CINQUIÈME VEILLÉE
Nous le dévisagions, Brulette et moi, caril n'était plus le Joset que nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui me rappelait les histoires qu'on jait chez nous sur les sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus mauvaises bêtes, et mener, à nuitée, des bandes de loups par les chemins, comme d'autres mèneraient des ouailles aux champs. Joset n'était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé, comme je l'avais \tj dans la forêt. Il avait de lamine; ses yeux étaient dans sa tête comme deux rayons d'étoile et quelqu'un qui l'aurait jugé le plus beau garçon du monde ne se serait point trompé sur le moment.
Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et ensorcelée, puisqu'elle avait vu tant d'affaires dans cette flûterie où je n'avais vu que du feu, et j'eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m'écouta point et le pria de recommencer.
Il s'y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au premier, mais qui n'était pourtant pas le même; d'où je vis que ses idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu'il ne voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour la goûter aussi, et il me parut que je m'accoutumais si bien à cette nouvelle sorte de musique, que j'en étais mouvé aussi au dedans de moi, car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette dansant toute seule au clair d'une belle lune, sous des buissons de blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à s'envoler. Mais voilà que, tout d'un coup, il se fit, non loin de là, comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j'avais ouïe sur la fougeraie, et la flûterie de Joset s'arrêta comme coupée net au beau mitant.
Je me réveillai alors de ma fantaisie, et m'assurai que la clochette n'était pointunrêve; que Joseph s'était interrompu de flûter, qu'il se tenait debout, d'un air tout estomaqué, et queBrulette le regardait, non moins étonnée que moi.
Alors toute ma peur me revint.
— Joset, que je lui dis sur un ton de reproche, il y en a plus que tu n'en confesses ! Ce n'est pas tout seul que tu as appris ce que tu sais, et voilà dehors un compagnon qui te répond malgi'é toi. Or çà, donne-lui congé vitement, car je ne serais pas content de l'avoir en ma maison; je t'y ai invité, et non point du tout lui, ni aucun de sa séquelle. Qu'il s'en aille, ou je vas lui chanter une antienne qui le fâchera bien.
Et disant cela, je pris à la cheminée un vieux fusil à mon père, que je savais chargé de trois balles bénites, car la grand'bête a toujours eu coutume de s'ébattre aux alentours de la font de Fond, et encore que je ne l'eusse jamais vue, j'étais toujours prêt à la recevoir, sachant que
mes parents la redoutaient grandement et en avaient été maintes fois molestés.
Joset se prit à rire au lieu de me répondre, et appelant son chien, s'en alla ouvrir la porte. Mon chien, à moi, avait suivi mes parents au pèlerinage; si bien que je ne [louvais pas m'assurer si c'était du vrai monde ou du mauvais qui clochetait au dehors ; car vous savez que les animaux et particulièrement les chiens ont grande connaissance là-dessus et jappent d'une façon qui le fait assavoir aux humains.
Il est bien vrai que Parpluche, le chien à Joset, au lieu de s'enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu'il sauta dehors bien gaiement quand il la \1t ouverte; mais cette bête pouvait être charmée aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.
Joset sortit, et le vent, qui était redevenu fort, repoussa sitôt la porte entre nous et lui. Brulette, qui s'était levée aussi, fit mine de la rouvrir pour voir ce que c'était ; mais je l'en empêchai vivement, lui remontrant qu'il y avait là-dessous quelque mauvais secret, si bien qu'elle commença aussi d'être épeurée et de regretter d'être venue là.
— N'ayez crainte, Brulette, que je lui dis ; je crois aux méchants esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu'à ceux qui les recherchent, et tout ce qu'ils peuvent sur les vrais chrétiens, c'est de leur donner frayeur; mais cette frayeur-là , on peut et on doit la combattre. Tenez, dites une prière; moi, je garderai la porte, et je vous assure que rien de nuisible n'entrera céans.
— Mais ce pauvre gars, répondit Brulette, s'il s'est mis dans un mauvais chemin, ne faudrait-il pas tâcher de l'en retirer?
Je lui fis signe d'avoir à se taire, et, planté derrière la porte, avec mon fusil tout armé, j'écoutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait fort, et la clochette ne s'entendait plus que par moments et en paraissant s'éloigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moitié riant, moitié tremblant, car c'était une fille sans grand souci, qui volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n'aurait point souhaité d'en faire la connaissance.
Tout à coup, j'entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait, disant :
— Oui, oui! sitôt la Saint-Jean qui vient! Merci à vous et au bon Dieu ! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.
Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte un petit, j'avisai dehors, oh je reconnus, au moyen de la clarté qui sortait de la maison, Joset à côté d'un homme bien vilain à voir, car il était noir de la tète aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il avait derrière lui deux grands chiens noirs comme lui, qui batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si forte que Brulette l'entendit et en trembla : « Ad'u'u, petit, et à revoir. Ici, Clairin! »
Il n'eut pas plutôt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hérissonné, qui avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette reluisante comme de l'or. « Va rappeler ton monde! » reprit le grand homme noir. Le petit cheval s'en fut galopant, suivi des doux chiens, et le maître, donnant une poignée de main à Jo-
seph, s'en fut aussi. Joset rentra et referma la porte, me disant d'un air moqueur :
— Qu'est-ce que tu faisais donc là, Tiennet?
— Et toi, Joset, qu'est-ce que tu tiens là'? que je répondis, voyant qu'il avait sous le bras un paquet emmaillotté d'une toile noire.
— Ça? dit-il. C'est le bon Dieu qui me l'envoie à l'heure dite! Viens, mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau présent du bon Dieu !
— Le bon Dieu n'a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises pratiques.
— Tais-toi donc, dit Brulette ; laissons-le s'expliquer. Mais elle n'avait pas fini de dire ces trois mots, qu'il se
fit, sur le grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui eût dit à vingt pas de la maison, qui n'en était séparée que par son jardin et sa chènevière, un sabbat enragé, comme si deux cents bêtes folles galopaient à la fois. Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de l'homme noir criait : — Tôt! tôt! ci, ci! à moi, Clairin, encore, encore! Il m'en faut encore trois! k toi. Louveteau, à toi, Satan!... vite, vite, en route!
Pour le coup, Brulette eut si belle peur, qu'elle se recula de Joseph et vint se mettre à côté de moi, ce qui me bailla grand courage; et, reprenant mon fusil :
— Je n'entends pas, dis-je à Joseph, que ton monde vienne se réjouir à nuitée autour d'ici. Voilà Brulette qui en a assez, et qui souhaiterait bien d'être rendue chez elle. Or çà , finis ton charme, ou je vas donner la chasse à ton sabbat.
Joset m'arrêta comme je sortais
— Reste là, me dit-il, et ne te mêle pas de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j'apporte; tu sauras ensuite ce qui en est.
Comme le vacarme s'en allait se perdant, je consentis à regarder, d'autant que Brulette était affollée de savoir ce qu'était ce paquet, et Joseph le défaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si belle, que c'était, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'en avais jamais vue.
Elle avait double bourdon, l'un desquels, ajusté de bout en bout, était long de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument, qui était de cerisier noir, crevait les yeux par la quantité d'enjolivures de plomb, luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les jointures. Le sac à vent était d'une belle peau, chaussée d'une taie d'indienne rayée bleu et blanc; et tout le travail était agencé d'une mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour enfler le tout et envoyer un son pareil à un tonnerre.
