VINGT-DEUXIÈME VEILLÉE
Je vis que Brulette était portée à blâmer Joseph trèssévèrement et je pensai devoir le défendre un peu. — Je suis loin d'approuver ce que sa conduite montre d'ingratitude envers vous, dis-je à Thérence ; mais, puisque vous en êtes assez revenue pour voir selon la justice, convenez qu'au fond de son idée, il y awiit un respect pour vous et une crainte de vous tromper. Tout le monde n'est pas vous, ma belle fille des bois, et je pense même que peu de gens ont le cœur assez pur et le courage assez franc pour aller droit au but et dire, comme cela, les choses telles qu'elles sont. Et puis , vous avez une somme de force et de vertu dont Joseph , et bien d'autres en sa place, ne se sentiraient peut-être point capables.
— Je ne vous entends point, dit Thérence.
— Si fait moi, dit Brulette. Joseph craignait sans doute de se laisser jeter un charme par votre beauté, et de vous aimer pour cela, sans pouvoir vous donner tout son cœur, comme vous le méritez.
— Oh ! dit Thérence, toute rougissante d'orgueil fâché, c'est juste de cela que je me plains! Joseph a craint de m'entraîner dans quelque faute , dites le mot. Il n'a pas compté sur ma raison et sur mon honneur. Eh bien, son estime m'eût consolée, au Ueu que son doute est une chose humiliante. N'importe, Brulette, je lui pardonne tout, parce que je n'en souffre plus et me sens au-dessus de lui; mais rien n'ôtera du fond de mon cœur que Joseph a été ingrat en\'ers moi et qu'il a \ai petitement son devoir. Je vous dirais : N'en parlons plus, si je n'étais obligée de vous raconter le reste; mais il le faut, autrement vous ne sauriez quoi penser de la conduite de mon frère.
— Ah ! Thérence , dit Brulette , il me tarde bien d'apprendre de vous s'il n'y a pas eu de suites à un maDieur qui nous tourmentait tous là-bas !
— Mon frère, dit Thérence, n'a pas fait ce qu'on s'imaginait. Au lieu de s'en aller cacher son malheureux secret dans les pays éloignés , il est revenu sur ses pas au bout de huit jours. Il a été chercher le carme à son couvent , qui est du côté de Montluçon, oii il savait qu'il le trouverait revenu de sa tournée.
» Frère Nicolas , qu'il lui a dit, je ne peux pas vivre avec un mensonge si lourd sur le cœur. Vous m'avez dit de m'en confesser à Dieu, mais il y a sur la terre une justice qui , pour n'être pas toujours bien rendue , n'en est pas moins une loi venue du ciel. Il faut donc que je me confesse aussi aux hommes et que j'endure la peine et le blâme que j'ai pu mérifiîr.
LES MAITRES SONNEURS
» — Un moment , mon fils , a répondu le moine ; les hommes ont inventé la peine de mort, que Dieu réprouve, et ils vous tueront peut-être volontairement pour avoir tué par mégarde.
), — Ça n'est pas possible, a dit mon frère. Je n'ai pas voulu tuer, et je le prouverai.
» — Vous le prouverez par témoins , a dit le moine ; alors vous compromettrez vos compagnons , votre chef , qui est mon neveu et qui n'est pas plus assassin que vous dans son intention : vous les exposerez à être tourmentés et vous vous verrez entraîné à trahir les jurements que vous avez faits à votre confrérie. Tenez, restez à mon couvent et attendez-moi. Je me charge d'arranger tout, pourvu que vous ne me demandiez pas trop comment. »
» Là-dessus le carme a été trouver son abbé, lequel l'a renvoyé devant son évêque , celui que , dans les campagnes, nous appelons le grand prêtre, comme dans les temps anciens, et qui est évoque de Montluçon. Le grand prêtre, qui a le pouvoir d'être écouté des plus grands juges , a dit et fait des choses que nous ne savons point ; puis il a mandé mon frère devant lui et lui a dit : « Mon fils, confessez-vous à moi comme à Dieu. » Et Huriel ayant dit toute la vérité de bout en bout, l'évèque lui a dit encore : « Faites-en pénitence, mon fils, et repentez-vous. Votre affaire est arrangée devant les hommes ; vous n'en serez jamais inquiété ; mais vous devez apaiser le mécontentement de Dieu, et pour cela, je vous engage à quitter la compagnie et la confrérie des muletiers , qui sont gens sans religion et dont les pratiques secrètes sont contraires aux lois du ciel et de la terre. » Et mon frère lui ayant humblement remontré qu'il s'y trouvait pourtant d'honnêtes gens : « C'est tant pis , a dit le grand prêtre. Si les honnêtes gens qui s'y trouvent refusaient les serments qui s'y font, le mal sortirait de cette société-là, et ce serait une corporation d'ouvriers aussi estimable que toute autre.»
» Mon frère a réfléchi aiux paroles du grand prêtre, et aurait souliaité réformer les mauvaises coutumes de ses confrères, ce qui lui paraissait plus utile que de les abandonner. Il a donc été les trouver et leur a fort bien parlé, à ce qu'on m'a dit ; mais, après l'avoir écouté très-doucement , ils lui ont répondu ne pouvoir et ne vouloir rien changer dans leurs usances. Sur quoi, il leur a payé le dédit convenu, a vendu tous ses mulets, et n'a gardé que son clairin pour notre service. Par ainsi, Brulette, ce n'est pas un muletier que vous allez voir, mais un bon et solide fendeiLx de bois qui travaille avec son père.
— Et qui a dû avoir un peu de peine à s'y habituer, peut-être ? dit Brulette, cachant mal le plaisir qu'elle goûtait dans toutes ces nouvelles.
— S'il a senti quelque peine à changer de travail, répondit Thérence, il s'en est consolé en se souvenant que vous aviez peur des muletiers , et que dans vos pays on les avait en abomination. Mais puisque j'ai contenté votre impatience de savoir comment mon frère était sorti de ses peines, il faut que vous m'entendiez vous reparler de Joseph, pour vous en apprendre une chose qui vous fâchera peut-être, belle Brulette, et vous étonnera encore plus.
