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Littéralement l'étonné, celui qui écarquille les yecx

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rade si peu jovial, je ne saurais, car j'étais tout son contraire. Je ne me pouvais point passer de compagnie et j'allais toujours écoutant et observant les autres, me plaisant à discourir et à questionner, m'ennuyant seul et clierchant la gaieté et l'amitié. C'est peut-être à cause de ça que, jilaignant ce garçon sérieux et renfermé, je m'accoutumais à imiter Brulette, qui toujours le secouait et, par là, lui rendaitplus d'office qu'elle n'en recevait, et supportait son humeur plus qu'elle ne la gouvernait. En paroles, elle étiiit bien la maîtresse avec lui, mais comme il ne savait sui\Te aucun commandement, c'était elle, et c'était moi par contre-coup, qui étions à sa suite et patientions avec lui.

Enfin, le jour de la première communion arriva, et, en revenant de la messe, j'avais fait si ferme propos de ne me point laisser aller à mes vacarmes, que je suivis Brulette cliez son grand-père, comme le plus raisonnable exemple qui me pût retenir.

Tandis qu'elle allait, par commandement de la Mariton, tirer le lait de sa chèvre, nous étions restés, Joseph et moi, dans la chambre où mon vieux oncle causait avec sa voisine.

Nous étions occupés à regarder les images de dévotion que le curé nous avait données en souvenir du sacrement, ou, pour mieux dire, je les regardais seul, car Joseph songeait d'autre chose, et les maniait sans les voir. Or, on ne faisait plus attention à nous, et la Mariton disait à soi vieux voisin, à propos de notre première communion :

— Voilà une grande affaire gagnée, et, à cette heure, je pourrai louer mon gars. C'est ce qui me décide à faire ce que je vous ai dit.

Et comme mon oncle secouait la tête tristement, elle reprit :

— Écoutez une chose, voisin. Mon Joset n'a point d'esprit. Oh ça, tant pis, je le sais bien; il tient de défunt son pauvre cher homme de père, qui n'avait pas deux idées par chaque semaine, et qui n'en a pas moins été un homme de bien et de conduite. Mais c'est tout de même une infirmité que d'avoir si peu de suite dans le raisonnement, et quand, par malheur avec ça, on tombe dans le mariage avec une tète folle, tout va au plus mal en peu de temps. C'est pourquoi je m'avise, à mesure que mon garçon grandit par les jambes, que ce n'est point sa cervelle qui le nourrira, et que, si je lui laissais quelques écus,je mourrais plus tranquille. Vous savez le bien que fait une petite épargne. Dans nos pauvres ménages, ça sauve tout. Je n'ai jamais pu rien mettre de côté, et il faut croire que je ne suis plus assez jeune pour plaire, puisque je ne trouve point à me remarier. Eh bien, s'il en est ainsi, la volonté de Dieu se fasse ! Je suis toujours assez jeune pour travailler, et puisque m'y voilà, apprenez, mon voisin, que l'aubergiste de Saint-Chartier cherche une servante; il paye un bon gage, trente écus par an ! et il y a les profits, qui montent environ à la moitié. Avec ça, forte et réveillée comme je me sens d'être, en dix années, j'aurai fait fortune, je me serai donné de l'aise pour mes vieux jours, et j'en pourrai laisser à mon pauvre enfant. Qu'estce que vous en dites?

Le père Brulet pensa un peu et répondit :

— Vous avez tort, ma voisine ; vrai vous avez tort !

La Mariton songea aussi un peu, et, comprenant bien l'idée du vieux ;

— Sans doute, sans doute, dit-elle. Une femme, dans une auberge de campagne, est exposée au blâme ; et quand même elle se comporte sagement, on n'y croit point. Pas vrai, voilà ce que vous dites ? Eh bien, que voulez-vous? Ça m'ôtera tout à fait la chance de me remarier; mais ce qu'on souffre pour ses enfants, on ne le regrette point, et mêmement on se réjouit quasiment des peines.

- — C'est qu'il y a pis que des peines, dit mou oncle, il y a des hontes, et ça retombe sur les enfants. l^a Mariton soupira :

— Oui, dit-elle, on est journellement exposée à des affronts dans ces maisons-là; il faut toujours se garer, se défendre... Si on se fâche trop et que ça repousse la pratique, les maîtres ne sont point contents.

— Mêmement, dit le \ieux, il y en a qui cherchent des femmes de bonne mine et de belle humeur comme vous pour achalander leur cave, et il ne faut quelquefois qu'une servante bien hardie pour qu'un aubergiste fasse de meilleures affaires que son voisin.