— Le sort en est donc jeté ? dit Brulette, que Joseph n'écoutait guère, tant il trouvait d'aise à démonter et à remonter toutes les pièces de sa musette ; tu vas donc te faire cornemuseux, Joset, sans égard pour les empêchements qui s'y rencontrent, et pour le souci que ta mère en prend ? /
— Je serai cornemuseux, dit-il, quand je saurai cornemuser. D'ici-là, il poussera du blé sur la terre et il tombera des feuiUes dans les bois. Ne nous inquiétons point de ce qui sera, enfants! mais sachez ce qui est, et ne m'accusez plus de faire marché avec le diable. ^
Celui qui vient de m'anporter cela n'est ni sorcier, ni
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démon. C'est un homme un peu rude à l'occasion, son métier l'y oblige, et comme il s'en va passer la nuit pas loin d'ici, je te conseille et te prie, mon ami Tiennet, de n'aller point du coté où il est. Excuse-moi de ne te point dire comme il se nomme et quel est son métier; et mèmement, promets-moi de ne pas dire que tu l'as vu et qu'il a passé par ici. Ça pourrait lui amener des ennuis, ainsi qu'à nous autres. Sache seulement que cet homme-là est de bon conseil et de bon jugement. C'est lui que tu as entendu dans la fougeraie de la forêt de Saint-Chartier, jouant d'une musette parcOle à celle-ci ; car, encore qu'il ne soit pas cornemuscux de son état, il en sait long et m'a fait entendre des airs qui sont plus beaux que tous les nôtres. C'est lui qui, voyant que, pour n'avoir pas l'argent suffisant, j'étais empêché 'd'acheter pareil instrument, s'est contenté d'une petite avance, et m'a fait celle du reste, me promettant de me rapporter l'instrument vers le temps où nous voici, et consentant à attendre ma commodité pour m'acquitter. Car cette chose-là coûte huit bonnes pistoles, voyez-vous, et c'est quasiment une année de ma peine. Or, je n'avais que le tiers de la somme, et il m'a dit : a Si tu te fies à moi, donne, et je me fierai à toi pareillement. » Voilà comme la chose s'est faite ; je ne le connaissais mie, et nous n'avions pas de témoins, il m'eût trompé s'il eût voulu ; et si j'eusse pris conseil de vous pour cela, convenez que vous m'en eussiez détourné. Vous voyez pourtant que c'est un homme bien fidèle, car il m'avait dit : a Je passerai du côté de ton endroit à la Noël qui vient, et je te ferai réponse. » A la Noël, je l'ai attendu à l'orme Râteau, et il a passé, et il m'a dit : « La chose n'est point terminée, on y travaille ; entre le premier et le dixième jour de mai, je passerai encore, et jeté l'apporterai. » Et voilà que nous sommes le huit de mai. Il a passé, et, comme il se détournait un peu de son chemin pour aller me chercher au bourg, étant ici près, il a entendu l'air que je fiùtais et qu'il sait bien n'être connu que de moi au pays d'ici ; tandis que moi, j'ai bien entendu et reconnu son clairin. C'est comme cela que, sans que le diable y ait eu part, nous nous sommes donné le bonsoir, en nous promettant de nous revoir à la Saint- Jean.
— S'il en est ainsi, répondis-je, pourquoi ne lui as-tu point dit d'entrer chez nous, où il se serait reposé et rafraîchi d'un bon coup de vin ? Je lui aurais fait bonne fête pour t'avoir si honnêtement tenu parole.
— Oh! pour ce qui est de ça, dit Joseph, c'est un homme qui ne se comporte pas toujours comme les autres. 11 a ses coutumes, ses idées et ses raisons. Ne m'en demande pas plus que je ne peux t'en dire.
— C'est donc qu'il se cache des honnêtes gens? fitBrulette. Ça me paraît pire que d'être sorcier. C'est quelqu'un qui a fait du mal, puisqu'il ne roule que de nuit, et que tu ne peiLX point le nommer à tes amis.
— Je vous dirai ça demain, répondit Joseph en souriant de nos craintes. Pour ce soir, pensez comme vous voudrez, je ne vous dirai rien de plus. Allons, Brulette, voilà que le coucou marque minuit. Je vas te reconduire, et je mettrai chez toi ma cornemuse en garde et en cache ; car ce n'est point dans tout le pays d'alentour que je peax m'y essayer, et le temps de me faire connaître n'est -oint encore venu.
Brulette me fit son adieu bien gentiment, en mettant sa
main dans la mienne. Mais quand je vis qu'elle mettait tout son bras sous celui de Joseph, pour s'en aller, la jalousie me galopant encore une fois, je les laissai partir par le chemin, et, coupant droit par le côté de la chènevière, je traversai le petit pré et me postai sous la haie pour le3 voir passer ensemble. Le temps s'était éclairci un peu, et, comme il avait tombé de l'eau, je vis Brulette quitter le bras de Joseph pour relever sa robe plus commodément, en lui disant : — Tiens, ça n'est pas aisé de marcher deux de front. Passe devant moi.
A la place de Joset, j'eusse offert de la porter dans le mauvais chemin, ou, si je n'eusse point osé la prendre dans mes bras, à tout le moins j'aurais resté derrière elle pour regarder tout mon soûl sa jolie jambe. Mais Joset n'en fit rien ; il ne s'embarrassait d'aucune chose au monde que de sa musette, et, en le voyant la plier avec soin et la regarder avec amour, je connus bien qu'il n'avait point d'autre amoureuse pour le moment.
Je rentrai chez moi plus tranquille de toutes façons, et me mis au lit, un peu fatigué de mon corps et de mon esprit.
Mais je n'y fus pas un quart d'heure sans être éveillé par monsieur Parpluche, qui, s'étant amusé avec les chiens de l'homme étranger, revenait chercher son maître, et qui grattait à ma porte. Je me levai pour le faire entrer, et m'a\1sai alors d'un bruit dans mon avoine, laquelle poussait verte et drue derrière la maison, et qui me semblait tondue à belles dents et labourée à quatre pieds par quelque bête à qui je n'avais point vendu mon grain en herbe.
J'y courus, armé du premier bâton qui me tomba sous la main et en sifflant Parpluche, qui ne m" obéit point et s'en fut chercher son maître, après avoir flairé dans la maison.
Entrant donc dans mon petit champ, j'y vis quelque chose qui se roulait sur le dos, les pattes en l'air, écrasant à droite et à gauche, se relevant, sautant, broutant, et prenant du tout bien à son aise. Je fus un moment sans oser courir dessus, ne connaissant pas quelle bête c'était. Je n'en distinguais bien que les oreilles, qui étaient trop longues pour appartenir à un cheval ; mais le corps était trop noir et trop gros pour être celui d'un âne. Je m'en approchai doucement; la bête ne paraissait ni méchante, ni farouche, et je connus alors que c'était un mulet, encore que je n'en eusse pas vu souvent, car on n'en élève point dans nos pays, et les muletiers n'y passent guère. Je m'apprêtais à le prendre et le tenais déjà aux crins, quand, levant de l'arrière-train et lâchant une douzaine de ruades dont je n'eus que le temps de me garer, il sauta comme un lièvre par-dessus le fossé et s'ensauva si vite, qu'en un moment je l'eus perdu de vue.
Ne me souciant point d'avoir mon avoine gâtée par le retour de cette bête, je renonçai à dormir avant d'en avoir le cœur net. Je rentrai à la maison pour prendre ma veste et mes souliers, et, fermant bien les portes, je descendis par les prés vers le côté où j'avais vu courir la mule. J'avais bien une doutance que ça faisait partie de la bande à l'homme noir, ami de Joseph ; justement, Joseph m'avait conseillé de n'y rien voir ; mais depuis que j'avais touché une bête \1vante, je ne me sentais plus aucune crainte. On n'aime pas les fantômes ; mais quand on est sûr d'avoir affaire à du solide, c'est autre chose, et du moment que l'homme noir était un homme, si fort fùt-il et si barbouillé
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lui pliil-il de se montrer, je ne m'en embarrassais non plus que d'une belette.
Vous n'êt€s pas sans avoir ouï-dire que j'étais un des plus forts du pays dans mon jeune temps, puisque, tel que me voilà, je ne crains encore personne.
Avec ça, j'étais vif comme un gardon, et je savais qu'en un danger au-dessus du pouvoir d'un seul, il aurait fallu être un oiseau ailé pour m'attraper à la course. M'étant donc précautionné d'une corde, et armé de mon fusil, à moi, qui n'avait point de balles bénites, mais qui portait plus juste que celui de mon père, je me mis à la recherche.
Je n'avais pas fait deux cents pas, que je vis trois autres bêtes pareilles, dans la marsèche à mon beau-frère, lesquelles s'y comportaient aussi malhonnêtement que possible. Comme la première, elles se laissèrent bien apjirocher, mais, tout aussitôt, prirent leur course et se sauvèrent dans un autre héritage qui dépendait du domaine de l'Aulnières, et où s'ébattait une troupe d'autres mules, toutes bien en point, réveillées comme souris et gambillant à la lune levante en vraie chasse à baudet, qui est, comme vous savez, la danse des bourriques du diable, quand les follets et les fades galopent dessus à travers les nuées.
Il n'y avait pourtant point là de magie, mais bien une grande fraude de pâture et un ravage abominable. La récolte n'était pas mienne, et j'aurais pu me dire que cela ne me regardait point ; mais je me sentais écoléré d'avoir couru pour rien après ces méchantes bêtes, et on ne peut voir saccager du beau froment du bon Dieu sans y avoir regret.
Je m'avançai donc dans cette grande pièce de blé sans voir âme chrétienne , mais voyant bien foisonner les mulets, et songeant d'en attraper quelqu'un qui pût me servir de témoignage, quand je viendrais à porter plainte du mal commis sur ma terre.
J'en avisai un qui me paraissait plus raisonnable que les autres, et quand je fus auprès, je vis que ce n'était point le même gibier, mais bien le petit cheval maigre qui avait une clochette au cou, laquelle clochette, comme j'ai su plus tard, s'appelle dairin, en pays bourbonnais, et donne le nom au cheval qui la porte. Ne sachant rien des usances du monde oi!i je me trouvais, ce fut par grand hasard que je pris le bon moyen, qui fut de m'emparer du clairin et de l'emmener, sauf à accrocher un mulet ou deux ensuite, si je pouvais y aboutir.
