A L'ACADÉMIE
Sous ce titre piquant : les Femmes à t Académie, un écrivain dont les initiales cachent un nom qui nous a été révélé, et qui, jusqu'à ce jour, nous était resté inconnu, présente agréablement la fiction d'une fennne anonyme prononçant sou discour? de réception à l'Académie française, en l'an de grâce ... Un académicien, également anonyme et fictif, M. *** répond à madame *** ; et ces deux discours, élégants, sérieux, aimables, fournissent l'étendue d'une jolie brochure qui se publie chez Dentu, et qui mérite d'attirer un instant l'attention du monde littéraire.
Donnons de sincères éloges à ce travail très-réussi, en ce sens qu'il soulève d'utiles réflexions, tout en récréant l'esprit. S'il ne fait pas triompher sa thèse, l'auteur prouve du
moins qu'il peut fort bien aspirer un jour pour fon roinplo aux honneurs qu'il appelle aujourd'liui avec désintéressement sur d'autres tètes.
Analysons ensuite en peu de mots la séance imaginaire où madame ***, appelée par un vote unanime de l'illustre corps, accepte avec une dignité modeste la situation sans précédent qui lui est offerte. Elle remercie ses nouveaux confrères au nom du progrès que son élection signale dans les mœurs de son temps et que l'Académie de son temps est jalouse de servir et de proclamei".
M. ***, prenant la parole, déclare « que, plus heureusement inspirée qu'elle ne le fut £n d'autres temps où , dominée par de fâcheux préjugés et d'injustes préventions, elle commit la faute de repousser de son sein de puissantes renommées, l'Académie, cette fois, n'a pas voulu s'exposer de nouveau à d'éternels regrets, « et qu'elle a rompu, en faveur des femmes, une tradition séculaire fondée sur un préjugé désormais évanoui.
Après avoir rappelé comme quoi, à l'époque de sa fondation, l'Académie, fort embarrassée de compléter son nombre voulu de quarante immortels, fut forcée de prendre, « pour décoration de son sanctuaire, » les grands seigneurs dont chaque homme de lettres était alors plus ou moins l'obligé, M. *** déplore l'article de loi porté par le vieux Chapelain contre l'admission des femmes. 11 rappelle la sérieuse et bienfaisante influence de l'hôtel de Rambouillet. Tous, dit-il en parlant des plus illustres écrivains du grand siècle, doivent quelque chose à cette société
de feinmus célèbres, « la délicatesse de l'expression, la noblesse et la pureté des sentiments, la passion du beau, de l'idéal, de l'héroïsme. »
Après avoir nommé mademoiselle dcScudéry, mesdames de Sévigné, de la Fayette, de Motteville, deTencin , de Staël, de Girardin, Amable Tastii, etc., et avoir omis, on ne sait pourquoi, mesdames de Genlis, de Souza, Cottin, Ch. Reybaud, Colet, Yalmore, et plusieurs autres femmes dont la prose ou les vers ont fait plus de bruit et de besogne que bon nombre d'académiciens déjà oubliés dans le court espace de deux siècles, M. *** fait ressoi'tir la véritable question préparée par tant d'exemples : c'est que l'élément féminin est absolument nécessaire à la régénération de l'esprit et des mœurs en France; c"est que l'homme tend de plus en plus à s'isoler, à devenir positif, et à concentrer son activité dans le développement d'une l'acuité unique, l'art de tripler les capitaux.
« Nous ne voulons point, dit-il, faire ici le procès à ce siècle, qui, lui aussi, a sa grandeur; mais tout, ici-bas, a son expiation; et cette grandeur matérielle dont on ne cesse de nous vanter les merveilles, nous ne l'avons déjà que trop cruellement achetée au prix d'une décroissance morale aussi rapide qu'eiïrayante. »
Tout est là, en etïet. Il est bien avéré que les hommes sont aux prises avec la question matérielle qui domine notre époque.
Mais quoi ! leur mission n'est-elle pas de suivre ce courant? Ce monde des faits industriels et financiers où s'ac-
complissent des progrès nécessaires au développement de la civilisation dans l'avenir, faut-il le maudire comme un fléau qui passe, et ne s'agirait-il pas plutôt de soutenir des énergies qui préparent à l'esprit la conquête du monde? Si l'homme, pris de fièvre en présence des prodiges promis à son activité, redevient un peu brutal et un peu sauvage, le devoir de la femme n'est-il pas d'adoucir sa tâche sans paralyser ses forces?
Toute grande dépense d'énergie a ses besoins de réaction, ne le sait-on pas? Ne peut-on pas dire que, si jamais époque n'eut plus d'essor vers le travail, jamais époque n'eut aussi plus d'aspirations vers les jouissances du repos? Ceci est une conséquence toute logique, toute légitime et naturelle.
D'où vient que l'aspiration aux jouissances du moment a tourné à la corruption et qu'elle menace de rompre tous les liens de la sociabilité, de l'amour, de l'amitié, de la famille? N'est-ce pas un peu lafaute de l'autre sexe? Estil vrai qu'il ait, comme le pense apparemment l'académicien de M. J. S., conservé pure dans quelques sanctuaires la tradition de l'idéal héroïque professé jadis à l'hôtel de Rambouillet?
Ces sanctuaires, en tout cas, sont rares, ou leur influence est médiocre, car la majorité des femmes de la génération présente se partage en deux camps : les dévotes et les mondaines. Les nulles ne comptent pas et n'ont jamais compté. Parmi celles-ci, beaucoup s'arrangent pour résoudre le problème de concilier le Dieu jaloux et le monde
tentateur. Rien n'est plus facile, du moment qu'on fait bon marché de la logique et qu'on ne se pique pas d'être bien d'accord avec soi-même. Mais tout ce qui a de l'élan et de la vitalité chez les femmes tend aussi à se manifester par quelque chose d'excessif, intolérance religieuse ou enivrement de luxe et de coquetterie. Il est évident que la femme suit le courant du siècle, qu'elle rénonce à entretenir le feu sacré de l'idéal ou qu'elle le cherche dans une interprétation religieuse qui n'est pas celle de l'homme éclairé de son temps.
De là une sorte de divorce intellectuel produit par la même cause, par une cause que j'appellerai l'àpreté du siècle, une soif ardente de sécurité en même temps qu'une ardente audace d'entreprises, toutes les forces entraînées irrésistiblement vers l'avenir et se cramponnant au passé qui échappe, le présent trouble et un peu malsain, dévoré comme un mets sans saveur et dont on semble vouloir se repaître à la hâte entre la crainte et l'espérance.
11 est bien certain que, si les femmes pouvaient se préserver de cette fièvre et se faire anges pour purifier et ennoblir la société, tout serait pour le mieux ; mais nous craignons bien que le généreux appel de M. J. S. ne soit pas entendu de sitôt, et que l'Académie elle-même n'encourage, en aucune façon, les femmes à se faire apôtres du progrès.
Et, après tout, l'Académie a raison de ne pas le faire, car elle n'a pas mission de réformer les mœurs d'une manière directe , et elle n'a déjà que trop outre-passé son mandat
en laissant certain esprit de discussion pénétrer dans son sanctuaire. L'Académie IVançaise est, en principe, une institution purement littéraire cl nullement philosophique ou religieuse. D'où vient qu'elle s'est détournée de son but? Cherchons-en la cause.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que l'Académie française a perdu son capital de talent ou de génie, puisqu'elle compte encore sur sa liste tant de noms que, sous le rapport littéraire, tout le monde estime ou admire. En aucun temps la France n'a produit à la l'ois quarante génies de haut vol, et, dans tous les temps, quelques-uns de ces esprits de premier ordre ont mieux aimé se tenir à l'écart et conserver une entière indépendance que de se faire classer dans une série (juelconque. Qu'ils aient eu tort ou raison, ([u'ils se soient isolés par orgueil mal entendu ou par un véritable sentiment de leur dignité, là n'est pas la question. L'Académie a sa fierté ou son orgueil aussi. Elle n'offre pas ses fauteuils; elle veut qu'on se les dispute et qu'on les prenne d'assaut. Il n'y a donc pas de sérieux reproches à lui faire, quand elle laisse dehors les gens qui ne désirent pas entrer.
Lui reprochera-t-on, avec plus de justice, la tendance que, sans la lui reprocher, nous signalions tout h l'heure? Dira-t-on qu'elle est fort coupable d'avoir laissé troubler sa sereine atmosphère par des questions religieuses et politiques? Non, en vérité. Elle a subi la fatalité du progrès qui ne permet plus à l'esprit humain le culte étroit de l'art pour l'art. Au temps de s;i fondation, l'Académie ne se
— '.I — trouva point aux prises avec des problèmes sociaux trop compliqués. La royauté héréditaire n'avait pas été contestée. La noblesse était encore un titre que les gens de lettres ne révoquaient pas en doute, puisqu'elle était leur protectrice et l'appui du développement de leur renommée. La religion officielle n'était en lutte qu'avec d'autres programmes religieux, appartenant comme elle au christianisme. La philosophie indépendante n'avait pas encore arboré son drapeau. On pouvait doue se dire et se persuader que certaines questions ne seraient jamais soulevées dans le monde des lettres et que les opinions personnelles n'y seraient l'cprésentées que par des nuances. Dès lors la mission d'un jui-y purement littéraire était possible. La tolérance mutuelle pouvait s'exercer sans trop d'ellbrls. On pouvait, sans grand mérite, se dire que l'on passerait, à l'occasion, sur le fond pour juger seulement la question de forme.
Combien de temps l'Académie française put-elle vivre , sur cette illusion? L'étude de son histoire nous mènerait trop loin ; franchissons les temps écoulés et voyons-la aujourd'hui en face de l'esprit du xix"^ siècle. Peutelle s'abstenir de prendre part aux affirmations et aux négations tranchées qui l'agitent? j\e serait-elle pas déjà morte de belle mort dans l'opinion, si elle s'était bornée à mesurer des alexandrins et à ne pas faire un dictionnaire? Ne faut-il pas qu'elle aussi vive de la vie qui circule, et qu'en dépit de ses propres théories, elle s'inspire du milieu (luelle traverse et qui la féconde?
Ne lui demandonsdoncpas, nous qui lui reprochons d'être souvent en arrière du mouvement des idées, sa tendance irrésistible à se mêler au mouvement social. Qu'elle s'y mêle pour le retenir ou pour le pousser en avant, ceci est une question passagère, une question d'actualité : la véritable question débattue dans ces derniers temps par la critique est de savoir si l'Académie doit ou ne doit pas s'abstenir de juger les opinions, les tendances, la conscience des écrivains et des poètes.
Pour nous, il ne s'agit pas de savoir ce que doit faire et ce que doit être l'Académie, mais bien de savoir ce qu'elle peut être, et ce qu'elle peut faire. Accordons-lui ce que souvent elle a refusé aux esprits indépendants, et reconnaissons qu'elle est forcée d'être ce qu'elle est, de faire ce qu'elle fait. 11 lui est absolument impossible de séparer l'art des éléments qui le font éclore et qui le font vivre, et ces éléments constitutifs, ces éléments vitaux, c'est la religion, c'est la société, c'est la philosophie, c'est la politique, c'est l'ensemble et le détail des fermentations de l'histoire contemporaine.
