LE CALME
Sabina n'avait pas mieux dormi que ses compagnons de voyage. La prédiction de Léonce s'était réalisée plus qu'il ne l'avait prévu , car lorsqu'il avait parlé au hasard , il n'avait songé qu'à l'amuser et à l'agiter un peu par l'attente de quelque aventure sur laquelle il ne comptait guère. La pauvre jeune femme, inquiète et affligée, ne se lassait point de repasser dans son esprit les étranges incidents de la journée. D'abord les bizarreries de Léonce, la violente et amere déclaration d'amour qu'il lui avait faite dans le bois, et l'attendrissement subit de leur réconciliation. Puis sou soudain dépil lorsqu'elle avait voulu s'en tenir à l'ancienne amitié, sa disparition de deux heures dans les montagnes, son retour avec cet inconnu rempli de prestiges et de singularités, qui d'abord lui avait paru le plus noblement passionné, puis tout a coup le plus prosaïquement frivole des hommes; tantôt épris d'elle jusqu'à l'adoration , tantôt indifférent et désintéressé jusqu'à l'implorer pour un autre : tantôt le modèle et la Heur des gentilshommes, et tantôt le vrai type de l'histrion des carrefours, passant d'une discussion pédaniesque avec le curé à de divines inspirations musicales, et d'un équivoque chuchotement avec loiseliere à
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TliVEitlNO.
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A l'aspcci (le ce Ij isic pcrsoniingc. (l'iigc 35.)
une conversation générale pleine d'élévation , de philosophie et d'enthousiasme poétique. Toutes ces altcrnnlivcs avaient confondu le jugement et brisé enfin le cœur de Sabina. Toutes ces scènes, tous ces entretiens lui apparaissaient à travers le mouvement rapide de la voiture qu'elle croyait sentir encore, et les changements de décoration des montagnes, qu'elle voyait passer devant ses yeux fermés. Elle ne distinguait plus l'illusion de la réalité, et lorsqu'elle commençait à s'assoupir un instant, elle se réveillait en sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lèvres, au sommet de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mépris frappaient son oreille, la tour s'écroulait avec fracas, et elle se trouvait dans une rue fangeuse, au bras du saltimbanque, en face de Léonce, qui leur jetait l'aumône de sa pitié en détournant la tète.
La négresse, chargée de l'éveiller de bonne heure, la trouva assise sur son lit, l'œil terne et le sein oppressé. Elle lui présenta le burnous de cachemire blanc qui lui servait de robe de chambre à la villa, du linge fiais et parfumé, son riche nécessaire de toilette, enlin [iresque toutes les recherches accoutumées. Elle s'en servit ma-
chinalement d'abord; puis, revenue à la réflexion , elle demanda à Lélé qui donc avait eu toutes ces prévoyances délicates. Sur la réponse de Lélé , que Léonce avait fait faire ces préparatifs minutieux , elle ne put douter de l'intention qu'il avait eue, en partant, de prolonger leur promenade jusqu'au lendemain, et, tout en se laissant coiffer et habiller, elle se perdit dans mille rêveries nouvelles.
A la manière dont Teverino s'était conduit la veille, il n'était que trop certain pour elle qu'il ne l'aimait point. Après ces flatteries passionnées et ce fatal baiser, comment, au lieu d'être recueilli et agile le reste de la soirée, avait-il pu jouer une scène burlesque? Et lorsqu'il s'était ietrou\é seul avec la femme à demi-vaincue, comment, au heu de lui témoigner ce repentir hypocrite qui demande davantage, et qu'une orgueilleuse beauté attend pour se défendre ou pour céder, a ait-il [lu lui tenir tète dans une espèce de dispute philosophique, et enfin lui parler de l'amour de Léonce au lieu du sien propre? Sabina était profondément humiliée : elle avait liàle de se montrer, afin de reprendre ses airs de hauteur ironique et le calme menteur de sa prétendue invulnérabdité. Mais
TEVERINO
II se crut sérieusement aliaiiué par le diable. (Page 39.)
alors, si le marquis était impertinent et dangereux, quel autre appui que celui do Léonce pouvait-elle espérer?