Comme Thérence disait cela avec un peu de malice et de gaieté , Brulette ne s'en inquiéta point et la pria de s'e.xpliquer.
— Sachez donc, dit Thérence, que nous avons passé
ces trois derniers mois en la forêt de Montaigu , où nous avons rencontré Joseph bien portant , mais toujours sérieux et comme recueilli en lui-même ; et, si vous voulez connaître oii il est, je vous dirai que nous l'avons laissé par là avec mon père, qui l'aide à se faire recevoir maître sonneur ; car vous savez, ou ne savez pas, que cela aussi est une confrérie, et qu'il y faut des pratiques dont on ne dit pas le secret. Joseph a été embarrassé d'abord en nous voyant. 11 se sentait honteux pour me parler, et nous eût peut-être évités, si mon père, après lui avoir reproché son manque de confiance et d'amitié, ne l'eût retenu, sachant bien qu'il lui était encore nécessaire. En s'assurant que j'étais tranquille et sans mauvaise ressouvenance, Joseph s'est enhardi à nous redemander notre amitié, et mêmement a tâché de s'excuser de sa conduite ; mais mon père , qui ne lid voulait point laisser mettre le doigt sur la blessure , a tourné la chose en plaisanterie , et lui a fait travailler le bois et la musique , à seules fins de le mener vilement au bout de sa tàclie.
Or, comme il ne nous parlait point de vous autres, je m'en suis étonnée et l'ai questionné beaucoup sans en pouvoir tirer un mot. Ni mon frère ni moi n'avions de vos nouvelles, qui ne nous sont venues que la semaine dernière, quand nous avons passé par notre pays d'Huriel. Nous étions donc tourmentés à votre sujet, et mon père ayant dit un peu vivement à Joseph que s'il avait des lettres de son pays, il devait au moins nous dire qui vit ou qui meurt, Joseph lui a répondu : « Tout le monde va bien et moi aussi. » Et il disait cela d'une voLx qui sonnait bien creux.
Mon père, qui n'y va point par quatre chemins, lui a commandé de parler; mais lui, d'un ton raide : « Je vous dis, mon maître, que tous nos amis de là-bas sont contents, et que si vous me voulez accorder votre fille en mariage, je serai aussi content que les autres. »
Nous avons pensé d'abrrd qu'il devenait fou, et ne lui avons répondu qu'en riant, encore que son air nous donnât de l'inquiétude ; mais il y revint sérieusement deux jours après et me demanda à moi-même si j'avais de l'amitié pour lui. Je n'eus point d'autre vengeance à faire d'une offre si tardive que de lui répondre : « Oui, Joseph, j'ai de l'amitié pour vous, comme Brulette en a. »
Il serra la Louche, baissa la tête et n'y revint pas.
Mais mou frère l'ayant pris dans un autre moment, en a eu cette réponse : « Huriel, je ne pense plus à Brulette, et te prie de ne m'en jamais parler. »
11 n'y a pas eu moyeri d'en tirer davantage, sinon qu'il voulait, aussitôt qu'il serait reçu maître sonneur, aller pratiquer un bout de temps en sou pays, pour montier à sa mère qu'il était en état de la soutenir; après quoi, il irait se fixer avec elle dans la Marche ou dans le Bourbonnais si je voulais être sa femme.
Alors il y a eu entre mon père, mon frère et moi de grandes explications. Tous deux me voulaient faire confesser que j'y consentirais peut-être ; mais Joseph y revenait trop tard pour moi, et j'avais fait trop de réflexions à son sujet. J'ai refusé tranquillement, ne sentant plus rien pour lui, et sentant bien aussi qu'il n'avait jamais rien eu pour moi. Je suis fille trop fière pour vouloir être un remède contre le dépit. J'ai pensé que vous lui aviez écrit pour lui ôter l'espérance....
— Non, dit Brulette, je ne l'ai point fait, et c'est tout
bonnement grâce à Dieu qu'il m'a oubliée. C'est peut-être qu'il vous connaît mieux, ma Thérence, et que...
— Non, non, dit résolument la fille des bois : si ce n'est par dépit contre votre indifférence, c'est alors par dépit contre ma guérison. Il ne ferait donc cas de moi que parce que je n'en fais plus assez de lui! Si c'est là son amour, ce ne serait pas le mien, Brulette ! Tout ou rien : oui pour la vie en toute franchise, ou non pour la vie en toute liberté !
» Mais voilà cet enfant qui s'éveille , et je vous veux emmener à ma demeurance du moment, qui est ce vieux château du Chassin.
— Ne nous direz-vous, au moins, fit Brulette, bien intriguée de tout ce qu'elle apprenait, comment et pourquoi vous êtes dans le pays d'ici?
— Vous êtes trop pressée de savoir, répondit Thérence ; soyez-le donc un peu plus de voir !
Et la prenant par le cou avec son beau bras nu, tout brun du soleil, elle l'emmena sans lui donner le temps de ramasser Chariot, qu'elle prit comme un chebrillon sous son autre bras, encore qu'il fût déjà lourd comme un petitbœuf.
Le fief du Chassin a été un château, j'ai ouï dire, avec justice et droits seigneuriaux ; mais, dans ce temps-là, il n'en restait déjà plus que le porche qui est une pièce de conséquence, lourdement bâtie, et si épaisse qu'il y a des chambres logeables dans les côtés. 11 me paraîtrait même que la bâtisse que je vous nomme un porche, et dont l'usage n'est guère facile à expliquer à présent (de la manière qu'il est construit), était une voûte servant d'entrée à d'autres bâtiments ; car, de ceux qui restent autour du préau et qui ne sont que mauvaises étables et granges délabrées, je ne sais quelle défense on aurait pu tirer, ni quelles aises on eût pu s'y donner. Il y avait encore cependant, à l'heure que je vous raconte, trois ou quatre chambres dégarnies qui paraissaient anciennes ; mais si jamais gros seigneurs s'y sont logés pour leur plaisir, il ne leur en fallait guère.