La petite bête, qui paraissait mignonne et bien privée, se laissa caresser et emmener sans souci de rien ; mais, dès qu'elle se mit à marcher, son clairin se mettant à sonner, grande fut ma surprise de voir accourir toutes les mules éparses emmi les blés, lesquelles volèrent après moi comme les abeilles après leur reine. Par là je vis qu'elles étaient dressées à suivre le clairin, et qu'elles en connaissaient la sonnerie comme bons moines connaissent la cloche de matines.
SIXiiîME VEILLEE
Je ne me demandai pas longtemps ce que j'allais faire de cette bande malfaisante. Je tirai droit sur le domaine de l'Aulnières, pensant, avec raison, qu'il me serait aisé d'ouvrir la barrière de la cour, d'y faire entrer tout mon
monde, après quoi, j'éveillerais les métayers, lesquels, avertis du dommage, agiraient comme bon leur semblerait.
J'approchais du domaine, lorsque, par aventure, il me parut voir, sur le chemin, un homme qui accourait derrière moi. J'armai mon fusil, songeant que si c'était le maître des mulets, j'aurais maille à partir avec lui.
Mais c'était Joseph, qui revenait de conduire Brulette au bourg et qui retournait à l'Aulnières.
— Que fais-tu là, Tiennet ? me dit-il en me rejoignant au plus vite qu'il put courir ; ne t'avais-je point averti de ne pas sortir de chez toi ? Tu te mets-là en danger de mort : lâche ce cheval et ne te soucie de ces bêtes. Ce qu'on ne peut empêcher, il vaut mieax le souffrir que chercher un pire mal.
— Merci, mon camarade, que je lui répondis : tu as des amis bien aimables, qui viennent faire pâturer leur cavalerie dans mon bien, et je ne soufflerais mot? C'est bon, c'est bon ! passe ton chemin si tu as peur ; moi, j'irai jusqu'au bout, et me ferai raison par justice ou par force.
Comme je disais cela, m'étant arrêté avec les bêtes pour lui répondre, nous entendîmes japper au loin, et Joset, prenant vivement la corde qui me servait à mener le cheval, me dit :
— Alerte, Tiennet ! voilà les chiens du muletier ! si tu ne veux être dévoré, lâche le clairin ; aussi bien, le voilà qui reconnaît la voix de ses gardiens et tu n'en aurais pas bon marché maintenant.
Il disait vrai ; le clairin avait dressé les oreilles en avant pour écouter, puis, les couchant en arrière, ce qui est une grande marque de dépit, il se mit à hennir, à se cabrer, à ruer, ce qui mit toutes les mules en danse autour de nous, si bien que nous n'eûmes que le temps de nous en retirer, laissant partir le tout, bride avalée, du côté des chiens.
Je n'étais guère content de céder, et comme les chiens, après avoir rassemblé leur troupeau enragé, faisaientmine de venir sur nous pour nous demander nos comptes, je fis celle d'abattre d'un coup de fusil le premier des deux qui me porterait la parole.
Mais Joset alla au-devant de lui et s'en fit reconnaître.
— Ah ! Satan, lui dit-il, vous êtes en faute. Vous vous êtes amusé à courir quelque lièvre dans les blés, au lieu de garder vos bêtes, et quand votre maître se réveillera, vous serez corrigé si vous n'êtes pas à votre poste, avec Louveteau et le Clairin.
Le chien Satan, connaissant qu'on lui faisait reproche de sa conduite, obéit à Joset, qui l'appela vers une grande friche où les mules pouvaient pâturer sans faire de dommage, et où Joseph me dit qu'il resterait à les garder jusqu'au retour de leur maître.
— C'est égal, Joset, lui dis-je, ça ne se passera pas si tranquillement que tu crois, et si tu ne veux me dire où est caché le maître de ces mulets, je resterai là à l'attendre aussi, pour lui dire son fait et demander réparation du tort qu'il m'a causé.
— Je vois bien, reprit Joseph, que tu ne sais pas la vie des muletiers, puisque tu crois si commode d'en avoir raison; et, de vrai, c'est, je crois, la première fois qu'il en passe par ici. Ce n'est point leur chemin, puisque, d'ordinaire, ils descendent des bois du Bourbonnais par ceux de Meillant et de l'Épinasse, pour passer dans ceux de
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Cheurre. C'est par aventure que je me suis trouvé en rencontrer dans la forêt de Saint-Chartier où ils faisaient halte pour gagner Saint- Août, et du nombre était celui-ci, qui s'appelle Huriel, et qui est demandé, à présent, aux forges d'Ardentes, pour porter du charbon et du minerai. Il a bien voulu se détemcer d'une couple d'heures pour m'obligor. Il s'en suit qu'ayant quitté ses compagnons et les pays de brandes qui se trouvent sur le chemin fréquenté de ceux de son état, et où les mules peuvent pâturer sans nuire à personne, il a peut-être cru pouvoir se ilunner même licence dans nos pays de grain ; et encore (ju'il ait grand tort, il serait mal commode de lui faire entendre qu'il n'y a pas droit.
— Et si, faudra-t-il bien qu'il l'entende de moi, répondis-je, car je sais maintenant de quoi il retourne. Oh 1 oh ! des muleliers ! on sait ce que c'est, et tu me donnes souvenance de ce que j'en ai ouï raconter à mon parrain Gervais, le forestier. Ce sont gens sauvages, méchants et mal appris, qui vous tuent un homme dans un bois avec aussi peu de conscience qu'un lapin ; qui se prétendent le droit de ne nourrir leurs bêtes qu'aux dépens du paysan, et qui, si on le trouve malséant, et qu'ils ne soient pas les plus forts pour résister, reviennent plus tard ou envoient leurs compagnons faire périr vos bœufs par maléfice, brûler vos bâtiments, ou pis encore ; car ils se soutiennent comme larrons en foire.
— Puisque tu as ouï parler de ces choses, dit Joseph, tu vois que nous aurions tort, pour un petit dommage, d'en attirer un plus grand aux métayers, mes maîtres, et à ta famille. Je suis loin de trouver bon ce qui s'est passé, et quand maître Huriel m'a dit qu'il allait faire pâturer par ici et faire sa couchée à la belle étoile, comme ils font en tout temps et en tout lieu, je lui avais enseigné cette chaume et recommandé de ne pas laisser promener ses mulets dans les terres ensemencées. Il me l'avait promis, car il n'est pas méchant; mais il aies sens bien vifs et ne reculerait pas devant une bande de monde qui lui tomberait sur le corps. Sans doute, il pourrait bien demeurer sur la place ; mais je te demande, Tiennet, si un dommage de dix ou douze boisseaux de grain (je mets tout au pis), mérite mort d'homme et tout ce qui s'ensuit pour ceux qui auraient fait ce mauvais coup. Retourne donc à ton bien, vire les mauvaises bètes, mais ne cherche querelle à personne; si on te questionne demain, dis que tu n'as rien vu, car de témoigner en justice contre un muletier, c'est quasiment aussi mauvais que de témoigner contre un seigneur.
Joseph avait raison ; je m'y rendis, et repris le chemin de chez nous ; mais je n'en étais pas plus content pour ça, car de reculer devant la crainte d'un défi, c'est sagesse pour les vieux et dépit pour les jeunes.
J'approchais de ma maison, bien décidé à ne me point coucher, quand il me parut y voir de la clarté. Je redoublai des jambes, et, trouvant grande ouverte la porte que j'a\ais laissée fermée au loquetoir, j'avançai sans roidir, et vis un homme dans ma cheminée, allumant sa pipe à une flambée qu'il s'était faite. Il se retourna pour me regarder aussi tranquillement que si j'entrais chez lui, et je reconnus l'homme encharbonné que Joseph nommait Huriel.
Alors la colère me revint, et, fermant la porte derrière moi:
— C'est bien ! que je fis en m'avançant sur lui ; je
suis content que vous veniez dans la gueule du loup, Nous allons nous dire deux mots, à cette heure.
— Trois, si vous voulez, fit-il en s'asseyant sur ses talons et en tirant le feu de sa pipe, dont le tabac était humide et ne prenait pas. Et il ajouta, comme en se moquant: — Il n'y a pas seulement chez vous une mau\'aise pincette pour prendre la braise !
— Non, que je répondis ; mais 0 y a une bonne trique pour rabattre vos coutures.