Une douce et légitime habitude la ramenait donc vers ce défenseur naturel , et , certaine de la générosité de son ami , elle se demandait avec effroi comment elle avait pu être assez injuste et assez légère pour s'exposer à en avoir besoin. Lorsqu'elle comparait ces deux hommes , l'un rempli de séductions et de problèmes, l'autre rigide et sûr; un inconnu et un ami éprouvé; celui-ci qu'un baiser d'elle eût à jamais enchaîné à ses pas, celui-là qui l'acceptait en passant, comme une aventure toute simple, et ne s'en souvenait plus au bout d'une heure : elle s'accusait et rougissait jusqu'au fond de l'àme.
Léonce s'attendait à la voir irritée contre lui ; il la trouva pâle, triste et désarmée. Lorsqu'il s'approcha pour lui baiser la main comme à l'ordinaire, il aperçut une larme au bord de ses cils noirs, et, à son tour, il" fut involontairement ému.
— Vous êtes souffrante? dit-il; vous avez passé une mauvaise nuit?
— Vous me l'aviez prédit , Léonce, et j'ai à vous rendre compte de ces émotions terribles dont je ne dois jamais
perdre le souvenir. Faites en sorte, je vous prie, que je puisse tranquillement causer avec vous aujourd'hui, et ne me quittez pas, comme vous l'avez fait si cruellement hier à diverses reprises.
Léonce n'eut pas le courage de lui répondre qu'il avait cru lui plaire en agissant ainsi. Il voyait trop que Sabina n'avait ni l'envie ni le pouvoir de se justifier.
A son tour, il se demanda s'il n'était pas le seul coupable ; et , plein de mélancolie et d'incertitudes, il alla présider aux préparatifs du départ.
Heureusement le curé égaya le déjeuner par le récit de la terrible aventure qui l'avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup d'esprit, Léoncs fut préoccupé, et Sabina lui en sut gré. Il lui semblait que TeviTino avait l'insolence d'un amant heureux, et elle le haïssait. Pourtant rien n'était plus éloigné de la pensée du bohémien ; il faisait bien meilleur marché de la faute de lady G... qu'elle-même; il trouvait le péché si véniel, et il avait à cet égard une philosophie si tolérante, qu'il était peu disposé à en tirer gloire. Cela venait de ce qu'il avait moins de respect, dans un certain sens, que Léonce pour la vertu des femmes, et plus de confiance en même temps
TEVERINO
dans leur morite moral. Pour un instant de faiblesse, il ne les condamnait pas à n'être pas capables d'un attachement réel et durable. Son code de vertu était moins élevé, mais plus humain. 11 ne mettait pas son idéal dans la force, mais, au contraire, dans la lendressse et le pardon.
Ce ne fut qu'au moment do monter en voiture que Sabina s'aperçut de l'absence de Madeleine.
— La pel'ite nile est partie pour ses montagnes à la pointe du jour, lui dit Teverino ; elle a craint que son iVcre ne fût inquiet d'elle, à l'heure où il rentre ordinairement, et elle a pris sa course à vol d'oiseau à travers les monts, escortée de ses bestioles, que j'ai vues de mes yeux volti.;er à sa rencontre, aux portes de la ville; car j'ai vdulu i'efcorter jusque-là , de peur qu'elle ne fût assaillie et arrèiée par les enfants, avides de voir ce qu'ils appellent ses tours de sorcellerie.
— Le marquis est le meilleur d'entre nous, dit Léonce: tandis que nous avions oublié notre petite compagne do voyage, il se levait le premier pour protéger sa retraite.
— Vous appelez cela protéger ! dit Sabina en anglais, avec un air ii'amertume.
— Ne calonmiez pas Teverino, lui répondit Léonce, vous ne le connaissez pas encore.
— Ne m'avez-vous pas dit hier que vous ne le connaissiez plus?
— Ah ! je l'ai retrouvé, et désormais, Sabina, je puis vous répondre de lui.
— RéollenientV c'est un homme d'honneur?
— Oui , Madame, c'est un homme de cœur, quoique sa foitijne ni- soit pas brillante,
— Sa ftimillc e.-t pauvre, ou il s'est ruiné?
— Qu'importe l'un ou l'autre?
— 11 importe beaucoup. Je respecte la pauvreté d'un gentilhomme, mais j'ai mauvaise opinion d'un noble qui a mangé son patrimoine.
— En ce cas, vous pouvez me mépriser, car je suis fort en train de manger le mien.