C'est pourtant dans cette masure que le bonheur attendait quelques-uns de ceux dont je vous dis l'histoire, et comme s'il y avait un je ne sais quoi de caché dans l'homme, qui le régale par avance des biens qui lui sont promis, Brulette et moi ne trouvâmes rien de laid ni de triste en cet endroit. Le préau herbu, entouré de deux côtés par les ruines, des deux autres par le petit bois dont nous sortions ; la grande haie où déjà je m'étais étonné de voir des arbustes connus seulement dans les jardins des riches, ce qui marquait que le lieu avait eu des soins t des agréments ; le gros portail trapu, tout encombré de décombres, oh. l'on voyait pourtant des bancs de pierre, comme si au temps jadis quelque guetteur avait eu charge de garder cette baraque réputée précieuse ; des ronces si longues qu'elles couraient d'un bout à l'autre de ce chétif enclos : tout cela, encore que semblable à une prison fer mée d'oubli et de délaissement plus qu'autrefois de guerre et de méfiance, nous parut cependant aimable comme le soleil de printemps qui en perçait les barrières et en séchait l'humidité. Peut-être aussi que la vue de notre vieille connaissance, le clairin d'Huriel, qui paissait là en liberté, nous fut un avant-goût de la présence d'un vrai ami. Je compte qu'il nous reconnut, car il vint se faire caresser, et Brulette ne se put tenir de baiser la lune blanche qu'il avait au front.
— • Voilà mon château, dit Thérence en nous menant à une chambre où déjà étaient installés son lit et ses petits meubles, et vous voyez, à côté, celle de mon frère et de mon père.
— 11 va donc venir, le Grand-Bùcheux ? m'écriai-je en sautant d'aise ; à la bonne heure ! car je ne connais pas de chrétien plus à mon goût.
— Et raison vous avez, fit Thérence en me tapant sur l'oreille d'un air d'amitié. Il vous aime aussi. Eh bien, vous le verrez , si vous voulez revenir la semaine prochaine, et même... Mais c'est trop tôt vous parler de cela. Voilà le patron qui arrive.
Brulette rougit encore, pensant que ce fût Huriel que Thérence appelait ainsi ; mais ce n'était qu'un bourgeois étranger, lequel avait acheté la coupe de la forêt du Chassin.
Je dis forêt, parce que, sans doute, il y en avait une autrefois, qui continuait la petite et belle futaie de chênes que nous avions avisée de l'autre côté de l'eau. Puisque le nom s'en est conservé, il faut croire qu'il n'y a pas été donné pour rien. Par la conversation que cet acheteur de bois eut avec Thérence, nous fûmes bien vite au fait. Il était du Bourbonnais et connaissait, de longue date, le Grand-Bùcheux et sa famille pour gens de bon travail et de parole certaine. Étant en quête, par son état, de beaux arbres pour la marine du roi, il avait découvert cette coupe vierge, chose rare en nos pays, et avait confié l'entreprise de l'abatage et du débitage au père Bastien, à quoi celui-ci s'était décidé d'autant mieux que son fils et sa fille , sachant l'endroit voisin du nôtre , avaient fait grand'fète à l'idée de venir passer tout l'été et peut-être partie de l'hiver auprès de nous.
Le Grand-Bùcheux avait donc le chobc et la gouverne de ses ouvriers par un contrat à forfait avec le fournisseur des chantiers de l'État ; et pour faciliter son exploitation, ce fournisseur avait fait consentir le propriétaire de la forêt à lui céder gratis l'usance du vieux château, où lui, bourgeois, se serait senti bien mal logé, mais où une famille de bùcheux se trouverait mieux, dans la saison avancée, que sous ses cabanes de pieux et de bruyères.
Huriel et sa sœur étaient arrivés depuis le matin seulement ; l'une avait commencé de s'installer, tandis que l'autre avait été faire connaissance avec le bois, le terrain et les gens du pays.
Nous entendîmes quel'acheteurrappelaitàThérence, qui paraissait s'entendre aussi bien qu'homme que ce fût aux alTaires du bûchage, une condition de son accord avec le père Bastien. C'était qu'il n'emploierait que des ouvriers bourbonneux pour le débitage des tiges, vu qu'eux seuls en savaient le ménagement, et non point ceux du pays, qui lui gâteraient ses plus belles pièces. « C'est bien , lui répondit la fille des bois ; mais pour le fagotage, nous prendrons qui nous voudrons. Nous ne sommes point d'avis de retirer tout ouvrage aux gens d'ici, qui nous molesteraient et nous prendi-aient en haïtien. Ils y sont déjà assez portés envers tout ce qui n'est pas de leur paroisse. »
— Or donc, Brulette, nous dit-elle quand fut parti le patron, qui avait établi son quartier à Saraay, m'est avis que si rien ne te retient dans ton village, tu pourrais bien faire faire à ton grand-père un joli emploi de son été. Tu m'as dit qu'il était encore bon ouvrier, et il aurait afl'aire à un bon chef, qui est mon père et qui lui en laisserait
LES MAITRES SONNEURS
prendre à son aise. Vous vous logeriez ici sans rien dépenser, nous ferions ménage ensemble...
Et comme Brulette mourait d'envie de dire oui, et n'osait point se trahir encore, Thérence ajouta : — Situbarguignes, je croirai que tu as le cœur engagé dans ton endroit, et que mon frère arrive trop tard.
— Trop tard ? fit une voix bien sonnante qui venait de la petite fenêtre grillagée de lierre : que le bon Dieu fasse mentir cette parole-là !
Et Huriel, beau et frais comme un homme joli qu'il était quand le charbon ne lui faisait plus de tort, entra vitement et enleva Brulette dans ses bras pour lui baiser fortement les joues, car il n'était pas façonnier et ne connaissait point la retenue un peu glaçante des gens de chez nous. Il paraissait si content, criait si haut et riait si fort qu'il n'y avait pas moyen pour elle de s'en fâcher. Il me bigea aussi comme du pain, et sautait par la chambre comme si la joie et l'amitié lui eussent fait l'effet du vin nouveau.