Les choses en sont venues à ce point, et ce n'est pas la faute de l'Académie. Elle a résisté, ou dit qu'elle résiste encore; du moins, elle nous révèle de temps en temps, par la bouche de ses élégants coryphées, le désir naïf de nous parquer dans l'aimable forteresse du vieux bon goîit, et dans le jardin fleuri des douces habitudes. En d'autres termes, c'est le programme de certains éditeurs timorés qui, dans les temps de crise, proposent aux écri-
vains, — je n'invente pas, — des traités ainsi conçus : 31.*** s'engagera à nous faire un roman de mœurs qui ne Irai' tera ni de la religion, ni de la propriété, ni de la politique, ni de In famille, ni d'aucune question sociale à l'ordre du jour. Mais, comme les coryphées de l'Académie ne sont pas des éditeurs responsables, leur opinion personnelle perce à travers les conseils de leur prudence, et ils se hâtent d'ajouter à cet arrêt : Préservez-vous d'avoir une opinion nouvelle, ce corollaire très-significatif : L'absence d'opinion nouvelle, voilà l'opinion des honnêtes gens.
Le mot d'honnêtes gens revient souvent et textuellement en cette rencontre. Que tous les écrivains qui attaquent quoi que ce soit dans l'ordonnance actuelle de la société, abus, préjugés, erreurs, mauvaises coutumes ou idées fausses, se le tiennent donc pour dit. Ils sont de malhonnêtes gens. Certains académiciens l'ont proclamé avec toute la courtoisie de style qui les caractérise, et la majorité a opiné du bonnet dans ce sens : Amen!
On pouri-ait remarquer que , dans cet anathème lancé sur les esprits passionnés pour le progrès, il y a beaucoup de passion, puisqu'on envient aux gros mots sous-entendus. Mais que personne ne s'en fâche! L'Académie, tout en se cramponnant à la mort, fait encore preuve de vie, et ce qu'elle compte encore d'âmes jeunes et de talents généreux proteste contre la majorité actuelle par des œuvres d'une vitalité féconde. La lutte règne donc là comme ailleurs, comme partout ! Quelque damasquinées et parées de rubans que soient les armes, on s'y porte des coups très-
prcmcdités et très-âpres. Les élections académiques, aujourd'imi dirigées dans le sens conservateur, peuvent demain prendre le courant contraire : qu'en faudra-t-il conclure ?
Ce que nous avons conclu d'avance. Il n'est plus possible que l'Académie soit un jury purement littéraire. Le pi-ogrès s'y oppose. 11 n'y a plus de littérature, si l'esprit s'interdit la lutte et si le goût prétend proscrire la liberté de lutter. Donc, l'Académie est ou sera un corps politique, religieux, socialiste ou philosophique. — Elle est ou sera tout ce qu'on voudra, excei)té l'Académie française, instituée pour distinguer, encourager et récompenser le talent. L'impartialilé est une région inaccessible, une terre promise qu'elle ne saluera point avant l'accomplissement des temps, c'est-Èi-dire avant l'épuisement de nos incertitudes et de nos combats, de nos impatiences et de nos résistances, enfin avant le triomphe d'une certaine unité de tendances et de convictions comme il s'en rencontre de loin en loin dans l'histoire.
La place des femmes n'est donc pas plus à l'Académie de nos jours qu'elle n'est au Sénat, au Corps législatif ou dans les armées, et l'on nous accordera que ce ne sont point là des milieux bien appropriés au développement du genre de progrès qu'on les somme de réaliser.
Puisqu'il s'agit pour elles de ramener les bonnes mœurs et le charme de l'urbanité française par les grâces de l'esprit, par l'empire de la raison et par la douceur des relations, voyons si l'Académie française doit leur prêter l'jippui de son autorité morale. Eh bien, nous pensons
qu'il est trop lard et (|np rAcadéiiiii' no pont donner ce qu'elle n'a plus. Elle a perdu l'occasion en n'appelant pas h elle madame de Staël et ensuite Delphine Gay, cette jeune et belle musc qui réalisa un peu le type de Corinne. L'Empire et la Restauration permettaient encore ces quelques heures de recueillement, où l'on pouvait juger, sans passion, des ouvrages inspirés par le sentiment pur. Aujourd'hui, l'Académie éprouve le besoin de contenir tout ce qui lui paraît belliqueux ; demain peut-être, elle éprouvera celui de se rajeunir par des aspirations contraires; mais, dans celte balance agitée par les orages du dehors, elle ne peut plus peser le mérite intrinsèque de l'art, et elle y renonce avec une certaine vaillance dont nous ne lu^ savons pas mauvais gré, puisqu'elle nous afTranchit on s'alTranchissant elle-même.
Que gagneraient donc les femmes à être enrôlées dans cette phalange, dont le drapeau est un drapeau de guerre? Si leur mission est une mission de concorde et d'amour, laissons-leur l'illusion de la pureté des eaux de Castalie, ou disons-leur franchement que celte source ne peut plus couler pour elles. Il faut qu'elles rêvent encoi-e un paradis poétique en dehors de ce monde, ou qu'elles abordent résolument le problème de la philosophie pratique. Dès qu'elles l'auront compris, elles verront clairement que les lettres sont une véritable république et que les sénats littéraires sont condamnés à disparaître dans un temps donné. Quand la poésie languit, c'est qu'elle est étouffée par des influences prosaïques et qu'elle a la poitrine oppressée
par quoique ambition étrangère à sa naliiro. Oiiand elle s'épanouit, c'est qu'elle a entendu sonner 1" heure de l'indépendance et qu'elle a senti dans le public, son seul juge, le frémissement de la liberté rénovatrice. Jamais le désir d'arriver à l'Académie ne fera surgir un talent nouveau. Les dons de l'intelligence sont le produit plus ou moins spontané d'une culture sui generis que personne ne peut réglementer, et les traditions se brisent comme le verre là où le génie commence. Aucune récompense, aucun encouragement ne sert là où le feu sacré ne briile pas. Le privilège d'appartenir à une assemblée d'élite n'est qu'un stimulant très -secondaire pour celui que stimule avant tout le besoin d'éclairer ou de charmer la multitude. Les laurieps du Parnasse sont passés de mode et l'homme n'a plus affaire aux dieux de l'Olympe, mais bien aux honunes de son temps, car les gloires consacrées par décret ne relèvent en somme que du public et de l'histoire.
L'horizon des gens de lettres s'est donc élargi, depuis . \e grand siècle, dans une proportion que l'Académie a dû suivre sans être enchaînée par l'esprit de corps. Recrutée précisément parmi ceux que le succès lui impose, elle a dû renoncer à tout privilège de maîtrise intellccluelle, et c'est bien en vain qu'elle prétendrait assurer le règne de la tradition, conserver les lois du langage et régler les formes de l'art. Elle n'y peut vraiment plus rien. L'école romantique lui ayant fait violence, elle s'est jetée dès lois en pleine révolution, et, comme la liberté est une mère fé-
conde qui engendre toutes les formes de l'civeiiir, il est bien évident que, si l'élément romantique avait conservé la majorité dans cette illustre assemblée, il lui faudrait déjà lutter aujourd'hui contre un élément nouveau, ou lui ouvrir les bras franchement. — Et cet élément nouveau, en supposant qu'il produisît encore une forte pléiade, comme celle dont Victor Hugo fut le chef géant, ne serait-il pas bientôt contesté dans ses arrêts et dans ses tendances par une école plus nouvelle encore? Le vrai beau, le moins beau, le plus, le moins, le peu et le beaucoup dans l'échelle de mérite des personnalités, toutes ces distinctions n'ont rien à voir devant la condition vitale et absolue, le droit de vivre et la liberté de marcher. Non, non! le temps n'est plus où quarante hommes célèbres, si imposants qu'on les supposât, pourraient diminuer la valeur d'un seul homme de talent secondaire, s'il plaisait à Dieu que cet homme émît, tant bien que mal, une idée neuve et généreuse.
Concluons de tout ceci que, comme bien d'autres grandeurs du passé, l'Académie française est une grandeur inutile et dès lors placée devant nous comme une lampe qui achève de brûler. Nous ne sommes point tenté de porter sur elle une main impie. Elle est un monument jadis dédié à la civilisation et qui la représente encore à certains égards, puisqu'elle abrite encore de nobles et grands esprits ; mais elle n'a plus sa raison d'être dans l'avenir, car elle est un reste de féodalité littéraire, et il ne lui suffirait plus de se borner à un rôle purement littéraire pour faire accepter son autorité. Le moindre écrivain a le droit
~ le, -
k (le protester coiilro oll(> et (le proposer an public une manière d'émettre sa pensée que le public est seul compétent pour admettre ou pour rejeter. On a dit, dans les hautes régions de la philosopliie nouvelle, qu'un jour viendrait où chaque homme serait son propre Pape et son propre César. On peut dire dès aujourd'hui que chaque esprit un peu sérieux porte en soi sa propre Académie.
Et pourtant la fiction d'un do ces vénérables fauteuils est encore un objet d'envie, un sujet de dépit et d'amertume pour quelques hommes qui désirent cette faveur sans l'espérer, et qui crient que ces raisins-là sont trop verts. Pour tous ceux qui voient le progrès sous son véritable aspect, et pour les femmes, qu'il s'agit d'initier à la notion saine de ce progrès en voie de formation, il y a une formule plus respectueuse : c'est que ces raisins-là sont ti'op mûrs .
Xoliant, -20 mai mil
PROCOPE LE GPiAND
nlls (ronblenl cl confondent loas les droits « linmains, en disant qu'il ne faut pohu obéir aux « rots, que tous tes biens doivent être coitmuns, ■ et que tous les hommes sont égaux. »
{Lettre du pape Martin Y au roi de Pologne.)
Nous avons promis à nos lecteurs, en terminant l'abrégé de l'histoire de Jean Ziska , un récit succinct de la vie de Procope, son élève dans l'ait de la guerre, et son successeur dans le commandement de l'armée Taborite. On lit peu aujourd'hui l'histoire des sectes qui ont précédé la Réfurr^e de Luther. Nous croyons pourtant cette étude fort curieuse, fort utile et intimement liée à la solution des problèmes qui agitent les peuples d'aujourd'hui. Nous nous promettons de l'apprefondir et de la développer ailleurs. L'esquisse rapide que nous allons tracer ne doit élre considérée que comme un fragment d'une œuvre plus complète.
Ziska, Procope, sont deux soldats glorieux d'une cause glorieuse. Il faudrait expliquer Ziska et Procope par les doctrines qu'ils ont soutenues de leur épée, et pour lesquelles ils moururent. Coraprendrait-on nos guerres de la Révolution, si on n'avait aucune lumière sur les principes de cette Révolution? Ne faut-il pas Voltaire et Rousseau pour expliquer la Convention, Danton et Robespierre ?
Les figures de Jean Huss, de Jéiônie de Prague, de Wicklef , devraient donc précéder celles de Ziska et de Procope. iMais les réformateurs du quinzième siècle avaient eu leurs devanciers au treizième et au quatorzième. D'ailleurs toute cette cause se rattachait à l'Évangile, au Chris;. Voilà donc en première ligne le Christ et l'Évangile; là est la lumière qui devrait éclairer le sujet tout entier. On le voit, nous sentons bien, du moins, l'immense difficulté u'une pareille tâche; et on nous pardonnera si, dans Cette biographie comme dans la précédente, il s'agit plus des événements que de leur cause, plus d'histoire proprement dite que de théologie. Nous resserrons notre point de vue, pour pouvoir le remplir et pour être utile.