— Vous en avez le droit, et je sais que vous le faites d'une manière noble et libérale. Cela ne risque point de vous entraîner aux humiliations de la misère : votre talent cumme artiste vous assure un brillant avenir.
— El si j'étais un artiste capricieux, inconstant, et d'autant plus sujet aux accès de paicsse et de langueur que l'idée de travailler pour de l'argent glacerait mes inspirations? Les grands, les vrais artistes sont ainsi pourtant; et vous-même, ne me reprochiez-vous pas hier d'être né dans un milieu où le succès est facile à établir et la lutte peu méritoire?
— Ne me rappelez rien d'hier, Léonce , je voudrais pouvoir arracher cette iiage-ià du livre de ma vie.
On avait franchi ra[iideinent le plateau où la ville est située. Pour regagner la frontière, il fallait remonter au pas le colimaçon escarpé que Teverino avait descendu la veille avec tant d'audace et de sécurité. Il y en avait au moins pour une heure. Tout le monde avait mis pied à terre, excepté Sabina , qui pria Léonce de rester auprès d'elle dans te fond du wurst. Le jockey se tint à portée des chevaux, la nêgressu lolàtrait le long des fosses, poursuivant les papillons avec une certaine grâce sauvage qui faisait lessortir la linesse et la force de ses formes voluptueuses. Le curé, qui avait décidément horreur de cette mauricaude, de ce lucifer en cotillons, comme il l'appelait, marchait devant avec Teverino. Celui-ci avait résolu de le reconcilier avec le bon ami de Madeleine, ce vagabond que le bonhomme n'avait jamais vu , mais qu'il se promettait de laire pincer pai' les gendarmes à la première occasion. Sans lui parler de cet inconnu, le marquis, prévoyant le moment où il lui faudrait peut-être lever le masque, se lit connaître lui-même sous ses meilleurs aspects, et s'attacha a capter la bienveillance et la confiance du bourru. Ce ne fut pas dillicile, car le bourru était au fond le meilleur des hommes, quand on ne contrariait pas ses idées religieuses ni ses habitudes de bien-cire.
— Écoutez, Léonce, dit Saljina, après avoir rêvé quelques instants, j'ai une contession étrange à vous faire, et
si vous me jugez coupable, j'aurai à me disculper à vos dépens ; car vous êtes la cause de tout le mal que j'ai subi, et vous semblez avoir prémédité ma snulhanre. Vous avez donc de si grands torts envers moi , que je me sens la force d'avouer les miens.
— Dois-je vous sauver cette honte? répondit Léonce en lui prenant la main; partagé entre la pitié dédaigneuse et l'intérêt fraternel. Oui , c'est le devoir d'un ami , en même temps que son droit. Vous n'avez pu voir impunément mon marquis, vous avez senti sa puissance invincible , vous avez renié toutes vos théories fanfaronnes, vous l'aimez enfin !
Une rougeur brûlante couvrit les joues de Sabina , et elle fit un geste de mépris; mais elle dit après un ell'ort sur elle-même: — Et si c'ela était, me blàmeriez-vous? Parlez franchement , Léonce, ne m'épargnez pas.
— Je ne vous blâmerais nullement; mais j'essaierais de vous mettre en garde contre cette naissante passion. Teverino n'en est point indigne, j'en fais le sermiuU devant Dieu, qui sait toutes clioses et les juge autrement que nous. Mais il y a, entre cet homme et vous, des obstacles que vous no pourriez ni ne voudriez surmonter, pauvre femme ! Une vie de hasards, de revers, di! bizarreries inexplicables enchaîne Teverino dans une sphère où vous ne sauriez le suivre. Un lien entre vous serait déplorable pour tous deux.
— Vous répondez à ce que je ne vous demande pas. Que m'importe l'avenir, que m'importe la destinée de cet homme?
— Ah ! comme vous l'atmez ! s'écria Léonce avec amertume.
— Oui , je l'aime en effet beaucoup! répondit-elle avec un rire glacé. Vous êtes fou , Léonce. Cet homme m'est complètement indifférent.
— Alors que me demandez-vous donc? Vous jouez-vous de ma bonne foi'
— A Dieu ne plaise! Je vous ai demandé si cet amour vous semblerait coupable, au cas qu'il fût possible.