Mais, tout d'un coup, ayant observé Chariot, il s'arrêta, regarda d'un autre côté, s'efforça pour dire deux ou trois mots qui n'avaient point rapport à lui, s'assit sur le lit de sa sœur et devint si pâle que je crus qu'il s'en allait en pâmoison.
— Qu'est-ce qu'il a donc? cria Thérence étonnée; et, lui touchant la tète, elle dit : — Ah ! mon Dieu, ta sueur se glace sur toi ! Tu te sens donc malade ?
— Non, non, fit Huriel en se relevant et se secouant. C'est la joie, le saisissement... ce n'est rien !
A ce moment-là, la mère de la mariée vint nous demander pourquoi nous avions quitté la noce, et si Brulette ou l'enfant n'étaient point malades. Voyant que nous avions été retenus par une compagnie étrangère, elle invita trèshonnétement Huriel et Thérence à venir se divertir avec nous, au repas et à la danse. Cette femme, qui était ma tante, étant sœur de mon père et du défunt père à Brulette, me paraissait être dans le secret de la naissance de Chariot, car il n'avait été fait aucune question sur lui, et on en avait eu grand soin en son logis. Mêmement, elle avait dit à son monde que c'était un petit parent, et les gens du Chassin n'en avaient pris aucun soupçon.
Comme Huriel, qui était encore troublé dans ses esprits, remerciait ma tante sans se décider à rien, Thérence le réveilla en lui disant que Brulette était obligée de reparaître à la noce et que s'il ne l'y suivait, il perdrait l'occasion de l'amener à ce qu'ils souhaitaient tous les deux. Mais Huriel était devenu inquiet et comme hésitant, lorsque Brulette lui dit : — Est-ce que vous ne me voulez point faire danser aujourd'hui ?
— Vrai, Brulette ? lui dit-il en la regardant bien aux yeux : souhaitez-vous m'avoir pour danseur ?
— Oui, car je me souviens que vous dansez au mieux.
— Est-ce là toute la raison de votre souhait ? Brulette fut embarrassée, trouvant que ce garçon était
bien pressé de la faire expliquer, et n'osant cependant pas revenir à ses petits airs dégagés d'autrefois, tant elle craignait de le voir se dépiter ou se décourager encore. Mais Thérence essaya de la retirer de sa peine en faisant reproche à Huriel d'en trop demander pour le premier jour.
— Tu as raison, sœur, répondit-il. Et pourtant je ne puis me comporter autrement. Écoulez, Brulette, et pardonnez-moi. 11 faut que vous me promettiez de n'avoir
pas d'autre danseur que moi à cette fête, ouje n'irai point.
— Eh bien, voilà un drôle de garçon ! dit ma tante qui était une petite femme gaie et prenant tout pour le mieux. Je vois bien, ma Brulette, que c'est un galant pour toi, et m'est avis qu'il n'en tient pas à moitié ; mais apprenez, mon enfant, dit-elle à Huriel, que ce n'est pas la coutume de notre pays de tant montrer ce qu'on pense, et qu'on ne danse ici plusieurs fois de suite qu'avec une fille dont on a, en promesse, le cœur et la main.
— C'est ici comme chez nous, ma bonne mère, répondit Huriel, et cependant il faut qu'avec ou sans promesse de son cœur, Brulette que voilà me fasse promesse de sa main pour toute la danse
— Si cela lui convient, je ne l'empêche pas, reprit ma tante. Elle est raisonnable et sait très-bien se conduire ; mais j'ai devoir de l'avertir qu'il en sera beaucoup parlé.
— Frère, dit Thérence, je crois que tu deviens fou, Est-ce comme cela qu'il faut être avec cette Brulette que tu connais si retenue, et qui ne t'a pas encore donné les droits que tu réclames ?
— Oh ! que je sois fou, qu'elle soit retenue, tout cela se peut, dit Huriel ; mais il faut que ma folie ait raison et que sa retenue ait tort aujourd'hui, tout de suite. Je ne lui demande rien autre chose que de me souffrir auprès d'elle jusqu'à la fin de cette noce. Si elle ne veut plus entendre parler de moi après, elle en sera maîtresse.
— C'est bien, dit ma tante ; mais le tort que vous lui aurez fait, si vous vous retirez d'elle, qui le réparera ?
— Elle sait, dit Huriel, que je ne me retirerai pas.
— Si tu le sais, dit ma tante à Brulette, voyons, explique-toi ; car voilà une affaire à quoi je ne comprends rien. T'es-tu donc accordée avec ce garçon dans le Bourbonnais ?
— Non, répondit Huriel, sans laisser à Brulette le temps de parler. Je ne lui ai rien demandé, jamais ! Ce que je lui demande à cette heure, c'est à elle, à elle toute seule et sans consulter personne, de savoir si elle me le peut octroyer.
Brulette, tremblante comme une feuille, s'était tournée vers le mur et cachait sa figure dans ses mains. Si elle était contente de voir Huriel si résolu auprès d'elle, elle était fâchée aussi de le voir prendre si peu d'égard pour son naturel craintif et incertain. Elle n'était pas bâtie comme Thérence, pour dire comme cela un beau oui tout de suite et devant tout le monde ; si bien que, ne sachant comment en sortir, elle s'en prit à ses yeux et pleura.
VINGT-TROISIÈME VEILI.ÊE
— Vous êtes un véritable imbriaque, mon ami, dit ma tante à Huriel, en lui donnant une tape pour le retirer de Brulette, dont il s'était approché tout ému ; et, prenant les mains de sa nièce, elle la consola en la priant doucement de lui dire tout ce que cela pouvait signifier.
— Si ton grand-père était là, lui dit-elle, c'est lui qui m'expliquerait de quoi il retourne entre toi en ce garçon étranger, et il faudrait s'en rapporter à son jugement ; mais, puisque je te sers ici de père et de mère, c'est à moi que tu dois confiance. Souhaites-tu que je te débar-
LES MAITRES SONNEURS
rasse des poursuites qu'on te fait, et qu'au lieu d'inviter ce badin ou ce brutal, car je ne sais de quel nom l'appeler, je le prie de nous laisser tranquilles?