— Savoir ! reprit la voisine. On peut être gaie, accorte et preste à servir le monde, sans se laisser offenser...

— On est toujours offensée en mauvaises paroles, dit le père Brulet, et ça doit coûter gros à une honnête femme de s'habituer à ces manières-là. Songez donc comme votre fils en sera mortifié, quand, par rencontre, il entendra sur quel ton les rouliers et les colporteurs plaisanteront avec sa mère !

— Par bonheur qu'il est si simple !... répondit la Mariton en regardant Joseph.

Je le regardai aussi, et m'étonnai qu'il n'entendît rien du discours que sa mère ne tenait point à voix si basse que je n'eusse ramassé le tout ; et j'en augurai qu'il écoulait gros, comme nous disions dans ce temps-là, pour signifier une personne dure de ses oreilles.

Il se leva bientôt et s'en fut joindre Brulette en sa petite bergerie, qui n'était qu'un pauvre hangar en planches rembourrées de paille, où elle tenait un lot d'une douzaine de bêtes.

Il s'y jeta sur les bourrées, et comme je l'avaissuivi, par crainte d'être jugé curieux si je restais sans lui à la maison, je vis qu'il pleurait en dedans, encore que ses yeux n'eussent point de larmes.

— Est-ce que tu dors, Joset, lui dit Brulette, quête voilà couché comme une ouaille malade? Allons, donne-moi ces fagots où te voilà étendu, que je fasse manger la feuille à mes moutons.

Et ce faisant, elle se prit à chanter; mais tout doucettement, car il ne convient guère de brailler un jour de première communion.

Il me parut que son chant faisait sur Joseph l'effet accoutumé de le retirer de ses songes; il se leva et s'en fut, et Brulette me dit :

— Qu'est-ce qu'il a ? je le trouve plus sot que d'accoutumance.

— Je crois bien, lui répondis-je, qu'il a fini par entendre qu'il va être loué et quitter sa mère.

— Il s'y attendait bien, reprit Brulette. N'est-ce pas dans l'ordre, qu'il entre en condition sitôt le sacrement reçu? Si je n'avais le bonheur d'être seule enfant à mon grandpère, il me faudrait bien aussi quitter la maison et gagner ma vie chez les autres.

Brulette ne me parut pas avoir grand regret de se sépa-

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rer de Joseph ; mais quand je lui eus dit que la Mariloii allait se louer aussi et demeurer loin d'elle, elle se prit à sangloter et, courant la trouver, elle lui dit en lui jetant ses bras au cou :

— Est-ce vrai, ma mignonne, que vous me voulez quitter?

— Qui t"a dit cela? répondit la Mariton : ce n'est point encore décidé.

— Si fait, s'écria Brulette, vous lavez dit et me le voulez tenir caché.

— Puisqu'il y a des gars curieux qui ne savent point retenir leur langue, dit la voisine en me regardant, il faut donc que je te le confesse. Oui, ma fdle, il faut que tu t'y soumettes comme un enfant courageux et raisonnable qui a donné aujourd'hui son âme au bon Dieu.

— Comment, mon papa, dit Brulette à son grand-père, vous êtes consentant de la laisser partir ? Qui. est-ce qui aura donc soin de vous?

— Toi, ma fille, répondit la Mariton Te voilà assez grande pour suivre ton devoir. Écoute-moi, et vous aussi, mon voisin, car voilà la chose que je ne vous ai point dite...

Et prenant la petite sur ses genoux, tandis que j'étais dans les jambes de mon oncle (son air chagrin m'ayant attiré à lui), la Mariton continua à raisonner pour l'un et pour l'autre.