— Pourquoi donc ça, s'il vous plaît? fit-il encore sans perdre une miette de son assurance. Vous êtes fâché que j'entre chez vous sans permission? Pourquoi n'y étiezvous point'; J'ai frappé à la porte, j'ai demandé du feu, ça ne se refuse jamais. Qui ne répond consent, j'ai poussé le loquet. Pourquoi n'avez-vous point de serrure, si vous craignez les voleurs? J'ai regardé vers les lits, j'ai trouvé maison vide; j'ai allumé ma pipe, et me voilà. Qu'est-ce que vous avez à dire ?
En parlant comme je vous dis, il prit son fusil dans sa main comme pour en examiner la batterie, mais c'était bien pour me dire : — Si vous êtes armé, je le suis pareillement, et nous serons à deux de jeu.
J'eus l'idée de le coucher en joue pour le tenir en respect ; mais, à mesure que je regardais sa figure noircie, je lui trouvais un air si ouvert et un œil éveillé si bon enfant, que je sentais moins de colère que de fierté. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus, grand et fort, et qui, rasé et lavé, pouvait être joli garçon. Je posai mon fusil au long du mur, et m'approchant de lui sans crainte :
— Causons, lui dis-je en m'asseyant à son côté.
— A vos souhaits, fit-il, posant pareillement son arme.
— C'est vous qu'on nomme Huriel ?
— Et vous Etienne Depardieu ?
— D'où savez-vous mon nom?
— D'où vous savez le mien : de notre petit ami Joseph Picot.
— C'est donc à vous les mulets que je viens de prendre?
— Que vous venez de prendre ? fit-il en se levant à moitié, d'étonnement. Puis, se mettant à rire : — Vous plaisantez ! On ne prend pas mes mulets comme ça.
— Si fait, lui répondis-je, on les prend en emmenant le clairin.
— Ah 1 vous connaissez la manière '? dit-il d'un air de défiance ; mais les chiens ?
— On ne craint pas les chiens quand on a un bon fusil dans la main.
— Auriez- vous tué mes chiens? fit-il encore en se levant tout à fait. Et sa figure flamba de colère, d'où je vis que s'il était d'humeur joviale, il pouvait aussi être terrible à son moment.
— J'aurais pu tuer vos chiens, répondis-je ; j'aurais pu emmenervos bêtes en fourrière dans une métairie où vous auriez trouvé une dizaine de bon gars pour parlementer. Je ne l'ai pas fait, parce que Joseph m'a remontré que vous étiez seul, et que, pour un dommage, c'était lâche de mettre un homme seul dans le cas de se faire tuer. J'ai écouté cette raison-là; mais nous voilà un contre un. Vos bètes ont gâté mon champ et celui de ma soeur; de plus, vous venez d'entrer chez moi en mon absence, ce qui est malhonnête et insolent. Vous allez me faire excuse de votre comporte-
LES MAITRES SONNEURS
jnent, me proposer indemnité pour le dommage de mon grain, ou bien...
— Ou bien quoi ? dit-il en ricanant.
— Ou bien nous allons plaider selon les droits et coutumes du Berry, qui sont, je pense, les mêmes que ceux du Bourbonnais, quand on prend les poings pour avocats.
— C'est-à-dire au droit du plus fort? fit-il en retroussant ses manches. Ça me va mieux que d'aller devant les procureurs, et si vous êtes seul, si vous n'agissez pas en traître...
— Venez dehors, lui dis-je, vous verrez que je suis seul. Vous avez tort de me faire injure ; car, en entrant ici, je vous tenais au bout de mon fusil. Mais les armes sont faites pour tuer les loups et les chiens enragés. Je n'ai pas voulu vous traiter comme une bête, et, bien qu'à présent vous soyez en mesure ne me fusiller aussi, je trouve qu'entre hommes c'est lâche de s'envoyer des balles, la force ayant été donnée aux humains pour s'en servir. Vous ne me paraissez pas plus manchot que moi, et si vous avez du cœur...
— Mon garçon, fît-il en me tirant auprès du feu pour me regarder, vous avez peut-être tort : vous êtes plus jeune que moi, et, encore que vous paraissiez sec et solide, je ne répondrais pas de votre peau. J'aimerais mieux que vous me parliez gentiment pour me réclamer votre dû, et vous en remettre à ma justice.
— En voilà assez, lui dis-je en lui faisant tomber son chapeau dans les cendres pour le fâcher ; c'est le mieiuc cogné de nous deiLx qui sera le plus gentil tout à l'heure.
11 ramassa son chapeau tranquillement, le mit sur la table et dit :
— Quelles sont vos coutumes dans le pays d'ici?
— Entre jeunes gens, répondis-je, il n'y a ni malice ni traîtrise. On se toure à bras-le-corps, on tape où l'on peut, sauf la figiu"e . Celui qui prend un bâton ou une pierre est réputé coquin et assassin.
— C'est comme chez nous, fit-il. Marchons donc, j'ai intention de vous ménager ; mais si j'y vas plus fort que je ne veux, rendez-vous, car il y a un moment, vous le savez, oh on ne peut pas bien répondre de soi.
Quand nous fûmes dehors, à même l'herbe drue, nous mîmes habits bas pour ne nous point gâter inutilement, et commençâmes à nous tourner, en nous serrant les flancs et en nous enlevant l'un l'autre. J'avais avantage sur lui, pour ce qu'il était plus grand de toute la tête et que son grand abattage me donnait meilleure prise. D'ailleurs, il n'était pas échauffé, et, croyant avoir trop vite raison de moi, il ne donnait pas sa force ; si bien que je le déracinai à la troisième suée, et l'étendis sous moi : mais là il reprit son avoir, et devant que j'eusse le temps de frapper, il se roula comme un serpent et m'enlaça si serré que j'en perdais mon soupir.
Pourtant je trouvai moyen de me relever avant lui, et de lui revenir sus. Quand il vit qu'il avait affaire à franche partie et attrapait du bon dans l'estomac et sur les épaules, il m'en porta aussi de rudes, et je dois dire que son poing pesait comme un marteau de forge. Mais j'y serais mort plutôt que d'en rien sentir, et chaque fois qu'il me criait : Rends-toi ! le courage et le moyen me revenaient pour le payer en même argent.
Si bien, qu'un bon quart d'heure durant, la lutte sembla
égale. Enfin, je sentis que je m'épuisais, tandis qu'il ne faisait que de s'y mettre ; car s'il n'avait pas les ressorts meilleurs que moi, il avait pour lui l'âge et le tempérament. Et, de fine force, je me trouvai dessous et bien battu, sans me pouvoir dégager. Nonobstant, je ne voulus crier merci, et quand il vit que je m'y ferais tuer, il se comporta en homme généreux. — En voilà assez, fit-il en me- lâchant le gosier; tu as la tête plus dure que les os, je vois ça ? et je te les casserais avant de la faire céder. C'est bien ! Puisque tu es un homme, soyons amis. Je te fais excuse d'être entré en ta maison ; et, à cette heure, voyons les ravages que t'ont fait mes mules. Me voilà prêt à te payer aussi franchement que je t'ai battu. Après quoi, tu me donneras un verre de vin, afin que nous nous quittions bons camarades.
Le marché conclu, et quand j'eus empoché trois bons écus qu'il me donna poiu- moi et mon beau-frère, j'allai tirer du vin et nous nous mîmes à table. Trois pichets de deux pintes y passèrent, le temps de dire les grâces, car nous étions bien altérés au jeu que nous avions joué, et maître Huriel avait un coffre qui en tenait tant qu'on voulait. Il me parut bon compagnon, beau causeur et aimable à vivre au possible ; et moi, ne voulant pas rester en arrière de paroles et d'actions, je remplissais son verre à ciiaque minute et lui faisais des jurements d'amitié à casser les vitres.
11 ne paraissait point se sentir de la bataille ; si fait bien m'en ressentais-je; mais ne voulant pas le montrer, je lui fis offre d'une chanson, et j'en tirai une, avec un peu d'effort, de mon gosier, encore chaud de la pressurée de ses mains. Il n'en fit que rire. — Camarade, me dit-0, ni toi ni les tiens ne savez ce que c'est que chanter. Vos airs sont fades et votre souffle écourté comme vos idées et vos plaisirs. Vous êtes une race de cohmaçons, humant toujours même vent et suçant même écorce ; car vous pensez que le monde finit à ces collines bleues qui cerclent votre ciel, et qui sont les forêts de mon pays. Moi, je te dis, Tiennet, que c'est là que le monde commence, et que tu marcherais de ton meilleur pas, bien des jours et des nuits, avant de sortir de ces grands bois auprès desquels les vôtres sont des carrés de pois rames. Et quand tu en aurais gagné le bout, tu trouverais des montagnes et encore des bois tels que tu n'en a jamais vus, car ce sont de grands et beaux sapins d'Auvergne inconnus dans vos plaines grasses. Mais à quoi bon te parler de ces endroits que tu ne verras jamais '.' Le Berrichon, je le sais, est une pierre qui roule d'un sillon sur l'autre, revenant toujours sur celui de droite quand la charrue l'a poussé pour une saison sur celui de gauche. Il respire un air lourd, il aime ses aises, il n'a point de curiosité ; il chérit son argent, et ne le dépense point ; mais il ne sait pas l'augmenter, et n'a ni invention ni courage. Je ne dis pas ça pour toi, Tiennet; tu sais te battre, mais c'est pour défendre ton bien, et tu ne saurais pas en acquérir par industrie, comme nous autres, esprits voyageurs qui vivons partout comme chez nous, et prenons par ruse ou par force ce qu'on ne nous donne pas de bon gré.