— Eh bien, s'écria Huriel, ce que je réclame, c'est qu'elle dise sa volonté, à quoi je me rangerai sans dépit et en lui conservant mon estime et mon amitié. Si elle me croit badin ou brutal, qu'elle me consigne. Parlez, Brulette ; je serai toujours votre ami et votre serviteur : vous le savez bien.
— ■ Soyez ce que vous voudrez, dit enfin Brulette en se levant et en lui tendant la main ; vous m'avez défendue dans une occasion si dangereuse, et vous avez souffert pour moi de tels soucis, que je ne peux ni ne veux vous refuser une aussi petite chose que de danser avec vous tant qu'il vous plaira.
— Songez à ce que vous dit votre tante, répliqua Huriel en lui tenant la main. Il en sera parlé, et s'il n'en résulte rien de bon entre nous deux, ce qui, de votre part, est encore possible, tout arrangement ou projet que vous auriez pour un autre mariage en sera gâté ou retardé.
— Eh bien, le mal n'en serait pas si grand, répondit Endette, que celui où, sans réflexion ni crainte, vous \'ous êtes jeté pour moi. Ma tante, excusez-moi, ajouta-t-elle, si je ne peux pas vous expliquer cela tout de suite; mais croyez que votre nièce vous aime, vous respecte, et n'aura jamais rien à se reprocher devant vous.
— J'en suis bien assurée, dit la bonne tante en l'embrassant; mais que répondrons-nous aux questions qui nous seront faites?
— Rien, ma tante, dit résoWment Brulette, rien du tout ! Je suis payée pour ne me point embarrasser des questions, et vous savez que j'en ai l'habitude.
Alors Huriel baisa, par cinq ousLx fois, la main de Brulette, en lui disant :
— Merci, la mignonne de mon cœur; je ne vous ferai pas repentir de ce que vous m'accordez là.
— \enez-vous, grand obstiné ? lui dit ma tante. Je ne peux pas me détarder plus longtemps, et si je n'emmène vilement Brulette, la mariée est capable de quitter son monde pour la venir réclamer ici.
— Allez, allez, Brulette, fit Thérence, et laissez-moi cet enfant ; je vous réponds d'en avoir soin.
■ — Ne venez-vous donc point, ma belle Bourbonnaise ? dit ma tante, qui ne se pouvait lasser de regarder Thérence comme une merveille. Je compte bien sur vous aussi.
— J'irai plus lard, ma brave femme, dit Thérence. Pour le moment , je veux donner à mon frère des habits convenables pour vous faire honneur ; car nous voilà encore tous les deux dans nos effets de voyage.
La tante emmena Brulette, qui voulait emmener Charlot ; mais Thérence insista pour le garder, voulant que son frère eût le loisir d'élre avec sa mie sans le trou'ile et l'embarras de ce petit enfant. Cela n'était point du goût de Chariot, qui, voyant emmener sa mignonne, commença de brailler et de se débattre dans les bras de la Bourbonnaise; mais elle, le regardant d'un air sérieux et volontaire, lui dit : — Tu vas te taire, mon garçon ; il le faut, c'est comme ça.
Chariot, qui ne s'était jamais vu commander, fut si étonné d'un ton pareil, qu'il accota tout de suite ; mais, comme je voyais Brulette angoissée de le laisser dans les
mains d'une fille qui , de sa vie, n'avait touché un marmot, je lui promis de le ramener moi-même dès qu'il serait besoin, et la poussai à suivre notre petite tante, qui commençait à s'impatienter.
Huriel, poussé, de son côté, par sa sœur, entra dans sa chambre pour se raser et faire sa toilette; et moi, restant seul avec Thérence, je l'aidai à défaire ses coffres et à déplier les habits, tandis que Chariot, tout maté, la regardait d'un air ébahi. Quand j'eus porté à Huriel les effets dont Thérence me chargeait les bras, je revins pour lui demander si elle n'allait pas aussi s'habiller, et lui offrir de promener l'enfant pendant ce temps-là.
— Quant à moi, répondit-elle en mettant ses affiquets sur son lit, j'irai si Brulette s'en tourmente ; mais, si elle peut m'oublier un peu, je vous confesse que j'aimerais mieux rester tranquille. Dans tous les cas, je serai prête en un moment, et n'ai besoin de personne pour me conduire. Je suis habituée à chercher et à préparer les logements en voyage, comme un vrai sergent en campagne, et ne suis embarrassée de rien, en quelque lieu que je me trouve.
— Vous n'aimez donc pas la danse, lui dis-je, puisque , ce n'est pas la honte des nouvelles connaissances qui vous fait préférer de rester seule au logis ?
— Non, je n'aime pas la danse, répondit-elle, ni le bruit, ni la table, ni surtout le temps perdu qui laisse venir l'ennui.
— Mais on n'aime pas toujours la danse pour la danse. Vous avez donc crainte ou répugnance des propos que les garçons font avec les jeunes filles ?
— Je n'ai répugnance ni crainte, dit-elle simplement. Cela ne m'amuse pas, voilà tout. Je n'ai pas l'esprit de Brulette. Je ne sais répondre à propos, ni plaisanter, ni pousser personne à la causerie. Je suis sotte et révasseuse, enfin je m'imagine d'être aussi mal placée en une compagnie que le serait un loup ou un renard que l'on inviterait à danser.
— Vous n'avez pourtant mine de loup ni d'aucune bête chafouine, et vous dansez d'une aussi belle grâce que les branches des saules quand un air doux les caresse.
Je lui en aurais dit da\antage, mais Huriel sortit de sa chambre, beau comme un soleil, et plus pressé de s'en aller que moi, qui me serais bien convenu en la compagnie de sa sœur. Elle le retint un peu pour lui arranger sa cravate et lui nouer ses jarretières de dessus, ne le trouvant jamais assez bien pour être digne de danser toute une noce avec Brulette; et ce faisant : — Nous expliqueras-tu, lui dit-elle, pourquoi tu t'es montré si jaloux de ne la laisser divertir qu'avec toi? Ne crains-tu pas de la choquer par un si prompt commandement?