— Il y a longtemps, dit-elle, que, sans l'amitié que je vous devais, j'aurais eu tout profit à vous payer pension pour mon Joseph, que vous m'auriez gardé, tandis que j'aurais amassé, en surplus, quelque chose au service des autres. Mais je me suis sentie engagée à t'élever jusqu'à ce jour, ma Brulette, parce que tu étais la plus jeune, et parce qu'une fille a besoin plus longtemps d'une mère qu'un garçon. Je n'aurais point eulecœur de te laisseravant le temps où tu te pouvais passer de moi. Mais voilà que le temps est venu, et si quelque chose te doit reconsoler de me perdre, c'est que tu vas te sentir utile à ton grandpère. Je t'ai appris le ménagement d'une famille et tout ce qu'une bonne fille doit savoir pour le service de ses parents et de sa maison. Tu t'y emploieras pour l'amour de moi et pour fyire honneur à l'instruction que je t'ai donnée. Ce sera ma consolation et ma fierté d'entendre dire à tout lemondequema Brulette soigne dévotieusement son grand-père et gouverne son avoir comme ferait une petite femme. Allons, prends courage et ne me retire pas le peu qui m'en reste, car si tu as de la peine pour cette départie, j'en ai encore plus que toi. Songe que je quitte aussi le père Bralet, qui était pour moi le meilleur des amis, et mon pauvre Joset, qui va trouver sa mère et votre maison bien à dire. Mais puisque c'est par le commandement de mon devoir, tu ne m'en voudrais point détourner.

Brulette pleura encore jusqu'au soir, et fut hors d'éiat d'aider la Mariton en quoi que ce soit ; mais, quand elle la vit cacher ses larmes tout en préparant le souper, elle se jeta encore à son cou, lui jura d'observer ses paroles, et se mit à travailler aussi d'un grand courage.

On m'envoya quérir Joseph qui oubliait, non pour la première fois ni pour la dernière, l'heure de rentrer et de faire comme les autres.

Je le trouvai en un coin, songeant tout seul et regardant la terre, comme si ses yeux y eussent voulu prendre racine. Contre sa coutume, il se laissa arracher quelques paroles où je vis plus de mécontentement que de regret.

Il ne s'étonnait point d'entrer en service, sachant bien qu'il était en âge et ne pouvait faire autrement ; mais, sans marquer qu'il eût entendu les desseins de sa mère, il se plaignit de n'être aimé de personne et de n'être estimé capable d'aucun bon travail.

Je ne le pus faire expliquer davantage, et, durant la \eillée, où je fus retenu pour faire mes prières avec Brulette et lui, il parut bouder, tandis que Brulette redoublait de soins et de caresses pour tout son monde.

Joseph fut loué au domaine de l'Aulnières, chez le père Michel, en office de bouaroii.

La Mariton entra comme servante à l'auberge du Bœuf coumnné, chez Benoît, de Saint-Chartier.

rirulette resta auprès de son grand-père, et moi chez mes parents qui, ayant un peu de bien, ne me trouvèrent pas de trop pour les aider à les cultiver.

ilon jour de première communion m'avait beaucoup secoué les esprits. J'y avais fait de gros efforts pour me ranger à la raison qui convenait à mon âge, et le temps du catéchisme avec Brulette m'avait changé aussi. Son idée se trouvait toujours mêlée, je ne sais comment, avec celle que je voulais donner au bon Dieu, et, tout en mûrissant à la sagesse de ma conduite, je sentais ma tète s'en aller en des folletés d'amour qui n'étaient point encore de l'âge de ma cousine, et qui, mêmement pour le mien, devançaient un peu trop la bonne saison.

Dans ce temps-là, mon père m'emmena à la foire d'Orval, du côté de Saint-Amand, pour vendre une jument poulinière, et, pour la première fois de ma vie, je fus trois jours absent de la maison. Ma mère avait observé que je n'avais pas tant de sommeil et d'appétit qu'il m'en fallait pour soutenir mon croit, lequel était plus hâtif qu'il n'est d'habitude en nos pays, et mon père pensait qu'un peu d'amusement me serait bon. Mais je n'en pris pas tant, à voir du monde et des endroits nouveaux , comme j'en aurais eu six mois auparavant. J'avais comme une languition sotte qui me faisait regarder toutes les filles sans oser leur dire un mot ; et puis, je songeais à Brulette, que je m'imaginais pouvoir épouser, par la seule raison que c'était la seule qui ne me fit point peur, et je ruminais le compte de ses années et des miennes, ce qui ne faisait pas marcher le temps plus vite que le bon Dieu ne l'avait réglé à son horloge.

Comme je revenais en croupe derrière mon père, sur une autre jument que nous avions achetée à la foire, nous fîmes rencontre, en un chemin creux, d'un homme entre les deux âges qui conduisait une petite charrette, trèschargée de mobilier, laquelle, n'étant traînée que d'un âne, restait embourbée et ne pouvait faire un pas de plus. L'iiomme était en train d'allégir le poids, en posant sur le chemin une partie de son chargement, ce que voyant mon père :

— Descends, me dit-il, et secourons le prochain dans l'embarras.