Avant de commencer, pourtant, nous prierons le lecteur de remarquer notre épigraphe ; car, à défaut de mieux, elle explique, quant à présent, ce que nous avons tenté déjà de faire reconnaître et toucher au doigt dans l'histoire de Ziska. Voici, dans son entier, le fragment authentique où nous avons puisé cette épigraphe. C'est un passage d'une lettre écrite par le pape Martin V au roi de Pologne, en 1430, pour l'engagera se joindre à la croisade contre les hérétiques de Bohème. Ce prince lithuanien (Wladislas IV), très-récemment converti à la foi chrétienne , n'était probablement pas très-rompu aux subtilités théologiques. Aussi, le pape, jugeant à propos de lui
PROCOPE LE GRAND
parler clair et de ne pas éqiiivoquer sur les mots, afin ' qu'il comprit l'importance de son alliance avec le sajiitslé;'e et l'Emiiire, s'exprimait en ces termes : « Ce n'est c pas seulement l'altération de la religi(.n qui doit animer . conlie eux un roi calliolique : la prudence le veut « auisi. Par les dogmes de ces gens-la, toute police est a renversée; l'autonié des rois est foulée aux pieds; ils «troublent et confondent tous les droits humains, en « disant qu'il ne faut obéir à aucune puissance, pas même a aux rois, que tous les biens doivent être communs, t et que tous les hommes sont égaux ! »
Voilà donc la di.~pute tliéologique qui a paru si embrouillée, si ridicule et si méprisable aux écoles philosophiques du siècle dernier, résumée, jugée et comlamnée par le pape, en deux mots, yu'on ne dise donc plus que les hommes du passé se sont émus et ont lutté pour de vaines subtilités. Jean Huss et Jérôme de Prague ne sont pas les victimes volontaires d'un fol orgueil de rhéteurs, comme les écrivains orthodoxes ont osé le dire : ils sont les martyrs de la Liberté, de la Fraternité et de l'Égalité. Oui, nos pères, qui eux aussi avaient cette devise, portaient la sainte doctrine éternelle dans leur sein ; et la guerre des Hussites est, non-seulement dans ses détails, mais dans son essence, très-semblable à la Révolution française. Oui, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, ce cris de révolte : la coupe au peuple ! était un grand et impérissable symbole. Oui, ks saintes hérésies du moyen âge malgré tout le sang qu'elles ont fait couler, comme notre glorieuse Révolution malgré tout le sang qu'elle a versé, sont les hautes révélations de l'Esprit de Dieu, répandues sur tout un peui^le. Il faut avoir le courage de le dire et de le proclamer. Ce sang fatalement sacrifié, ces excès, ces délires, ces vertiges, ces crimes d'une nécessité mal comprise, tout ce mal qui \ient ternir la gloire de ces révolutions et en souiller les triomphes, ce mal n'est point dans leur principe : c'est un effet déplorable d'une cause à jamais sacrée.
.Mais d'où vient-il ce mal dont on accuse sans distinction et ceux qui le provoquent et ceux qui le rendent"? 11 vient de la lutte obstinée, des hostilités, des provocations iniques des ennemis de la lumière et de la Vérité di\ine. Plus profondément, sans doule,-il vient de l'épouvantable antagonisme des deux principes, le bien, et le mal. C'est peut-être ainsi que l'entendaient, dans leur origine, ces religions qui admettaient une lutte formidable entre le bon°et le mauvais Esprit. .Moins diaboliques que le Christianisir.e perverti , elles annonçaient la conversion et la réhaliilitcition de l'Esprit du mal ; elles le réconciliaient, à la fin des siècles, avec le Dieu bon; elles prophétisaient peut-être ainsi sans le savoir la réconciliation de l'Humanité universelle, le triomphe miséricordieux de lÉgalité, la conversion et la réhabilitation des individus aujourd'hui rois, princes, pontifes, riches et nobles, esclaves de Satan, avec les peuples émancipés. Et si nous ne croyons pas un peu nous-mêmes à ce miracle de l'éternelle sagesse, de que! côté se tourneront nos espérances? Retourneronsnous aux fureurs du Taborisme, à la Jacquerie, aux persécutions, à l'holocauste effroyable de toute une caste, à la guillotine, qu'au lendemain de la Révolution nous aurions dû briser pour ne la relever jamais, même pour les plus grands criminels? Non. Ces fureurs, quelque légitimes qu'elles aient pu sembler, dans les siècles d'ignorance et diHS les jours de désespoir, n'ont point profité à nos pères. L'Église de Rome a longtemps expié les supplices des hérétiques. Les hérétiques, a leur tour, ont expié de farouches représailles. Et uous, qui avons frappé par le glaive, nous sommes gouvernés par le glaive 1
Nous n'étions pas mûrs pour faire fégner une vérité
sans tache : on ne nous juge pas dignes d'être gouvernés
par la vérité. On nous enferme dans des murailles, on
nous entoure de canons et de forteresses. Nous n'avons
donc pas vaincu ! Et dire que tous les hommes sont égaux,
i que tous les biens doivent être communs à tous, en ce
I sens qu'ils doivent profiter à la cosuuunio.n universelle, et
: par cette coaMU.MO.N, à chacun individuellement, est
] encore une hérésie condamnable et punissable , au nom
du pa^e et du roi. La doctrine de l'Église, comme la doc-
trine du trôine, est encore ce qu'elle était au temps de Martin V et de Sigismond; et il y a encore des croisades toutes prête* à se former contre nous, quand nous voudrons donner la coupe à tout le monde. Hâtons donc le triomphe de la Vérité, ei faisons avancer ta loi de Dira par les moyens conformes à la lumière de notre siècle et au respect de l'Humanité, telle qu'il nous est enfin accordé de la comprendre et de la connaître, api es tant de siècles d'erreur et de misère. Admirons, dans le passé, la foi de nos pères les hérétiques , jointe à tant d'audace et de force; mais enseignons a nos fils, avec la foi, le courage et la force, la douceur et la mansuétude.
La mission pacifique du Christ a porté de plus beaux fruits et transformé le monde plus profondément que les missions sanguinaires entreprises depuis en son nom. Les grands guerriers, les nobles champions de l'hérésie ont laissé des œuvres incomplètes, parce qu'ils ont versé le sang. L'Église est tombée au dernier rang dans l'esnrit des peui les, parce qu'elle a versé le sang. L'Église n est plus représentée que par des processions et des cathédrales, comme la royauté n'est plus représentée ue par des citadelles et par des soldats. Mais l'Évangile , a doctrine de l'Égalité et de la Fraternité, est toujou;-" t plus que jamais vivant dans l'àme du peuple. El voyez ;.' crucifié, il est toujours debout au sommet de nos édir.^es, il est toujours le drapeau de l'Église !
Il est là sur son gibet, ce Galiléen, cet esclave, ce lépreux, ce paria, cette misère, cette pauvreté, ct'.te faiblesse, cette protestation incarnées! Il est là-ha;- , non pas, comme ils le disent, dans les cieux inacces^'^les, mais sur la terre, et comme planant au-dessus d'e- . , au sommet des temples , et sur la coupole des haut- lieux réservés à la prière et à la méditation. Sa prophétie s'est accomplie : il est remonté dans le Ciel , parce qj'il est rentré dans l'Idéal. Et de l'Idéal il redescendra pour se manifester sur la terre, pour apparaître dans le réel. Et voilà 1 ourquoi, depuis dix-huit siècles, il plane adoré s;ir nos tètes.
Étrange vicissitude de ta longue royauté, ô Christ I ô le plus petit, le plus pauvre, le plus humble, le plus méprisé et le plus méconnu des enfants du peuple 1 La tyrannie des papes, la tyrannie t'es empereurs et des rois, celle de la noblesse, celle de l'hypocrisie, toutes les tyrannies ont conservé ton symbole, comme une protestation invincible des petits et des pauvres contre l'orgueil et la dureté des puissants et des riches. On traîne à l'échafaud un misérable que la brutalité de l'ignorance et le désespoir furieux de la misère ont poussé au crime; les lois religieuses et civiles le condamnent, la foule le contemple sans émotion, les gendarmes le lient, et le bourreau s'en empare. Un prêtre l'accompagne à l'échafaud, et lui pré=ente un emblème. C'est une croix, c'est la figure d'un gibet! La société tue ce misérable, qu'elle a ab.indonné au mal, et qu'elle ne sait ni nj veut convertir. Et si une voix puissante comme celle C.a Christ s'élevait dans la foule pour crier que cet homme est moins coupable que la société, et que, par conséquent, la société n'a pas le droit de l'immoler; si le peuple, ému de cette parole, se soulevait; s'il renversait 1 echafaud , s'il repoussait la soldatesque, s'il courait \ers la demeure du souverain pour lui demander la glace des criminels et les moyens d'empêcher de nou\eaux crimes, du pain et de l'instruction pour tous, au nom de l Egalité , au nom de l'Évangile, au nom du Christ... la soluatesque reviendrait plus nombreuse et mieux armée, elle dispereerait l'émeute, elle saisirait ceux qui ne vuudi aient pas fuir, elle les remettrait à des geôliers; et ils comparaîtraient devant des juges, et ils seraient accusés comme révolutionnaires , comme criminels de lèse-société. Et s'ils voulaient plaider leur cause, l'Évangile a la main, ils seraient condamnés à la prison, à l'exil, à la mort peut-être. Et là, sur l'échafaud, un prêtre viendrait encore leur montrer le gibet , l'instrument du supplice de cet homme divin qui crut à l'Égalité, et qui lut condamné et unmule pour u avoir pas ménagé les puissances de son temps, pour n'avoir pas redouté Ca'i'phe et Pilate. 0 société inique et absurde ! où est donc \*. force, puisque toi-même tu courbes le front et plies le
PROCOPE LE GRAND
genou devant l'image du re|iréseiilant et du révélateur de cette Ductrine que tu coiulaniiies! 0 Révélation de l'Égalité! quelle n'est donc pas la (iiiissanfe, puisque tu triomphes encore dans ton symbole, puisque tu prolestes toujours conire le mensonge qui se pare de ton nom, puisque tu es toujours parmi nous sous la figure d'une croix rayonnante, pour proclamer au monde que ton règne, après deux mille ans, ne fait encore que de commencer !
Procope était, comme Ziska, un gentilhomme bohème de médiocre fortune. Élevé et adopté par un oncle qui le destinait à l'état ecclésiastique, il voyagea en France, en Italie, en Espagne, et jusque dans la Terre-Sainte. A son retour, rasé et ordonné prêtre malgré lui, il quitta bientôt la soutane pour l'épée, et s'élança sous les étendarts de Ziska. On l'a déjà vu se distinguer en Moravie contre les Autrichiens et Jean, l'évéque de fer. A la mort du redoutable aveugle, il fut élu chef des Taborites. Ziska, comme nous l'avons vu dans le précédent récit, mourut en 1424, désignant lui-même pour son successeur Procope, surnommé Rase, ou le Rasé, à cause de la circonstance que nous venons de mentionner. Quant au surnom de Grand, peut-être ne fut-il donné d'abord à Procope qu'à cause de sa taille ei pour le distinguer d'un autre Procope surnommé le Petit, un des chefs des Orphelins. Toutefois l'historien Jacques Lenfant, qui a étudié et résumé les chroniques relatives à cette époque, affirme positivement que ce furent ses exploits militaires qui lui firent donner le nom de Grand.