^Tiennet! dit Huriel, s'arrètant tout d'un coup de s'arranger, et prenant Chariot qu'il mit sur la table pour le regarder tout son soûl, à qui est cet enfant-là ?
Thérence, étonnée, demanda d'abord à lui, pourquoi il faisait cette question-là, et ensuite à moi, pourquoi je n'y répondais point.
Nous nous regardions tous les trois dans les yeux, comme trois essottis, et j'aurais donné gros pour pouvoir répondre, car je voyais bien qu'une pierre menaçait de nous tomber sur la tête. Enfin, je pris courage en me souvenant de ce que j'avais senti, ce jour-là même, d'honnêteté et de vérité dans les yeax de ma cousine, à une pareille
LES MAITRES SONNEURS
question que je lui avais faite ; et allant tout de suite de l'avant, je répondis à Huriel : — Mon camarade, si tu viens en notre village, beaucoup de gens te diront que Chariot est l'enfant de Brulette...
Il ne me laissa pas continuer, et, prenant le petit, il le toucha et le retourna comme un chasseur qui examine un gibier de rencontre. Craignant quelque idée de colère, je voulus lui retirer l'enfant, mais il le retint en me disant :
— Ne crains rien pour un pauvre innocent ; je ne suis pas un mauvais cœur, et si je lui trouvais de la ressemblance avec elle, peut-être qu'en détestant mon sort, je ne pourrais pas m'empêcher d'embrasser cette ressemblance ; mais il n'y en a point, et j'ai beau me questionner le sang, cet enfant, dans mes bras, ne me donne ni chaud ni froid.
— Tiennet , Tiennet , répondez-lui ! s'écria Thérence sortant comme d'un rêve ; répondez-moi aussi, car je ne sais point ce que cela veut dire, et je deviens folle d'y songer. Il n'y a point de tache dans notre famille, et si mon père le croyait...
Huriel lui coupa la parole. — Attends, ma sœur, dit-il. Un mot de trop serait bien vite dit, et c'est à Tiennet de nous répondre. Une fois, deux fois, Tiennet, toi qui es un honnête homme, dis-moi à qui est cet enfant-là.
— Je te jure Dieu que je ne le sais pas, lui répondis-je.
— S'il était à elle, tu le saurais ?
— Il ne me semble point qu'elle eût pu me le cacher.
— T'a-t-elle jamais caché quelque autre chose?
— Jamais.
— Connaît-elle les parents de cet enfant?
— Oui; mais elle ne veut pas seulement qu'on la questionne là-dessus.
— Nie-t-elle que l'enfant soit à elle?
— Personne n'a jamais osé le lui demander!
— Pas même toi ?
Je racontai en trois mots ce que je savais, ce que je croyais, et je finis en disant: —Rien ne peut me servir de preuve pour ou contre Brulette; mais, j'ai beau faire, je ne peux pas la soupçonner.
— Eh bien, ni moi non plus ! dit Huriel. Et, donnant un baiser à Chariot, il le remit par terre.
— Mi moi non plus, dit Thérence ; mais pourquoi cette idée est-elle venue à d'autres, et comment t'est-elle venue à toi, mon frère, en regardant cet enfant? Je n'avais pas
- seulement songé à demander s'il était neveu ou cousin de Brulette. Je me disais qu'il était apparemment de sa famille, et il me suffisait de le voir sur ses bras pour que je voulusse le prendre sur les miens.
— Il faut donc que je t'explique cela, dit Huriel, encore que les mots me brûlent la bouche. Eh bien oui, j'aime mieux le dire! Ce sera l'unique fois, car mon parti est pris,
■ quoi qu'il y ait, quoi qu'il arrive ! Sache, Thérence, qu'il y a trois jours, quand nous avons quitté Joseph à Montaigu... tu sais comme je partais le cœur libre et content ! Joseph était guéri, Joseph renonçait à Brulette, Joseph te demandait en mariage, et Brulette n'était pas mariée ! il le disait. Il la regardait comme libre aussi, et, à toutes mes questions, il répondait : « Comme tu voudras, je n'en suis plus amoureux ; tu peux l'aimer sans que je m'en inquiète. »
)) Eh bien, sœur, au moment où nous le quittions, il me
retint par le bras et me dit, pendant que tu montais sur la charrette: « Est-ce donc vrai? est-ce décidé, Huriel, que tu vas au pays de chez nous? Et ton idée est-eUe de faire la cour à celle que j'ai tant aimée?
» — Oui, lui dis-je, puisque tu veux le savoir. C'est mon idée, et tu n'a plus le droit de revenir sur la tienne, ou je croirais que tu as voulu te jouer de moi en me demandant ma sœur.
j> — Cela n'est pas, a répondu Joseph ; mais je crois que je te trahirais, à cette heure, si je te laissais partir sans te dire une triste chose. Dieu m'est témoin que de telles paroles ne me seraient jamais sorties de la bouche contre une personne dont le père m'a élevé, si tu n'étais pas là prêt à faire une faute. Mais, comme ton père m'a élevé aussi, donnant l'instruction à mon esprit, comme l'autre avait donné le soin et la nourriture à mon corps, je crois que je suis obligé à la vérité. Sache donc, Huriel, qu'au temps où je quittais Brulette par amour, Brulette avait déjà eu, à mon insu, de l'amour pour un autre, et qu'il y en a une preuve aujourd'hui bien vivante, qu'elle ne prend même pas le soin de cacher. A présent, fais comme tu voudras, je n'y veux plus penser. »
» Là-dessus, Joseph a tourné le dos et s'est enfui dans le bois.