L'homme nous remercia de notre offre, et comme parlant à sa charrette :

— Allons, petite, éveille-toi, dit-il; j'aime autant que tu ne risques point de verser.

Alors, je vis se lever de dessus un matelas, une jolie fille qui me parut avoir quinze ou sei.îe ans, à premièrt" vue, et qui demanda, en se frotUint les yeux, ce qu il y avait de nouveau.

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— Il y a que le chemin est mauvais, ma fille, dit le père en la prenant dans ses bras ; viens, et ne te mets point les pieds dans l'eau ; car vous saurez, dit-il à mon père, qu'elle est malade de fièvre pour avoir poussé trop vite en hauteur; voyez quelle grande vigne folle, pour une enfant d'onze ans et demi !

— Vrai Dieu, dit mon père, voilà un beau brin de fille, et jolie comme un jour, encore que la fièvre l'ait blèmie. Mais ça passera, et avec un peu de nourriture, ça ne sera pas d'une mauvais défaite.

Mon père, parlant ainsi, avait la tête encore remplie du langage des maquignons en foire. Mais, voyant que la jeune fille avait laissé ses sabots sur la charrette, et qu'il n'était point aisé de les y, retrouver, il m'appela, disant :

— Tiens, toi ! tu es bien assez fort pour tenir cette pstite un moment.

Et, la mettant dans mes bras, il attela notre jument à la place de l'âne bourdi, et sortit la charrette de ce mauvais pas. Mais il y en avait un second, que mon père connaissait pour avoir suivi plusieurs fois le chemin, et, me faisant appel de continuer, il marcha en avant avec l'autre paysan qui tirait son âne par les oreilles.

Je portais donc cette grande fillette et la regardais avec étonnement, car si elle avait la tête de plus que Brulette, on voyait bien, à sa figure, qu'elle n'était pas plus vieille.

Elle était blanche et menue comme un flambeau de cire vierge, et ses cheveux noirs, débordant d'un petit bonnet en mode étrangère, qui s'était dérangé dans son sommeil, me tombaient sur la poitrine et me pendaient quasiment jusqu'aux genoux. Je n'avais jamais rien vu de si bien achevé que son visage pâle, ses yeux bleu clair, bordés de soies très-épaisses, son air doux et fatigué, et mêmement un signe tout à fait noir qu'elle avait au coin de la bouche et qui rendait sa beauté très-étrange et difficile à oublier.

Elle semblait si jeune, que mon cœur ne me disait rien à coté du sien, et ce n'était peut-être pas tant son manque d'années que la langueur de sa maladie qui me la faisait paraître si enfant. Je ne lui parlais point, et marchais toujours sans la trouver lourde, mais ayant du plaisir à la regarder, comme on se sent devant toute chose belle, que ce soit fille ou femme, fleur ou fruit.

Comme nous approchions de la seconde gàne, où son père et le mien recommençaient, l'un à tirer son cheval, l'autre à pousser sa roue, la fillette me parla en un langage qui me fit rire, vu que je n'en comprenais pas un mot. Elle s'étonna de mon étonnement, et, me parlant alors comme nous parlons :

— Ne vous ruinez pas le corps à me porter, dit-elle, je marcherai bien sans sabots : j'y suis aussi habituée que les autres.

— Oui, mais vous êtes malade, que je lui répondis, et j'en porterais bien quatre comme vous. Mais de quel pays êtes-vous donc, que vous parliez si drôlement tout à l'heure ?

— De quel pays ! dit-elle. Je ne suis pas d'un pays. Je suis des bois, voilà tout. Et vous, de quel pays que vous êtes donc ?

— Oh ! ma fine, si vous êtes des bois, je suis des blés, que je lui répondis en riant.

J'allais cependant la questionner davantage quand son père vint me la reprendre.

— Allons, fit-il après avoir donné une poignée de main à mon père, en vous remerciant, mes braves gens. Et toi, petite, embrasse donc ce bon garçon qui t'a portée comme une châsse.

La fillette ne se fit point prier ; elle n'était pas encore dans l'âge de la honte, et, n'y entendant pas malice, elle n'y faisait point de façons. Elle m'embrassa sur les deux joues, en me disant :

— Merci à vous, mon beau serviteur. Et, passant aux bras de son père, elle fut remise sur son matelas et parut pressée de reprendre son somme, sans aucun souci des cahots et des aventures du chemin.