Procope commença sa nouvelle carrière par une course eu Autriche et par la prise de plusieurs places , entre autres celle de llraditz , qui était extrêmement forte, et où le combat fut acharné. La ville fut brûlée, et les habitants massacrés. Dans le même temps les Hussites firent une course dans la Misnie, avec quatre mille lances, c'est-à-dire seize à vingt mille hommes , et prirent une ' autre place forte avec la même fureur et les mêmes scènes de carnage. Harcelés de tous côtés, anathématisés par le concile de Sienne et menacés d'une nouvelle croisade, les Bohémiens obéissaient à la nécessité de poursuivre le terrible système de Ziska.
Martin V fit jouer tous les ressorts de la politique pour réunir tous les rois, tous les princes et tous les évêques de l'Allemagne et des pays sla\es du nom chrétien, contre les Hussites, pour extirper /'inydme hérésie, et pour exterminer tous les hérétiques. 11 autorisa les princes de 1 Église à lever des impôts extraordinaires pour les frais de la guerre sainte. Il écrivit à Sigismond qu'il devait, en cette circonstance, justifier sa qualité d'empereur, c'est-à-dire celle de défenseur de l'Eglise, que cette dignité lui impose. Enfin, il e.\liorla tous les souverains â oublier leurs propres querelles, et à se réconcilier pour l'amour de Dieu et pour l'extinction de l'hérésie.
A ces menaces, les Bohémiens répondirent « qu'on les « attaquait contre tout droit divin et humain; qu'on les « diffamait sans preuve, et sans avoir voulu les entendre; « qu'on ne pouvait, avec vérité, leur reprocher de croire à « autre chose qu'à la parole de Dieu, et aux symboles de « Nicée, de Conslantinople, d'Éphèse, et de Ghalcédoine ; « qu'ils étaient résolus de défendre celte foi, au péril de « leurs biens et de leurs vies ; qu'il n'y avait rien de « plus contraire à l'esprit du Christianisme que de vou- « loir les exterminer au gré du pape et de l'Empereur. « Enfin, que si on les attaquait encore, appuyés qu'ils se « croyaient du secours de Dieu, ils repousseraient la force « par la force, et que tout le monde, femmes et enfants, « ils feraient une résistance qui serait admirable à tout « l'univers. »
Les Bohémiens tinrent leur promesse, et cette résistance qu'ils annonçaient lut admirable en elfet. Mais ils devaient être vaincus un jour par la ruse des souverains, par leur propre lassitude, et surtout par leurs divisions de croyances et d'intérêts.
On n'a pas oublié que plusieurs sectes s'agitaient dans le sein du Hussilisme. Les armées de Ziska n'étaient pas, comme celles de tous les souverains de celte époque, des
troupes d'aventuriers mercenaires ayant pour unique but le pillage, et ne connaissant en campagne ni amis ni ennemis. Ces armées étaient de véritables sectes religieuses, qui considéraient la violence et la cruauté comme des devoirs sacrés, et le pillage comme l'unique moyen de pourvoir aux frais de la guerre nationale. S'il y avait du fanatisme et de la férocité dans cette doctrine militaire, il y avait du moins un sentiment élevé de la mission du guerrier chrétien. Dans ces époques de lutle ardenle, les hommes ne peuvent être grands que par la révolte et par la guerre. Jeanne d'Arc elle-même, cette figure angétique qui eiil pu se placer à côté de celle de Marie dans la divine épopée de Jésus, apparaît au moyen à^e sous la cuirasse et sous le casque, comme l'archange Michel, et c'est l'épée à la main qu'elle accomplit sa prédication sublime.
Mais si les sectes de Tabor étaient grandes et austères, il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent toutes suffisamment éclairées pour demeurer d'accord. Elles étaient parties en apparence de Wicklef et de Jean Huss, mais quelques-unes de leurs doctrines remontaient jusqu'à Pierre Vaido et à Bérenger. Nous avons vu Ziska, en grand général et en politique habile, pactiser tantôt avec les Calixtins, tantôt avec les Catholiques, poursuivie les Picards ou prétendus tels, et ensuite les tolérer ou se faire tolérer par eux. L'espèce de scission qui s'opéra dans son armée , au lendemain de sa mort, montre bien la différence des opinions qu'il avait réussi à tenir unies pour l'action, grâce au prestige de sa gloire et à l'ascendant de sa parole concise, énergique et vaillante. Mais on ne doit pas oublier qu'il se souciait plus de la guerre que de la foi, et qu'il se sentit, vers la fin, dépassé dans le mal apparent par l'ardeur sauvage de ses troupes, dans le bien réel par l'enthousiasme reUgieux qui les animait. Il était mort, laissant la paix jurée, grâce à son habileté et aussi à sa clémence, entre toutes les branches du Hussilisme. Celle union ne pouvait durer. Les Orphelins, les Orébites, al les Taborites, en se constituant en trois corps et en se choisissant des chefs différents, avaient semblé prévoir qu'ils ne marcheraient pas d'accord, s'ils ne se séparaient dans le repos pour se retrouver sur la brèche et s'enlr' aider à l'heure du péril. Procope le Grand sentit qu'il fallait permettie cette division, et que sa mission était de cimenter au moins une alliance durable entre toutes ces forces de la résistance nationale. Il y travailla toute sa vie ; mais, plus rehgieux et peut-être plus sincère que Ziska, il n'abjura jamais sa croyance personnelle, et resta franc Picard envers et contre tous. Ce fut sa gloire et la cause de sa perte.
Il eut bientôt à continuer l'œuvre de Ziska dans le maintien (fune alliance plus difficile encore. Je veux parler de l'espèce de paix qui, en présence de l'ennemi commun, soit le pape, soit l'Empereur, ou les princes soulevés par eux, réunissait les différentes sectes exaltées du Hussitisme d.^ Juste-milieu nobiliaire et bourgeois du temps. Les Orphelins ne tardèrent pas à rompre l'union avec ceux de Prague, c'est-à-dire avec les Calixtins. Fidèles au principe de faire avancer la loi de Dieu, et obéissant à la nécessité de constituer et de formuler leurs doctrines, tous les Hussites étaient d'accord sur un point admirable, mais dangereux dans la circonstance : c'était d'employer en discussions sur les matières de foi , en assemblées de docteurs et en synodes généraux ou particufiei s, tout le temps qui n'était pas employé à la défense du pays et aux travaux de la guerre. Pe'ndant que le concile de Sienne mettait à prix le sang de la Bohême, on débattait en Bohème les plus hautes questions théologiques. Ce peuple qu'on traitait de barbare , de sanguinaire, d'impie et de débauché, offrait aux yeux du monde étonné le spectacle d'une Église nouvelle qui cherchait à réformer l'ancienne plus radicalement que les conciles œcuméniques, et qui, au milieu des ruines, et sous le feu de vin|;t puissances ennemies, s'efforçait de formuler et d'organiser les bases et la législation de la véritable religion évangéhque. Le pape écrivait à l'Empereur qu'il ne concevait pas qu'il ne pût veuir à bout d'une hérésie réfugiée dans un petit coin du monde. Ce petit coin étai
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plus grand alors que le monde tout entier; et la vaste Réforme de Luther était là en germe, avec bien d'autres Réformes encore que l'Humanité accomplira sans aucun doute, et peut-être sans violence, dans un avenir plus ou moins prochain.
Il arriva donc que les docteurs Orphelins, maître Jean Przibram , et maître Pierre de Wladowitz, ami de Jean Huss, se trouvèrent en dissidence sur les matières do foi avec le savant Wickléfite Pierre Payne, dit ['anglais, et maître Jean de I\ockisane, celui qui avait conclu la paix entre les Pragois et Ziska, et qui devait jouer encore un grand et fâcheux rôle dans cette révolution. On verra ailleurs quel était le fond de la dispute, et combien, sous ses formes ardues et mystérieuses en apparence, elle devait intéresser la religion et la politique de la nation. Les docteurs Orphelins furent mis en prison, puis élargis à la sollicitation deRockisane; et la décision de l'assemblée fut que Payne et Przibram, chacun de leur côté, ne parleraient de l'E-ucharistie que dans les termes de l'Écriture et des Pères : conclusion fort vague, car la discussion roulait sur ces textes mêmes et surl'mterprétalion qu'on devait leur donner. On essaya de calmer les esprits par une mesure de haute tolérance, en défendant aux deux docteurs de se traiter mutuellement d'hérétiques, non plus que Jean 'Wicklef, Jean Uuss, et Jacobel. Mais si les Calixlins de Prague prenaient prudemment leur parti dans ces sortes de conllits dangereux, les Orphelins n'étaient pas d'humeur à transiger avec leurs doctrines ardentes et leur enthousiasme lévolulionnaire. Leurs docteurs quittèrent Prague fort irrités, avec ceux des Pragois qui partageaient leurs sentimenls, et ils allèrent trouver l'armée Orpheline dans son campement de chariots, ces villes ambulantes dont ils ne sortaient même pas pour se battre, ayant frappé d'mterdit toutes les cités habitées par les autres hommes, on ne nous dit pas en vertu de quel préjugé fanatique ou de quelle protestation austère.
Aussitôt les Orphelins se mettent en campagne, ayant à leur têle Welichs et Piocope le Petit , vaillant homme de guerre. Ls livrent de terribles assauts à la ville pragoise de Litomils aiec tant de furie , qu'on eût dit des déliions sortis de l'enjer. La ville est emportée, ravagée, et arrosée de sang après une vigoureuse résistance. Plusieurs autres villes éprouvèrent le même sort. Ensuite s'élant réunis à ceux des villes de Launi et de Zatec, ils allèrent se joindre à leurs frères les Taborites, qui étaient aux prises devant une ville autrichienne avec l'archiduc Albert. La ville fut prise et brûlée, mais le combat n'en fut que plus acharné avec les AuUichiens. Les Taborites y perdirent leurs chariots , et cependant ils en sortirent vainqueurs , après quoi, étant rentrée en Bohême malgré le grand froid (décembre 1425) ils allèrent tous ensemble tenter un coup de main sur Prague, liais les Pragois agirent avec Procope le Grand comme ils avaient fait avec zTska ; ils lui confièrent le salut de la patrie ; et Procope, apaisant les fureurs de son armée, conclut m\epaix éternelle entre toutes les sectes ennemies. De là, \\ al'a avec les siens prendre ses quartiers d'hiver à Klattau ; mais il n'y fut pas longtemps oisd. Dès le printemps, et tandis que les princes allemands rassemblaient leurs forces pour une attaque décisive , il alla aux frontières de la Misnie chàlier deux généraux de l'électeur de Saxe, qui exerçaient d'horribles cruautés sur les Bohémiens uans ces parages. 11 reprit plusieurs places, puis courut au secours des Praguois, qui venaient d'éprouver un échec considérable devant Aussig.
Enfin , au mois de juin 1 426, arriva une armée allemande de cent mille hommes , commandée par plusieurs princes de l'Empire et burgraves considérables. Les Hussites , ayant àj leur têle un Podiebrad , un seigneur de Waldstein et Procope le Grand, se retranchèrent, pour attendre le combat, dans une enceinte de cinq cents chariots liés ensemble de doubles chaînes. Les Allemands passèrent
'I tout un jour de chaleur excessive à briser ces chaînes avec des bâches à deux tranchants dont on les avait munis à cet eQ'el pour la première fois. Les Bohémiens, à cuu
1 vert derrière leurs grands boucliers fichés en terre, les
laissèrent s'épuiser à ce travail ; et des que la cavalerie se présenta , ils la renversèrent avec leurs machines de guerre. Leurs fantassins étaient en outre armés d'une lance crochue de nouvelle invention , avec laquelle ils désarçonnaient les cavaliers. Le comliat fut acharné, et les Hussiles y perdirent trois mille hommes, perte considérable vu leur petit nombre; maisciiiquante mille Allemands périrent, dit-on, en Bohême, dans cette bataille et dans les diverses escarmouches qui harcelèrent leur fuite. La fleur de leur noblesse y demeura et fut ensevelie à Tœplilz sous des poiriers sauvages, qui, selon la tradition, ne portèrent jamais plus de fruit depuis ce temps-là. La même nuit qui vit cette déroute immense des Allemands, ceux des 'Taborites qui étaient restés occupés au siège d'Aussig emportèrent la place, la brûlèrent, et n'y laissèrent pas un èire vivant.