— Coupable, non ; car je conviens que le' coupable ce serait moi.
— Et il ne m'ôterait rien de votre amitié?
^ De mon amitié, non; mais de mon respect...
— Dites tout. Pourquoi votre respect se changerait-il en pillé?
— Parce que vous n'auriez pas été franche avec moi dans le passé. Quoi! tant d'orgueil, de froideur, de dédain pour les lemmes faibles, de railleries pour les chutes soudaines, pour les entraînements aveugles; et tout à coup vous vous dévoileriez comme la plus faible et la plus aveugle de toutes? Vous vous seriez garantie pendant des années d'un amour vrai et profond , pour céder en un instant à un prestige passager? Votre caractère perdrait dans cette épreuve toute son originalité, toute sa grandeur.
— Comme vous êtes peu d'accord avec vous-même , Léonce ! Hier vous faisiez une guerre acharnée, féroce, à cet odieux caractère ; vous le taxiez d'égoïsme et de froide barbarie. Vous étiez prêt à me haïr de ce que je n'avais jamais aimé.
— Alors vous vous êtes piquée d'honneur, et vous avez voulu faire voir de quoi vous étiez capable 1
— Soyez calme et généreux : ne me supposez pas la lâcheté de m'être tracé un rôle et d'avoir tranquillement résolu de vous faire souffrir.
— Souffrir, moi? Pourquoi aurais-je donc souffert?
— Parce que vous m'aimiez hier, Léonce. Oui , vous me parliez d'amour en me témoignant de la haine; vous m'iinplonez en me repoussant. Je sais que vous en êtes humilié aujourd'hui; je sais qu'aujourd'hui vous ne m'aimez plus.
— Eh bien , dit Léonce tristement , voilà ce qui s'appelle lire dans les cœurs. Mais il vous est , je suppose, aussi indiffèrent de me voir guéri aujourd'hui , (pi'il vous l'était hier de me savoir malade?
— Connaissez donc toute la perversité démon instinct. Je n'étais pas plus indillérente hier que je ne le suis aujourd'hui. J'avais presque accepté votre amour hier en le
TEVERINO
repoussant , et aujourd'hui , tout en ayant l'air de l'implorer, j'v renonce.
— Vous faites bien , Sabina, ce serait un grand malheur pour tous deux qu'il put persister après ce que j'ai va et ce que je sais.
— Et pourliint vous n'avez pas tout vu, et je veux que vous sachiez tout. Hier, au sommet de la tour, j'ai été attendrie jusqu'aux larmes par la vois de cet Italien ; un vertige m'a saisie, j'ai senti ses lèvres sur les miennes, et si je ne vous eusse entendu revenir, je n'aurais peut-être pas détourné la tète.
— Il vous est facile de vous confesser à qui n'a rien per.lu de cette scène pittoresque. J'ai cru voir Françoise de Rimini recevant le premier baiser de Lanciotto ! Vous étiez fort belle.
— ■■ Eh bien , Léonce, pourquoi ce frisson , ce regard courroucé et cette voix tremblante"? Que vous importe aujourd'hui, puisque, pour cette faute, vous ne m'aimez plus"? puisque vous me méprisez au point de vouloir m'ôter le mérite de la con6ance et du repentir?
— On ne se repent pas quand on se confesse avec tant d'audîce.