— Oui, j'en suis d'accord, répondis-je ; mais ne faitesvous pas là un métier de brigands? Voyons, ami Huriel, ne vaut-il pas mieux être moins riche et n'avoir rien à se reprocher? car enfin, quand, sur vos vieux jours, vous
LES MAITRES SONNEURS
jouirez de votre fortune mal acquise , aurez-vous la conscience bien nette ?
— Mai acquise ! \'oyon?, ami Tiennet, dit-il en riant, vous qui a\^ez, je suppose, conune tous les petits propriétaires de ce pays, une vingtaine de moutons, deux ou trois chèvres, et peut-être une pau\Te bourrique à nourrir sur le communal, quand, par inadvertance, vous les laissez peler les arbres et manger le blé vert du voisin, courezvous en offrir réparation ? Ne les ramenez-vous pas au plus vite sans rien dire, quand vous voyez paraître les gardes ? Et s'ils vous font procédure , ne pestez-vous contre eux et contre la loi? Et si vous pouviez, sans danger, les tenir dans quelque bon coin, n'est-ce pas sur leurs épaules que vous payeriez l'amende à beaux coups de trique ? Tenez ! c'est par couardise ou par force que vous respectez la règle, et c'est parce que nous y échappons que vous nous blâmez, par jalousie des franchises que nous savons prendre !
— Je ne peax pas goûter votre morale étrangère, Huriel; mais nous voilà bien loin de la musique. Pourquoi raillez-vous ma chanson? Est-ce que vous prétendez en savoir de meilleures ?
— Je ne prétends rien, Tiennet; mais je te dis que la chanson, la liberté, les beaux pays sauvages, la %ivacité des esprits, et, si tu veux aussi, l'art de faire fortune sans de\'enir bête, tout ça se tient comme les doigts de la main; je te dis que crier n'est pas chanter, et que vous avez beau beugler comme des sourds dans vos champs et dans vos cabarets, ça ne fait pas de la musique. La musique est chez nous, elle n'est pas chez vous. Ton ami Joset l'a bien senti, lui qui a les sens plus légers que toi ; car, pour toi, mon petit Tiennet, je \ois bien que je perdrais mon temps à t'en vouloir montrer la différence. Tu es un franc Berrichon, comme un moineau franc est un moineau franc, et ce que tu es à cette heure, tu le seras dans cinquante ans d'ici; ton crin aura blanchi, mais ta cervelle n'aura pas pris un jour.
— Pourquoi me juges-tu si sot ? repris-je un peu mortifié.
— Sot ? Pas du tout, dit-û. Franc de ton cœur et fin de ton intérêt, tu l'es et le seras; mais vivant de ton corps et léger de ton âme, tu ne saurais jamais l'être.
Voici pourquoi , Tiennet , dit-il encore en me montrant les meubles qui étaient dans la maison. Voilà de bons gros lits ventrus, où vous dormez dans la plume jusque par-dessus les yeux. Vous êtes gens de bêche et de pioche, et faiseurs de grandes tàclies qui se voient au soleil ; mais il vous faut ensuite la couette de fin duvet pour vous reposer. Nous autres, gens des forêts, nous serions malades s'il fallait nous ensevelir \ivants dans des draps et des couvertures. Une hutte de branchage, un lit de fougère, voilà notre mobilier, et même ceux de nous qui voyagent sans cesse et qui ne se soucient pas de payer dans les auberges, ne supportent pas le toit d'une maison sur leurs tètes; au cœur des liivers, ils dorment à la franche étoile sur la bâtine de leurs mulets, et la neige leur sert de linge blanc. — ^■oilà des dressoirs, des tables, des chaises, de la belle vaisselle, des tassas de grès, du bon vin, une crémaillère, des pots à soupe, que sais-je ? 11 vous faut tout cela pour être contents; vous mettez à chaque repas une bonne lieure pour vous lester; ^■ous mâchonnez comme des bœul's qui ruminent : aussi , quand il vous faut remettre sur vos
jambes et retourner à l'ouvTage, vous avez un crève-cœur qui revient tous les jours deux ou trois fois. Vous êtes lourds et pas plus gaillards d'esprit que vos bêtes de trait. Le dimanche, accoudés sur des tables, mangeant plus que voire faim et buvant plus que votre soif, croyant vous divertir et vous réconforter en vous indigérant, soupirant pour des filles qui s'ennuient avec vous sans savoir pourquoi ; dansant vos bourrées traînantes dans des chambres ou dans des granges où l'on étouffe, vous faites, d'un jour de liesse et de repos, une pesanteur de plus sur vos estomacs et sur vos esprits ; et la semaine entière vous en paraît plus triste, plus longue et plus dure. Oui, Tiennet, voilà la vie que vous menez. Pour trop chérir vos aises, vous vous faites trop de besoins, et pour trop bien \d\Te, vous ne vivez pas.
— Et comment donc vivez-vous, vous autres muletiers? lui dis-je, un peu ébranlé de sa critique. Voyons, je ne parle pas de ton pays bourbonnais, que je ne connais point, mais de toi, muletier, que je vois là devant moi, buvant rude, mettant les coudes sur la table, n'étant pas fâché de trouver quelque part du feu pour ta pipe et un chrétien pour causer ? Es-tu donc fait autrement que les autres hommes ? Et quand tu auras mené cette dure \'ie que tu vantes une vingtaine d'années, l'argent que tu auras ménagé à te priver de tout, ne le dépenseras-tu pas à te procurer une femme, une maison, une table, un bon lit, du bon \in et du repos ?
— Voilà bien de questions à la fois, Tiennet, répondit mon hôte. Pour un Berrichon, ça n'est pas mal raisonné. Je vas tâcher d'y répondre. Tu me vois boire et causer, parce que j'aime le vin et que je suis un homme. La table et la société me plaisent même beaucoup plus qu'à toi, par la raison que je n'en ai pas besoin et n'en fais pas mon habitude. Toujours sur pied, mangeant sur le pouce, buvant aux fontaines que je rencontre et dormant sous la feuillée du premier chêne venu, quand, par hasard, je trouve bonne table et bon \'m à discrétion, c'est fête pour moi, ce n'est plus nécessité. Vivant souvent seul des semaines entières, la société d'un ami m'est tout un dimanche, et dans une heure de causette, je lui en dis plus que dans une journée de cabaret. Je jouis donc de tout, plus que vous autres, parce que je ne fais abus de rien. Si une gentille fillette ou une femme déterminée me vient trouver dans mon haUier, c'est pour me dire qu'elle m'aime ou qu'elle me veut. Elle sait bien que je n'ai pas le temps d'aller me piauler auprès d'elle comme un nigaud pour attendre son heure, et j'avoue qu'en fait d'amour, j'aime ce qui se trouve plutôt que ce qu'il faut chercher et attendre. Quant à l'avenir, Tiennet, je ne sais pas si j'aurai jamais une maison et une famille : si cela m'arrive, j'en serai plus reconnaissant que toi au bon Dieu, et j'en connaîtrai mieux la douceur ; mais je jure que ma ménagère ne sera point une de vos grosses rougeaudes, eût-elle vingt mille écus en dot. L'homme amoureux de liberté et de bonheur vrai ne se marie pas pour de l'argent. Je n'aimerai jamais qu'une fille blanche et mince comme nos jeunes bouleaux, une de ces mignonnes alertes comme il en pousse sous nos ombrages et qui chantent mieux que vos j:o6signols.
— Une fille comme Brulette, pensai-je. Par bonheur, elle n'est point ici, car elle, qui méprise tous ceux qu'elle
LES AfAITUfîS SONNEURS
ST
connaît, se pourrait bien coiffer de ce barbouillé, nef&t-ce que par caprice.
Le muletier continua.
— Adonc, Tiennet, je ne blâme point de suivre le chemin qui est devant toi ; mais le mien va plus loin et me plaît davantage. Je suis content de te connaître, et si tu as jamais besoin de moi, tu peux me requérir. Je ne te demande pas la pareille ; je sais qu'un habitant des plaines, quand il s'agit de faire une douzaine de Heues pour aller trouver un parent ou un ami, se confesse à son curé et presse son testament. Pour nous autres, ce n'est pas de même ; nous volons comme les hirondelles, et on nous rencontre quasiment partout. A revoir, une poignée de main, et si tu t'ennuies jamais de ta vie de paysan, appelle le corbeau noir du Bourbonnais à ton aide ; il se souviendra qu'il a cornemuse un air sur ton dos sans fâcherie, et qu'il t'a cédé par estime de ton bon courage.
