en lui répondant d'une voix eiitiecou|iée par les larmes : « Non, non, je n'ai plus (leur do vous. »
En ce moment leurs lèvres se rencontrèrent ; mais aussitôt les pas de Léonce résonnant sous la voûte de l'escalier à peu de distance, les rappelèrent brusquement à eux-mêmes. On distinguait Oaiis lo luiniain les battements oe mains de plusieurs personnes qui, du bord des remparts où elles se promenaient , avaient entendu ce chant admirable planer dans les airs comme la voix du génie des ruines. Elles applaudis^alent avec transport l'artiste inconnu dispensateur d'une jouissance si cliere
TEVERINO
aux oreilles italiennes ; mais ces applaudissements firent tressaillir Sabina encore plus que l'approche de Léonce. Il lui sembla que c'était comme une ironique fanfare sonnée sur sou imminente défaite, et elle eut besoin de constater qu'elle était assise de manière à demeurer, même de très-loin , invisible aux regards curieux, pour se rasf iirer contre la honte d'une pareille faiblesse.