Après la bataille, l'armée Hussite, qui semblait ne pas connaître le repos et se fortifier dans les fatigues ei les cjmbats, fit encore d'autres exploits, et enleva d'autres places aux Catholiques. En général, les assiégés se défendaient en désespérés, sachant bien que les Taborites ne faisaient pas quartier aux vaincus. Mais, par exception, la ville de Mise se rendit à dix hommes commandes par un chef Taburite appelé Przibik Klenovvky, et surnommé le héros invincible. En réponse aux reproches de couardise de leurs voisins de Pilsen, Ce chef, dirent ceux de Mise, ayaii une si longue épée,qu' elle pouvait atteindre d'une porte a l'autre.
Pendant que les Taborites étaient occupés dans l'intérieur du pays , on ravageait leurs froniiéres. L'archiduc d'Autriche assiégeait une place de Moravie dans laquelle Procope avait mis garnison; mais en appienant l'approche du rasé, il s'en retira précipitamment, et Procope lui prit d'autres forteresses. Une seule fut opiniâtrement défendue par une jeune fille dont le père venait de mourir en lui confiant la garde de sa forteresse, jusqu'à l'arrivée d'un secours qu'on attendait des Catholiques. Le secours n'arriva point, les Taborites le détruisirent en chemin; mais l'héro'ine résista quinze jours encore aux menaces et aux promesses de Procope. Lorsqu'elle vit tous ses murs démantelés, elle accepta une capitulation honorable, et se retira avec une partie des siens, sous l'escorte d'un des capitaines assiégeants, abandonnant toutefois les vivres et les munitions de guerre.
Les Allemands étaient encore une fois vaincus ; la discorde malneureusement reparut bientôt en Bohême.
On se rappelle Koribut, ce parent du roi de Pologne dont les Calixtins de Prague et les Catlioliv]ues de la Bohême avaient voulu faire un roi avant la mort de Zi>ka. Wladislas le leur avait envoyé dans un moment de dépit contre l'Empereur. Puis, s'étant réconcilié avec ce dernier, il l'avait rappelé. Mais Koribut, soit qu'il eût pris sincèrement parti pour cette nation héro'ique, soit qu'il n'eût pas renonce à l'espoir de régner, était rentré en Bohême avec quelques troupes; et après avoir communié sous les deux espèces avec son monde, il faisait la guerre aux Allemands comme chef bohémien. Il accompagna les deux Procope dans une expédition qu'ils firent en Autriche, et d'où, après avoir ravagé le pays jusqu'aux bords du Danube, après avoir promené le 1er et la flamme dans l'Autriche, la Hongrie, la LuSace et la Silésie, les Taborites et les Orphelins rapportèrent tant de butin que la Bohême se trouva un instant riche et l'armée pourvue de tout. Le bétail enlevé sur les terres ennemies était si considérable, qu'on achetait à cette époque en Bohème quinze bœufs pour deux écus. -
Mais Koribut était tombé dans la disgrâce de ces Calixtins qui l'avaient appelé quelques années auparavant contre le gré des Taborites. On ne sait pas bien les causes véritables de cette inconstance , mais on peut présumer que Koribut, qui était un rude soldat fort aimé désormais des Taborites , avait plutôt abandonné que repris ses projets de royauté , et que les Calixtins lui en faisaient un crime et une honte. S'il en est ainsi, leur conduite à son égard fut hypocritement odieuse. Ils l'accusèreat d'avoir négocié sa réconciliation avec Martin V, et de vouloir trahir la Bohème pour s'en faire le
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souverain catholique et absolu. En conséquence, ils publièrent que ses mœurs brutales et ses intri,i;u es criminelles avec. Rome le rendaient incapable et indigne de gouverner; et l'ayant atTublù par dérision d'un capuchon de moine, ils l'enfermèrent ilans un couvent et ensuite dans la grande tour du château de Prague. Ce coup d'État souleva une grande mdignation parmi lesseigneurs catholiques qui voulaient qu'on respectât le San.' royal , et qui regardaient peut-ètje la monarchie tempérée de Koribut comme un contre-poids bientôt nécessaire au despotisme du juste-mdieu Cali-xtin. Cette guerre de religion était aussi une guerre de castes. L'opinion calixtine réunissait le plus grand nombre de gentilslioinmes, caste qui occupait entre les seigneurs et le peuple une [ilace analogue à celle de la bourgeoisie dans nos derrières révolutions. Cette opinion eut ses savants et ses martyrs, ses doctrinaires et ses girondins; mais en général elle n'eut pas le plus beau rôle dans toute cette guerre; elle fit avorter tous les grands desseins de Ziska ; elle ne sut pas profiter de ses exploits. Brave et sanguinaire aussi quand elle défendait ses intérêts , elle devenait pusillanime, ingrate et rusée dès qu'elle les voyait menacés.
Ces rigueurs envers Koribut irritèrent aussi les Taborites et les Orphelins , qui l'avaient vu combattre hardiment avec eux contre les ennemis du payset s'exposer, pour la cause bohémienne, à la disgrâce de son parent le roi de Pologne , aux anathèmes du pape et aux fureurs de l'Autricïie. On vit alors une de ces monstrueuses alliances qui s'opèrent dans les grandes crises politiques entre deux minorités désespérées. L'extrême gauche et l'extrême droite de la nation , les Catholiques et les Taborites de Prague se liguèrent pour déliver Koribut et s'emparer de la métropole. Un coup de main fut tenté pendant la nuit, et jeta l'alarme dans la ville. La paix éternelle jurée par Procope n'avait pas duré plus que l'apparition des Allemands en Bohème. Mais Procope fut étranger à cette conspiration; et, d'ailleurs, les Calixtins avaient violé le pacte les premiers en violant le droit des gens dans la personne de Koribut, sans consulter la nation. Les bourgeois de Prague tendirent les chaînes des rues et repoussèrent l'attaque avec fureur; plusieurs seigneurs catholiques y périrent. Un d'entre eux, HIncko de Waldstein, le même qui commandait avec Procope dans la grande bataille contre les Allemands, fut assassiné et pendu au gibet par un scélérat qu'il avait récemment sauvé de la corde. Les Orphelins et les Taborites de Prague furent si horriblement massacrés, qu'il ne s'en sauva pas vingt. Le parti calixtin préludait, par ces actes de rigueur et de haine, à la grande hécatombe de jacobins et de montagnards qu'elle devait bientôt otlrir à l'Allemagne pour rentrer en grâce auprès d'elle.
Le lendemain, tandis qu'on procédait à l'exécution des citoyens soupçonnés d'avoir pris part à la conspiration, on força Koribut à signer son abdication, et, on le renvoya secrètement sous bonne escorte jusqu'aux frontières de la Pologne.
Cependant la conduite ultérieure de ce prince nous démontre la sincérité de ses intentions. Il appela auprès de lui les principaux d'entre les Orphelins et les Taborites , et alla trouver le roi de Pologne , non pour rentrer en grâce avec lui et le saint-siége, mais pour lui demander hardiment secours et piotection pour les libellés de la Bohême. Wladislas, qui ne se souciait plus de s'attaquer à l'Empereur et au pape, affecta un grand zèle pour la religion, et traita Koribut et ses adhérents comme des impies et des insensés. Tout ce qu'ils obtinrent de lui, ce fut de nouvelles promesses de les recommander à la miséricorde de Dieu et du saint-siége, s'ils voulaient se convertir. Koribut ne fléchit point , et s'emporta même jusqu'à menacer en termes peu diplomatiques le roi, les evêques, les églises de Pologne et jusqu'à saint Stanislas, patron du royaume, de la lureur des Taborites. Après celte sortie non équivoque, il fut foi ce de quitter la Pologne , oii ['interdit et les menaces le poursuivaient de ville en ville , et il rentra en Bohême
avec ses jacobins pour se joindre à l'armée taborite. Étrange destinée d'un prince qui était venu chercher le pouvoir au milieu de cette révolution , qui avait combattu le peuple pour s'emparer de la couronne, et qui maintenant se jetait dans les bras de ce même peuple, calomnie et persécuté par ses premiers partisans, pour avoir passé à la république.
La guerre civile recommença donc avec fureur entre les modérés et les enthousiastes. Taborites , Orebites et Orphelins reprirent plusieurs villes sur le jcste-milieu , ravagèrent tout le district de Pilsen, et maichèrent sur Prague pour l'assiéger de nouveau. Mais la publication d'une nouvelle croisade de Martin y et l'approche d'une nouvelle armée allcmjnde engagèrent , comme de coutume, les Pragois à demander la paix. Ils le firent, cette fois , par l'intermédiaire du prêtre tabonte Goranda. Comme de coutume, les Taborites laissèrent apaiser leur ressentiment, et, en sauvant encore une fois la patrie, ils augmentèrent ce trésor d'ingratitude qu'on amassait contre eux.
.\u milieu de juin 1i27, l'armée allemande vint mettre le siège devant .Mise. Elle n'était composée cette fois que de quatre-vingt mille hommes. Pour vaincre une armée de dix-huit à vingt mille Bohémiens , c'était peu ; mais le pa|>e comptait sur l'énergie, l'habileté et le zèle du car Jinal Ue Winchester son légat , qui avait levé luimême les troupes en Angleterre, en Saxe, Franconie, Thuringe, Bavière, Carinthie, etc. L'électeur de Brandebourg commandait un des corps d'armée, et le cardinal en personne dirigeait le plus considérable. Sigismond ni aucun membre de sa famille ne se joignirent à cette seconde croisade ; ils avaient agi de même à l'égard delà précédente. D'une part, l'Empereur n'était pas fort bien réconcilié avec le saint-siége; de l'autre, il ne voulait plus se compromettre en personne contre ses futurs sujets. En avançant en âge , l'Empereur, qui s'était imaginé d'abord ne rencontrer qu'une poignée de mutins et n'avoir qu'à montrer sa belle personne , son épaisse barbe blonde et ses longs cheveux bouclés, ceints de la couronne de Charlemagne, pour faire tombera genoux les porte-fléaux et les cordonniers de la Bohème , avait fait bien des réflexions et profilé de ses rudes désastres. Il compreni'it enfin que l'intrigue et la désunion pouvaient seules corrompre ou paralyser ces fiers courages. Les prêtres taborites , peu touchés de sa beauté , l'avaient surnommé le Cheval roux de l'Apocalypse, comme ils appelaient le pape simoniaque V Antéchrist. L'Antéchrist, en homme médiocre, se flattait toujours de réduire l'hérésie par la force des armes, et d'inaugurer les bûchers de l'inquisition sous les tilleuls de la Bohème. Mais le Cheval ro«x, meilleur politique, disait, sans s'émouvoir au récit des exploits de son peuple révolté : « Les Bohémiens ne seront vaincus que par les Bohémiens. » Amère et froide sentence, triste parole prophétique! Il se tenait donc désormais à l'écart, 'et laissait faire ; sachant bien que son jour viendrait, et qu'avec de la ruse il ferait oublier ce que ses commencements avaient eu d'impopulaire et d'odieux ; même il affectait do blâmer les croisaiies du pape et les ravages des gens de guerre, qui lui gâtaient et lui ruinaient à plaisir sa pauvre, ;a chère Bohême.