SEPTIÈME VEILLliE
Lh-dessus, Huriel alla rejoindre Joseph et moi mon lit, en dépit de la critique du muletier; car si j'avais, jusquelà, caché par amour-propre et oublié par curiosité le mal que je me sentais dans les os, je n'en étais pas moins vanné des pieds h la tète. Il paraît que maître Huriel reprit sa marche bien allègrement sans se ressentir de rien; pour moi, je fus forcé de rester couché environ une semaine, car je crachais le sang et je me sentais l'estomac tout décroché. Joseph me vint visiter et s'étonna de me voir ainsi ; mais, par mauvaise honte, je ne lui voulus point raconter mon aventure, voyant que maître Huriel, en lui parlant de moi, ne lui avait pas mentionné de quelle manière nous nous étions expliqués.
Il y eut grand étonncment au pays pour le dommage des blés de l'Aulaières, et la piste des mulets sur nos chemins fut une chose imaginante.
En remettant à mon beau-frère l'argent que j'avais si durement gagné pour lui, je lui racontai le tout, mais sous le secret ; et comme c'était un bon gars bien prudent, il n'en fut rien ébruité.
Cependant Joseph avait caché sa musette au logis de Brulette, et n'en pouvait faire usage, pour ce que, d'une part, la rentrée des foins ne lui en laissa pas le temps, et que, de l'autre, Brulette craignant la malice de Garnat, fit de son mieux pour qu'il renonçât à son idée.
Joseph feignit de se soumettre ; mais il nous parut bientôt qu'il manigançait un nouveau plan, et qu'il songeait de se louer dans une autre paroisse où il espérait d'avoir ses coudées franches.
Aux approches de la Saint-Jean d'été, il ne s'en cacha plus et avertit son maître de se procurer un autre laboureur ; mais il ne fut jamais possible de lui faire dire où il voulait aller ; et, comme il avait coutume de dire : Je ne sais pas, à tout ce qu'il voulait taire, nous crûmes que véritablement il s'en allait à la loue comme les autres, sans avoir rien d'arrêté dans son vouloir.
Comme la foire aux chrétiens est grande fête h la ville , Brulette y alla pour danser, et moi aussi. Nous pensions y trouver Joseph et savoir, à la fin de la journée, pour quel maître et pour quel endroit il se serait décidé ; mais il ne parut ni au matin ni au soir sur la place. Personne ne le
vit dans la ville. Il avait laissé sa musette, mais emporté, la veille, ceux de ses effets qu'il déposait d'ordinaire au logis du père Brulet.
Comme nous revenions le soir, Brulette et moi, avec tout son cortège d'amoureux et d'autres jeunesses de notre paroisse, elle me prit le bras, et, marchant avec moi sur le bas- côté herbu de la route, à part des autres, elle me dit :
— Sais-tu, Tiennet, que me voilà en peine de notre Joset? Sa mère, que j'ai vue tantôt à la ville, est en grand chagrin et ne se peut imaginer où il aura passé. 11 y a longtemps déjà qu'il lui a donné à entendre l'intention qu'il avait de s'en aller un peu plus loin ; mais de savoir où, il n'y a pas eu moyen, et aujourd'hui cette pauvre femme se désole.
— Et vous, Brulette, lui dis-je, m'est avis que vous n'êtes point du tout gaie et que vous n'avez point dansé du même cœur qu'aux autres fêtes ?
— J'en conviens, répondit-elle. J'ai de l'amitié pour ce pauvre gars lunatique. D'abord, c'est par devoir, à cause de sa mère , et puis par accoutumance , et enfin, c'est pour estime de son flûtage.
— • Est-il possible que le flùtage te fasse tant d'effet?
— L'effet n'en a rien de blâmable, cousin. Qu'est-ce que tu y trouves à reprendre ?
— Rien ; mais...
— Allons, explique-toi donc, fit-elle en riant, car il y a longtemps que tu me chantes je ne sais quelle antienne làdessus, et je voudrais pouvoir te dire amen pour qu'il n'en soit plus question.
— Eh bien, Brulette, lui dis-je, ne parlons plus de Joseph et parlons de nous deux : ne veux-tu point comprendre que j'ai un grand amour pour toi, et ne me veuxtu point dire si tu y répondras un jour ou l'autre?
— Oh! ohl parles-tu bien sérieusement, cette fois?
— Cette fois comme les autres. Ça a toujours été trèssérieux de ma part, mêmement quand la honte me faisait tourner la chose en badinage.
— Alors, dit Brulette en doublant le pas avec moi, pour n'être point écoutée de ceux qui nous suivaient, dis-moi comment et pourquoi tu m'aimes : je te répondrai après.
Je vis qu'elle voulait des louanges et de johes paroles, et je n'étais pas des plus adroits à ce jeu-là. J'y' fis de mon mieux et lui dis que depuis que j'étais venu au monde, je n'avais eu qu'elle dans mon idée, comme étant la plus aimable et la plus belle des filles; mêmement qu'a l'âge où elle n'avait que douze ans, elle m'avait déjà ensorcelé.
Je ne lui apprenais rien de nouveau, et elle confessa s'en être très-bien aperçue au catéchisme. Mais, me raillant :
— Explique-moi donc, me dit-elle, pourquoi tu n'en es point mort de chagrin, puisque je te rembarrais si bien? et comment tu as fait pour devenir un gars si fort et si bien portant, encore que l'amour te fit, comme tu prétends, sécher sur pied ?
— Ce n'est point là s'expliquer sérieusement comme tu me le promettais, lui répondis-je.
— Si fait, répliqua-t-elle, c'est sérieax, car je n'aurai jamais de préférence que pour celui qui pourra me jurer de n'avoir regardé, aimé, convoité que moi dans toute sa vie.
— Oh ca, c'est bien, Brulette ! m'écriai-je, et, en ce
LES MAITRES SONNEURS
cas, je ne crains personne, sans exception de ton Joset, qui, j'en conviens, n'a jamais regardé aucune fille, mais dont les yeux ne voient rien, pas même toi, puisqu'il te quille.
— Laissons Joset, c'est convenu, reprit Brulette un peu vivement, et, puisque tu te vantes de voir si clair, confesse que, malgré ton goût pour moi, tu as reluqué déjà plus d'une fille. Çh, ne mens pas, je bais le mensonge. Qu'esl-ce que tu contais si joyeusement, l'an passé, à la Sylvaine? Et, il n'y a pas plus d'un mois ou deux, à la grand'Bonnine, que tu fis danser, sous mon nez, deux dimanclies de suite? Crois-tu que je sois aveugle et que l'on m'en donne à garder?
Je fus un peu mortifié d'abord , et puis , encouragé par l'idée qu'il y avait un brin de jalousie chez Brulette, je lui répondis bien franchement :
— Ce que je contais à ces filles-là, ma cousine, n'est pas assez job pour que je le répète à une personne que je respecte. Un garçon peut faire des sottises pour se désennuyer, et le regret qu'il a ensuite prouve d'autant mieux que son cœur et son esprit n'étaient point de la partie.
Brulette devint rouge ; mais elle reprit aussitôt :
— Alors , Tiennet, tu me peux jurer que mon humeur et ma figure n'ont jamais été rabaissées dans ton estime par la figure et la gentillesse d'aucune autre fille, et cela, depuis que tu es au monde?
— J'en ferais serment, lui dis-je.
— Fais-le donc : mais donne ton attention et ta religion à ce que tu vas dire. Jure-moi par ton père et ta mère, par le bon Dieu et par ta conscience, qu'aucune ne t'a jamais semblé aussi belle que moi.
J'allais jurer, quand, je ne sais comment, un souvenir me fit trembler la langue. Je fus bien simple, peut-être, d'y faire attention , car ça n'en eût pas valu la peine pour un esprit plus dégourdi que le mien; mais il ne me fut point possible de mentir, au moment où l'image me revint si clair devant les yeux. Et pourtant, je l'avais oubliée jusqu'à cette heure, et je n'y eusse peut-être jamais repensé, sans les questions et commandements de Brulette.
— Tu n'y vas point vite, dit-elle; mais j'aime mieux ça: je t'estimerai pour une vérité et te mépriserais pour un mensonge.