R II avait l'air si agité, et moi, je sentais tant d'amour et de foi dans mon cœur, que j'ai accusé ce malheureux jeune homme d'un mouvement de folie et de mauvaise rage. Tu te souviens, ma sœur, que tu m'as trouvé changé et que tu m'as cru malade pendant que nous allions au bourg d'Huriel. Quand nous avons été là, tu as trouvé chez nos parents deux lettres de Brulette, et moi trois lettres de Tiennet, toutes déjà anciennes, et qu'on avait manqué à nous envoyer, malgré qu'on nous l'eût si bien promis. Ces lettres-là étaient si simples, si bonnes, et marquaient tant de vérité dans l'amitié, xiue j'ai dit : « Marchons! » et les paroles de Joseph ont passé de mon esprit comme un mauvais rêve. J'en avais honte pour lui ; je ne voulais pas m'en souvenir. Et quand, tout à l'heure, j'ai vu là Brulette, avec son air si doux et sa modestie qui me charmait tant par le passé, je jure Dieu que j'avais oublié tout, aussi bien oublié que la chose qui n'a jamais été. La vue de cet enfant m'a tué! Et voilà pourquoi j'ai, voulu savoir si Brulette était libre de m'aimer. Elle l'est puisqu'elle m'a promis de s'exposer pour moi à la critique et au délaissement des autres. Eh bien, puisqu'elle ne dépend de personne, si elle a eu un malheur dans sa vie... que je le croie un peu ou pas du tout... qu'elle le confesse ou s'en justifie... c'est un : je l'aime !
— Tu aimerais une fille déshonorée ? s'écria Thérence. Non, non ! pense à ton père, à ta sœur ! Ne va pas à cette noce avant que nous sachions la vérité. Je n'accuse pas Brulette, je ne crois pas à Joseph. Je suis sûre que Brulette est sans tache, mais encore faut-il qu'elle le dise, et elle fera mieux, elle le prouvera. Allez la chercher, Tiennet. 11 faut qu'elle s'explique tout de suite, avant que mon frère fasse un de ces pas qu'un honnête homme ne peut plus faire en arrière.
— Tu n'iras pas, Tiennet, dit Huriel, je te le défends. Si, comme je le crois, Brulette est aussi innocente que ma
œur Thérence, il ne lui sera pas fait l'injure d'une question avant que je lui aie fait, moi, l'honneur de ma parole.
— Penses-y, mon frère... dit encore Thérence.
— Ma sœur, répondit Huriel, tu oublies une chose : c'est que, si Brulette a fait une faute, moi j'ai fait un crime, et que, si l'amour l'a entraînée à mettre un enfant dans le monde, moi, l'amour m'a entraîné à mettre un homme dans la terre !
Et comme Thérence insitait: — Assez, assez ! lui dit-il en l'embrassant et en la repoussant. J'ai beaucoup h me faire pardonner avant de juger les autres: j'ai tué un homme! Disant cela, il s'enfuit sans vouloir m'attendre, et je le vis courir vers la maison de la mariée, qui fumait de cuisine et grouillait de vacarme emmi toutes celles du village.
— Ah ! dit Thérence en le suivant des yeux, mon pauvre frère n'a pas oubUé son malheur ! et peut-être qu'il ne s'en consolera jamais !
— Il s'en consolera, Thérence, lui dis-je, quand il se verra aimé de celle qu'il aime, et je vous réponds qu'il l'est déjà et depuis longtemps.
— Je le crois bien aussi, Tiennet; mais si celte fille n'était pas digne de lui?
— Voyons, ma belle Thérence, êtes-vous donc si sévère que vous feriez péché mortel d'un malheur arrivé à une enfant; et, qui sait?.... peut-être par surprise ou par force ?
— Ce n'est pas tant le malheur ou la faute que je blâmerais, que les mensonges de la bouche ou de la conduite qui en auraient été la conséquence. Si, du premier jour, votre cousine avait dit à mon frère : « Ne me recherchez pas, j'ai été trompée ou violentée, » j'aurais compris que mon frcre n'en tînt compte et pardonnât tout à la franche confession ; mais se laisser tant courtiser et admirer sans rien dire... Voyons, Tiennet, ne savez-vous vraiment rien? Ne pouvez-vous, à tout le moins, deviner ou supposer quelque chose qui me tranquillise ? J'aime tant Brulette, que je ne me sens point le courage de la condamner. Et pourtant que me dira mon père, s'il pense que j'aurais dû tout faire pour retenir Huriel dans un pareil danger?
— Thérence, je ne peux rien vous dire, sinon que, moins que jamais, je doute de Brulette ; car, si vous voulez savoir quelle était la seule personne que je pusse soupçonner de l'avoir abusée, et sur qui les accusations du monde eussent un peu d'apparence de raison, je vous dirai que c'était Joseph, lequel m'en paraît aussi blanc que neige, d'après ce que votre frère vient de nous en apprendre. Or, il n'y avait au monde, à ma connaissance, qu'un autre garçon, je ne dis pas capable, mais en position, par son amitié avec Brulette, de se laisser détourner de son honneur par une mauvaise tentation. Ce garçon-là, c'est moi. Eh bien, le croyez-vous, Thérence? Regardezmoi dans les yeux avant de me répondre. Personne ne me l'a jamais imputé, que je sache, mais je pourrais en être le païen tout de même, et vous ne me connaissez point assez pour être sûre de mon honnêteté et de ma parole. Voilà pourquoi je vous dis, regardez à ma figure si le mensonge et la lâcheté s'y peuvent loger à leur aise ?
Thérence fit ce que je lui disais et me regarda sans montrer d'embarras, puis elle me dit :
— Non, Tiennet, vous n'êtes pas dans le cas de mentir Comme ça ; et si vous êtes tranquille sur Brulette, je sens que je dois l'être aussi. Allons, mon garçon, allez-YûUsen à la fête : je n'ai plus besoin de vûi,is ici.
-- Si fait, lui dis-je. Cet enfant va vous embarrasser. Il n'est pas bien commode avec les personnes qu'il ne connaît point, et je voudrais ou l'emmener ou vous aider à le garder.
— Il n'est pas commode ? dit Thérence en le prenant sur ses genoax. Bah ! qu'est-ce qu'il y a donc de si mal aisé à gouverner une marmaille comme ça ? Je n'y ai jamais essayé, mais il ne me paraît pas qu'il y faille tant de malice. Voyons, mon gros gars, que te faut-il ? Veux-tu point manger ?