Dès que ceux de Prague eurent avis de l'arrivée des Allemands , ils envoyèrent en toute hâte demander secours a Procope le Grand et à toute sa bande de héros. Soit qu'en eiîet la marche des Taborites vers l'ennemi les contraignit de traverser Prague, soit que ces fières cohortes voulussent tirer une vengeance courtoise de leurs adversaires réconcihés, ils demandèrent le passage à travers la ville. On le leur accorda en tremblant, et en les conjurant de ne pas s'arrêter et de passer en bon ordre , ^ans commettre aucun acte de vengeance. Us le promirent, et défilèrent lentement avec leurs chariots. Procope vint le dernier avec sa cavalerie et les chariots d'élite. On avait en lui une telle confiance, qu'on le retint et le logea dans la ville avec son monde durant quelques jours. Plusieurs sjigneurs cathohques , des grands de Bohème et de Moravie, se joignirent même à lui pour
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combaKre l'ennemi commun. Ils eussent été moins hardis et moins patriotes s'il se fût agi, comme du temps de Ziska , d'aller à la rencontre de Sigismond. Mais celte aimée de mercenaires, commandée par un légal, représenlall à leurs yeux un ennemi moins redoutable, un maître moins légitime, le pape. L'Europe, la Germanie surtout , tendait à se séculai i^er, à s'affranchir du joug de Rome , ouvertement ou indirectement.
Ce récit est monotome à force do présenter durant quatorze ans les mêmes circonstances merveilleuses. C'est la sixième fois , et non la dernière , que la vieille société germanique vient battre de toutes ses forces ces murailles vivantes qui défendent la coupe, le mystérieux symbole des libertés de la Bohême; et cette fois encore ce petit coin du monde, si méprisé par le pape, sera la grande nation qui repoussera toutes les nations étrangères. Bien des siècles auparavant, les moines pcëtes de l'ancienne chevalerie avaient rêvé les légendes du saint Graal, la coupp eucharistique que les preux devaient chercher au fond des déserts, à travers tous les dangi'rs, et voir une fois dans leur vie pour conquérir la gloire dans l'éternité. Mais au temps de la guerre des Hussites, l'esprit chevaleresque n'ét.iit plus dans les castes féodales. Le saint Graal était bien en Bohème, les Taborites en étaient bien les Templislcs jaloux, les austères défenseurs; mais les chevaliers de l'ancien monde ne savaient même plus vaincre les mécréants. Les Turcs menaçaient la Chrétienté, et la Chrétienté ne songeait qu'à lutter mollement contre une hércsie sortie de son sein. Il est vrai que la Chrélienlé ofiicielle, c'était la vieille société des castes, prête à se dissoudre, et que l'iiércsie, la nouvelle Jérusalem, le nouveau saint Graal, c'était le Peuple, son esprit, son symbole, son avenir et se? destinées.
Cette sixième déroule des Allemands est plus fabuleuse que les précédentes. Les historiens Tont comparée à celle de Cnissus chez les l'arthes, de Vexoris et de Darius chez les Scythes , et de Xerxes chez les Grecs. Les Bohémiens n'eurent qu'a se montrer inopinément sur la rive opposée de la rivière de Mise , où était établi le camp des Allemands occupés au siège de la ville. Une terreur panique s'empara de ceux-ci , et tout prit la fuite à leur seul aspect sans coup ferir, entraînant les chefs indignés et furieux , l'électeur de Brandebourg , celui de Tièves, et le cardinal de Winchester lui-même, qui faisait de vains elforis pour ranimer leur courage. Un immense butin abandonné fut la proie du vainqueur. 11 n'y eut si petit serviteur de la cause qui n'en tirât sa bonne part. « De l'aveu de plusieurs gentilhommes catholiques dont les familles sont a présent fort distinguées , dit l'historien dont nous suivons le récit , ce fut la le commencement de leur fortune. Les fuy.rds crurent s'être mis à couvert en gagnant la forêt ue Tausch. Les vainqueurs les battirent en queue , et les paysans en assommèrent un bon nombre; les Bohémiens n'y perdirent que peu de gens. Quand on sut cette bonne nouvelle à Prague , on y chanta un Te Deum en grande solennité. Cejiendant l'armée victorieuse assiégea et prit après seize jours de siège Tausch , où s'était retiré le reste des fuyards. On y passa tout au lil de 1 épée. » D'après ces récits, il ne serait rien échappé de cette armée de quatrevingts mille hommes
«Nous avons appris avec une sensible douleur \a fuite a honteuse des fidèles qui étaient allés en Bohême , « écrivit le pape au légat consterné; mais il faut se raidir « avec plus de courage que jamais contre la disgrâce. « Prenez des mesures pour lever cet opprobre Ue dessus c l'Église. «
Peu de temps après, le pape écrivait à ceux dePilsen et de Carlstein (où la religion catholique prévalait) : a Nous « avonsappris par les lettres de noire cher his Jean, cara dinal-prèlre de Saint-Cyriaque (c'est Vévéque de fer) , | « que vous avez fait trêve avec les perfides et détestables ' « hérétiques , et qu'a Noël prochain il se trouvera des j « gens de part et d'autre pour entrer en conférence sur « la toi et sur l'Ecrituie sainte à l'occasion de leurs er- « reurs. Nous ne doutons point que vous l'ayez fait de ■
« bonne foi et à bonne intention ; mais il faut se conduire « avec beaucoup de précaution à l'i'gard de ces serpents « rusés et imbus du venin de Satan. Ce qu'ils en font « n'est pas dans le dessein de se convertir, mais de vous « pervertir par leurs sophisraes et fourberies. Ils ont la « peau de l'agneau, mais ils ont les dents du loup, u C'est pourquoi nous vous prions, sans pourtant vous « rien enjoindre , que vous évitiez un pas si glissant, « de peur que vous ne tombiez. Evitez une telle entre- « vue et des disputes gui ne peuvent aboutir qu'à la « destruction de vos dînes. La foi catholique est bien « assez appuyée et confirmée par le sang des martyrs ; (i elle a été d'ailleurs éclaircie par tant de conciles , jiar t tant de décrets des saints papes et d'écrits des saints « docteurs, qix'i\ serait superflu den disputer davan- « tage. 11 est bien plus salutaire de s'en tenir à ce qu'ils « en ont décidé. Fuyez donc, encore une fois, cette con- (I férence où vous ne pouvez rien gagner et pouvez « beaucoup perdre. »
Ainsi toute la foi , toute la force de l'Eglise catholique en était réduite à ce point, que le pape suppliait les tidèles de ne point disputer, pour n'être pas vaincus ! 'Voilà l'extrémité où une poignée de plébéiens inspirés avaient amené la religion ollicielle! Et ce n'est pas la crainte de leurs armes qui fait reculer le pape dans ce duel de l'esprit avec les Hussites; car \\ poursuit son plan d'extermination , et promet les secours de la force matérielle aux croyants, faute de pouvoir leur fournir les armes de l'intelligence, les forces vives de la doctrine ! « Soyez assurés, leur dit-il en terminant sa lettre , que a nous vous assisterons d'une telle manière, que l'or- « gueil des méchants sera brisé , et que non seulement 0 vous pourrez résister à leurs eft'orts, mais encore devenir a victorieux. »
Martin V en écrivit aussi à Jean de Fer, qui s'efTorça d'emjiêi her la conférence , en faisant valoir ouvertement les mêmes raisons, l! publia un mandement dans son diocèse de .Moravie pour ordonner de croire «le pur- « gatuire, la vénération des reliques, le culte des ima- « ges, les indulgences et les ordres; et pour défendre, a sous peine d'excommunication , de lire les livres de « Jean Huss, de Wicklef et de Jacobel, qui ont été traa doits en bohémien, de chanter les chansons défendues « comme étant ineptes, scandaleuses et séditieuses, « et surtout celles qui ont été faites contre le concile « de Constance , à la louange de Jean Huss et de a Jérôme de Prague. » L'archiduc, de son côté, menaça de peines sévères ceux de ses sujets qui chanteraient lesdites chansons dans les places, dans les tavernes, et jusque dans les maisuns particulières. Nous regrettons bien de n'woir pas quelques-unes de ces chansons ineptes, pour savoir a quoi nous en tenir sur le goût littéraire du cardinal et de l'archiduc.
La conférence eut lieu, malgré toutes les prières et les défenses de l'Eglise. Un historien catholique, qui déclare qu'elle n'aboutit qu'à une division plu^ piulonde dans les esprits, semble confesser pourtant que plusieurs Moraves s'y rendirent, et qu'ils y furent converlis au hussilisme, car il prend soin de dire que ce furent de pauvres gens, de ceux, par conséquent, qui se vendent au plus olfrant. 11 assure qu'aucun grand de Moravie ne daigna s'y rendre , d'où il s'ensuit apparemment que la foi catholique lut sauvée en cette occurrence. De quel poids punirait être, en efi"et, la conversion des pauvres gens"? Les députés de Pilsen ne furent sans doute pas bien féroces , car ils obtinrent une nouvelle trêve.
Procope, après avoir séjourné quelque temps à Prague , pour y pacifier toutes choses autant qu'il put, alla assiéger Kolin, avec ceux de Prague. Mais la défense fut si vigoureuse, qu'il fallut appeler les Taborites et les Orphelins. Ils tiniient par s'en rendre maîtres , mais non sans beaucoup de pertes et de revers. Procope y fui blessé d'une balle de plomb.
Au commencement de l'an 1428, il y eut en Bohême une nouvel. e conférence pour pacifier les démêlés de religion , et formuler les dogmes hussitiques. Tout cet enfantement d une nouvelle Église était laborieux et ne
PROCOPE LE GRAND
devait aboutir qu'à une immense élaboralion de matériaux pour l'avenir. Les Orphelins, les Taboriles et les C.alixtins formaient à cette époque trois partis bien l. anches. On connaît et on apprécie les dissentiments des deux dernières sectes , mais on ne sait pas quelles idées séparaient les Taborites des Orphelins. La partie la plus importante de cette révolution est encore enveloppée de nuages, les historiens s'étant beaucoup plus occupés des etlets que des causes. A la guerre , ils nous montrent constamment les Orphelins entreprenant les choses les plus téméraires, et sans doute avec moins de science et de tactique que les Taborites; car ils échouent souvent, éprouvent des pertes terribles, et sont même raillés par les Taborites, qui , les voyant écrasés par leur faute au sié^^e dé Kolin, leur demandent s'ils ont eu une bonne Samt-Martin. Mais, en toute rencontre, ces mêmes Taborites volent à leur secours, et achèvent glorieusement ce qu'ils ont audacieusement commencé. Les Orphelins jouent là le rôle que les troupes régulières de Marie-Thérèse laissaient aux Pandcures de la Croatie , dans les guerres contre Frédéric le Grand. Ce sont eux qui tentent les coups les plus insensés , qui se jettent dans l'eau , dans le feu , dans la glace, et qui, par leur fanatique mépris de la vie, rendent possible ce que la raison eût repoussé. Il est vrai que, sans Procope et sa cohorte invincible , à la fois prudente et acharnée, ces enthousiastes eussent été martyrs plus souvent que vainqueurs. Expliquera-t-on leurs querelles en temps de paix par la différence de leurs leinpéiaments et de leur conduite en temps de guerre? Ce serait expliquer lo fait par le fait, et il est évident pour nous que cette fureur aveugle qui les poussait à sacrilier leurs vies, sang égard pour les d.ingers formidables qu'ils attiraient sur le reste de l'armée, était le résultat de quelque croyance particulière, peut-être celle de la résurrection immédiate dans de nouveaux corps, qui avait été prêchée à couvert durant les dernières années de Ziska.