— Eh bien , Brulette , répon Jis-je, puisque tu veux que je sois juste, sois-le aussi. Dans toute ma vie, j'ai vu deux filles, deux enfants, l'on peut dire, à l'une desquelles j'aurais barguigné à donner la préférence, si l'on m'eût dit dans ce temps-là, où je n'étais qu'un enfant moi-même : « Voilà les deux mignonnes qui t'écouteront dans la suite des temps ; choisis celle que tu voudrais avoir pour femme. » J'aurais sans doute dit : « C'est ma cousine, » parce que je te connaissais aimable, et que, de l'autre, je ne savais rien de rien, l'ayant vue en tout dix minutes. Et cependant, par réflexion, il est possible que j'eusse senti quelque regret, non parce qu'elle était plus parfaite que toi en beauté, je ne crois point la chose possible ; mais parce qu'elle me donna un baiser gros et bon sur chaque joue, lequel je n'avais et n'ai encore jamais reçu de toi. D'où j'aurais pu conclure qu'elle était fille à donner un jour son cœur bien franchement, tandis que la discrétion du tien me tenait dès lors et m'a toujours tenu depuis en peine et en crainte.
— Où donc est cette fille à présent ? demanda Brulette, qui me parut saisie de ce que je disais ; et comment est-ce qu'on la nomme ?
Elle fut bien étonnée d'apprendre que je ne savais ni son nom ni son pays, et que, dans ma souvenance, je ne la pouvais désigner qu'en l'appelant la fille des bois. Je lui racontai simplement la petite aventure de la charrette embourbée, et elle en prit occasion de me faire plus de questions que je n'en pouvais contenter ; car il y avait déjà de la confusion dans mes remembrances, et je ne fa'sais point tant d'état d'une si chétive affaire que Bru- J3I te en voulait supposer. Sa tète travaillait pour comprendre chaque mot qu'elle m'arrachait, et on eût dit qu'elle se questionnait elle-même, avec un peu de dépit, pour savoir si elle était assez jolie pour avoir tant d'exigences, et si le moyen de plaire aux garçons était la franchise ou le déguisement.
Peut-être qu'elle fut tentée un petit moment de me faire oublier, par des coquetteries, cette petite revenante que j'avais dans la tête, et qui, plus que de raison, lui portait ombrage, ; mais après detix ou trois mots de badinage, elle répondit à mes reproches : — Non, Tiennet, je ne te ferai pas un tort d'avoir eu des yeax pour une jolie fille, quand la chose est innocente et naturelle comme tu me la racontes ; mais cette bêtise-là , dont nous venons d'amuser nos esprits, a tourné le mien, je ne sais comment, à des réflexions sérieuses sur toi et sur moi. Je suis coquette, mon bon cousin ; je sens cette fièvre-là jusque dans la racine de mes cheveux ; je ne sais point si j'en guérirai ; mais, telle que me voilà, je ne songe à l'amour et au mariage que comme à la fin de toute aise et de toute fête. J'ai dix-huit ans, et c'est déjà l'âge de réfléchir : Eh bien, la réflexion ne me \dent encore que comme un coup de poing dans l'estomac ; tandis que toi, dès l'âge de quinze ou seize ans, tu t'es déjà questionné sur la manière d'être heureux en ménage. Et là-dessus, ton cœur simple t'a fait une réponse juste : c'est qu'il te fallait une bonne amie simple et juste comme toi-même, et sans malices, fierté ni folie. Or je te tromperais vilainement si je te disais que je suis ton fait. Que ce soit caprice ou défiance, je ne me sens porté pour aucun de ceux que je peux choisir, et je ne voudrais pas répondre de changer bientôt. Plus je vas, plus ma liberté et ma gaieté me plaisent. Sois donc mon ami, mon camarade et mon parent ; je t'aimerai comme j'aime Joseph, et mieux encore si tu es plus fidèle à mon amitié ; mais ne songe plus à m'épouser. Je sais que tes parents y seraient contraires, et moi-même je le serais malgré moi, et avec le regret de te mécontenter. Voyons, voilà qu'on nous observe et qu'on court après nous pour déranger le discours trop long que nous faisons ensemble. Veux-tu ne point bouder, prendre ton parti, et me rester frère? Si tu dis oui, nous ferons la jV/H)ic'(; de Saint-Jean en arrivant au bourg, et nous ouvrirons gaiement la danse tous les deux.
— Allons, Brulette ! lui dis-je en soupirant, c'est comme tu voudras ; je ferai mon possible pour ne plus t'aimer que comme tu me le commandes, et, dans tous les cas, je te resterai bon parent et bon ami, comme c'est nîbn devoir.
Elle me prit la main, et, s'amusant à faire galoper ses amoureux,, elle courut avec moi jusque sur la place du
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bourg, où déjà les vieux de l'endroit avaient dressé les fagots et la paille de la jaunée. Brulette fut requise comme étant arrivée la première, d'y mettre le feu, et bientôt la flamme s'éleva jusqu'au-dessus du porche de l'église.
Mais nous n'avions point de musique pour danser, lorsque le garçon à Carnat, qui s'appelait François, arriva avec sa musette et ne se fit point prier pour nous venir en aide, car lui aussi en tenait sa bonne part pour Brulette, comme les autres. } j On se mit donc à baller bien joyeusement ; mais, au | bout de peu de minutes, chacun s'écria que cette musique coupait les jambes. François Carnat y était encore trop novice, et il avait beau faire de son mieux, on ne pouvait pas se mettre en train. Il s'en laissa plaisanter, et continua, bien content d'avoir occasion de s'exercer car c'était, je crois, la première fois qu'il faisait danser le monde.
Ça ne faisait l'affaire de personne, et quand on vit que cette danse, au lieu d'adoucir les jambes déjà lasses, ne faisait que les achever, on parla de se dire bonsoir, ou d'aller finir la journée entre hommes au cabaret. Brulette et les autres fillettes se récrièrent, nous traitant de beuveraches et de malplaisants garçons ; et cela fit un débat, au milieu duquel un grand beau sujet se montra tout d'un coup, avant qu'on eût pu voir d'oij il sortait.
— Oui-dà, enfants ! cria-t-il d'une voix si forte qu'elle couvrit tout notre vacarme et se fit écouter d'un chacun : vous voulez danser encore ? qu'à cela ne tienne ! Voilà un cornemuseux de rencontre qui vous en baillera tant que vous en voudrez, et qui, mèmement, ne vous prendra rien pour sa peine. Donnez-moi ça, dit-il à François Carnat, et m'écoutez : ça pourra servir, car, encore que je ne fasse point mon état de musiquer, j'en sais un peu plus long que vous.
Et, sans attendre le consentement de François, il enfla sa musette et se mit à en jouer, aux cris de joie des filles et au grand remercîment des garçons.
J'avais, dès les premiers mots, reconnu la voix et l'accent bourbonnais du muletier ; mais je ne pouvais en croire mes yeux, tant je le voyais changé à son profit.
Au lieu de son sarrau encharbonné, de ses vieilles guêtres de cuir, de son chapeau cabossé et de sa figure noire, il avait un habiUement neuf, tout en fin droguet blanc jaspé de bleu, du beau linge, un chapeau de paillé enrubané de trente-six couleurs, la barbe faite, la face bien lavée et rose comme une pèche : enfin, c'était le plus bel homme que j'aie vu de ma vie : grand comme un chêne, bien pris de tout son corps, la jambe sèche et nerveuse, les dents comme un chapelet de graines d'ivoire, les yeux comme deux lames de couteau, et l'air avenant d'un bon seigneur. Il reluquait toutes nos filles, souriant aux belles, riant jusqu'aax oreilles devant celles qui n'avaient pas bonne grâce, mais se montrant joyeux et bon compère à tout le monde, encourageant et animant la danse de l'œil, du pied et de la voix ; car il ne soufflait que peu dans la musette, tant il était habile à gouverner son vent, et disait, entre chaque bouffée, mille drôleries et sornettes qui mettaient tous les esprits en joie et folie.
Et de plus, au lieu de compter les reprises et carrements comme font les ménétriers de profession, qui s'arrêtent tout juste, quand ils ont gagné leurs deux sous par chaque couple, il se mit à cornemuser d'affilée un bon
quart d'heure durant, changeant ses airs on ne sait comment, car il passait de l'un à l'autre sans qu'on en vit la couture ; et c'étaient les plus belles bourrées du monde, toutes inconnues chez nous, mais si enlevantes et d'un mouvement si dansable, qu'il nous semblait voler en l'air plutôt que de gigotter sur le gazon.
Je crois qu'il aurait cornemuse et que nous aurions dansé toute la nuit sans nous lasser, ni lui ni nous autres, s'il n'eût été dérangé par le père Carnat, lequel, du cabaret de la Biaude, entendant si bien mener sa musette, était arrivé, bien étonné et bien fier du savoir-faire de son garçon. Mais quand il vit l'instrument dans les mains d'un étranger et François qui prenait sa part de la danse sans songer à mal, la colère le gagna, et, poussant le muletier par surprise, il le fit sauter, de la pierre où il était juché, tout au beau milieu de la danse.