— Non, dit Chariot, qui boudait sans oser le montrer.
— Oui-dà, c'est comme il te plaira ! Je ne te force point ; mais quand tu souhaiteras ta soupe, tu pourras la demander; jo veux bien te servir, et même t'amuser, si tu t'ennuies. Dis, veux-tu t'amuser avec moi ?
— Non, dit Chariot en fronçant sa figure bien fièrement.
— Or donc, amuse-toi tout seul, dit tranquillement Thérence en le mettant à terre. Moi, je vas aller voir le beau petit cheval noir qui mange dans la cour.
Elle fit mine d'y aller, Chariot pleura. Thérence fit semblant de ne pas l'entendre, jusqu'à ce qu'il vînt à elle.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit-elle, comme étonnée ; dépêche-toi de le dire, ou je m'en vas ; je n'ai pas le temps d'attendre.
— Je veux voir le beau petit cheval noir, dit Chariot en sanglotant
— En ce cas, viens, mais sans pleurer, car il se sauve quand il entend crier les enfants.
Chariot rentra son dépit et alla caresser et admirer le clairin.
— Veux-tu monter dessus '? dit Thérence.
— Non, j'ai peur.
— Je te tiendrai.
— Non, j'ai peur.
— Eh bien, n'y monte pas.
Au bout d'un moment, il y voulut monter.
— Non, dit Thérence, tu aurais peur.
— Non.
— Si fait, je te dis.
— Eh non ! dit Chariot.
Elle le mit sur le cheval, qu'elle fit marcher en tenant l'enfant bien adroitement, et, quand je les eus regardés un bon moment, je fus bien assuré que les caprices de Chariot ne pouvaient pas tenir contre une volonté aussi tranquille que celle de Thérence. Elle s'y prenait tout aussi bien, dès le premier jour, pour gouverner un marmot naturellement difficile, que Brulette y était arrivée par une année de patience et de fatigue, et l'on voyait que le bon Dieu l'avait faite pour être bonne mère sans apprentissage. Elle en devinait les finesses et les forces et s'y prêtait sans se tourmenter, s'étonner ni s'impatienter de rien.
Chariot, qui se croyait le maître avec tout le monde , fut étonné de voir qu'il ne l'était, avec elle, que de bouder contre lui-même, et qu'elle s'en embarrassait si peu, que c'était peine perdue. Aussi, au bout d'une demi-heure, de vint-il tout à fait gentil, demandant lui-même ce qu'il souhaitait, et se dépêchant d'accepter ce qui lui était offert. Thérence le fit manger, et j'admirai comme, de son propre jugement, elle &iit mesUiSr ce qu'il lui fallait, sans trop ni
LES MAITRES SONNEDRS
trop peu, et comme elle sut ensuite l'occuper à côté d'elle tout en s'occupant elle-même, causant avec lui comme avec une personne raisonnable, et lui donnant tant de confiance, sans avoir l'air de le questionner, qu'il lui eut bientôt défilé tout son chapelet de disettes, dont il avait l'habitude de se faire prier quand on s'en montrait trop curieux. Et mêmement, il se trouvait si content avec elle et si fier de savoir causer, qu'il s'impatientait contre les mots qu'il ne connaissait point, et rendait son idée par des mots de son invention, qui n'étaient du tout sots ni vilains.
— Qu'est-ce que vous faites donc là, Tiennet ? me ditelle tout d'un coup, comme pour me faire entendre que je restais trop longtemps.
Et, comme j'avais déjà inventé cinquante petites liistoires pour ne pas m'en aller, je me trouvai à court et ne sus rien lui dire, sinon que j'étais occupé à la regarder.
— Est-ce que ça vous amuse ? fit-elle.
— Je ne sais pas, lui répondis-je. Autant vaut demander au blé s'il est content de se sentir pousser au soleil.
— Oh ! oh ! il paraît que vous êtes devenu malin pour tourner les compliments ! mais pensez donc que c'est peine perdue avec moi, qui n'y comprends rien et n'y sais rien répondre.
— Je n'y connais rien non plus, Thérence. Tout ce que je veux dire, c'est qu'à mon idée, il n'y a rien de si beau et de si saint à voir qu'une jeune fille prenant son plaisir dans la causette d'un petit enfant.
— Est-ce que ça n'est pas naturel? dit Thérence. Il me semble, à moi, que je rentre dans la vérité des choses du bon Dieu, en regardant et en écoutant ce marmot. Je sens bien que je ne vis pas, à l'ordinaire, comme une femme doit aimer à vivre; mais je n'ai pas choisi mon sort, et l'état voyageur et abandonné que je mène est dans mon devoir, puisque j'y suis le soutien et le bonheur de mon père. Aussi, je ne m'en plains pas et ne souhaite pas une vie qui ne serait pas la sienne ; seulement, je comprends bien le plaisir des autres ; celui que Brulette a dans la société de son Chariot, qu'il soit à elle ou au bon Dieu, me serait très-doux aussi. Je n'ai pas eu souvent l'occasion d'un si gentil divertissement, et je peux bien le prendre où je le trouve. Vrai, c'est une jolie compagnie que ce petit bonhomme, et je ne savais pas que ça pouvait avoir tant d'esprit et de connaissance.
— Et pourtant, mignonne, ce Chariot n'est aimable que par les grands soins de Brulette, et il lui a fallu s'amender beaucoup- pour l'être autant que celui que Dieu a fait gentil de son naturel.
— Vous m'étonnez grandement, dit Thérence. S'il y a des enfants plus gentils que celui-là, on est trop heureux de pouvoir vivre avec eux. Mais en voilà assez, Tiennet. Allez-vous-en, ou l'on viendra vous chercher et on voudra aussi m'emmener, ce qui me contrarierait, je vous le confesse, car je suis un peu lasse et je me trouve si bien d'être là tranquille avec ce petit, qu'on ne me rendrait pas service en me dérangeant sitôt.
Il fallut bien obéir, et je m'en allai le cœur tout rempli et tout révolutionné des idées qui me venaient au sujet de cette fille.