Quoi qu'il en soit , la conférence de Béraune remua chaudement la question du dogme de la transsubstantiation, et celle du libre arbitre , de la justification et de la prédestination. On ne nous dit pas quelle part y eurent les uns ou les autres. On nous montre Procope soutenant, sans défaillance et sans variation, la croyance des Picards Taborites, qu'on pourrait appeler aussi croyances Bérengariennes. Comme , depuis le commencement de la révolution , ces doctrines s'étaient puissamment élaborées dans les fortes intelligences des prêtres taborites , Coranda , Jacobel , Biscupec et autres, et qu'ils flrent encore des progrès dans la suite, nous les expliquerons en leur lieu, et nous suivrons rapidement les événements delà guerre.
Les Orphelins attaquant toujours, et les Taborites accourant toujours pour les sauver, l'armée révolutionnaire fit des expéditions formidables en Silésie et en Moravie. Douze villes furent brûlées , et le pays ravagé. La terreur fut portée jusqu'à Breslau. Apres ISeissa, Bruna fut assiégée, et Procope y soutint un de ces terribles combats où l'engageait trop souvent la conliance fanatique des Orphelins. De là il retourna porter la désolation et l'épouvante jusqu'aux portes de Vienne. Mais, à son retour, il trouva une de ses meilleures places enlevée et rasée par la garnison allemande de Bechin. Il assiégea cette dernière place , et y éprouva une grande douleur. Jaroslas, son intime ami, l'unique frère do Ziska , fut tué à ses côtés. Enfin il enleva Bechin , et y mit garnison. Tabor, qui était située dans le voisinage, avait couru de grands dangers durant cette campagne. De leur côté, après un long siège et de grandes pertes, les Orphelins prirent Lichtemberg , et pénétrant dans le district de Glatz, y mirent tout à feu et à sang. Ils y soutinrent une bataille dans laquelle ils eussent succombé, sans l'arrivée du grand Procope , qui avait hérité de Ziska le don de porter toujours des coups décisifs. Mais, en somme , ces campagnes en Silésie et en Moravie furent presque aussi désastreuses qu'avantageuses aux Hussites. Ces races slaves, aux prises les unes contre
les autres, ne pouvaient s'étreindre mollement. Ce n'étaient pas là les timides croisés de Martin V, ces mercenaires allemands, qui fuyaient à la seule vue du bouclier hussitique. La famille slave eût conquis le monde à cette époque , si elle eût été unie par une même foi. Le temps de Hunniade et de Scanderbeg approchait. Quelle croisade contre les Turcs, si Procope et Ziska l'eussent commencée!
Sigismond profita de l'hiver, qui ramenait et concentrait en Bohème tous les partis, pour envoyer une ambassade et proposer la paix. Procope reçut une députation à Taboi , et se llatta de négocier une réconciliation honorable. 11 obtint un sauf-conduit, et alla trouver l'empereur en Autriche. Mais Sigismond ne voulut point se départir de son autorité , et Procope n'était pas homme a transiger avec la foi et l'honneur de sa patrie. Il revint iirité de l'obstination et de la folie de l'Empereur.
Cependant les deux villes de Prague (la vieille Prague et la nouvelle) exerçant de mortelles inimitiés l'une contre l'autre, Procope jugea bientôt qu'il devait faire tous ses efforts pour procurer la paix. Il proposa de recevoir Sigismond, à condition que lui et tous ses Hongrois voulussent suivre l'Écriture sainte , communier sous les deux espèces , et accorder aux Bohémiens toutes les grâces qu'ils lui demanderaient. Proco|ie n'était pas l'homme des concessions, et ses bonnes intentions ne pouvaient combler un abîme. On accusait les Orphelins et les Taborites de rejeter tous les accommodements, |)our perpétuer une guerre de rapines qui ne prolitait qu'a eux. Ces accusations étaient amères au noljle cœur de Procope. Il envoya faire de nouvelles offres à l'Empereur, et ce dernier assembla une diète à Presbourg, où Procope se rendit à la tète de la dépulation des grands de Bohême et des seigneurs de Prague. Mais la timide politique des Calixtins voulait déborder la Qère et loyale contenance du rasé. Pendant les conférences de la diète , les Ét.its de Prague s'assemblèrent, et résolurent d'envoyer à l'Empereur des propositions qui sans doute n'eussent pas été du goût de Procope; car les Orphelins et une partie des Taborites s'opposèrent à cette résolution , et proclamèrent avec une sainte fureur qu'un peuple libre n'avait pas besoin d'un roi. Les hostilités entre les partis des deux villes de Prague recommenèienl. Les négociations furent rompues, et Procope , averti sans doute de l'espèce de trahison qui tendait à le compromettre, revint à Prague sans rien concluie avec l'Empereur. 11 rétablit la paix dans la capitale, et se joignant aux Orphelins avec son armée, il résolut, pendant que les Orébites iraient fourrager les districts de Glatz, de faire irruption dans la Misnie. 11 harangua ses soldats en les appelant, comme faisait Ziska, ses très-chers frères, et les ayant enflammés de l'ardeur qui le remplissait, il pass 1 l'Elbe et alla s'emparer de la vieille ville de Dresde. Repoussés par une surprise nocturne, les Bohémiens allèrent le long de l'Elbe, brûlant en chemin les pressoirs, dégàtant les vignes et pillant les villages. Us entrèrent dansMeissen, et emprisonnèrent l'evêque Jean Hoffmann , qui avait voté la mort de Jean Huss à Constance. Us remplirent de terre les puits et les fosses métalliques de Scharffenberg, et bouchèrent les veines et canaux des mines. Après quoi ils continuèrent a remonter l'Elbe, pillant et brûlant tout, jusqu'à Torgau et à Magdebourg. De là , ils jetèrent un pont sur" le fleuve, passèrent dans la Lusace et dans la marche de Brandebourg, réduisirent Gouben en cendres, assiégèrent Gorlitz, et Bautschen , qui se défendit vigoureusement et finit par se racheter pour une forte somme, ils rentrèrent en Bohème à l'époque de Nuei , avec de riches provisions; dès le commencement de 1430, lis s'apprêtèrent à de nouvelles excursions. Ils se partagèrent en diverses bandes dont chacune prit un nom particulier, collecteurs, petits chapeaux, petits cousins, troupes de loups, petits hommes chaussés, etc. Un renfort de Hussites de Moravie vint les rejoindre après avoir enlevé la ville é|iiscopale de Jean de Fer et ravagé sa province. Ces banues terribles réunies formaient une
PROCOPE LE GRAND
armée de vingt mille chevaux , et de trente mille hommes ' de pied , avec'troiâ mille chariots aielés de six, de huit, et même de quilorze chevaux. Ils étaient commandés |);ir Procope le Rdsé, Guillaume de Kostka et Jean Zmrzlik. Ils firent une nouvelle inuiition sur la Misnie, et retournèrent jusqu'au delà de Dresde. X Grimme et à Colditz pi es de Leipsick, ils battirent l'électeur de Brandebourg et repoussèrent une armée de conlédérés, commandée par plusieurs princes et prélats qui venaient au secours de leur voisin. Mais la division était parmi ces seigneurs; l'empire germanique était en pleine dissolution, et la race allemande ne pouvait lutter contre les Bohémiens.
L'ivresse fanatique des Hiissites augmentait avec leurs victoires. Ils prirent .\Uenbourg, ville impériale de la Misnie, et y exercèrent d'etîrayantes représailles des bûchers de Jean et de Jérôme. La ville entière , avec ia noblesse et les moines, fut à son tour un vaste bûcher. Parmi les vaincus , il y avait un bouffon qui s'écria : « Nous avons cuit l'oie, mais les Bohémiens nous donnent la sauce. «Allusion au nom de Huss, qui signiiie oie.
Dans le Voiglland, après avoir brûlé quatre villes, ils assiégèrent Plaven et la traitèrent comme Altenbourg, Enfin, après avoir ravagé la Saxe et le duché de Cobourg, brûlé Culmbach, Bareilh , forcé l'évéque de Bamberg à racheter sa ville pour neuf mille ducats d'or, arraché les mêmes actes de capitulation à l'électeur de Bandebourg, au duc de Bavière, au marquis d'.\nspach, à l'évéque de Salzbourg, etc., ils exigèrent dix mille ducats d'or de Nuremberg pour l'épargner, et ivulrèrent en Bohème au milieu de l'hiver. On compte « plus de cent places, tant « forts que villes, qui furent détruits dans cette expédic lion. »
14-29 et 1430 virent mourir deux des héros de cette hisloire : le premier fut Jaci bel ou Jacques de Mise, l'ami de Jean Huss et le principal instigateur de la révolution de Bohème, homme énunent sous tous les rapports, et théologien redoutable a l'église romaine. Le second fut le cardinal évêque d'Olmutz, ce Jean de Prague ou Jean de Fer, prélat aux inclinations martiales, au courage de lion, mais dont la vaillante épée ne put servir la cause de Rome en proportion du mal que lui firent les écrits et les prédications de son compatriote Jacobel.
L'Empereur, épouvanté des progrès des Hussites, se rendit à Nuremberg, et y convoqua une diète qui dura huit mois. Presque tous les prélats et princes de l'Empire s'y rendirent, et il fut résolu une nouvelle expédition, que les historiens comptent pour la sixième, bien qu'elle soit effectivement la septième contre les Bohémiens. Le pape y envoya son légat pour prêcher en personne la croisade. La bulle de Martin contenait ces chefs principaux : « On accorde cent jours d'indulgences à ceux qui « assisteront aux prédications du légat. — Indulgence « pléiiiere tant à ceux qui se croiseront et qui iront à la « sainte guerre, soit tju'ils y airivent heureusement, soit « qu'ils meurent en chemin, qu'à ceux qui, n'étant pas «en état d'y aller eux-mêmes, y enverront à leurs « dépens ou aux dépens d'aulrui. — On remet soixante a jours de pénitence aux personnes de l'un et de l'autre « sexe qui, pendant l'expédition, feront des prières et « jeûneront pour son heureux succès. — On ordonne de 0 fournir des confesseurs aux croisés , soit séculiers , « soit réguliers, pour entendre leurs confessions et leur « donner l'absolution, quand même ils auraient usé de < violence contre des clercs ou des religieux, quand ils « auraient brûlé des églises ou commis d'autres sacri- « léges, et même dans les cas réservés au siège apos- « tolique. On défend aux confesseurs de prendre des « croisés au delà d'un demi-gros de Bohème, pour la a confession, et cela quand on l'offrira et sans l'exiger. a —On dispense de leurs vœux ceux qui en auraient fait « pour quelque pèlerinage, comme à Rome ou à Saint- « Jacques de Compostelle, à condition que l'argent qu'ils f auraient pu dépenser en. ces voyages sera employé à la « croisade. »
Ce fut là le dernier acte de Martin. Il mourut d'une attaque d'apoplexie , le 30 janvier 1431. On l'ensevelit dans un mausolée d'airain , avec ces paroles pour épi-
taphe : « Il fut la félicité de son temps, » ironie sanglante à la destinée de ces temps malheureux !