Maître Huriel fut un peu étonné de l'aventure, et, se retournant, il vit Carnat tout dépité, qui lui faisait semonce lui rendre son instrument.
Vous n'avez point connu Carnat le cornemuseux ; c'était déjà un homme d'càge en ce temps-là, mais encore soUde et malicieux comme un vieux diable.
Le muletier commença de lui montrer les poings; mais, retenu par ses cheveux blancs, il lui rendit doucement la musette, en lui répondant : — Vous auriez pu m'avertir avec plus d'honnêteté, mon vieux ; mais s'il vous fâche que je prenne votre place, je vous la rends de bon cœur; d'autant que je serai content de danser à mon tour, si la jeunesse d'ici veut souffrir un étranger en sa compagnie.
— -Oui, oui ! dansez 1 vous l'avez bien gagné ! cria le monde de la paroisse, qui s'était tout rassemblé autour de sa belle musique, et qui déjà s'était affolé de lui, les vieux comme les jeunes.
— Or donc, dit-il en prenant la main de Brulette, qu'il avait regardée plus que toules les autres, je demande, pour mon payement, de danser avec cette jolie blonde, quand même elle serait déjà engagée.
— Elle est engagée avec moi, Huriel, dis-je au muletier; mais comme nous sommes amis, jeté cède mon droit pour cette bourrée.
— Merci ! répondit-il, en me donnant une poignée de main; et il ajouta dans mon oreille : — Je ne voulais point avoir l'air de te connaître; si tu n'y vois pas d'inconvénient pour toi, à la bonne heure !
— Ne dites pas que vous êtes muletier, repris-je, et tout ira bien.
Tandis qu'un chacun me questionnait sur l'étranger, une autre question s'élevait sur la pierre des ménétriers : le père Carnat ne voulait ni jouer, ni faire jouer son garçon. Mèmement, il lui faisait grand reproche de s'être laissé supplanter par un homme inconnu, et plus on voulait arranger la chose en lui disant que cet étranger ne prenait pas d'argent, plus il se fâchait rouge. Il en vint à ne se plus connaître quand le père Maurice Viaud lui dit qu'il était un jaloux, et que cet étranger en remontrerait à tous ceux de son état dans le pays.
Alors il vint au milieu de nous, et, s'adressant à Huriel, lui demanda s'il avait patente pour cornemuser, ce qui fit riretout le monde, etlemuletierencorepliis. Enfin, sommé de répondre à ce vieux enragé, Huriel lui dit : — Je ne sais pas les coutumes de votre pays, mon vieux ; mais
LES MAITURS SONNEURS
j'ai assez voyagé pour connaître la loi, et je sais que nulle part en France les artistes ne payent patente.
— Les artistes ? fit Carnat, étonné d'un mot que, pas plus que nous, il n'avait jamais ouï employer. Qu'est-ce que vous entendez par là ? Est-ce une sottise que vous me voulez dire ?
— Non point! reprit Huriel; je dirai les musiqueux, si vous voulez, et je vous déclare que je suis libre de musiquer sans payer aucun droit au roi de France.
— Bien, bien, je sais ça, répondit Carnat; mais ce que vous ne savez pas, vous, c'est qu'au pays d'ici, les musiqueux payent un droit au corps des ménétriers pour avoir licence d'exercer, et ils en reçoivent lettres-patentes, s'ils en sont agréés après les épreuves.
— Oui-dà ! Je connais cela, réponditHuriel, et sais trèsbien quelle monnaie il faut empocher ou débourser dans vos épreuves. Je ne vous conseillerais pas de m'y essayer; mais, heureusement pour vous, je n'exerce pas votre état et ne prétends rien chez vous ; je joue gratis oià il me plaît, et cela, nul ne m'en peut empêcher, par la raison que je suis reçu maître sonneur, tandis que vous ne l'êtes peut-être point, vous qui parlez si haut.
Carnat s'apaisa un peu à cette parole, et ils se dirent tout bas quelques mots que personne n'entendit, par lesquels ils se firent connaître l'un à l'autre qu'ils étaient de la même corporation, sinon de la même compagnie. Les deux Carnat, n'ayant plus rien à objecter, vu que tout le monde rendait témoignage pour Huriel qu'il avait joué sans se faire payer, se retirèrent tout grommelants et en disant des malhonnêtetés que personne ne voulut relever, afin d'en finir.
Dès qu'ils furent partis, on appela la Marie Guillard,qui était une petite jeunesse très-subtile de sa langue, et on la fit chanter, pour que l'étranger pût avoir son plaisir de la danse.
Il ne dansait pas de la même manière que nous autres, encore qu'il s'accordât Irès-bien à nos carrements et à notre mesure; mais il avait meilleure façon et donnait du jeu à tout son corps si librement, qu'il paraissait encore plus beau et plus grand que de coutume. Brulelte y fit attention, car, au moment qu'il l'embrassa, comme c'est la manière de chez nous au commencement de chaque bourrée, elle de\int toute rouge et confuse, contrairement à son habitude, qui était tranquille et indifférente à ce baiser-là.
J'en augurai qu'elle m'avait un peu surfait son mépris pour l'amour; mais je n'en témoignai rien, et j'avoue qu'en dépit de tout, je me coiffais pour mon compte des grands talents et des belles façons du muletier.
La danse finie, il vint à moi, tenant Brulelte par le bras et me disant :
— C'est à ton tour, mon camarade, et je ne peux pas te faire plus grand remercîment que de te rendre cette jolie danseuse. C'est une vraie beauté de mon pays, et, à cause d'elle, je fais réparation à la race berrichonne ; mais pourquoi finir sitôt la fête ? Est-ce qu'il n'y a pas, dans votre bourg, une autre musette que celle de ce vieux chagriné ?
— Si fait, dit vivement Brulette, à qui l'envie de danser encore fit échapper le secret qu'elle eût voulu garder; mais, tout aussitôt, elle se reprit en rougissant et ajouta :
Du moins, il y a des pipeaux et des porchersqui en savent jouer tant bien que mal.
— Fi ! des pipeaux ! dit le muletier; si on vient à rire, on les avale, et ça fait tousser. J'ai la bouche trop grande pour ces instruments-là, et c'est pourtant moi qui veux vous faire danser, gentille Brulette; car c'est votre nom, je l'ai entendu, dit-il en s'éloignant un peu avec elle et moi ; et je sais qu'il y a chez vous une musette belle et bonne, venant du Bourbonnais, et appartenant à un certain Joseph Picot, votre ami d" enfance, votre camarade de première communion.
— Oh ! oh ! d'où savez-vous cela ? dit Brulette bien confondue. Vous connaissez donc notre Joseph ? Et peut-être pourriez-vous nous dire où il a passé ?
— En êtes-vous en peine ? dit Huriel en l'observant.
— Si fort en peine que je vous remercierais, d'un grand cœur, de m'en donner nouvelles.
— Eh bien, je vous en donnerai, mignonne , mais pas avant que vous m'ayez remis sa musette, que je suis chargé de lui porter au pays où il est maintenant.
— Quoi? dit Brulette, il est donc déjà bien éloigné?
— Assez pour ne pas avoir en\ie de revenir.
— Vrai, il ne reviendra pas ? 11 s'en va pour tout à fait? Voilà qui m'ôte l'envie de rire et de danser.
— Oh ! ma belle enfant, fit Huriel, vous êtes donc la fiancée de ce petit Joseph ? Il ne m'avait pas dit cela !
— Je ne suis la fiancée de personne, répondit Brulette en se redressant.
— Et pourtant, reprit le muletier, voilà un gage qu'on m'a dit de vous montrer, dans le cas où vous douteriez que je suis chargé d'emporter la musette.
— Où donc ? quel gage ? fis-je à mon tour.
— Regardez à mon oreille, dit le muletier, en relevant une peignée de ses cheveux noirs tout crépus, et en nous montrant un tout petit cœur en argent, passé par son anneau à une grande boucle en or fin qui lui traversait l'oreille à la manière des bourgeois de ce temps-là.
Je crois bien que ces oreilles percées commencèrent à donner dans la vue de Brulette, car elle lui dit : — Vous n'êtes pas ce que vous paraissez, et je vois bien que vous n'êtes pas un homme à vouloir tromper de pauvres gens. D'ailleurs, c'est bien à moi le gage que vous portez là; ou plutôt c'est à Jûset, car c'est un cadeau que sa mère m'a fait le jour de notre première communion, et que je lui ai donné en souvenance de moi, le lendemain, quand il a quitté la maison pour entrer dans un service. Or donc ïiennet, me dit-elle, va-t'en à mon logis, chercher la musette, et l'apporte là, sous le porche de l'église oii il fait noir, sans qu'on voie où tu l'as prise, car le père Carnat est un homme méchant, qui ferait des peines à mon grandpère s'il savait que nous nous sommes prêtés à une pareille chose.