— Eh bien , que ce soit de l'audace si vous voulez, je ne me pique pas du contraire, et ce n'est pas le pardon d'un amant que je demande, c'est l'absolution de l'amitié. Tenez, Léonce, l'humiliante expérience que j'ai faite hier à mes dépens, m'a fait changer de sentiments sur l'amour et d'opinion sur moi-même, .le rêvais quelque chose d'inou'i et et de sublime ; j'y croyais encore ; je vous supposais à peine digne de me guider à la découverte de cet idéal. Maintenant j'ai reconnu le néant de mes songes et l'infirmité honteuse de la nature humaine. Un œil de feu, de Qa't^uses paroles, une belle voix, la fatigue et l'émotion d'une journée d'aventures, l'enivrement d'une belle nuit, d'un beau site, et, par-dessus tout, un méchant instinct ce dépit contre vous, m'ont rendue aussi faible à un moment donné, que j'avais été forte et invincible durant |ilusieurs années passées dans le monde. Un trouble incLTcevable a pesé sur moi , un nuage a couvert mes yeux , un bourdonnement a rempli mes oreilles. J'ai senti que moi aussi jetais un être passif, dominé, entraîné, une femme, en un mot ! Et des lors tout mon échafaudage d'orgueil s'est écroulé ; j'ai pleuré la foi que j'avais en moi-même, et , me sentant ainsi déchue et désillusionnée sur mon propre compte, j'ai cru , du moins, pouvoir remercier D.eu d'avoir placé près de moi un ami généreux, qui, après m'avoir préservée d'une chute complète, me consolerait dans ma douleur. Me suis-je donc trompée , Léonce, et n'essaierez-vous pas de fermer cette blessure qui saigne au fond de mon cœur? Faudra-t-il que je pleure dans la solitude, et que je sois foudroyée à toute heure par le cri de ma conicience? Et si ce désespoir achève de me briser, si une première chute me place sur une pente fatale, si je dois encore subir de si misérables tentations et sentir la gravité de ces dangers que j'ai tant méprisés, n'aurai-je personne pour me tendre la main et me protéger? Sera-ce mon mari, cet Anglais flegmatique et intempérant qui ne sait pas pcéser\er sa raison de l'attrait du vin , et qui ne conçoit pas qu'on cède à celui de l'amour? Seront-ce mes adorateurs perfides, ces gens du monde, impitoyab'es et dépravés, qui ne reculent devant aji un mensonge pour séJuire une femme, et qui la méprisent dès qu'elle écoute les mensonges d'un autre? Dites, où faujra-t-il que je me rélugie désormais, si le seul homme à l'amitié duquel je peux livrer le secret de ma rougeur me repousse et me dit froidement : « De la pillé, oui; mais du respect, non!
Sabina avait parlé avec énergie ; ses joues étaient d'une pâleur mortelle que faisaient ressortir de légers points brûlants sur ses pommettes délicates. Elle avait réellement la fièvre, et la bri;e du matin , qui soulevait sa magnifique chevelure, lui donnait un aspect inaccoutumé de désordre et d'émotion violente. Léonce la trouva plus belle que jamais; il saisit sa main, et la sentant réellement agitée d'un frisson glacé, il la porta à ses lèvres pour la ranime. . Un torrent de larmes brisa la poitrine de Sabina; et, se penchant sur l'épaule, de son ami.
elle fut reçue dans ses bras qui la serrèrent passionnément.
Léonce garda le silence ; il lui était impossible de dire un mot. Les préjugés de son orgueil luttaient contre l'élan de son cœur. S'il ne se fût agi" en réalité que du pardon de l'amitié , rien ne lui eût été plus facile que de prodiguer de tendres consolations ; mais Léonce était amoureux , amoureux fou peut-être, et depuis trop longtemps pour que les devoirs de l'amitié pussent se présenter à son esprit. Il était aux prises avec une passion bien autrement exigeante et jalouse, et il souffrait de véritables tortures en songeant qu'à deux pas de lui se trouvait un homme qui avait réussi, en un instant, à bouleverser ce cœur fermé pour lui depuis des années. JMalgré ce combat intérieur, Léonce était vaincu sans se l'avouer; car il était né généreux, et de plus, il éprouvait le sentiment qui devient en nous le plus i;énéreux de tous, quand nous réussissons à dégager sa divine essence des souillures de l'égoïsme et de la vanité.
— Ne m'interrogez pas, dit-il à Sabina; et moi aussi, je souffre... mais restez ainsi près de mon cœur, et tâchons d'oublier, tous les deux!
11 la retint dans ses bras, et el'e éprouva bientôt la douceur de ce ûuide magnétique qui émane d'un cœur ami, et qui a plus d'éloquence que toutes les paroles. Tous deux respiraient plus librement, et comme les yeux de Sabina se fermaient pour savourer cette pure ivi-esse, il lui dit en l'attirant plus près de lui: « Dormez, chère malade, reposez-vous de vos fatigues. » Elle céda instinctivement à celte invitation, et bientôt un sommeil bienfaisant , doucement bercé par la marche lente de la voiture et la sollicitude de son ami, répara ses forces et ramena sur ses joues le pâle coloris uniforme, qui est la fraîcheur des brunes.