Dès le 6 mars, quatorze cardinaux élurent Eugène IV, en lui imposant des conditions de soumission qu'il ne tint pas mieux que son prédécesseur. Le cardinal Julien fut confirmé dans la charge de légal en Allemagne pour la réduction des Bohémiens, et envoya des lettres et mandements d'un langage si haineux et si fanatique, qu'on les croirait aussi bien émanés de Tabor ou du camp des Orphelins que de la chaire pontificale. Les damnables héiétiques y sont comparés à l'aspic, aux bêtes farouches, etc.; et au milieu de l'énergie d'expression que comportait une époque si tragique , ces pièces ont une éloquence ampoulée qui est aussi un des traits caractéristiques de 1 école apostolique et romaine au quinzième siècle.
Pendant les préparatifs de la guerre, Sigismond s'avança jusqu'à Egra , et envoya deux seigneurs à Prague pour faire une nouvelle tentative d'accommodement. Il comptait sur la lassitude et la démoralisation du juste- milieu. Il savait que le Hussitisme s'était effacé autant que possible dans l'esprit des gentilshommes de Bohême, sorte de bourgeoisie noble attachée à ses intérêts plus qu'a ses doctrines. Cependant il connaissait mal l'espèce de résistance sourde et tenace dont est capable une bourgeoisie en train de s'affranchir. Les quatre articles des Calixtins étaient moins pour eux, comme nous l'avons dit souvent, des articles de foi, que des droits politiques, et il n'était pas si facile de les leur enlever qu'on se l'imaginait. Les Taborites, plus courageux et plus croyants, consentaient a reconnaître Sigismond, à la condition qu'il observerait lesdits articles, non-seulement quant à la forme, mais quant au fond, et qu'il les entendrait dans les sens politique et religieux. Us s'obstinaient donc à le faire communier a leur façon , lui et toute sa grandesse hongroise et catholique. Quant aux Orphelins, inflexibles dans leur austère jacobinisme, ils ne voulaient aucune composition, et s'indignaient des illusions généreuses du candide Procope. Une députatiun à laquelle on a Ijoignit un prêtre taborite alla toutefois discuter avec l'Empereur pendant quinze jours; mais Sigismond avait besoin de nouvelles leçons pour s'amender et se convaincre de la nécessité des concessions. Il n'accordait rien, et pendant ce temps ses plénipotentiaires intriguaient à Prague pour semer la division et lui faire des créatures. Et pendant ce temps aussi, on prêchait la croisade, et ■on armait tout l'Empire contre la Bohème. Les Orphelins s'écrièrent que les lenteurs de la conférence étaient un piège de Sigismo.ad pour les endormir et pour fondre sur eux à l'improviste. La méfiance et la peur relevèrent le courage des Calixtins. Les députés furent rappelés, et quittèrent Sigismond avec cette protestation : « qu'on ne pouvait plus désormais « reprocher aux Bohémiens de ne vouloir pas terminer u par une paix loyale une guerre si désastreuse, puisqu'il « était notoire que c'était la faute des autres, et non la <i leur. »
Lorsqu'ils firent leur rapport à Prague, les seigneurs, consternés, appelèrent le peuple aux armes, et proclamèrent le danger de la patrie pendant la procession de la Fête-Dieu. Le peuple entra en fureur, et le Cheval roux fut chargé de mille malédictions nouvelles. Le juste-milieu envoya avertir les troupes de loups les petits cousins et toutes les bandes les plus effroyables des Taborites , des Orébites et des Orphelins. Elles s'étaient dispersées , sans s'inquiéter du résultat de la diète, dans de nouvelles expéditions à l'extérieur et aux frontières. Tous revinrent, et « mirent sous leurs pieds « leurs inimitiés et leurs discordes, pour ne penser plus « qu'au salut de leur patrie. Les grands de Bohême et de « .Moravies'unirent étroitement dans lamême vue, lesvilles a renouvelèrent leurs confédérations. Petits et grands, on « vit tout le monde s'armer avec une allégresse com- « mune. De sorte qu'eu fort peu de temps il se trouva, « à la revue qui fut faite dans le cercle de Pilsen , I « cinquante mille hommes d'infanterie et sept mille chevaux sous les armes, avec trois mille six cents chaiots.
« D'autre côté, on prit soin de garder les avenues. Les fjis-
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Ils arrivèrent à Bâle au nombre de trois cents... { Page 317].
a tricts de Zalec et de Laimi , celui de Gratz et plusieurs « villes frontières avaient l'œil sur la Moravie et sur l'.4uc( triche, pour fermer l'entrée à l'archiduc ou au capitaine « de Moravie. Pendant que ces choses se passaient en Bo- « hême, le cardinal Julien se donnait tous les mouvements « imaginables pour animer le Qegme des Allemands. » 1 C'était une entreprise difQcile, comme le fait très-bien pressentir notre naïf historien, dont le vieux style est agréable , quand il n'est pas trop obscur. L'Allemagne embrassait froidement la querelle de Sigismond, et les terribles courses des hérétiques au coeur de ses plus riches provinces l'avaient frappée d'épouvante. C'était, parmi les, troupes des divers États, à qui n'entrerait pas la première en Bohème. L'archiduc devait faire une diversion par la Moravie, pour forcer l'ennemi à dégarnir ses autres frontières; mais Albert voulait que le cardinal vînt le joindre, et le cardinal n'y alla pas. Chacun voulait rester chez soi pour se défendre, trouvant que c'était bien assez d'em- [ isarras, comme dirait notre auteur, sans aller chercher le danger au foyer de l'enfer. D'ailleurs plusieurs princes de l'Empire étaient occupés à se faire la guerre, et laissaient le légat prêcher celte morale : « Au nom du Christ
qui vous a enseigné la charité, ô mes frères! armez-vous et unissez -vous; car il y a du sang à verser en Bohème, et les hommes qui osent défendre leurs autels et leurs foyers attendent de votre mansuétude la mort et la damnation éternelles. »
Cette doctrine est pleinement développée dans toutes les lettres du savant et disert cardinal Julien. Il écrit aux Bohémiens au moment d'entrer en campagne , non pour leur promettre de n'y point entrer s'ils se réconcilient, mais pour les exhorter tendrement à se laisser convertir et persuader par -ne armée de cent trente mille hommes ; — « Revenez donc à l'Église, votre mère, et ne l'affligez a pas plus longtemps. Elle gémit, elle fond en larmes, elle « jeite des cris perçants. Revenez à nous, chers cœurs. « nous irons au-devant de vous; nous nous jetterons à \os «cous, nous vous donnerons des vêtements nouveaux, « nous tuerons le veau gras, nous inviterons nos voisins « et nos amis (les cent trente mille mercenaires) pour se « réjouir avec nous du retour de nos enfants. Au fond, " pourquoi feriez-vous difficulté de revenir à nous? Ne « sommes-nous pas nés d'une même mère? N'avons-nous « pas la même foi chrétienne, la même parole, les mêmes
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« sacrements? Ne recevons-nous pas la même Éciilure
« sainte? Qu'est-ce donc qui vous éloigne de nous?
B Nous vous le protestons la larme à l'œil, ce n'est « qu'à notre grand regret et par la plus cruelle nécessité « que nous nous armons contre vous. Nous y sommes « jiortés par l'amour de nos prochains, persécutés, déa pouillés, massacrés inhumainement /)ar les Bohé- « miens. » C'est à eux qu'il écrit aiiiri à la seconde et à la tioisiènie personne en même temps. Massacrés par vous eût été trop impoli, apparemment... «Si vous rejetez 0 nos offres et nos invitations , ne nous imputez pas les « mallieuis de la i;uerr(', el ne vous en [irenez qu'au refus a. des gens qui veulent être plus sages qu'il ne faut « Croyez-vous que ces gens-là en saclient plus que l'an- « cienne Église et celle d'aujourd hui? Qu'est-ce que a peuvent vous apprendre des gens de guerre, des pay- « sans, des bourgeois grossiers? Des gens sans lettres « sont-ils plus habiles que tant de docteurs, (|ue tant « d'académies où avaient fleuri les saintes lettres? Ecoua tez saint Augustin qui vous dit qu'il n'aurait pas cru « à l'Évangile sans le témoignage de l'Église, etc., etc. >:
Autant la lettre du cardinal, dit Jacques Lcnfant, est pathétique, insinuante et artificieuse (il aurait pu ajouter aristocratique), autant la réponse des Bohémiens est libre, ferme el même assez dure , mais nette et précise. La voici :
(i 11 est impossible, révérend père en Christ (c'est le a titre qu'on donnait à un simple prêtre), qu'une per- « sonne d'un aussi grand esprit et d'une aussi grande « autorité ignore que le Fils unique de Dieu, Notru-Sei- « giieur Jésus-Christ, pendant sa vie sur la terre, non- « seulement a ilonné aux honmies divers préceptes très- « salutaires, mais qu'il les a pratiqués lui-même; entre « lesquels ers quatre sont les principaux : \' que le vé- « nérable sacrement du corps et du sang de Jésus- « Chrisi doit être administré sous tes deux espèces; « 2 " que la parole de Dieu doit se prêcher librement '• « et selon la vérité; 3° qu'il faut punir les péchés pu- ' « bl'ics, commis sous prétexte de religion; 4° qu'il faut « ôter l'administration de la république aux eccléli siasiiques. Ces quatre articles se prouvent clairement « par les Évangiles, par les Apôlres, ut par tous les saints (i Pères... Ils ont été reçus dans l'Église chrétienne, et « eardés fidèlimenl pendant quelques siècles , comme 1 « cela parait par les commentateurs et docteurs vraiment « catholiques. Mais ils ont été violés et supprimés par « nous ne savons quels petits prêtres, qui, dégénérant de (I la piété de leurs prédécesseurs, se sont éloignes de la « règle de l'ancienne Église, s'ingérant dans les alTaires « du^^siècle, engagés dans les embarras et les épines des (( richesses mondaines, el, ce qui est plus déplorable et « plus cuisant encore , croupissant dans la mollesse et u dans l'oisiveté , au grand et irréparable dommage des (I âmes fidèles.
« C'est pour cela que , tout indignes que nous som- « mes, mais appuyés des secours de Dieu, nous avons « toujours travaillé, depuis plusieurs années, à les reu mettre sur pied, à les rétablir, à les éclaircir et à les « faire observer et respecter, selon leur poids et leur i< mérite. Combien n'a\ons-nous point souffert d'inimi- « liés, d'injures, fait de dépenses, enduré de fatigues, « encouru de périls pour les soutenir, sans même éparu gner nos vies? Nous avons uiêine demandé plusieurs (c fois avec i stance d'être admis et écoutés publique- « ment, dans un concile libre , paisible et siir; mais tout « cela inutilement jusqu'ici. Qui peut s'empêcher d'ad- « mirer la diligence et l'exactitude de vos pères, tant 0 vantés, de vos prélats, et de l'Église romaine, à « remédier aux maux de la chrétienté? Au lieu d'em- (1 pêcher que les vérités salutaires, annoncées et reçues « avec tant d'éclat dans le monde, ne fussent enseve- « lies dans l'oubli, vous avez été les premiers à les « né^lioer, surtout l'article de l'Eucharistie, où, depuis « taiU d'années, par le plus grand des sacrilèges, vous