— Encore adieu ! nous dit son père, qui me prit le genou pour me replacer en croupe sur la jument. Un beau garçon ! fit-il à mon père en me regardant, et aussi avancé dans l'âge que vous dites qu'il a, que ma petite dans le sien.

— Il se sent bien aussi un peu d'en être malade,répondit mon père ; mais, le bon Dieu aidant, le travail guérira tout. Excusez-nous si nous prenons les devants , nous allons loin et voulons arriver chez nous devant la nuit.

Là-dessus, mon père talonna notre monture, qui prit le trot, et moi, me retournant, je vis que l'homme à la charrette coupait sur la droite et s'en allait à rencontre de nous.

Je pensai bientôt à autre chose, mais Brulette m'étant revenue dans la tête, je songeai aux francs baisers que m'avait donnés cette petite fille étrangère, et me demandai pourquoi Brulette répondait par des tapes à ceux que je lui voulais prendre; et, comme la route était longue et que je m'étais levé avant jour, je m'endormais derrière mon père, mêlant, je ne sais comment, les figures de ces deux fillettes dans ma tête embrouillée de fatigue.

Mon père me pinçait pour me réveiller, car il me sentait lui peser sur les épaules et craignait de me voir tomber. Je lui demandai qui étaient ces gens que nous avions rencontrés.

— Qui '! fit-il en se moquant de mes esprits alourdis ; nous avons rencontré plus de cinq cents mondes depuis ce matin.

— Cet âne et cette charrette ?

— Ah bon ! dit-il. Ma foi, je n'en sais rien, je n'ai pas songé à m'en enquérir. Ça doit être des Marchois ou des Champenois, car ça a un accent étranger ; mais j'étais si occupé de voir si cette jument a un bon coup de collier, que je ne me suis point intéressé à autre chose. De vrai, elle tire bien et n'est point rétive à la peine ; je crois qu'elle fera un bon service et que décidément je ne l'ai point surpayée.

Depuis ce temps-là (le voyage m'avait sans doute été bon), je pris le dessus et commençai à avoir goût au travail ; mon père m'ayant donné le soin de la jument, et puis celui du jardin, enfin celui du pré, je trouvai, petit à petit, de l'agrément à bêcher, planter et récolter.

Mon père était veuf depuis longtemps et se montrait désireux de me mettre en jouissance de l'hériiage que ma mère m'avait laissé. Il m'intéressait donc à tous nos petits profits et ne souhaitaH rien tant que de me voir devenir bon cultivateur.

11 ne fut pas longtemps sans reconnaître que je mordais à belles dents dans ce pain-là ; car si la jeunesse a besoin d'un grand courage pour se priver de plaisir au profit des

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auires, il ne lui en faut guère pour se ranger à ses propres intérêts, surtout quand ils sont mis en commun avec une bonne famille, bien honnête dans les partages et bien d'accord dans le travail.

Je restai bien un peu curieux de causette et d'amusement le dimanche ; mais on ne me le reprochait point à la maison, parce que j'étais bon ouvrier tout à fait le long de la semaine ; et, à ce métier-là, je pris belle santé et belle liumeur, avec un peu plus de raison dans la tête que je n'en avais annoncé au commencement. J'oubliai les fumées d'amour, car rien ne rend si tranquille comme de suer sous la pioche, du lever au coucher du soleil ; et quand vient la nuit, ceux qui ont eu affaire à la terre grasse et lourde de chez nous, qui est la plus rude maîtresse qu'il y ait, ne s'amusent pas tant à penser qu'à dormir pour recommencer le lendemain.

C'est de cette manière que j'attrapai tout doucement l'âge où il m'était permis de songer, non plus aux petites filles, mais aux grandes ; et, de même qu'aux premiers éveils de mon goftt, je retrouvai encore ma cousine Brulette plantée dans mon inclination avant toutes les autres.

Restée seule avec un grand-père, Brulette avait fait de son mieux pour devancer les années par sa raison et son courage. Mais il y a des enfants qui naissent avec le don ou le destin d'être toujours gâtés.

Le logement de la Mariton avait été loué à la mère Lamouche, de Vieilleville, qui n'était point à son aise et qui se dépêcha de ser\'ir les Brulet comme si elle eût été à leurs gages, espérant par là être écoutée quand elle remontrerait ne pouvoir payer les dix écus de sa locature. C'est ce qui arriva, et Brulette, se voyant aidée, devancée et flattée en toutes choses par cette voisine, prit le temps et l'aise de pousser en esprit et en beauté, sans se trop fouler l'âme ni le corps.

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